PAR M. RAVAISSON
Falerone, dont le nom vient pour la première fois P^ut-étre frapper l'oreille du public et appeler son ^^tention, est une petite ville, voisine de Fermo, bâtie sUrles côtes désertes de PAdriatique. Elle faisait au- ^^efois partie des États de PÉglise. L'histoire a peu P^rlé d'elle ; mais il n'est bourgade chétive de cette ^^eille terre italienne qui n'ait eu son jour d'importance et son revêtement de marbre. Le reflet de Rome ^^ prolongeait jusqu'aux extrémités de l'empire, et, comme pour l'attester, les statues des héros et des dieux, semblables à ces grands ossements dont parle Virgile, sortent chaque jour encore, sous le fer de la charrue, du sol tant de fois labouré qui les portait jadis. Qu'était-ce que l'ancienne Falerii dont Falerone a pris aujourd'hui le nom, sans la sauver de Foubli? A-t-elle joué un rôle? Quelle grandeur lui a valu Hnévitable honneur d'être détruite à .§on tour ? Elle
dormait dans son obscurité, quand, en i836, sous des démolitions, on retrouva les ruines de son théâtre qui témoignaient de la richesse et du goût des anciens habitants. L'édifice avait été important, il était décoré de statues, dont les débris se confondaient çà et là avec ceux des murs et des colonnes. Une de ces statues à moitié brisées, sans tête et sans bras, semblait montrer encore les restes de cette beauté particulière à la plastique des anciens, que les mutilations ne peuvent effacer tout à fait. Après être restée trente ans entre les mains de son premier possesseur, elle fut achetée par M. Ravaisson, et Tactif et savant directeur des Antiques vient de l'exposer dans Pançienne salle des marbres grecs, au rez-de-chaussée du Louvre.
Cette figure, quoique d*un galbe élégant, n'offre rien cependant qui, au premier regard, lui assigne une place à part parmi tant d'autres débris dont sont remplis les musées, sans être pour cela plus riches. Le travail de Tartiste qui Ta sculptée est mou et semble révéler le ciseau d'un copiste. Evidemment, nous sommes là en face d'une pièce décorative ; elle n'ambitionnait sans doute que la modeste gloire de concourir à l'aspect d'un vaste ensemble monumental. M. Ravaisson est trop versé dans l'étude de l'art pour s'être laissé surprendre, et la fièvre de l'amateur ne pouvait l'entraîner jusqu'à ne pas reconnaître la négligence de l'exécution , dans l'œuvre qu'il voulait acquérir. Malgré certains détails particuliers à la
sculpture grecque des meilleurs temps, tels que le plissage des bords du pepius et la fine ceinture qui relève la tunique et soutient la gorge, il ne pouvait se tromper sur l'importance réelle de cette statue ; mais une raison particulière poussait Pantiquaire, sinon Tartiste, et le détermina. Par son mouvement, par la direction visible des bras et la pose des jambes, par le jet de la draperie, cette figure rappelait, à ne s'y pas méprendre, la pose et le geste de la Vénus de Milo, Elle se présentait, dès lors, comme une pièce nouvelle dans ce grand procès des hypothèses auxquelles la célèbre déesse a donné si ample carrière. D'ailleurs, les 6,000 francs qu*on en demandait n'étaient pas un prix qui pût paralyser les faibles ressources budgétaires de notre grande collection: de plus, les statues antiques viennent bien rarement à Paris s'offrir aux amateurs. M. Ravaisson acheta donc celle-ci sans trop hésiter, et personne, certes, ne s'avisera de l'en blâmer.
Lorsque la Vénus de Milo remonta sur son piédestal, après avoir échappé à tant de périls, ceux de la guerre et ceux de la Commune, le directeur du musée des Antiques fit paraître presque en même temps une brochure qui, par le sérieux de la discussion, la nouveauté des aperçus et le courage de certaines hypothèses, rompait avec la routine habituelle de nos ' administrations et la placidité des mœurs adminis- ' tratlves. L'écrivain démontrait d'abord la nécessité de changer l'inclinaison du torse de la statue, si Ton-
voulait revenir à l'aspect antique; l'aplomb qui la faisait porter en avant était faux et impossible, la faute n*en était pas du moins à Tartiste inconnu auquel on devait cette figure d'une beauté si complète et si savante. Pour le prouver, il osa ôter les cales maladroites dont on l'avait gratifiée, sous prétexte de la consolider; le terrain sur lequel posait le pied de Vénus était abaissé et enfoui dans la plinthe moderne; il le redressa, et chacun, immédiatement, fut frappé et convaincu, en face des moulages qui permettaient de comparer les états différents, moins encore par les preuves matérielles et indiscutables mises sous les yeux du spectateur que par la beauté nouvelle et si logique dont s'enrichissait un pareil chefd'œuvre.
