partie qu'il allait engager, se fixa d'avance le but
s'il calcula soigneusement les moyens de Tatteindre , les services qu'il a rendus à Fart et à Thistoire n^er -\ sont pas moins incontestables , et l'honneur qui e revient à sa mémoire n'en est pas diminué.
L'école française d'Athènes avait été fondée p M. de Salvandy, pour favoriser l'étude de la langu
de l'histoire, de l'antiquité grecque et des monu -
ments. Mais, semblable à l'Henriette de Molière, 1 a
foule s'intéressait peu à cette entreprise de restaur^^-
tion dont elle ne pouvait toucher les profils ni cou 3-
prendre la portée. Dans la presse et ailleurs , on
se gênait pas pour railler ces pauvres apprentis d bords de l'Illyssus, qui , profitant de la fin de le«-ïr première année de séjour, adressaient au ministre <Je l'instruction publique des travaux sur le Parthéno jn> sur la topographie d'Athènes et de contrées qu'ils avaient parcourues sans guide. Quoi qu'il en soit:, l'institution était menacée dans son existence. L^^ rayon dont Chateaubriand avait éclairé la patrie d^ Phidias et de Périclès était déjà éteint, et bien p^^ de gens soupçonnaient l'existence et les travatJ-^ d'Ottfried Muller. Tout à coup, on apprend un joti-^ qu'un jeune homme venait de remporter sur 1^^ rivages de la mer Egée une victoire scientifique do^^ le bruit, à peine entendu en France, émouvait 1'
SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. qd
rope savante. Ce jeune homme était Français : seul, presque sans ressource, il s'était dit qu'il découvrirait Tescalier et l'entrée de l'Acropole , et il les avait découverts. Sans aide, sans appui, à ses frais, avec le seul secours d'une volonté énergique et d'une érudition ingénieuse, il avait su triompher de toutes les difficultés. L'écho des louanges enthousiastes que M. Guignaut, en pleine Académie des inscriptions, avait données au mémoire de Beulé, réveilla un public qui ne se savait pas des goûts d'archéologie; et la commission, émue à son tour , obtint du gouvernement que les fouilles commencées seraient poursuivies aux frais de la France. Le jeune et hardi explorateur demandait simplement qu'on les continuât, sans désigner celui qui les devait diriger. Il n'en fallait pas tant pour faire éclat; le nom de Beulé devint tout d'un coup célèbre , et l'école d'Athènes était sauvée.
Après avoir pris un repos momentané et s'être réchauffé quelques instants à ces premiers rayons si doux de la gloire, Beulé retourna en Grèce. Mais, cette fois, il y rentrait avec le prestige et l'auréole. Ce n'était plus un pauvre élève, un original dont les oisifs ^'Athènes venaient regarder en souriant les tâtonneïnents, que l'économie gênait. C'était, cette fois, le représentant de la France savante, le mandataire d'un corps célèbre dans toute l'Europe. Les regards devenaient plus respectueux. L'attention se montrait surexcitée, sinon très-bienveillante , chez les citoyens
de FAgora moderne , jaloux du talent et du sucd d'un étranger; quant à Fécole de France, elle éta pleine d'espoir et d'anxiété. Il faut lire dans 1 « Journal des fouilles » le récit des travaux à Paie desquels Beulé parvint à compléter son œuvre. O y trouve un mélange de poésie et de science , de si gacité et d'entrain, qui intéresse et qui passîonr presque comme un roman. Depuis qu'ils ont lu ( journal , bien des gens , qui ne s'en doutaient pas regardent l'archéologie comme la plus amusante d< choses sérieuses, et une fouille comme le plus émou vant des divertissements. On est touché, en lisar ces pages charmantes et graves, de voir l'auteur s'ai rêter tout à coup dans son récit et le suspendre pot faire l'éloge des camarades qui vivent à côté de Iul tantôt c'est le tour de Garnier, le restaurateur d temple d'Égine, le futur architecte de l'Opéra ; tanti c'est About , qui s'est épris des Pélasges tout en re tant le plus parisien de ces jeunes savants. Il racon. aussi avec émotion la rencontre qu'il fit un jour c David d'Angers, en face des colonnes mutilées â Parthénon. La politique avait imposé ces loisirs a sculpteur exilé. Comme Œdipe appuyé sur le brs d'Antigone, il parcourait avec sa fille les rivages c cette terre qu'il avait tant aimée. Mais, ô récompen: de ces attendrissements désintéressés, les descendaa de Thémistocle et de Botzaris s'amusaient à exerci leur adresse sur la statue que l'artiste avait dédiée la Grèce , et le tombeau même du héros de i'indt
pendance hellénique ne retenait pas le bras de ceux qu'il avait sauvés de l'esclavage. David apprit là ce que les démocraties gardent de reconnaissance à leurs martyrs ; mais ce fut Beulé qui, seul, médita la leçon et s'en appliqua le profit.
