ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE PAR DOM GUÊRANGER
La voie Appienne, avant de courir en ligne droite des murs de Rome aux monts Albains, traverse une vallée étroite que domine une tour de marbre. C'est le tombeau de Cecilia Metella. Le soleil a revêtu ce monument d'une patine dorée, et le lierre descend en longs festons jusqu'à Pépitaphe qui dit au passant le nom de la femme de Crassus. Du pied de la base à demi écroulée, le voyageur peut embrasser du regard le gigantesque et sublime panorama qui sert de ceinture à la ville éternelle. Certes , la famille qui avait choisi ce lieu pour y ensevelir ses morts montrait un orgueil qui ne craignait pas les rivaux; de quelque côté que Fœil interrogeât Thorizon, entre le Palatin et le mont Albanus, aujourd'hui Monte- Cavo, il voyait briller les colonnes de marbre blanc qui portaient la pyramide funéraire des Cecilii. Il est vrai que la gens Cecilia était plus vieille que Rome
même; son nom était écrit à chaque page de l'histoire de la reine du monde. Au temps où le triumvir Crassus élevait à Cecilia, sa femme, fille de Metellus le Crétique, ce mausolée, d'un faste jusqu'alors inusité, le peuple se rappelait encore et vénérait les noms de ces patriciens qui avaient donné à la république Metellus le vainqueur des Carthaginois, Metellus le Macédonique, et Metellus le Numidique. Des villes avaient été fondées par les Cecilii en Espagne et en Portugal; ils s'étaient alliés aux plus grandes maisons de Rome. Une femme de leur race avait épousé Tarquin TAncien; et Rome, qui haïssait alors les rois, Rome républicaine, pour conserver le souvenir des vertus de Caïa Cecilia Tanaquil, lui avait dressé une statue dans ïarea même du Capitole.
Il y a des races prédestinées. Celle-ci avait commencé par la gloire, elle devait finir par la sainteté; et la vie et la mort d'une enfant allaient surpasser et presque effacer dans Thistoire le souvenir des héros ses aïeux. Cette enfant, elle aussi, a son tombeau; mais ce n'est pas à la lumière du jour quMl se montre, et le croyant, plus que Tartiste, y va rêver et prier.
Peu de temps après la mort de Tépouse de Crassus, la république romaine était morte à son tour. Dixsept empereurs (qui l'eût cru?) avaient succédé sans interruption à César assassiné. Au milieu de changements si profonds , Taristocratie avait été largement décimée. Humiliée, impuissante, mais encore nom-
SUR UART ET SUR LES ARTISTES. yS
breuse et riche, elle s'était faite à son sort, et encombrait les palais de ces souverains d'aventure , venus de Gaule ou d'Espagne. Cependant quelques patriciens manquaient à ces fêtes de Tavilissement que la terreur encombrait de courtisans , et parmi eux on comptait les Cecilii. Non pas que la politique jouât encore un rôle d'opposition. Hélas! le temps était passé; le courage et l'antique liberté avaient sombré dans le sang. Les descendants de Cassius et de Bru tus se résignaient, sans souvenirs et presque sans regrets, à subir le joug de tyrans qui ne valaient pas César. Cependant un souffle venu d'Orient courait depuis un siècle dans tous les rangs de la société romaine. L'âme de quelques-uns s'en était fortifiée. Une voix avait parlé, bien loin du Tibre, qui disait : (( Rendez à César ce qui est à César, mais ne rendez qu'à Dieu ce qui n'appartient qu'à Dieu », et pour ne pas payer à des idoles d'or ou de bois l'hommage d'un peu d'encens qui aurait sauvé la vie, on mourait : cela s'appelait être chrétien. Deux Juifs avaient fait ce miracle de ressusciter la conscience de l'univers; et, dans Rome, la ville sceptique et moqueuse, les familles les plus élevées par la naissance s'étaient agenouillées, avec leurs esclaves, devant une croix. Pudens et Cornélius, des sénateurs! adoraient Jésus-Christ. Si cette religion bizarre n'avait eu d'autre ambition que d^élever au Panthéon une statue nouvelle entre Jupiter et Vénus , l'indifférence romaine lui eût été bienveillante. César même ne se fût pas montré om-