Mais là ne se bornait pas l'ambition de M. Ravaisson; ce n'était pas assez d'avoir rendu à la Vénus de Milo son aplomb naturel en la délivrant de ses défauts empruntés, il voulait retrouver encore sa signification et l'expliquer. Dans sa brochure, qui est un livre, il parcourut donc toutes les opinions, depuis celles émises par Clarac et Quatremère de Quincy ; puis il y ajouta, avec une science modeste, mais bien mynie de preuves, son hypothèse personnelle, aujourd'hui peu contestable. La Vénus de Milo étaitelle une statue isolée? Faisait-elle au contraire partie d'un groupe? Quelques-uns, à Tappui de la première supposition, montraient les fragments trouvés à Milo, un morceau de bras, une main tenant une pomme.
Vénus, victorieuse sur l'Ida, élevait, suivant eux, le prix de la victoire décerné par Paris. On analysait 5a tête et le gonflement orgueilleux de ses narines. ^^ supposition était tentante. Mais Pimagination donne souvent des conseils irréfléchis, et malheureusement les fragments justificatifs (qu'on peut voir dans une des vitrines du musée Charles X), s'ils sont i>ien taillés dans un paros semblable à celui de la Vénus, indiquent en même temps la maladresse du praticien. On ne pourrait les rejoindre au marbre original qu'en admettant une restauration dont il est impossible de préciser la date. De plus, les partisans de cette hypothèse ne tenaient compte ou ne s'apercevaient pas de la négligence avec laquelle le sculpteur avait traité certaines parties de son œuvre, ni de la perspective faussée, mais faussée à dessein, qui déforme toute la partie gauche de la poitrine, lorsque k regard l'envisage dans son milieu vrai ; de plus, le dos de la figure ayant été laissé à l'état d'ébauche, aussi bien que les draperies qui couvrent la jambe fléchissante, on ne pouvait douter que l'ombre d'une ïiiche ne dissimulât au regard ces défauts volontaires. La statue se présentant de profil, elle n'était donc pas isolée, car, isolée, elle eût fait face à la foule. Un second personnage l'accompagnait, qui la forçait à se tourner vers lui, motivait la direction des bras et donnait à la figure tout entière sa véritable silhouette. Quel était ce personnage?
C'est ici que la sagacité de l'auteur de la brochure
s^exerce très-heureusement, empruntant à la littérature grecque, qu'il connaît à fond, aussi bien qu'à la sculpture, ses preuves les plus frappantes. Il est impossible d'exposer avec plus de clarté des conclusions dues à un travail ardu et de les faire mieux admettre parle lecteur. Après une étude minutieuse des divers groupes antiques dans lesquels la femme offre des similitudes de poses faciles à constater avec la Vénus de Milo, M. Ravaisson conclut que celle-ci était réunie à Mars, et qu'elle lui ôtait son baudrier, comme dans le groupe du musée du Louvre : Adrien et Sabine, Mais ce groupe lui-même n'était qu'une répétition dont il n'est pas difficile de trouver ailleurs d'autres exemplaires, soit qu'ils redisent les traits caractéristiques de quelque empereur, soit qu'ils représentent la divinité. Y avait-il donc dans l'antiquité un ouvrage célèbre entre tous qu'on se plaisait à imiter et dont la piété des païens peuplait les sanctuaires? La Vénus de Milo, la plus belle entre toutes les Vénus, serait-elle le type générateur de ces copies? En pareille question, on ne doit s'avancer que jusqu'au probable. Mais M. Ravaisson lui donne cette fois une forme presque définitive. A l'aide du Mars Borghèse, connu improprement sous le nom de V Achille, il a reconstruit un ensemble qui satisfait complètement la double critique de l'œil et de l'esprit. Selon lui, Vénus ôterait à Mars son baudrier et son épée, sa main gauche passant sur l'épaule de son époux et la droite s'appuyant légèrement sur sa poi-