Lorsque tout fut enfin achevé, quand, à travers la grille qui fermait la porte restaurée de PAcropole, Toeil put remonter, comme aux temps anciens, jusqu''aux propylées du grand sanctuaire national, Beulé, près de quitter Athènes, fit sceller une tablette sur le marbre de la muraille antique. On y lit ces seuls mots : w La France a découvert la porte de TAcropole, les murs, les tours, Tescalier. w II pouvait omettre son nom, il était sûr de Tavoir déjà sauvé de Toubli.
La rentrée à Paris fut un triomphe. M. Fortoul était alors ministre de Tinstruction publique. Il aimait les arts et l'histoire plus encore que la politique, ^t il attacha Beulé à son cabinet. Bientôt après, il lui confiait la chaire d'archéologie à la Bibliothèque impériale, que Raoul Rochette, vaincu par la maladie, 'Venait d'abandonner. C'est la plus heureuse période delà vie de Beulé; un public d'élite suivait son cours; on y voyait parfois M. Thiers et M. Mignet. A Les femmes du meilleur monde se pressaient ellesïïiêmes autour de cette chaire, d'oti descendait une ^eçon toujours intelligible et aimable. Mais aussi î^el art ingénieux le professeur mettait à soutenir ^attention de son auditoire I Quelle parole soigneu-
ei
sèment et naturellement élégante, et comme elle ren dait au public ce qu'on doit au public, sans dérobe: à la science la part qui maintient le cours sérieux Quelle physionomie aristocratique et fine! le fro lumineux, la bouche faite pour Tesprit qui s*e échappe sans prétention et sans effort le regard dou et tranquille, mais habile à cacher, qu'il fait bon garde et qu*il sait voir, le geste contenu d'un orate qui fuit le mauvais goût et Texcès, en tout un s vant bien élevé et un gentilhomme de lettres. Il n'( fallait pas tant pour réussir. « Ce jeune homme i loin », disait M. Thiers en ces temps-là. La prophét ie revérifia, mais le prophète regretta peut-être de :Mne s'être pas trompé. Déjà couvert des décorations étra. xigères, Beulé fut nommé membre de la Légion d'honneur; chose bonne à remarquer, il ne dépassa jamstis le premier degré de Tordre , et le ministre de Tint:^rieur se contenta de rester chevalier.
