SURNOMMÉ LE SODOMA
Que de lieux en Italie on pourrait nommer où il serait doux aux amoureux du passé de finir de vivre ! Que de silhouettes , chacune avec son charme historique et sa beauté qui n'est jamais banale , se dessinent précises dans le souvenir du voyageur! Du nvage de Cômo à la plaine de Pestum , des collines <i'Urbino aux forêts de Porto d'Anzio, qui pourra proclamer la cité victorieuse entre tant de cités rivales ?
Jl en est une cependant vers laquelle le touriste
retourne moins souvent, comme s'il respectait la
solitude au milieu de laquelle elle vit retirée , et le
silence qui s*est fait depuis quatre siècles dans ses
murailles.
Entourée d'un cercle de collines qui semblent la saluer, elle dresse au milieu d'elles ses tours calcinées par le soleil, et au-dessus de ses tours brille comme un diadème le triangle d*or que la main de
io8 ■ NOTES ET CAUSERIES
Giovanni di Cecco posa sur le front de la cité de la Vierge : — nous voulons parler de Sienne. — Entre toutes ces villes italiennes du moyen âge , nulle n^a plus obstinément tenu à conserver son visage d'autrefois, nulle n'a mieux défendu ses rides et son histoire. Rien qu'à passer sous ces portes aux fortes herses, rien qu'à errer dans ces costarelles aux détours favorables à Tembuscade , rien qu*à voir se dresser au milieu des places et des rues ces hautes guérites d'où l'œil du guetteur plongeait dans l'ombre des carrefours, on comprend quelle fut la vie de ces rudes habitants qui , pendant trois siècles , tour à tour patriotes admirables ou révolutionnaires sans raison, semblaient avoir trouvé dans le métier de combattant le seul but de l'existence.
Les hommes de notre âge s'arrangeraient mal, il est vrai, de cette vie tourmentée, et cependant, ô fascination des noms que l'écho du passé nous envoie, parce que de ces ruelles, de ces forteresses sortaient des guerriers qui s'appelaient Tolomci, Piccolominî Salimbeni, quoique sous leurs pourpoints de velourî et sous leur cuirasse damasquinée ils fussent presque tous d'abominables coquins, parce que les vers de poètes les ont chantés , parce que le pinceau des ar listes les a vêtus, nous leur pardonnons, nousqii n'avons plus à souffrir de leur tyrannie, nous qui n'entendons plus les cris des victimes , et il ne noui déplaît pas de retrouver intacts et formidables cc antres de pierre d'où s'élançaient sur le pauvre popua
aire, qui savait du reste les attendre, les tenants de :es féroces aristocrates.
Et puis, d'ailleurs, n^ a-t-il pas dans ces récits, à jrand fracas d'armes, plus de cliquetis d'épées que de sang répandu , plus de vantardise que de vraie vaillance? En aucun temps, les historiens d'Italie ne se gardèrent de hâbler. Se peut-il que ces innombrables sanctuaires de la prière, ces madones et ces saints dont les images s'étalent encore partout à Sienne, jusque sur les palais les plus sinistres; se peut-il que ce luxe de piété payé par les offrandes enthousiastes de chaque citoyen ne donnent pas un démenti à ces légendes belliqueusement fanfaronnes? En tout cas, il y avait temps pour tout; mais jamais les Siennois, soucieux de l'honneur de leur ville , n'oublièrent de respecter les monuments qu'élevaient, au gré de leur fortune, les vainqueurs et les vaincus. Cette vertu de civisme, ils l'avaient aux siècles batailleurs, et ils Tout léguée à leurs pacifiques descendants. Aujourd'hui encore. Sienne est la ville d'Italie où Ton rencontre le moins de ruines. Le chemin de fer lui-même s'est contenté d'effleurer ses murailles, il n*a pas osé les franchir. Amants des jours d'antan, rêveurs qu'un ^ieux marbre enthousiasme, qu'un panneau d'or vermoulu émeut, c'est à Sienne qu'il ferait bon mener votre innocente vie!
iio NOTES ET CAUSERIES
A quels pensers se livrait Giovanni Antonio de Bazzi, lorsqu'en i5oo il entrait pour la première fois dans cette ville, qui allait devenir pour lui une seconde patrie? Il n'y venait chercher, sans doute, ni cette paix de Tâme que Dante vieilli demandait à tous les cloîtres de l'Italie, ni cette paix du travail qu'ion ne rencontrait plus nulle part en Europe au quinzième siècle. Ce n'était pas non plus un politique , que ce jeune homme , et la police de Pandolfo P^" trucci pouvait le laisser passer sans soupçon , sur 1^ foi de son gai visage. L'ambition cependant le poussait au large, mais combien pacifique et complaisante à l'épreuve ! Las de ne pas trouver plus vite sa place au soleil, cet impatient de vingt ans avait secoti^ la poussière de ses pieds sur le sol ingrat de son pays ? et, plein de cette belle confiance de la jeunesse, i* venait en Toscane à la suite de protecteurs conitn^ on en trouvait facilement dans ces temps si différents des nôtres, car il suffisait alors de témoigner p^^ quelque œuvre d'un mérite qui pouvait grandir, 1^^ Mécènes ne manquaient jamais. Ceux de Giovanni Antonio se nommaient les Spannochi; banquiers en renom, ils exerçaient non-seulement à Sienne, m^is encore à Milan, même à Rome, une influence presq^^ semblable à celle des premiers Médicis. Le cœur ^^ leur protégé pouvait s'ouvrir à l'espérance.
SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. m
Nous ignorons comment celui-ci leur donna la lesure de son avenir. Né à Vercelli, où son père cerçait Pinfime métier de cordonnier, Antonio avait ^u d'un obscur artiste les premières notions de Part e peindre. Cela n'offrait rien de rassurant, et le long Dprentissage de sept ans , comme il en fallait faire lOrs , ne donnait pas même des gages plus certains e talent. Mais Télève de Martino de Spanzottis s'était itigué de son maître, et, après la mort de son père, béré du joug de Tobéissance, sans remords et sans ^connaissance , il avait osé s'enfuir de Vercelli ; cela remettait. Léonard de Vinci exerçait alors à Milan L royauté du génie. C'est à lui que le Bazzi était enu demander de compléter son éducation. Il en îçut, il tira de son commerce avec ses élèves et ses cnules, comme Cesare da Cesto, Luini, des leçons, n profit dont l'artiste devait garder jusqu'à la fin ineffaçable souvenir. Rien ne s'est conservé des preliers essais du jeune Vercellien; mais ce fut sans oute à la suite de quelque peinture , dont suivant îs coutumes reçues il fit hommage aux banquiers •pannochi , que ceux-ci l'emmenèrent avec eux en toscane. Quelle aubaine pour leur patrie, et quel ujet de fierté pour eux s'ils avaient pu susciter un rival au Vinci; à ce Florentin d'autant plus odieux ^ tout Siennois qu'on pouvait moins lui contester sa grande renommée* !
' Disons ici que la critique ne permet pas d'attribuer à
La fortune savait ce qu'elle faisait pour le Bazzi elle ramenait à Sienne au moment choisi par elle.
Épuisée par une production de deux siècles, Pécol des successeurs de Simone Memmi et d'Ansano d Pieiro agonisait. Quand , autour d'elle , toutes le autres grandissaient ou se renouvelaient; quand Si gnorelli introduisait Tétude de la nature dans les ate liers Jusqu'à lui restés, pour la plupart, fidèles au types consacrés et aux vieilles méthodes; quand ] Pérugin ne craignait pas d'orner le visage de s< madones de grâces terrestres et partout applaudies l'école nationale s'obstinait à résister encore à dL progrès qu'elle niait , à des changements qu'elle quB. lifiaît d'impies.
Vainement les moins récalcitrants parmi les fidèle comme Bernardino Fungaï, étudiaient les murs la Libreria, oti Pinturicchio venait de retracer 3 actes de la vie du grand Pie II , ils conservais malgré eux les stigmates de leur éducation. Respe impuissant et fétichisme inutile même à Sienne; < voulait du nouveau. Comment sentir passer d^t
l*élève de Spanzottis les fresques du palais Tizzoni à Vercd A quoi ne pousse pas l'envie de paraître perspicace? et pSLt que par respect, par reconnaissance peut-être pour un f>^ tecteur de sa famille, Giovanni Antonio, qui aimait à van ses signatures, eut l'idée de mettre un jour au bas d'un d© s tableaux ce nom : « Tizzoni di Verze » , il n'en a pas F^l plus aux yeux d'un admirateur trop zélé et mal averti p<^ déguiser un ouvrage du plein seizième siècle en pièce de dé^ de Giovanni Antonio de Bazzi.
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Tair ces bouffées qui soufflaient de Rome et de Florence, et n'en pas reconnaître Tinfluence revivifiante? Que dorment dans le tombeau les ombres de Duccio et de Segna; leurs concitoyens, leurs anciens admirateurs rougissaient maintenant de leur gloire vieillie dont Péclat n'excitait plus la jalousie de personne en Italie. A ce moment donc, le Bazzi, présenté par un des plus gros personnages de la ville , entrait à Sienne.
C'est un don précieux que le discernement. Vasari prétend que Giovanni Antonio montra dès le début et sans vergogne sa nature fantasque et indépendante. En tout cas, il choisit ses protecteurs dans des moments lucides , et, à peine arrivé en pays étranger , il sut mettre à profit leur patronage. En ce lemps-là, On citait parmi les plus habiles artistes de l'Italie ^n simple intagliatore di legno. Et c'était presque ^n honneur que de travailler avec Antonio Barili. Pir les soins de Spannochi, le Bazzi obtint de la ^iainille Savini la commande de deux tableaux dont *^ célèbre encadreur devait sculpter les bordures. *^ès l'abord , voilà donc- le nouveau venu classé et "accepté comme l'eût été un compatriote, et il n'a plus qu'à se laisser aller au courant qui va porter son ^^tin d'un flot si caressant.
Malheureusement rien ne reste des ouvrages que
le Bazzi exécuta dans cette première période de sa vie d'artiste. Mais la grande Descente de croix qu'il peignit pour une chapelle de San Francesco existe encore. Elle suffit pour donner une idée complète du talent du maître à ses débuts. Ce vaste panneau est resté une des plus belles , sinon la plus belle de ses œuvres. Non pas qu'on puisse louer comme chose bien nouvelle la composition de la scène, Tarrangement des groupes et le sentiment qui anime les personnages. Nature facile et facilement contente d'ellemême, Antonio ne s*ingéniait pas à paraître neuf; le vrai ne le tourmentait pas davantage. Venu de Milar avec une mémoire bien garnie de souvenirs, il en tirai sans périls, pensait-il, des arrangements, des airs à tête inconnus à Sienne, se fiant à ces emprunts pov se faire en terre étrangère une originalité incontesté Mais ce qu*on doit louer, surtout lorsqu'on pen. aux tableaux exécutés quelques années après, si làcti d'exécution, qu'on peut dire qu'il les peignait so^ la gamba, c'est justement le fini du rendu. L'expre sion du visage des saintes Femmes et de la Vierg" quoique trouvée de pratique, est belle et touchant Cela suffit pour donner à la Déposition de croix un place à part, une place d'honneur dans l'œuvre abo dante du futur peintre de la- Farnésine.