trine. Il ne faut pas oublier, surtout lorsqu'on se rapfielle la noble expression de notre célèbre statue, que Vénus passe trop facilement dans Page moderne pour l'inspiration des voluptés impures. Sa mission dans l'antiquité était plus noble et plus sainte; elle était bien plus encore la gardienne du mariage et des chastes amours, et son pied se posait souvent sur la tortue emblème du bonheur au foyer domestique. C'est cette Vénus sévère qui, dans la pensée de M. Ravaisson, désarme Mars. Même ses larges flancs ont déjà porté l'Amour. Ce n'est plus la jeune déesse rougissante, sortie de Técume des flots et qui cache sa beauté naissante aux yeux des immortels; c'est la femme épouse, c'est la mère, et Mars, reposé des combats et semblable à un jeune athlète, se soumet à sa douce influence. Dans la collection de plâtres qui entoure la Vénus de Milo, on trouve le moulage d'un plâtre appartenant à la collection de Dresde. C'est une réplique, sans différences sensibles, de V Achille du Louvre. Il est facile de reconnaître sur son dos la trace d'un bras qui s'y appuyait. Si la statue du Louvre ne porte pas, comme celle-ci, un baudrier orné de broderies, on peut supposer que ce baudrier a dû exister et qu'il était en bronze. Ces accords d'ornements de métal avec le marbre étaient nsités dans l'antiquité, les preuves en sont nombreuses. Les suppositions de M. Ravaisson trouvent encore là un appui nouveau et bien décisif. On peut, ce semble, les accepter sans compromis. Dès lors, la
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Vénus de Milo prendrait sa place définitive dans la composition dont on peut citer de si nombreuses répliques.
Mais faut-il rattacher encore à ce groupe les statues dont M. Ravaisson a rassemblé autour de lui les moulages, telles que la Vénus drapée du jardin de la Pigna, au Vatican; la Victoire de Brescia et la Vénus nouvelle, trouvée à Falerone? Il nous permettra d'hésiter. Les sculpteurs anciens variaient assez peu le mouvement de leurs personnages des deux sexes. La placidité leur paraissait une des conditions de la beauté, comme la paix était pour eux la forme préférée du bonheur sur la terre et dans l'Elysée. Il leur importait peu de s'enfermer dans la reproduction, monotone pour nous, des mêmes types et des mêmes rhythmes, s'ils y retrouvaient Timpression d'harmonie qui suffisait à leur admiration. Dès lors, des personnages portant des noms différents pouvaient faire le même geste, reproduire chacun des sentiments à peu près semblables sans provoquer un inutile besoin de nouveauté. Quelle que soit donc rincontestable similitude de la Vénus drapée du Vatican avec la Vénus de Milo, cette similitude ne peut pas entraîner jusqu'à les confondre sous le même nom . Ce n'est pas qu'il faille attacher à la demi-nudité de la Vénus de Milo une importance trop significative. On sait que Pécole de Phidias, jusqu'au temps de Lysippe, voilait presque toujours les formes féminines. Si transparentes que fussent les draperies qui
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les recouvraient , elles affirmaient cependant et protégeaient la grande règle de la chasteté. Ce serait mal connaître Tantiquité que de voir Texpression habituelle de sa piété à travers les transports des Ménades et les mystères éleusiniens. Elle garda certaines lois morales, tant qu'elle eut la foi. Ce furent les naturalistes, au siècle d'Alexandre, moins mystiques que leurs devanciers, moins gênés par les traditions du respect, lesquelles tombaient peu à peu , plus épris du succès peut-être, qui firent apparaître les premiers la femme dans le piquant d'une audacieuse nudité. Ils auraient donc pu copier la Vénus, son mouvement, et cherché à lui donner une nouvelle et plus provocante originalité, en montrant ses formes divines sans autre prestige que celui de leur beauté accomplie. Ces procédés-là se renouvellent et se ressemblent dans les époques de décadence, quand Tindividualisme refuse de se laisser absorber et substitue son ambition aux idées générales de culte et de foi. Mais comment céder sans regret et sans résistance, P^^ur le plaisir de rendre les conjectures plus probables, aux nécessités de la controverse? Pourquoi de tant de figures, dont chacune pourrait être une œuvre ayant ses qualités bien à elle et pour ainsi dire personnelles, faire des redites presque inutiles et les dépouiller, malgré qu'on s'en défende, d'un intérêt légiiimemeni acquis? N'y a-t-il pas des dissemblances suffisantes entre ces prétendues copies pour que chacune ait le droit de réclamer sa part d'origi-