En 1859, Beulé entreprit une expédition scientifique dont il se flattait de tirer une gloire nouvelle Il venait d'épouser une jeune femme qui partagea^' tous ses goûts, ambitieuse pour lui, courageuse ^ dévouée. Désormais libre et n'ayant plus besoin d secours de personne pour payer ses futures tém rites, il partit avec sa compagne pour l'Afrique. I vieille rivale de Rome, Carthage, n'avait, disait-o laissé de souvenirs que dans l'histoire. Cependa bien qu'elle eût été détruite par Scipion, et reb par ses vainqueurs avec un luxe où se mélaien
influences de la Grèce et de TEgypte, il était difficile de croire qu^il ne restât rien de cette première ville punique dont les ports immenses envoyaient dans tout le monde connu des flottes de guerre et de commerce. Etait-il impossible de retrouver ces vestiges? Il y avait bien là une question faite pour tenter un savant qui n'aimait pas à parcourir les sentiers battus. Les murs de Carthage le disputaient en grandeur et en beauté aux murs mêmes de Babylone. Beulé parvînt à en retrouver les assises sous un détritus de cinquante-cinq pieds d*épaisseur, 011 se montraient encore les traces évidentes de Pincendie allumé par le vainqueur de Zama. Il sut de plus découvrir remplacement de ce fameux temple d'Esculape, dont une érudition de fantaisie a prétendu depuis nous décrire la fabuleuse splendeur. Ce fut sur le terrain même que le roi Louis- Philippe avait acquis en Tunisie pour y bâtir une chapelle à son saint aïeul, que Tarchéologue patriote dirigea ses plus longues recherches. Il lui semblait là travailler encore pour la France sur ce coin de terre française perdu en Afrique. Mais, hélas! on le laissa seul livré à ses propres forces. Carthage n^est pas Athènes. Le champ des découvertes était trop immense et le sol trop dur à creuser. Toutefois, Beulé put appeler à coup sûr l'attention ^es savants sur Paqueduc gigantesque construit par Adrien pour remplacer dans cette ville , devenue la seconde de son empire, les réservoirs carthaginois lue le ciel d'Afrique se refusait trop souvent à rem-
loo NOTES ET CAUSERIES
plir. Il étudia encore la nécropole, vaste bibliothèque où la mort entasse tant de documents imprévus. Enfin, avec des peines infinies, des fatigues et des périls de toutes sortes , il put dresser d'une manière certaine le plan des ports de Carthage , ces refuges gigantesques de quarante - sept hectares d'étendue^ entièrement creusés par la main des hommes. Ce conquêtes, qui ne pouvaient lasser Tinquiète ardeu du savant, rapportèrent peu de gloire à Beulé devan un public léger, mobile, et qui ne pouvait apprécie la valeur des résultats obtenus; mais Plnstitut & montra moins ingrat, et il ouvrit les portes de so sanctuaire à ce postulant qui depuis dix ans y ava les yeux fixés (1860). Tous les obstacles étaient do surmontés. Deux ans après, à la rnort d'Halévj^.^^ ^ l'Académie des beaux -arts nommait le nouvea^i^i-i membre secrétaire perpétuel. On répandit le brt^L ît que de hautes influences avaient aidé ces triomph- ^s si prompts et si nombreux; est-on sûr que PAc-^demie avait besoin de cette pression pour se décida x"? Toujours est-il qu'à partir de ce moment, les jalon- :x, jusque-là prudents et réservés, se déclarèrent, et Beulé put goûter les premières amertumes d'u mtig gloire déjà vieille. Il n'était pas homme à se montir^r surpris ni attristé de ce cours naturel des prospéri't^s humaines : un tranquille dédain lui servait d'armuir^î il put même rester bienveillant avec ceux dont ^^ connaissait les anciennes et secrètes rancunes; d'à ^^'' leurs, désormais sûr de la destinée, il était trop fi^^
SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. loi
pour s'abandonner à de misérables représailles; il eut l'occasion de prononcer des éloges dans lesquels il montra de rares aptitudes et une heureuse souplesse de critique. Ses notices sur Hittorf, sur Schnetz, Flandrin, Rossini, Duban, etc., sont des modèles du genre. Il savait plaire et attendrir, et Ton sentait bien souvent dans ses paroles les preuves d'une sensibilité qui se contenait devant les indifférents. Cependant, en peu d'années, la position de secrétaire jerpétuel devint plus difficile. Ses loisirs, il ne pouvait pas toujours les employer dans les études qu'il simait à varier, tantôt essayant de définir le génie de A^elasquez et de Murillo, tantôt se faisant le panégyriste de Polygnote ou d'Apelles , ou Phistorien des vieilles écoles doriennes perdues dans la gloire d*Egine ou d'Athènes. Beulé croyait avoir à remplir un emploi pacifique , il ne se doutait pas que la tribune où il était assis allait devenir un poste de combat; TAcadémie était entrée dans une voie de lutte avec le pouvoir. Nommé l'avocat d'un corps dont il prisait si haut Thonneur d'être membre, il eut à choisir entre les devoirs de cette charge et de hautes relations; il opta pour l'Institut. Il lui semblait qu'il pouvait garder dans les questions d'art une indépendance qu'on n'aurait pas dû songer à lui disputer; ^' défendit la collection Campana que la compagnie ^^aii prise, à tort ou à raison, sous sa protection, et lorsque l'irritation causée par une opposition qu'on ^aimait pas en haut lieu et à laquelle on n'était pas