On cite encore comme datant de cette premi^ année du séjour à Sienne, un charmant Tondo repf sentant la Vierge adorant V Enfant Jésus entre sa.i • Jean et saint Joseph, aujourd'hui dans le musée ^
SUR UART ET SUR LES ARTISTES. ii5
Sienne. L'influence lombarde y reste écrite tout entière et sans effort de déguisement, mais du moins cette influence retient encore le peintre sur la pente où il glissera plus tard. Elle oblige sa main, elle lui imix)se cette belle discipline de l'exécution , sauvegarde qui a protégé contre l'indifférence tant d'œuvres de médiocre invention, et à laquelle il eût été salutaire pour le Bazzi de rester plus longtemps obéissant.
Ces divers travaux commençaient à devenir de bonne garantie, et don Andréa Coscia de Naples les estimait déjà suffisants, puisque dès ce moment il passa traité avec le jeune Lombard pour la décoration du réfectoire de Santa-Anna-in-Creta, monastère olivetain ,à quatre milles de Pienza. Il se trouvait là six compartiments à couvrir de peintures. Elles sont aujourd'hui très -abîmées par Féternel ennemi, le temps, avec ses acolytes, Thumidité et la sottise des hommes. La principale de ces fresques représente la Multiplication des pains. La composition en est un peu confuse ; mais la figure du Rédempteur s*y montre imposante et pleine de ce charme tnconnu aux Siennois, austèrç et gracieux à la fois, dont Luini avait révélé le secret à cet emprunteur ^ue Tamour-propre ne gêna jamais. Si le couvent de Santa-Anna, moins en dehors des routes habituelles, ^^ demandait pas pour être visité trop de sacrifices au voyageur, les fresques que nous citons seraient ^leux connues; on vanterait dans les Guides la
ii6 NOTES ET CAUSERIES
Pietà, la Sainte Anne sur son trône, les portr ^^^^ des ôlivetains qui l'entourent; mais combien ^n compte-t-on, de ces audacieux qui s'aventurentr en dehors des routes tracées? Combien en est-il qu^^ se risqueraient à s'égarer du côté de Pienza, de c^^^e ville étrange, sorte de Pompéi du moyen âge, m-Jne des plus curieuses et des plus saintes reliques d^ ^^ vieille Italie?
Quoique cachée dans Tombre d'un modeste nC^O' nastère, Tœuvre d* Antonio ne pouvait y demeui-Xer oubliée. Des liens de famille reliaient ensemble 1^^ maisons d'une même observance. Le supérieur d^^ bénédictins du couvent de Monte-Oliveto avait don-C entendu citer le nom de ce novateur dont les madon^ parlaient de piété dans une langue si aimable. Justement, en ce moment, il cherchait un successeuf ^ Luca Signorelli qui venait de partir pour Orviet^^i abandonnant sans pensée de retour le malheurei-^^ abbé et la décoration du grand cloître. Trouver ^^^ remplaçant n'était pas chose facile. Comment crai^^ qu'un jeune homme ferait si facilement Taffair^ Puis la commande était importante; il restait encoX" dans le cloître commencé vingt-cinq parois à décor^^ Mais à la vue de la Santa-Anna et des prieurs qi^ l'entouraient, don Domenico prit confiance. Il faU tout dire : lui-même était Lombard, et sans dou^ enchanté de pousser un enfant du pays. Quant sl Bazzi, il signa le contrat sans trembler. Pour salair de cet immense travail , le peintre devait toucher
peu près quinze cents lires de notre temps. A ce prix, on s'explique le grand nombre d'œuvres d'art que produisit le quinzième siècle en Italie. On s'explique en même temps le grand nombre d'amateurs qui les commandaient. Depuis, il est vrai , la valeur de l'or a changé, mais avec lui aussi les goûts élevés du public et même la modestie des artistes.
Les fresques de Monte- Oliveto sont demeurées longtemps ignorées. Depuis la renaissance de l'école mystique en Allemagne , on les connaît mieux en France, et elles ont repris un rang mérité dans la longue liste des grandes chroniques religieuses illustrées par les pinceaux des maîtres. Le couvent des olivetains , ce sanctuaire de Tart , est visité maintenant par tous ceux qui se piquent de curiosité et ^i^crudition. La photographie a répandu la copie de ses richesses dans tous les portefeuilles des amateurs, ^t le nom du Bazzi en est demeuré justement agrandi. Nous n'avons pas ici la place suffisante pour décrire 1^ compositions par lesquelles notre peintre retraça la vie du grand saint Benoît; d'ailleurs, nos descriptions à la plume seraient impuissantes à captiver une attention que les yeux seuls sont chargés d*éveiller. Signalons cependant après, et avec tous ceux qui ont ^îsité le Monte-Oliveto , les quatre fresques qui se trouvent aux angles du grand cloître : le Départ de ^oint Benoit pour Rome , la Vocation des saints ^duro et Placidio, surtout la Tentation de saint Benoît et V Incendie du Mont-Cassin par les Goths.
ii8 NOTES ET CAUSERIES
Hélas ! c'était là le dernier adieu du peintre lom. — bard à sa première et à sa meilleure manière. Bie^^ci qu'il fût déjà permis de lui reprocher cette paressa. e d'ambition qui le laissait accueillir pêle-mêle, -^^t comme pour aller plus vite en besogne, toutes 1 ^^les réminiscences, qu'elles lui tussent fournies par Lé^^> nard, par Luini ou par Pinturicchio; bien que Ja valeur des fresques que nous venons de citer en pui^^se être diminuée, on ne peut, sans déni de justice, se refuser à reconnaître la facilité de l'invention, ie charme, la variété répandus sur tant de personnages de caractères si différents, en même temps qu'un goût particulier, une sorte de vocation pour composer les paysages, goût bien personnel cette fois et pour lequel il devait peu. de reconnaissance à ses modèles habituels.