nalité ? La Vénus de Milo redresse sa belle tête empreinte d^un calme un peu superbe. La Vénus de. Brescia, qu'on lui donne pour compagne, baisse au contraire la sienne vers un personnage sans doute plus petit qu'elle. La première posait le pied sur une tortue, Fautre, au contraire, sur un casque; la Vénus" du Vatican appuie le sien sur un fragment de rocher. Chacune laisse tomber son péplum, et pour le retenir sur la manche et rendre au bras sa liberté, elle relève la jambe gauche d'un mouvement à peu près semblable, sans que les plis qu'il provoque se reproduisent eux-mêmes. Ces indices -là sont -ils donc suffisants pour empêcher toute hésitation et reconnaître Tidentité du sujet à travers les modifications du type et de l'arrangement? Et puis, quelque respect qu'on ait pour la science, quels que soient ses droits incontestables à établir un système ou un fait et à le défendre, l'imagination ne perd-elle pas à le suivre quelques-uns de ses plaisirs? Il en coûte déjà de faire sortir la Vénus de Milo de l'isolement qui allait si bien à sa beauté souveraine. Elle demeurait ainsi, sans rivales, Timage de la plus puissante des divinités et l'une des plus redoutables ; l'encens qu'on brûlait à ses pieds ne montait que vers elle. N'est-ce pas la rabaisser que d'en faire désormais la compagne, même vertueuse, d'un dieu brutal et grossier? Hypothèse pour hypothèse, ne vaudrait-il pas mieux l'imaginer donnant ses ordres à son implacable fils et lui livrant du geste, comme
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on jette un jouet, les humains assez inconséquents pour Padorer? Elle conserverait encore du moins cette sorte d^empire auquel son fier visage semble prétendre. Plutôt que de saluer Vénus du titre de bonne épouse et de ménagère estimable de TOlympe, a*esî-il pas plus digne de lui laisser son simple et beau nom : la Vénus de Milo ?
Le 26 août 1871, on lisait dans le journal le Français :
Il s'est élevé dans les journaux, depuis quelque temps, un peu de bruit à propos d'une question d'art; bruit discret assurément, et qui n'a guère pu troubler l'attention de ceux que la politique préoccupe exclusivement. Si léger qu'il soit, il est bon de le noter, ne fût-ce que comme un symptôme, et de Técouter , ne fût-ce encore que pour nous reposer de nos douleurs.
Il s'agit du chef-d'œuvre de l'art antique, chefd'œuvre que le Louvre possède et qu'il a failli perdre : la VéniiS de Milo. Le sujet vaut bien l'effort d'un peu d'attention.
Lorsque les flammes dévorèrent les Tuileries , un end angoisse s'échappa de toutes les poitrines : Le Louvre! Et quand on sut, dans Paris et hors Paris, que le Louvre était sauvé, il y eut comme un immense soulagement , et l'on accepta presque avec
indifférence la destruction du palais de Philibe^*"^ Delorme. Mais ce qu'on ne savait pas, c'est que ^^^ tous les chefs-d'œuvre d*art que renferme le mus^ ^ n*y étaient pas restés, si les toiles les plus précieuse * étaient en lieu sûr , loin des barbares de Prusse et di France, cependant les marbres antiques, plus lourds plus fragiles, étaient forcément demeurés sous leî voûtes du palais, exposés aux bombes et à Fincendie. Toutefois, cette perspective avait effrayé le ministre de. l'instruction publique, et, de concert avec le directeur des Beaux-Arts, il crut bien faire d'envoyei à la préfecture de police le plus précieux joyau de la collection, la Vénus de Milo.
On emballa donc avec grand soin la statue, et, de nuit, elle fut portée dans son refuge. Très-peu de gens savaient cette aventure; aux inquiets, on répondait mystérieusement, mais avec confiance. On ne sut la vérité qu'au lendemain des incendies. Quel effroi! Il y en avait qui regrettaient le projet du citoyen Courbet, lequel avait proposé, avec son sérieux habituel et sa grande expérience , de suspendre aux voûtes des galeries, par des cordes ou des chaînes, toutes les statues de la collection. Ce n'était pas trèspraticable, c'était encore moins rassurant; mais la Vénus fût restée au Louvre.
