‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistesChapitre 7 sur 35 · PAR M. ROHAULT DE FLEURY · texte numérisé non relu

PAR M. ROHAULT DE FLEURY

Pascal dit que le cœur en matière de foi a ses raisons que la raison ne connaît pas. On peut ajouter que la raison a aussi les siennes, qui peuvent aider et soutenir le cœur. Tous ne sont pas appelés par la même voix et par la même logique. A côté des leçons de la vie, des fatigues et des peines de chaque jour qui mènent tant d'àmes à Dieu, il y a d'autres enseignements d'une vérité tout aussi saisissante, bien qu'on les conteste depuis leur entrée en ce monde; ce sont les enseignements de l'histoire. Le christianisme n'est pas seulement une religion qui affirme son origine divine, une philosophie plus Intelligible, plus consolante, plus universellement acceptée que les autres; elle est encore, et avant tout, un fait historique, avec ses preuves, et l'esprit le plus critique, quand il est sincère, est obligé de s'arrêter devant elles, de discuter et d'essayer de prouver avant de les

nier. L'ironie n*est plus une forme scientifique suffisante ; il importe peu qu'un miracle choque notre raison, si nous sommes obligés de convenir qu'il est vrai. Aussi l'école adverse du christianisme a-t-elle vu le côté où il fallait désormais porter l'effort de ses attaques et diriger ses coups, et c'est sur le terrain de l'histoire qu'elle a pris position pour livrer ses plus menaçantes batailles. C'est à la patrie de Luther qu'il appartenait de pousser à ses dernières conséquences la révolte encore craintive du moine d'Eisleben ; elle s*y est portée tout entière. Trop inhabile pour ennprunter à Voltaire son esprit ou sa malice, l'Allemagne a voulu s'emparer du vaste domaine des faits pour les arranger au gré de sa haine : elle a fouillé les vieilles langues, renouvelé l'exégèse aventureuse de Renard Simon, créé le symbolisme; on peut dire enfin que depuis un siècle elle a étonné le monde par l'étendue de ses recherches. La première, comme la plus hardie parmi les pionniers de l'incrédulité, elle a agrandi Timmense bibliothèque de la négation. Les matérialistes l'ont proclamée la mère de toute science, et les esprits superficiels et paresseux se reposent sur elle ; les universités d'outre- Rhin se sont remplies de docteurs « in omni re sct^ bili », ardents à la chasse au Christ. Le docteur Strauss lui-même s'est vu dépasser en inventions. A tant de zèle et de prosélytisme il fallait de plus larges frontières. L'Angleterre et la France lui ont ouvert les leurs, et il a bientôt semblé que sur tous

les autels de l'Europe on allait voir tomber la croix de Jésus-Christ. Mais, comme autrefois le courage des martyrs se retrempait dans le sang du cirque, c'est au milieu des clameurs de la raison révoltée que la raison soumise a commencé son travail de résistance. A la science qui nie, Thumilité chrétienne n'a pas craint d'opposer la science qui affirme. Elle sait qu'il faut qu'il y ait des hérésies et des combats, et feuille à feuille elle a relevé l'Évangile qu'on déchire. Si l'incrédulité invoque l'histoire, la géographie, la science, la foi en appelle à son tour à la science, à l'histoire, à la géographie. Peut-on dire aujourd'hui qu'elle a eu tort de ne pas reculer devant des adversaires si bien armés? Les ouvrages de MM. X. et X., si bruyamment acclamés au jour de leur apparition, ont-ils donc eu de si longs lendemains? Qu'en restet-il? L'Allemagne, Valma mater, les rejette avec dédain à la France, qui ne lit plus ; Strauss est démodé, et les ennemis du Christ sont les premiers à se reprocher entre eux leur ignorance et leur faiblesse.

Cependant les livres saints se réimpriment tous les jours et sur tous les points du globe, versant leur douce lumière sur les âmes de bonne volonté; et, chose à remarquer dans un temps positif et incrédule comme le nôtre, ce n'est pas une affaire trop imprudente en librairie que de rééditer l'Evangile. Les uns dépensent des sommes énormes pour grouper toutes les séductions de la gravure et de la typogra-

phie autour du texte saint, et les journaux de l'avenir et de la libre pensée s'emploient et s'oublient jusqu'à soutenir Tentreprise. A côté de ces habiles qui connaissent bien leur temps et les goûts les plus productifs, d'autres, plus fiers et conduits par d'autres mobiles, poursuivent à leur tour, avec un luxe également respectueux et qu'on ne peut plus négliger, un but plus noble et plus pieux : ils ajoutent aux versets saints tout ce qui en peut expliquer le sens; à côté d'eux et des auteurs inspirés, ils offrent à la fois tout un corps de doctrine, et, sans faire de controverse, ils répondent d'avance à toutes les objections. Ces livres, la plupart d'un prix élevé, trouvent de nombreux acheteurs ; le sentiment chrétien n'est donc pas éteint dans les cœurs, et la victoire va donc encore une fois échapper aux ennemis du Christ, puisque l'histoire d'une vie si connue suffit encore à tant de lecteurs ?