Peindre le portrait n'était pas un mérite très-original en ce temps, où la figure humaine elle-mêm^ semblait offrir aux copistes des types plus accentuée et plus faciles à saisir. On ne peut dire qu'en cett^ partie de son art le Bazzi ait dépassé ni même égal^^ des maîtres puissants comme le Ghirlandajo ; toute- — ' fois il était homme — on le voit à Monte-Oliveto à les serrer de près, s'il l'avait voulu. Nous en trouvons un exemple dans cette scène où il s'est représenté lui-même tournant les yeux vers le spectateur la chevelure tombant sur les épaules et la barretu posée à la mode du Sanzio. Figure aux traits vulgaires, mais expressive et vivante : elle suffirait
flîontrer que ce qui a manqué au Bazzi pour atteindre les hauts sommets et s'y maintenir, ce n*est ni cette première éducation qui donne la science nécessaire, ni le sentiment qui le met en pratique, mais seulement le respect de son art, lequel, il faut bien le dire, se confond le plus souvent avec le respect de soimême.
Le cloître de Monte-Oliveto étant achevé, le prieur voulut encore que Giovanni Antonio se chargeât d''embellir d'autres parties du couvent , comme le grand escalier, oti il dut peindre le Couronnement de la Vierge, puis un Jésus mort, un Portement de croix, un Christ à la Colonne, et encore la Fonda-tion de Vordre des bénédictins de Monte - Oliveto. Dans tous ces différents sujets, on retrouve une imagination facile qui ne demandait seulement qu'à être dirigée par une attention moins portée à se laisser distraire en détails irlutiles ; trop d'ornements autour des figures, et plus mal à leur place sur ces figures elles-mêmes. Indifférence ou ignorance anatomique, plus choquante à côté des œuvres de Luca Signorelli. Malheureusement autour de lui personne ne Taverlissait. Les exemples ne pouvaient guère convaincre cet élève de Léonard , qui eût donné sans doute la science du peintre de Cortone tout entière pour le ^urire de la Joconde, et si les bons moines se fussent avisés de conseils, il leur eût fermé la bouche P^r une de ces plaisanteries qui lui valurent son premier surnom de Mattaccio,
Ces remarques chagrines que la critique moderne ajoute aux reproches de Vasari ne se trouvaient pas sur les lèvres des moines de Monte-Oliveto. Ils vantaient à tout venant le panég}Tiste de saint Benoît, et les commandes ne manquèrent pas au peintre lorsque la liberté lui fut rendue. Après avoir peint une grande fresque dans la chapelle du château de Trequanda , appartenant aux Sozzini, il revint à Sienne, oti sa bonne étoile le ramenait encore au moment opponun.
Antonio Bazzi venait de finir, pour le couvent de San-Francesco, la grande Descente de croix, que Ton voit aujourd'hui à l'Académie des Beaux- Arts de Sienne , lorsque Agostino Chigi arriva dans cette ville. C'était un nouveau protecteur qui succédait aux Spannochi , mais bien autrement puissant. Suivant la coutume du temps où , comme nous Pavons dit déjà, la richesse imposait des devoirs particuliers, le fameux banquier de Jules II exerçait sur les artistes une sorte de patronage princier. Ceux que leurs talents mettaient en évidence, ceux surtout qui lui fournissaient le moyen d'insinuer "i « C'est moi qui l'ai su découvrir », pouvaient tout espérer de sa bienveillance et de son orgueil. Il entendit parler du Bazzi, de sa facilité, qu'on disait merveilleuse, et en même temps de son humeur gaie et originale; et
comme il songeait alors à se faire bâtir un palais digne du rang qu'il avait conquis, comme il aimait à. dépiter les envieux, comme il aimait à rire, le Bazzi lui parut Thomme de ses rêves. Il lui proposa de remmener à Rome. On pense bien que Tartiste ne se fit pas prier deux fois. Il partit avec Chigi.
Nouvelle chance. Giovanni Antonio croyait travailler pour un prince de la finance, et cela suffisait à. enfler son amour-propre, et voilà qu'un pape le sa.îsit au passage et lui ouvre son Vatican. Jules II ^crarte Chigi et confisque la liberté de cet inconnu S^^'on lui avait imprudemment vanté. Lui aussi se ^^isait construire une demeure. Il la voulait digne ^^ la tiare et digne de lui. Le Bramante dirigeait ^^^ut; architecte et intendant, il dessinait les plans et ^^faoisissait les décorateurs. Une cohorte d'artistes ^^^ntourait et lui obéissait. Déjà Tor et Tazur se ma- "*"î aient en gracieux entrelacs sur les voûtes oti le Srand Pérugin commençait à peindre ses saints per- ►nnages, et c'est à côté du célèbre artiste que, du îmier pas, va venir se placer Antonio Bazzi. Sur l^ordre du Pape, Bramante lui confia l'ornementa- "^londe la salle délia Segnatura.
Vasari prétend que, au lieu de se mettre à Tou-
^rage, le Bazzi se livra tout d'abord « à son goût
habituel pour les extravagances qui troublaient sa
cervelle », et qu'une défaveur en résulta dont il allait
PTomptemwit sentir les marques. Les faits démen-
"^nt, ce semble, ces allégations du chroniqueur hai-
neux qui a fait tant de tort à la réputation du pauvr< artiste , et il reste des efiforts tentés par ce dernier d« traces suffisantes pour le justifier. La vérité est qu( Raphaël venait d'arriver à Rome.
Recommandé par la duchesse d'Urbin, poussé pai le tout - puissant Bramante, Raphaël, dont tanl d'œuvres charmantes répandaient au loin le nom ei presque la gloire, Raphaël, enfin, avec toutes les séductions de la jeunesse, de la modestie et du génie, avait été présenté à Jules II. Sur la vue de quelques esquisses, le fougueux pape, — qui s'y connaissait,— s'enthousiasma, et, avec la décision qu'il apportaL dans tous ses projets, il ne voulut plus entendre par 1er que de Raphaël. Peu lui importait d'être bruta et même injuste : ce fils du batelier de Savone ne s piquait pas de belles manières. On paya le Bazzi, M Pérugin et leurs acolytes, — c'était assez pour leui ôter le droit de se plaindre, — et on les mit à la porC du Vatican. Après tout, on ne peut pas accuser tro haut ce tyran auquel la postérité doit la Dispute ct^ Saint-Sacrement.