brageux. Entre dieux, on se doit des égards. Mais le Galiléen se prétendait le Dieu unique, et il volait à Tempereur Pâme de ses sujets; il y avait là de quoi irriter et troubler un maître jaloux. La persécution tenta d'étouffer cette rébellion déguisée sous son voile mystique, elle s'y usait; chaque jour amenait des prosélytes; la hache faisait plus de martyrs que d'apostats. — Or, il y avait longtemps déjà que les Cecilîi appartenaient au Christ; on s'en doutait bien au Palatin, mais ces vieux fils de Rome portaient encore un nom trop grand pour que la haine osât franchir la porte de leurs palais. Ils y vivaient donc tranquilles et respectés. Leur fille unique y avait grandi. Animée déjà , à quinze ans , de l'héroïsme de ses pères , par un de ces mouvements qui ont enlevé au monde tant d'âmes éprises d'un plus haut idéal , elle s'était fiancée à Jésus-Christ. Comment, après une telle résolution, put-elle consentir à prendre pour époux un païen ? La confiance qu'elle avait mise en Dieu l'explique peut-être. Du reste , ces mariages mixtes n'étaient pas rares alors, et ils avaient amené plus d'une conversion. Cécile le savait sans doute; elle crut pouvoir obéir à la volonté des siens. Valerius égalait Cécile par la naissance, et le baptême n'avait pas affranchi les patriciens devenus chrétiens des préjugés de leur caste. — La légende de Cécile est bien connue; chacun sait comment elle convertit miraculeusement son mari et son beau-frère le premier jour de ses noces, et comment ces nouveaux
adeptes, remplis soudainement du courage des martyrs, bravèrent les édits des empereurs qui défendaient de donner la sépulture aux chrétiens morts dans les supplices. — Traînés devant les tribunaux, ils forcèrent le juge, intimidé par leur rang, à les envoyer à la mort. En ces temps premiers de la foi , il y avait comme une fièvre d^héroïsme qui décuplait les forces de Tàme. Mourir n'était plus rien; on quittait la vie avec joie pour confesser sa croyance sous la dent des tigres, sur les chevalets , en face de la hache et du bûcher. Les bourreaux eux-mêmes en étaient quelquefois comme foudroyés d'évidence; on en vit plusieurs s'agenouiller à côté de leur victime et tomber avec elle. Cécile , qui avait envoyé son époux au ciel, brûlait de ïy rejoindre. Elle sut bien, à son tour, forcer le juge à la trouver coupable^ Effrayé de son devoir , il chercha à se montrer clément. Il savait qu'au Palatin on craignait l'attendrissement populaire pour cette enfant de seize ans, qui s'était faite la providence des pauvres et des malheureux. On essaya de Tétoufifer à huis clos dans le caldarium de sa maison ; mais elle y resta un jour et une nuit, comme rafraîchie par une rosée du ciel. Il fallut bien appeler le bourreau. Trois fois celui-ci frappa la vierge sans que sa tête tombât, et, saisi de frayeur, il s'enfuit. La martyre vécut encore trois jours. Couchée dans son bain de sang, et entourée de la foule qu'on n'osait pas écarter , elle exhortait chacun, consolait et priait. Sa dernière parole fut
pour les pauvres, qu'elle recommanda à Tévêque Urbanus. Après Dieu, elle n'avait aimé qu'eux. Le martyrologe et l'histoire comptent peu de morts plus grandes et plus simples, et qui donnent une plus haute idée de l'âme humaine ; ni l'un ni Tautre n'en peuvent raconter de plus touchante.