Avec quel tremblement on courut rue de Jérusalem! On écarta les décombres. La première cave, où avaient été entassées les archives du Châtelet et des anciennes justices de Paris , était intacte , et derrière
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gUc et avec elle celle qui renfermait la tombe de la déesse. Elle en sortit entière, sans que rien eût altéré sa beauté. Les moins anxieux n'étaient pas le ministre et le directeur; ils ne furent pas sans doute les moins heureux.
On replaça la statue; alors survint un autre ipcident qui retint Tattention et réunit encore une fois ses admirateurs autour de son piédestal. M. Ra vaisson savait , et d'autres avec lui , qu'elle était en deux morceaux; il était facile de s'apercevoir aussi qu'elle avait été restaurée , mais bien peu se doutaient que le mouvement original eût été changé , et qu'entre le buste et la draperie des jambes il existât une cale en bois qui fait pencher le torse à gauche. Il y avait bien dans l'ensemble un manque d'aplomb sensible, mais non choquant. Il en résultait même une certaine grâce maniérée , assez peu antique, il est vrai , mais qu'il fallait bien accepter, et dont les beaux-esprits avaient même tiré un bon parti dans leurs dissertations.
Eloges en pure perte! cette pose vantée n'était pas la pose vraie, et ce contraste de hanches, qu'on aimait ^ signaler dans une œuvre de l'art antique , ordinairement plus sobre de séductions trop réelles , n'était pas même né du caprice d'un restaurateur irrespec- ^eux, mais d'une nécessité d'aplomb et de sécurité. En effet, la section qui partage les deux marbres juxtaposés n'était pas horizontale; soit que la forme du bloc brut l'eût imposée tout d'abord à l'artiste ; soit
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qu'il eût préféré suivre les ondulations de la draperie pour dissimuler la jointure, elle s'inclinait vers l'extrémité du bassin, et, comme la base primitive qui, sans doute, conservait l'équilibre en se relevant sur la face, ne s'était pas conservée , il fallait y remédier. Le restaurateur introduisit alors une règle de bois, épaisse à peine d'un centimètre, qui, faisant pencher un peu la statue en arrière, ôtait toute crainte d'un glissement peut-être imaginaire. Il préféra ce mode à celui d'un double tenon de fer employé par le sculpteur antique, et dont il était facile de constater le danger, puisque la dilatation du métal avait fait autrefois éclater la hanche, et contraint à une restauration très-visible qu'il ne fallait pas renouveler. Les plis de la draperie restaurée avec un peu de plâtre recouvrirent l'hiatus , et la Vénus fut montrée dans celte pose au public , qui ne s'aperçut pas de l'interpolation.
Mais le plâtre, attendri par un long séjour dans une cave humide, tomba, et M. Ravaisson vit surle-champ le parti qu'on pouvait tirer de cette circonstance. En homme habitué au style de l'art antique et d'un art contemporain de Phidias, grand et simple comme lui, il reconnut ce que la statue, débarrassée de ce petit morceau de bois, allait retrouver de beauté vraie. Il fit essayer cette modification sur des plâtres moulés antérieurement, exhaussa la plinthe par le devant , assit les deux morceaux sur l'autre, et rendit à tout l'ensemble son aspect primitif. Les deux figures
furent exposées en même temps et côte à côte, après quoi il appela T Institut et lui demanda de décider. L'impression fut, je crois, unanime, et la statue jugée bien plus imposante, d'une beauté plus régulière et plus véritablement antique. Mais on n'alla pas plus loin. La statue était remontée sur son piédestal, on décida de Vy laisser dans l'état connu, et il est probable qu'elle le conservera désormais. Nous n'en ferons une querelle à personne ; il est bon d'être prudent, et la responsabilité de cet attentat contre la vérité reste entière à celui qui le commit le premier.