Des essais du Bazzi , il reste encore dans les chain bres vaticanes les arabesques qui entourent les quatr* célèbres figures de Sanzio, et le Tondo placé au mî lieu de la voûte où sont représentés des amorini sup portant les armes de Jules II. On lui attribue encof huit petits sujets historiques et mythologiques d*u ^ effet purement décoratif, jetés au milieu des rinceauJ^ De tout cela, personne ne se souvient ni ne s'inforn»-
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en face de Raphaël; il est bon, toutefois, pour la mémoire du sacrifié , de noter que le bon et grand fils de Giovanni Santi ne trouva pas les œuvres du Bazzi indignes de servir de cadre aux quatre compositions qu'il méditait. Il les fît respecter des muratori en même temps que , dans les mêmes lieux , il leur prescrivait de conserver les fresques de son maître Pérugin.
Que dut penser Chigi de la manière d'agir et de la clairvoyance de son souverain? Est-ce pour protester contre une insulte imméritée qu'il donna au Bazzi une chambre de son palais de la Longara, en lui disant : « Venge-toi ici »? L'affirmation éveillerait quelque doute. Déjà la Farnésine était bâtie tout entière. Déjà au rez-de-chaussée s'ouvraient sur les jardins de grandes galeries dont les parois et les voûtes attendaient la main des artistes, et c'est dans une petite salle du premier étage, dans des appartenients réservés, que le Mécène humilié aurait prétendu prouver le cas qu'il faisait, lui, de son protégé, fit montrer ce que celui-ci eût été capable d'exécuter îu Vatican ! Chigi, nous le croyons, savait déjà cervainement à quoi s'en tenir sur la valeur des deux nvaux, et il n'offrait en somme à son favori méprisé qu'une assez douteuse consolation.
Nous ne sommes pas de ceux qui , au sortir de la chambre où le Bazzi a peint les Noces d'Alexandre, s^ laissent aller à rapprocher l'auteur de cette fresque ^^ peintre de la Galatée, N'exposons pas si facile-
ment nos favoris à des comparaisons trop dénaé de préjugés. Elles sont dangereuses pour tout J monde.
Et d^abord la proportion énorme que le peintre i donnée à ses personnages dans cette composition, proportion tout à fait illogique dans une chambre basse et étroite, choque à la fois le bon goût et le bon sens. Il ne suffit pas, pour faire excuser cette eri-eur, de signaler une certaine beauté répandue sur la figure d'Alexandre offrant sa couronne à Roxane. Aussi bien pourrait-on trouver que la Jeune épouse le cède en vénusté à son époux. On conviendra de plus qu'elle est singulièrement assise sur le bord de son lit d'hymen ; que les Amours qui l'entourent se livrent à une gymnastique peu rationnelle en un pareil lieu, et que ces petits dieux sont assez mal bâtis. Et puis, quelle importance gênante est donnée aux suivants et aux suivantes d'Alexandre et de Roxane! Il y a là une figure de jeune homme, quelque Éphestion, que certainement Alexandre n'eût pas laisse entrer avec lui dans la chambre de sa lîancée , si , er se retournant, il se fût aperçu de son costume. Lî fantaisie ne sert pas de passe-port légal à Tabsurde et elle ne suffit pas ici pour lutter avec la poétiqui de Raphaël, toujours en si bons rapports avec 1; raison.
On ne peut guère porter un jugement bien motiv* sur la fresque représentant la Famille de Darius au: pieds d'Alexandre, tant l'humidité et les restaura
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tions ont conspiré contre cette seconde composition. Ce qui en reste suffit à montrer que le Bazzi , déjà atteint du mal qui allait vicier son talent, travaillait avec une insouciance croissante , et s'inquiétait peu de progresser. Avait-il mesuré avec découragement la force des grands hommes qui l'entouraient à Rome, et se sentait-il vaincu d'avance? Il y a loin pour la délicatesse, l'ingéniosité et le scrupule de Texécution, pour la fraîcheur et le naturel du sentiment, des fresques de Monte-Oliveto à celles du Trastevere. Ce sont les plus faibles ouvrages du Bazzi qui ont fondé sa réputation ; ce sont les moins connus qui la justifient.
Les tableaux que le Bazzi exécuta pendant le reste de son séjour à Rome, tels que certaines madones du palais Borghèse et une Lucrèce du musée de Turin, &happeht pour la plupart , vu leur médiocre beauté, àTattention des visiteurs. Du reste, jusqu'à son retour à Sienne, en i5io, l'artiste n'entreprit rien d'impor- ^nt, et il semble que, sans résistance, il se soit laissé ramener en Toscane. Chigi n'espérait plus rien de son protégé.
Et cependant Giovanni Antonio parfois se réveil- Wt. Ces jours-là, il retrouvait son amour de Tart et sa conscience d'artiste. Ces jours-là, il exécutait cette Vierge glorieuse qui est aujourd'hui dans la galerie ^^ Turin, et ce Christ à la Colonne dont les restes, suffisants pour motiver l'admiration persévérante de ^^ mandataires religieux, ont été transportés du
cloître de San-Francesco à la galerie des bea de Sienne.
En somme, c'était un paresseux assez tra^ que le Bazzi. Chez lui la main ne chômait paî l'imagination aimait trop à se reposer. Il n*éi nécessaire de se fatiguer beaucoup, on peut ïi pour peindre des bannières, des chars à tout et la verve de l'artiste devait s'éteindre dans notonie de ce nouveau commerce trop faci consenti.