A gauche de la voie Appia , et tout près de l'endroit où saint Pierre, fuyant la persécution, rencontra Jésus-Christ, on trouve un chemin qui plonge entre deux murailles couronnées de rosiers et de citronniers ; en le suivant, vous arrivez bientôt à une porte de bois que rien ne signale au passant. C'est l'entrée du cimetière de Saint-Calixte , la plus illustre entre toutes les nécropoles de Rome chrétienne. Un savant de génie, M. de Rossi, aidé par un grand pape, tout plein du zèle de la maison de Dieu , a rendu au catholicisme et à rhistoire ces galeries perdues depuis douze siècles, dans lesquelles, comme par un dessein de la Providence, dormaient, en attendant leur jour, les archives désormais incontestables du christianisme naissant. Hélas ! on n'y voit plus les ouvriers et le maître se presser, tous animés d'une ardeur égale. La révolution, aujourd'hui maîtresse de Rome, n'aime ni les Catacombes ni leurs révélations. Cette grande lumière craint ces corridors sombres, et le bruit des prières qu'on y murmurait la choque ou l'émeut. Mais elle est venue trop tard , et les Catacombes ont déjà livré leurs secrets.
Cécile avait été portée, après son martyre, au cime-
tière qu'elle ordonna de creuser sur la voie Ardéatine, non loin de la tour où reposait son aïeule. Autour de son cercueil vénéré, les papes s'étaient choisi leur tombeau; puis les Goths avaient passé comme un ouragan sur Rome et la campagne de Rome. Tout avait péri; les villas, les aqueducs, et jusqu'aux catacombes, n'étaient plus qu'un monceau de décombres. Les Lombards, après Vitigès, avaient achevé la ruine. Mais, chrétiens à leur façon , ils essayèrent de dérober les corps des plus illustres martyrs : ils y réussirent mal, la plupart avaient été sauvés par la piété des fidèles; puis ces grands ossuaires trop dévastés avaient été abandonnés à leur solitude, parce que les terres des champs étaient tombées par les loculi qui donnaient autrefois un peu d'air et de lumière dans les chapelles , et que les passages s'étaient bouchés peu à peu. Cela dura jusqu'au neuvième siècle. En Tannée 8 17, Pascal [•' était assis sur la chaire de Saint- Pierre. Un jour, épuisé par la fatigue des veilles saintes, il s'était endormi pendant l'office auquel il assistait dans la basilique Vaiicane. Une femme, vêtue comme une vierge consacrée, lui apparut pendant ce sommeil, et lui dit : « Je suis Cécile, celle dont tu cherches les restes. Le Lombard n'a pu les trouver, protégés qu'ils étaient par la sainte Mère de Dieu. Continue tes travaux, et reporte mon corps aux lieux où j'ai confessé le Seigneur. » Le Pontife crut à sa vision , et la glorieuse sainte vint bientôt reprendre sa place dans cette maison qu'elle avait inondée de
son sang et qui était devenue une basilique célèbre entre toutes les basiliques de Rome, Ses reliques y reposent encore. Jusqu'ici, chaque année , au jour choisi par l'Eglise, les Romains les entouraient de fleurs, de lumières et de parfums; rien n'était jadis plus touchant que ces rendez-vous de la piété dans cette antique cité, toute pleine des souvenirs de tant de siècles et livrée aujourd'hui à tous les travestissements du progrès. Mais si la châsse de sainte Cécile recevait alors ces pieux hommages, avec quelle émotion recueillie la foule courait aussi aux lieux où la martyre dormit, jusqu'à Pascal l*, son sommeil de six siècles! A la grande joie du monde catholique, M. de Rossi avait retrouvé en .1854 ce sanctuaire autrefois si connu. Ceux qui ont pu assister aux messes qu'on y célébrait le 22 novembre, se rappelleront toujours ces douces solennités. Le chrétien ressentait là quelque chose des mouvements qui remplissaient l'âme des premiers de nos frères dans la foi au Christ. On touchait ces murs sanctifiés , on lisait ces graffiti tracés sur le ciment par les pèlerins venus de tous les coins du monde; on se partageait les fleurs qui jonchaient le sol, et Ton remontait sur terre comme enivré de tous les souvenirs de la poésie chrétienne. Ces temps sont-ils à jamais passés? Les Catacombes nous répondent. Elles contiennent plus d'une leçon. Le fidèle y apprend que si son premier devoir est de prier beaucoup , le second est d'espérer toujours.
