‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistes parChapitre 21 sur 40 · EXPOSITION DE SES ŒUVRES · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE SES ŒUVRES

Le nombre des artistes de race, vraiment dignes de orter ce titre, est moins restreint qu'on n'aime à le ^ler. Derrière les esprits premiers qui font éclat et lissent un sillage, il y en a d'autres dont la Muse a «ché le front d'un doigt plus léger et qui en démenant cependant marqués. Si le don de créer leur a été fasé, ils ressentent aussi les divines ardeurs inconlesà la foule. Ils font cortège aux héros, mais ils nt dignes de marcher dans leur ombre. Natures doyantes et de reflet, elles ne seraient rien peut-être îs la lumière qui marche devant elles, mais elles lui ipruntent une grâce aimable qui mérite qu'on lui se accueil et qu'on la signale, ïiicard , dont les œuvres furent exposées à l'École ► Beaux-Arts, était du nombre de ces suivants des îtres. Avait-il le goût des pensées laborieuses? On Voit pas du moins dans les toiles nombreuses rasïiblées par des mains amies que l'ambition de la

personnalité le troublât beaucoup, ni qu'il ait chercha longtemps Tau delà de la nature. Il était semblable ces musiciens qui se contentent de redire les mélodi^ dont ils n'ont pas trouvé le secret, et tant de souvent , remplissaient sa mémoire qu'ils faisaient obstacle rissue de sa pensée.

Comme beaucoup de ses contemporains, il est évj dent qu'il ne reçut qu'une éducation incomplète. I^c travail de l'atelier l'ennuyait, les laideurs qui entourent rétudiant dans ce lieu le lui rendaient le plus souvent insupportable. Il eût dû comprendre que dest un stage indispensable, et qu'on apprend là ce qu'on ne peut se passer de savoir sans en porter toute sa vie l'ineffaçable marque. Les chefs-d'œuvre des maîtres qui remplissent le Louvre trompent plus de gens qu'ils n'en aident. La facilité qu'on trouve à se satisfaire en les copiant abuse sur le profit qu'on en retire, car pour extraire de certains tableaux la science qu'ils contiennent, il faudrait commencer d'abord par la longue et patiente éducation dont le génie lui-mêm^ a eu besoin pour les produire. On vante trop aujouf d'hui cette habileté de mauvais aloi qui excelle suf" tout à faire naître les hasards profitables. Peut-êtf^ elle aide à imiter, ce n'est point avec elle qu'on cré^ des œuvres saines et durables.

Il semble que Ricard ait compris tout ce qui 1*^^ manquait; il n'entreprit jamais une œuvre de qu^^' que haleine. Le plaisir de chercher une compositi^^^ dont les lignes se balancent avec bonheur, celui

ire parler Pâme, d'en exprimer les tristesses, les joies

►■mj les passions, lui demeura, paraît-il, étranger ; peut-

tre jugeait-il inutile de le rechercher, et il avait la

Lairvoyance de la modestie. Son œuvre se partage en

L^ux séries : les portraits et les copies. Ceux qui cher-

ent aujourd'hui à grandir sa mémoire ont jugé ce

rnier genre de travail assez original et puissant

XDur vouloir en faire la confidence au public. Nous

rroyons qu'il y a en cela excès de zèle et d'amitié ;

l'^ntiope du Corrége et la Vierge du Titien sont trop

'voisines de la salle d'exposition des Beaux- Ans, pour

qu'on ne puisse faire, sans quelque dommage pour

Tocard, comparaison facile de l'original avec la copie.

Sans doute la tête de vieillard et la Sainte Famille

sont des morceaux exécutés avec intelligence et qui

rendent avec une sorte de science la magie du coloris

<ie Rembrandt et de Rubens; il faut bien convenir

cependant que ces heureuses imitations ne méritent

qu^une estime restreinte, et les artistes savent à quel

'^ng ils placent les plus habiles copistes.

Ricard aimait passionnément l'Italie; il séjourna longtemps à Venise et à Rome ; mais il n'y voulut voir que le Titien et le Corrége. Ces maîtres du coloris lui faisaient oublier tous les autres ; leurs procédés de préparation, le secret de leurs empâtements et de leurs glacis absorbèrent plus son étude 9Ue le grand style, la fière allure ou la grâce enchanteresse de leurs personnages. Peut-être le peintre avait ^^}^ fait son sacrifice ; et après s'être essayé une fois

chez M. DemidofF à la peinture décorative, il se r^ treignit bientôt à n'être plus qu'un peintre de po: traits. Celui de madame Sabatier signala ses début L'éclat du ton, cette sorte de style qui résulte de J simplicité de la lumière et des ombres, étaient d'ix bon augure, et les juges plus difficiles qui se seraier^ inquiétés de la faiblesse du dessin se laissèrent all^ à prédire qu*un véritable talent se révélait ici. L^ portrait de mademoiselle Clauss, qui parut en i85^ prolongea ces espérances. Malgré Tefifort qui se trahie sait visiblement dans cette œuvre, il y avait dans Ter^ semble un charme réel ; c'était une œuvre d'art, plut^ peut-être que l'œuvre d'un artiste sûr de lui et doi^ on pouvait être sûr à son tour. A la suite de ce second succès, Ricard produisit une série de portraits qu'S exposa jusqu'en 1860. Mais à partir de cette année S se renferma dans son atelier, s'y faisant une sorte d réputation à huis clos qui dépassa bientôt celle qu'S avait gagnée au plein jour. Nature pleine de charma modeste et vraiment bonne, il eut beaucoup d'amis^ trop peut-être. Quelque défiance qu'un esprit sens^ ait de la louange, il en subit, même en s'en défendan*^ la douceur énervante. On ne résiste pas à des cowmplaisances de tous les jours. On a beau se boucher Is oreilles, si subtil est le son de l'éloge qu'il entre pi^ la plus fine ouverture. Et puis cette camaraderie par 3 sienne est si intelligente, elle parle de tout, conna-tout si bien, juge tout si facilement! L'homme c3 lettres reconnaissant devient bientôt le conseiller d*

Partiste auquel il doit les premiers éléments de la cri- ^xque. Il n'est alors caprice paradoxal de son maître <iui ne devienne naturellement pour lui un trait de ^énie. Comment résister? Joignez-y cette tendance maladive de certains artistes à chercher un nouveau î iiutile et souvent dangereux. Elle a conduit Turner •^ la folie; Ricard s'en serait-il garé? Il y a telle de SCS toiles qui semble le souvenir d'un rêve étrange, j>lus qu'un effort sincère vers la réalité. Tantôt il voit rouge, tantôt il se livre au bleu de Prusse; aujour- <i*liui, il est précis jusqu'à la dureté; le lendemain, îl noie ses formes et ses contours dans des ombres fuyantes et inexpliquées. Quoi qu'il fît, ses amis applaudissaient. — Il finit à temps pour sa gloire. La mort le prit en souriant, au milieu d'un court sommeil; elle lui fut douce, comme la vie; l'avenir lui "Sera plus sévère.

Toutefois, les portraits de la vicomtesse de C..., de inadame Exshaw et de son fils, celui de madame Hatzé mériteront toujours une place à part dans l'œuvre de ^c peintre aimable. Il étonnera ses juges futurs par ^^s défaillances autant que par ses qualités indéniables; cependant ils lui accorderont volontiers les doits qui auraient pu faire de lui, en d'autres temps ^^ dans un milieu plus sain et plus fortifiant, un ^ï^iste peut-être supérieur.

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