Les admirateurs de Bazzi, et il y en a beai surtout en Italie, ne se laissent pas influencer plus légitimes critiques et maintiennent leur au rang de maître de premier ordre. Devant i vrages les moins excusables, ils trouvent ma des éloges toujours aussi chaleureux. C'est air les peintures exécutées à Sienne en i5i8, pour toire de San Bernardino, semblent valoir poi celles de Monte-Oliveto. Ils en louent les h( arrangements et jusqu'au dessin. Nous se moins indulgents et ne craignons pas de rar Couronnement de la Vierge, la Visitation, h sentation au Temple, Y Annonciation, bien q puissent compter parmi les plus importantes c sitions de Bazzi, dans le nombre de celles qui 1 gnent le plus de Tafifaiblissement progressif c
talent. On se lasse de retrouver dans le temple de Jérusalem ces femmes au type énervé et monotone qui semblent sortir de la chambre de Roxane ; on se demande à quoi bon ces épisodes sans intérêt, toujours les mêmes, au ciel et sur la terre, au milieu desquels se noie le sujet principal ; et enfin on cherche vainement à travers tous ces murs et toutes ces draperies un contour, un accent capable de prouver cette probité d'examen, cette émotion d'artiste à la vue de la nature, sans laquelle la facilité de main se dépense en pure perte. Là où il n'y a pas de naïveté, il n'y a pas de dessin.
Jusqu'en i525, l'histoire perd à peu près de vue le Bazzi ; les voyages qu'il fit à Reggio et à Parme, et qui expliqueraient sa disparition de Sienne, paraissent peu probables; du moins on ne trouve aucun ouvrage dans ces villes pour confirmer les suppositions de certains auteurs, lesquels ne peuvent prendre leur parti de rester dans l'inconnu. Mais en 1 525 nous :-» retrouvons notre artiste. II est à Sienne, il peint pour la compagnie de Saint-Sébastien une bannière, qui attestée un de ses plus célèbres ouvrages. On la voit '^ aujourd'hui à la galerie des Offices, à Florence.
n ne feut chercher dans ce tableau ni vérité histonqueni vérité de mouvement; le pieux soldat vieilli ^^s les armes est représenté sous les traits d'un adol^cent soucieux, même dans l'agonie, de bien rhyth- ^^rses poses. Mais on ne peut nier la grâce de la %re. Il ne faut pas oublier que la convention, en
pareils sujets, faisait partie des ressources emplo; par la plupart des artistes de la Renaissance. Ils j traçaient le plus souvent des types qu'il eût été îr prudent de varier, et nos exigences modernes de ra son et d'imprévu leur paraissaient, peut-être juste ment, fort injustes. La couleur du Saint Sébastien est un peu triste, le fond de la scène est encore encombré de détails inutiles, mais l'ensemble est end preint d'une suavité suffisante pour faire comprendr les cris d'admiration dont les Siennois contempo rains du Bazzi, habitués aux roides figures deleui^ vieux maîtres, saluèrent l'apparition de l'élégaC martyr.
Au milieu des fureurs de la guerre civile, Sienn prétendait rester la cité pieuse, la cité de la Vierge On se bannissait, on se tuait, mais on chantait dé cantiques. Dans l'intervalle des émeutes, les comba tants se pressaient au pied des autels ; ils y venaier en compagnies organisées, chacune avec son sign habituel de dévotion, chacune avec son amour-propi jaloux. C'était à qui posséderait le plus beau drapeai la plus belle barra ; — on sait que c'est le nom qi se donne encore en Italie à ces corbillards portati sous lesquels le cercueil des défunts s'en va rejoind: sa dernière demeure. — Le Bazzi fut chargé de coi vrir de sujets pieux une de cqs barra. Il retrou" avec elle un nouveau succès d'artiste et de dévot, cette barra devint aussi célèbre que le Saint Séba tien. Déposée encore aujourd'hui dans l'église de-
Compagnie des saints Jean et Janvier, on iV avait oubliée; elle mérite, dit-on, sa vieille réputation.
A peu près dans le temps oti il exécutait ces ouvrages qui paraîtraient infîmes aux artistes de notre temps, le Bazzi achevait, dans Téglise Saint-Dominique, la chapelle de Sainte-Catherine. C'est là que se voit le fameux Svenimento qui est estimé le meilleur titre du peintre à la faveur de la postérité.
On sait de quelle sorte de piété amoureuse on entourait la patronne de Sienne, non-seulement dans sa ville natale, mais encore dans toute T Italie. Retracer son histoire, c'était donc Thonneur le plus grand que la cité de sainte Catherine pût offrir à un artiste.
Si la gloire d*un morceau d'art est le signe le plus certain de sa valeur, il faudrait estimer ^Evanouisornent de sainte Catherine comme un des chefsdWvre de la peinture. Pour le vanter, Vasari oublie son parti pris, et les historiens qui Pont suivi répétèrent à Penvi ses éloges en les exégérant. La critique moderne est plus libre, et, en face de l'enthousiasme dupasse, elle prétend exercer son droit de contrôle. On demeure à peu près d'accord aujourd'hui que le Svenimento ne vaut pas sa réputation. On trouve <iue la pose de la sainte ressemble à celle d'une malade qui succomberait à une défaillance vulgaire. C'est la pâmoison du corps, non ceUe de l'âme. Dans son groupe de V Extase de sainte Thérèse, à Sainte- Marie-Victorieuse, sur le Quirinal, le Bernin, qui
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n'était pas un mystique, sut se montrer bien autrement intelligent des mystères de l'amour divin.