Cependant cette histoire avait réveillé en même temps les souvenirs et rouvert le champ des hypothèses. Ceux qui ont lu le livre, parfois charmant, de M. de Marcellus : les Souvenirs d'Orient, se rappelèrent le chapitre dans lequel il raconte, avec tant de joie et d'émotion , les diverses péripéties de la conquête de la Vénus; comment, prévenu à Constantinople, par Dumont d'Urville, de la trouvaille faite à Milo, il partit avec la permission de M. de Rivière, alors notre ambassadeur, et comment aussi, après avoir passé par une longue série de déceptions, toujours soutenu invinciblement par la confiance de ïa jeunesse , il parvint à acheter et à enlever , sans l'avoir même vu , un chef-d'œuvre qui devait balancer la réputation des marbres d*Elgin. Le moment ^tait favorable : les frises du Parthénon , le fronton
^'Egine, sortis tout récemment de leur obscurité et
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de leur oubli , avaient excité dans le monde des arts et de la science historique autant d'étonnement que d*admiration. La simplicité, la grandeur de ces exemples si nouveaux du génie antique avaient singulièrement affaibli la vieille foi; le Laocoon, TApollon n'étaient plus les modèles indiscutés ; l'apparition de la Vénus de Milo acheva leur défaite.
Lysippe était vaincu par Phidias.
Mais quel était le nom radieux qu'on allait joindre aujourd'hui à celui de Phidias ? Il fallut renoncer à le découvrir. Mélos, dans l'antiquité, ne jouissait d'aucun renom. Perdue dans TArchipel, elle ne voyait pas, comme Délos, sa voisine, les flottes d'Athènes apporter à son sanctuaire le tribut annuel de la piété nationale. Si Vénus était sa divinité tutélaire, elle ne pouvait cependant disputer leurs fidèles aux temples célèbres de Chypre et de Cythère. Comment un pareil chef-d'œuvre était-il demeuré inconnu dans une île sans importance? C'est que, sous ce ciel heureux et chez ce peuple aimé des Muses , tout artiste avait le don sacré, et bien peu signaient leur nom sur le marbre qu'ils animaient de leur génie; contents d'enfanter un immortel, ils n'aspiraient pas eux-mêmes à l'immortalité.
Il fallut renoncer à pénétrer le mystère; une inscription à demi effacée, que M. de Marcellus copia, mais laissa à Milo, n'ajoutait aucun éclaircissement. Alors on se retourna vers un autre problème : Quel était le mouvement de la statue à laquelle man-
quaient les deux bras ? Quelle passion animait ce fier et beau visage, et gonflait ce sein si chaste dans sa divine nudité? Tous y voyaient Vénus, mais laquelle? Etait-ce Vénus amante de Mars, qu'elle armait d'un baudrier, ouvrage de Vulcain? ou bien, comme la statue de Brescia, dont elle rappelait le mouvement, écrivait-elle sur un bouclier le nombre de ses victoires? Mais Vénus n'a pas de ces soucis; elle blesse les mortels, et dans sa course indifférente elle ne s'arrête pas à compter ses victimes. Quelques débris rapportés en même temps : une main tenant une pomme , des fragments de bras rapprochés du corps auquel ils semblaient s'adapter, et l'expression des traitSj firent voir, avec plus de probabilité, la déesse victorieuse dans le grand duel du mont Ida, la cliente de Paris, qui vient d'obtenir le prix de la beauté, et qui porte sur son visage de déesse le rayonnement d^un orgueil tout humain.
Ces débris sont peu connus; on devra les rapprocher de la statue , soit qu'ils lui appartiennent , soit qu^ils n'en soient que d'informes essais de restauration, et les suppositions auront alors plus d'appui. M. de Marcellus trouva ces bras indignes de sa statue, et on les oublia, ainsi qu'un Hermès qu'il apporta également avec lui. Aujourd'hui, quelques-uns voudraient redresser cet Hermès à côté de Vénus, comme ^n Mercure assistant au jugement qui préoccupait 1 Olympe; mais ce ne serait pas un seul Hermès qu'il faudrait y joindre, car on en trouva trois, tous
pareils, dans la grotte du berger de Milo, ce qui exclut cette supposition.
Qu'importent, du reste, ces recherches à côté de Fidéal radieux que l'on contemple au Louvre ? C'est et ce sera toujours Vénus, Vénus victrix, comme l'appelle le bronze qui dit son nom au spectateur, Vénus, la reine immortelle de la vie, victorieuse des hommes qui la maudissent et l'adoreront toujours, et victorieuse aussi, espérons-le du moins, devant son image périssable et sublime, de ses ennemis, quels qu'ils soient, le fer, la flamme ou le temps.
MYCENES