Nous avons essayé de parler de la vie de Cécile; mais il faudrait plus d'espace pour la redire tout entière. A quoi bon, d'ailleurs, et que pourrions-nous ajouter à l'étude si complète que dom Guéranger vient de consacrer à la mémoire de sa chère sainte? Déjà une fois le savant bénédictin avait entrepris de raconter la légende de la jeune martyre , et son livre avait rencontré un succès incontesté. Depuis que des documents nouveaux ont été fournis par l'archéologie, l'ardeur et la vénération de Tauteur se sont encore accrues; il a compris que son rôle grandissait avec le secours certain de la science, et comme le fondeur mécontent de son ouvrage, il a rejeté le sien tout entier dans le creuset : il en est sorti ce récit si complet, que nous n'avons pas la prétention d'avoir analysé. Ce n'est plus seulement un travail d'hagiographie, c'est un vaste ensemble historique qui s'étend des premiers siècles jusqu'à nos jours, tracé d'une main qui sait oïl elle va et ce qu'elle veut, et qui ne se laisse pas égarer dans cet espace couvert de mille sentiers divers; mais bien établi dans son sujet, comme sur une vaste plate-forme , dom Guéranger domine les détails , les ramène et les fond dans une unité pleine d'intérêt. Ce n'est pas seulement l'histoire qu'il interroge pour lui demander les fleurs de la couronne de Cécile, il n'oublie pas combien l'art a aimé sa jeune héroïne. Il nous rend avec une précision à laquelle chacun peut se fier tous les monuments que la peinture et la sculpture ont consacrés à la fille des Cecilii. On ren-
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contre dans ce beau livre des gravures-photographies et des chromolithographies, depuis la première fresque du cimetière de Saint-Calixte Jusqu'à la frise de Flandrin à Saint- Vincent de Paul. Le mémento est complet de tant d'œuvres charmantes dont Cécile a été rinspiratrice. C'est une heureuse idée d'avoir joint à un livre qui veut plaire et convaincre, des illustrations qui sont elles-mêmes comme un texte parlant à côté du texte écrit. Mais celle qui a inspiré tant de beaux génies, Fra Angelico et Raphaël, Jules Romain et le Dominiquin, fut encore choisie par d'autres artistes, non plus seulement comme le type de la grâce chaste et héroïque; les musiciens l'ont saluée comme leur patronne. Pourquoi? C'est une question qui a été fort controversée. Les Actes de sa vie disent seulement que lorsqu'on chantait autour d'elle, dans les festins auxquels elle était forcée d'assister, des hymnes païens , la vierge écoutait dans son cœur d'autres chants qui l'arrachaient au monde réel et corrompu qui l'entourait. Cantantibus organis. Cecilia Domino decantahat , dit l'office que l'Eglise a composé pour le jour de sa fête. Ces chants, les anges seuls les entendirent, la terre n'en a probablement jamais connu l'écho; ils ont suffi cependant pour lui mériter des honneurs nouveaux , comme si tous les arts qui proclament le génie de l'homme devaient un hommage particulier à celle qui , dans un âge aussi tendre, avait été l'exemple de toutes les vertus et des plus difficiles courages. L'auteur ne pouvait évidem-
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ment que citer dans son ouvrage les noms des musiciens qui ont célébré la gloire de sainte Cécile; il Ta fait avec cette même érudition qui s'étend à toutes les parties de ce vaste sujet, et pour lui emprunter une phrase que sa modestie seule pourrait trouver excessive, on dirait qu'une providence spéciale Va choisi pour raviver le souvenir d'une si grande sainte, et maintenir sa présence plus sensible aujourd'hui au milieu de cette Église pour laquelle elle a vécu et pour laquelle elle voulut mourir.