habitué, amena une rupture décisive entre les conseillers du souverain et les académiciens , Beulé annonça lui-même à qui de droit la conduite qu^il ne pouvait pas décliner de tenir et le rôle qu'il voulait garder. Ses propositions de conciliation furent rejetées, et peu après Plnstitut était dépouillé de ses antiques privilèges. Ses injures personnelles, Beulé pouvait les oublier; le secrétaire perpétuel ressentit plus vivement celles qu'on adressait à ses collègues, et bientôt Phistorien de l'antiquité se laissa glisser sur le terrain dangereux des allusions politiques. Il les mêla à ses leçons publiques. Ses amis euxmêmes le regrettèrent. Il n'était pas difficile de prévoir qu'on lui reprocherait de chercher un nouveau genre de succès et une popularité qui ne se refuse jamais aux opposants. Mais on ne connaît pas les secrets de la conscience, et il est permis d'hésiter avant de juger un homme dont tous ceux qui l'ont connu de près vantent la probité hautaine et le cœur délicat. Quoi qu'il en soit, les ouvrages que Beulé a réunis sous le titre général et satirique dt Procès des Césars, ne seront peut-être pas son meilleur titre devant la postérité, qui n'entend pas le son de la voix de l'orateur, qui ne peut voir la malice du regard, ni saisir la finesse des sous-entendus. Avec tout cela, il put séduire aisément une assistance trop frondeuse pour lui reprocher ses épigrammes, et trop heureuse d'entendre l'éloge de la liberté dans une bouche qui savait s'arrêter à temps.
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Quand la guerre de 1 870 éclata , Beulé partit avec M. de Flavigny pour organiser les ambulances. Aux élections, il fut élu député avec une écrasante majo- K-ité : Angers n'avait pas oublié son enfant. Esprit couple, nous Tavons dit, habitué dès longtemps aux enseignements de l'histoire; à l'Institut, négociateur tB.abile dans des discussions souvent difficiles , Beulé devait s'estimer de taille à jouer un rôle qu'il ambixionnait, par tempérament peut-être et certainexnent aussi par patriotisme. Dans les bureaux de la Chambre , on remarqua sa parole claire et prompte , sa facilité d'assimilation, son ardeur au travail; un discours heureux lui vint encore en aide au moment oïl les circonstances allaient changer le ministère et renverser la première présidence. Ses amis le forcèrent d'accepter le portefeuille de l'intérieur. On sait son rôle, comment et avec quelle dignité il sut sortir d^une position supérieure que les partis lui disputaient avec leur injustice habituelle. Beulé, habitué à régner sur des auditoires sympathiques , regretta plus d'une fois sans doute les échos de la salle de la Bibliothèque. Il eut ses jours heureux et ses heures de défaillance; il serait puéril de nier les unes et les autres. Mais, dans ce combat, son âme reçut plus d'une blessure dont il cachait fièrement la douleur; peut-être ont-elles avancé sa mort. Depuis plusieurs années, il ^ plaignait d'un état de faiblesse maladive. Les malheurs de la France l'avaient atteint profondément; il voyait l'avenir incertain, et son mal grandissait.
accru par cette mélancolie d'un patriotisme qui ni s'aveuglait pas. Il avait souvent ces avertissement qui n'éclairent pas toujours ceux qui les reçoivent: le; premiers. Symptôme sinistre, il se plaisait avec se plus intimes amis à accuser la vie; lui, heureux àe plus vrais bonheurs , il en était comme rassasié. Oi ne saura jamais les angoisses et les luttes de son der nier combat. Son visage n'en garda pas les traces , e dans la mort il avait repris son calme habituel. Dieu qui entend les derniers battements d'un cœur, saî seul aujourd'hui si celui qu'il rappelait à lui a vrai ment peu regretté de mourir.
Beulé a mérité le meilleur et le plus rare des éloges il eut des amis. Aujourd'hui, on voit Testime qu"* sut conquérir se manifester autour de sa mémoire malgré les cris de haine sauvage de ces ennemis qi ne peuvent pas attendre pour se venger sur un cei cueil, et qui se vantent de leur courage.