Et l'on ne peut pas alléguer ici que le Bazzi s'est arrêté à mi-chemin de Texpression, de peur d'allier les choses de la terre aux choses du ciel et de paraître confondre des sentiments si dissemblables. On sent, on voit ici que nulle prudence n'a enrayé son envie d'audace, que nul respect ne lui a fait voiler les enivrements de cette âme dilatée par les caresses d'un Dieu. Pour me seryir d'un vilain mot moderne que le dix-neuvième siècle se devait à lui-même d'inventer, l'artiste a peint de chic des émotions dont il ne s'embarrassait guère de sonder la profondeur sainte, et son œil indifférent ne se tournait pas vers l'autel pour y trouver sur des visages pieux un reflet de cette lumière qui transfigurait le visage de sainte Catherine. Il y a loin, dans l'ordre moral et même esthétique, d'une Vision de Fra Angelico au Svenimento d'Antonio Bazzi.
Sur les parois contiguës, l'artiste devait reproduire la Communion mystique de sainte Catherine et Sainte Catherine regardant monter au ciel l'âme d'un criminel décapité.
Moins célèbres que le fameux Evanouissement, ces deux fresques ne méritent pas l'oubli oîi les laisse d'ordinaire le visiteur trop prévenu. Elles pourraient compter parmi les meilleures compositions du peintre. Il est impossible de les étudier sans sympathie comme aussi sans colère, tant l'artiste s'y montra
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à. la fois capable du bien et du mal. Que manquet-îl en effet à cette scène du Supplice pour être une oevivre complètement belle? On sent courir parmi la foule la terreur et la pitié. Un efifort encore, et la figure du moine qui soulève la tête du criminel touche au sublime : un peu de réflexion, et le personnage saint, principal acteur du drame, reprend la place que lui enlève un insupportable comparse chargé d'évoquer ces grâces, d^autant moins à leur place que celui qui les déploie piétine dans le sang. Mais cet effort, Bazzi n'a pas voulu le dépenser; cette réflexion, il n'a pas songé à la faire, et le juge* ment s'arrête incertain entre Téloge qu'on est tout prêt à formuler et le blâme que mérite une impardonnable mollesse.
Comment se fait-il que dans le temps même où il venait de terminer ce grand travail de San-Domenico, l'artiste, tombé malade, ait été obligé d'entrer à l'hôpital de Santa-Maria-Nuova de Florence? Le bruit de sa réputation, évidemment, n'avait pas franchi les murs de la cité toscane ; il n'y comptait pas d^amis, et ses économies ne le mettaient pas, il pa- ^3it, à l'abri d'une pareille humiliation. On ignore ce qu'il était venu faire à Florence : peut-être réchauffer sa verve, dont il devait sentir l'épuisement, au contact d'Andréa del Sarto et -de Michel- "^nge. Il en partit bientôt pour retourner à Sienne, f'idèle admiratrice, la municipalité donnait encore ^^ peintre, pour qu'il la décorât, la grande salle du
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Palazzo publico, qu'on appelle la salle délie Ballestre Il y peignit Saint Victor et Saint Ansano, puis pei après Saint Bernard de Tolomei , grandes figure traitées avec cette désinvolture de main qu'on n< saurait absoudre, même dans des œuvres décoratives Si on les regarde avec une sorte de complaisance c'est que se retrouve, au milieu des défaillances d l'artiste, ce sentiment de la beauté et du style qu appartient à l'école italienne tout entière à cett< époque heureuse, et dont les négligents portaient comme malgré eux, le bienfaisant reflet.
Est-il nécessaire de citer ici tant d'autres ouvrage qui remplissent encore aujourd'hui les églises et L musée de Sienne? Nous n'avons pas prétendu dresse, dans cette notice une liste complète des œuvres d" Bazzi, elle serait trop longue. Nous passerons don sous silence la chapelle de Saint-Jacques à San-Sp rito et toutes ces madones dont il peignit l'image su: tant de palais, et dont les traces elles-mêmes ont dL paru. Nous ne parlerons pas de cette double Résu^ rection dont Tune appartient au musée de Naples dont l'autre est restée à Sienne, dans la chambre d^ Gonfalonier; ni du Sacrifice d* Abraham, du Dôi»' de Pise, tableau qui eut les honneurs du voyage ^ Paris en 1811 ; ni même de cette Eve charmant: débris d'une fresque exécutée pour la Compagnie ^ Sainte-Croix, maintenant au musée de Sienne. Tr^ souvent on trouverait à répéter les critiques et Jregrets qu'inspirent les productions de l'artiste à par^
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'ie son retour de Rome, et il est difficile de se plaire ^ étudier longtemps un peintre qui, comme le dit ^^tte fois justement Timpitoyable Vasari, semblait ^ îre profession de mépriser letude.
Nous ne suivrons pas le Bazzi dans ses divers ^'Qyages chez le prince de Piombino et chez Lorenzo *-^ î Galeotto de' Medici à Volterra, non plus qu'à Pise ^^ à Lucques. La plupart des ouvrages qu^il exécuta ct^tns ces villes n'existent plus, et il ne paraît pas ^ va'on doive le regretter dans l'intérêt de la gloire de l^i^rtiste. Au reste, il était déjà vieux, et sa santé ne Iv^i permettait plus, par des efforts nouveaux, de r^^ppeler l'attention qui s'en allait maintenant à ses r^î-vaux : le Beccafumi et le Pacchia. Il mourut à Sienne en 1549, Vasari dit à l'hôpital, mais cela ne P^^raît pas prouvé.
Ce ne serait pas la seule invention ou la seule erreur du chroniqueur. Le Bazzi a été de la part de V"€isari l'objet d'une haine particulière dont on ignore I3. cause, mais qui est trop visible pour ne pas rendre ^ï"ès-suspectes la plupart des accusations que l'écrivain florentin porte contre celui qu'on pourrait appeler le dernier des peintres siennois. Nous ne prétendons pas qu'il créa tout dans le récit des folies 4ont il accompagne la vie du Bazzi. Impossible également de nier que celui-ci ait porté devant ses contemporains le triste surnom qui a presque fait oublier son véritable nom. Il ne paraît pas cependant prouvé ^u'il Tait véritablement mérité. Tout proteste, sinon
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•en faveur de la dignité de sa vie, du moins conti la tache infamante dont on a voulu le salir. Marie père de famille, patronné par toutes les familL nobles de Sienne, appelé à décorer les chapelles ( les églises, Bazzi, dont toutes les peintures, les pli faibles même, respirent la piété, Bazzi semble at jourd'hui avoir porté trop longtemps le poids d< vilaines anecdotes de Vasari. Il n'est pas jusqu'à 1 forfanterie avec laquelle il acceptait, il osait signe même le surnom de Sodoma, qui ne paraisse un sigr presque certain de l'innocence de l'accusé. Mais c tous les surnoms que le Mattaccio aimait à portei •ce dernier paraît être le seul qu'il eût incontestable ment le droit de revendiquer.