Parmi les nouvelles publications de V Evangile , celle de M. Rohault de Fleury prend certainement la première place. Il est peu de chrétiens sérieux qui, pouvant Tacquérir, n'aient aujourd'hui entre les mains l'ouvrage de Téminent archéologue sur les Instruments de la Passion, Trois ans à peine se sont écoulés depuis ce grand et légitime succès, et voilà que Fauteur nous apporte un témoignage non moins frappant de ses longues et patientes études et de ses ardentes convictions. Peu de temps avant, M. Foisset, sans tenter à nouveau les concordances trop ar-

dues pour le plus grand nombre, avait réuni les récits évangéliques dans une narration attachante et claire; M. Rohault a repris, au contraire, l'utile travail du Père Lamy, mais avec une disposition plus parfaite; et, comme le texte sacré, ainsi rapproché dans tous ses alinéas, renferme encore bien des obscurités, il a mis en regard les notes historiques et les descriptions géographiques que les recherches de la science ont éclairées d'une lumière définitive. Mais là où se montre l'esprit chrétien de Tauteur, c'est que, malgré l'attrait facile qu'il y pouvait trouver dans tous ces tableaux divers, empruntés aux voyageurs de tous les temps, depuis l'itinéraire de Bordeaux en 333 jusqu'aux récits de nos contemporains, il s'est interdit les complaisances d'imagination et les élégances inutiles qui trahiraient, en pareille matière, un désir trop humain de se montrer habile. On voit à chaque ligne l'écrivain se dissimuler derrière les historiens de Jésus-Christ ; et lors même qu'il est appelé à décrire les mœurs et les usages des Juifs ou des Romains, et les monuments qui couvrent encore le sol de l'histoire chrétienne, il le fait toujours avec simplicité, et cette absolue réserve est la meilleure preuve d'un goût sûr et qui connaît sa place et ses limites.

Ce qu'il faut noter de tout à fait neuf et d'original dans l'ouvrage que nous essayons de louer ici, c'est la partie archéologique et iconographique avec les gravures qui l'accompagnent. Rien de pareil n'avait

été tenté jusqu'à ce jour, et pour réunir et rendre aussi complet que possible un aussi vaste mémento, il fallait posséder, avec l'érudition d'un savant, le discernement d'un artiste.

Si les compositions des maîtres sont une source de jouissance pour Tœil, on peut dire cependant qu'elles n'ajoutent rien à l'Evangile. Au contraire, les dessins que nous rencontrons dans le nouveau livre sont et deviennent plus encore, lorsqu'on les étudie mieux, le corollaire naturel et indispensable du texte sacré. L'auteur les a choisis tous parmi les monuments qui, par leur date, se rapprochent le plus des origines du christianisme. De ces monuments, aucun ne dépasse le dixième siècle, parce qu'en ce moment la tradition risque de se perdre dans le mouvement d'une civilisation qui se renouvelle tout entière. Encore même faut-il marcher d'un pas bien prudent dans ces premiers sentiers encombrés de tant de ruines. M. Rohault de Fleury les a explorés avec soin; il a vu les catacombes et les mosaïques de Rome ; il a parcouru les manuscrits de toutes les bibliothèques, les ivoires des musées et des collections particulières; il n'a négligé aucune preuve; il a reproduit par le dessin celles que recommandaient leur beauté ou leur importance historique ; il a cité toutes les autres.

Sans doute oh peut s'étonner qu'après tant d'efforts, l'auteur soit parvenu à peine à satisfaire la curiosité pieuse des lecteurs. Mais il n'a pu faire que le pos-

sible. Ainsi, les Catacombes sont évidemment les lieux où reposent les plus nombreux et les plus caractéristiques documents sur les origines de la société chrétienne et sur retendue de ses croyances. Cependant il est rare d'y trouver des peintures retraçant les faits réels de la vie du divin Maître et de ses disciples. Un symbolisme presque païen enveloppe au commencement les mystères de la foi pour les dissimuler à l'œil des persécuteurs. A peine si la figure du Christ apparaît sur les murailles souterraines. Il faut se résigner à ce silence et n'en faire reproche ni aux premiers fidèles ni à ceux qui étudient aujourd'hui et de si loin les fastes de cette douloureuse histoire. Toutefois, que de lumières jaillissent encore de ces voûtes obscures ! Si les persécuteurs ne pouvaient reconnaître dans ces édicules, où se célébraient les messes et les funérailles de tant de martyrs , rien qui leur révélât les mystères d'une religion détestée ; si les emblèmes sacrés se dissimulaient au milieu d'ornements presque semblables à ceux qui décoraient les monuments et les maisons de Rome, le fidèle retrouvait sans peine les paraboles de l'Evangile et les récits bibliques dans ces peintures légères et comme faites au hasard du pinceau. Ce Jésus tant aimé et pour qui l'on mourait avec enthousiasme, quel autre que l'initié l'aurait reconnu et adoré sous la figure de ce berger portant sur ses jeunes épaules la brebis égarée, ou dans ce Jonas inconnu que les matelots jetaient comme Amphion du haut du navire en péril?

En voilà assez cependant pour nous montrer qu'aux premiers jours du christianisme les Evangiles étaient lus par tous les fidèles et reconnus comme Taccomplissement des prophéties. Il ne faut pas un si grand nombre de faits pour entraîner une conviction qui cherche sans parti pris. Comment les pauvres artistes qui retraçaient si naïvement Tadoration des mages auraient-ils eu l'idée de peindre ces Orientaux, qu'ils ne connaissaient guère, aux pieds du nouveau-né de Bethléem, si le récit de saint Luc, le seul évangéliste qui raconte la sainte enfance, n'avait été accepté par les premiers convertis dès qu'ils se réunirent autour d'un autel?

Mais bientôt Constantin met son empire aux pieds du Crucifié ; les temples magnifiques s'élèvent de toutes parts, des bords du Tibre aux rivages du Jourdain; des mosaïques en recouvrent les parois, des statues en remplissent les atria et les portiques. Dès lors, plus de symboles, plus de précautions : voilà l'histoire tout entière de la foi nouvelle exposée aux yeux de la foule. Les bas- reliefs qui couvrent les sarcophages, oii les chrétiens peuvent dormir en paix jusqu'à l'arrivée d'Alaric, redisent à leur tour les quatre chants de la grande épopée qui va transfigurer le monde. Voici enfin des personnages réels, qui ont vécu, qui ont souffert, qui sont morts pour la gloire du Christ; voici les premiers missionnaires : Paul, au grand front que la pensée a dénudé, et Pierre, le rude et simple pêcheur, aux cheveux abondants et

frisés. Les vases émaillés d'or qu'on employait dans les saints sacrifices, et qu'on pouvait facilement cacher dans les maisons chrétiennes, Ont conservé leurs traits, qui ne changeront plus. Seul, le Fils de Marie a caché à jamais son divin visage dans le nuage de TAscension, et c'est l'amour et la vénération des siècles qui consacreront le type ineffable du plus beau des enfants des hommes. — On comprend facilement ici l'impossibilité de suivre ailleurs que dans son livre l'auteur d'une si riche compilation. Nous ne pouvons citer après lui tant de miniatures et d'ivoires qui racontent, sans se contredire jamais, les circonstances divines de la vie et de la mort du Fils de Dieu. Elles tendent toutes à cet unique but de montrer, dès le principe, l'unité du Credo catholique ; les croyants en sentent leur foi plus ferme; mais ils ne seront pas les seuls à profiter d'un livre si complet. Les artistes y trouveront des renseignements qui les empêcheront peut-être de s'égarer dans les sentiers d'une fantaisie presque hérétique, et, pour ne citer qu'un écueil bon à éviter, lors même que les applaudissements y poussent , il est difficile de se figurer, après avoir parcouru ces nombreux feuillets de Talbum saint, Jésus-Christ traversant la Palestine sous le costume des Arabes d'aujourd'hui, et les apôtres vêtus en Bédouins du désert. La corde de poil de chameau s'allie mal avec l'auréole de ces personnages saints, non pas seulement parce que la piété répugne à ces travestissements réalistes, mais parce que des

imaginations paradoxales ne peuvent renverser l'autorité des anciens documents, dont aucun ne sert de base à ces nouveautés. L'art chrétien, dès ses premiers bégayements , a cherché peut-être Tidéal ; en s'imposant cette grande règle, il Ta fait accepter à tous les artistes de génie qui ont redit la sainte histoire; elle est devenue la seule forme acceptable aujourd'hui, et le livre de M. Rohault de Fleury sert de preuve plus forte à cette indissoluble union de la poésie et de l'histoire.

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