Nous n'avons pas prétendu redire les dififéren incidents d'une vie qu'on trouve tout entière dar le Vasari annoté , et mieux encore dans Texcelleni étude que M. G. Frizzoni a publiée dans la Nuov Antologia, A quoi bon rééditer des documents qi •sont aujourd'hui dans toutes les mains? Nous n'a vons voulu qu'essayer de porter un jugement su un homme que l'on maintient encore aujourd'hi au rang des maîtres, et qui eût mérité cet honneu par des qualités incontestables de fécondité et d grâce s'il fût parvenu à vaincre les défauts auxquel il préféra s'abandonner. En art, il ne s'agit pas d produire beaucoup. Il eût mieux valu pour le peintr lombard qu'il disparût de l'histoire au sortir d •couvent de Monte-Oliveto ; sa mémoire profiterai
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<ie tout ce que la mort eût dérobé à sa stérile fécondité.
Ajoutons cependant quelques réserves aux critiques que nous avons cru devoir porter contre un artiste que nous jugeons peut-être plus sévèrement parce qu'il nous a toujours semblé trop vanté. Bazzi porte la peine de certaines fautes au delà peut-être de ce qu'elles lui peuvent mériter. Trop indififérent, comme nous Pavons dit , au fini même de ses meilleures compositions , il ne le fut pas moins à l'emploi des couleurs dont il se servait pour les exécuter; <le là l'obscurcissement et la froideur de tons répan- <lus sur la plupart des ouvrages de ce maître dont ses rivaux eux-mêmes se plaisaient à vanter le brillant coloris. Le temps n'a pas dû lutter longtemps contre les précautions de sa victime. Il avait en elle ^n complice. Puis sont survenues les restaurations; ^^ sait ce qu'elles produisent encore de nos jours; ^lles faisaient bien pis il y a un siècle. On reste quelquefois confondu de ce qu'elles ont pu impunément ^er. La plus grande partie des fresques du Sodoma ^ succombé sous leurs atteintes , et ce n'est pas sans ÎUelque scrupule qu'on se laisse aller à diminuer la ^^Jeur d'un artiste contre lequel tant d'ennemis ont ^^xispiré tour à tour.
Kous venons de montrer qu'on avait arbitrairement rattaché le Sodoma à Técole de Sienne. S'il lui appartient, en réalité, c'est seulement par son in- " Vience sur les jeunes peintres autochthones qui, sans
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lui, confinés dans les murailles de la vieille cité, se fussent attardés à reproduire les errements des successeurs dégénérés de Duccio. Le Beccafumi et le Pacchia se laissèrent séduire, et, comme leur modèle, ils tournèrent les yeux vers Milan. Combien de leurs ouvrages semblent inspirés par la vue de ceux de Luini et des autres satellites du grand astre déjà disparu depuis longtemps dans les brumes de France ! Que d'élèves ignorés de lui dont Léonard pourrait réclamer la reconnaissance! Cependant c'est par le Bazzi qu'ils apprirent à Pimîter, et c'est le Bazzi seul qu'ils crurent copier. Disons qu'ils ne furent pas de beaucoup inférieurs à leur maître. Il y a telles fresques du Beccafumi , comme la Mort de la Vierge â San-Bernardino, tel tableau du Pacchia, comme IMnnonciation du musée de Sienne, qui figureraient avec honneur dans la liste des œuvres du Sodoma. Cette soumission de ressemblance ferait grand tort à leui réputation, si Ton n'était convaincu que, sans cette humilité, ils seraient peut-être restés tout à fait inconnus. Ce sont des artistes de reflet, mais ce sont cependant encore des artistes. Le Beccafumi fui même quelque chose de plus, et le jour où il donna les dessins des graffiti qui décorent le pavé de la cathédrale de Sienne, il sortit des rangs des imitateurs. Ce jour-là, il est vrai, il quittait le pinceau pour la pointe de fer , et le dessinateur abdiquait soc métier de peintre; cependant, sans la venue du Bazz à Sienne, eût-il été de force à s'élever si haut? et
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lorsque ce maître vieilli entendait les éloges dont on saluait l'œuvre de son successeur , n'avait-il pas le droit de dire aux admirateurs : Cela est nouveau , cela est beau ; mais le Sodoma y est bien pour quelque chose?
Rejets d'une veine épuisée, le Pacchia et le Beccafumi n'eurent pas même de successeurs. L'école venait de rendre son dernier soupir. Eût-elle vécu d'une plus longue vie , sans cette infusion d'un sang étranger que le peintre lombard lui fit accepter si vite? Le Sodoma est-il la cause d'une mort qui se fût fait attendre plus longtemps sans lui? Il peut en repousser la responsabilité. L'Italie n'en pouvait plus. Après cette magnifique éclosion qui dura deux siècles, couronnée par l'apparition de Raphaël et de Michel- Ange , elle allait retomber dans une longue période de stérilité; elle avait droit au repos. Pas plus que les hommes de génie ses contemporains, le Sodoma ne précipita une chute sans doute inévitable, et l'on peut ajouter qu'il n'était pas de taille assez haute pour mériter qu'on le rangeât parmi les pères de la décadence.
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