GUSTAVE BRION
Si nous avons le devoir de garder envers certai hommes du passé Pattitude de respect que comma. dent à la fois leur génie et le sentiment que noi clairvoyance nous impose de notre infériorité, il est d'autres, et de très- vantés et de très-justem( mis à très-haut prix, vers lesquels les hommes notre temps — je ne parle que des artistes — peuve se retourner avec plus de familiarité, et avec lesqu. ils frayeront dans l'avenir d*égal à égal. Avec sectateurs de Pidéal, nous abandonnons le concoar-s; notre époque ne se soucie plus d'eux, et il faut pla/re à son époque, sous peine d'être par elle mis à trop petite portion. Mais quant à ceux qui se sont mis au culte de la réalité, puisque c'est elle que nous devons seule courtiser, nous ne craignons pas parmi eux de rencontrer trop de rivaux. Si l'on faisait sortir de la lice deux ou trois hommes supérieurs que chacun pourrait nommer, et même en les y laissant garder leur place de combat, je ne sache pas de maître, fût-il
t** Amsterdam ou de Bruxelles, que nos modernes ne ►uissent regarder en face et traiter de camarade. *avoue n'avoir pas pour ces fétiches de vente publivie, qu'ils s'appellent des noms les plus chèrement *ayés, Hobbema, Cuyp, Téniers ou Wouvermans,
xie admiration telle qu'il ne me reste beaucoup de Lfcerté pour admirer à côté d'eux Jules Dupré, ^royon ou Meissonier; et ce sont là des chefs de le. Combien d'autres encore qui marchent aujour- "^hui un peu en arrière et que l'avenir poussera sans oute au même rang ! Laissons dans leur nimbe d'or -s dieux comme Raphaël , Michel-Ange , Léonard c Vinci, Rubens et le Titien. A ceux-là toute louange t toute gloire; l'avenir, pas plus que nous, ne reerra leurs égaux. Ils sont morts avec la foi naïve et rdente qu'ils servaient, et leurs autels n'auront plus e desservants. Mais quant aux dei minores, approbez-vous d'eux sans fausse modestie, gens des halers et des plages, copistes du satin et du velours; !ur gloire n'a pas de rayons assez brillants pour vous lettre dans l'ombre.
Sans doute ils furent les premiers et les instituurs; sans doute ils excellèrent dans le^nétier qu'ils iventèrent , et même plus d'un parmi eux sortit ms y penser du cercle familier où se parquaient ;urs contemporains; on en compte qui furent de ns humoristes ; d'autres se montrèrent des rêveurs ttendrissanis. Un sourire à la Molière éclaire le isage de Terburg, et l'âme d'un Rembrandt a connu
les saintes tristesses de la pensée. Mais quoi ! po être venus après eux, sommes-nous condamnés porter le nom de copistes, et dans cette longue n menclature d'œuvres qui depuis un demi-siècle dé lent sous les yeux du public, n'en compterions-no pas qui pussent figurer avec quelque honneur da le Louvre à venir à côté du Vieux Soudard ou Menuisier? Ils ont eu, ces bons et vaillants aïei:^:^ leurs qualités; elles nous charment encore aujoui^rd'hui ; mais leurs défauts n'en sont pas demeurée à jamais voilés. Nés dans un temps qui se montirair peu exigeant, ils marchaient dans leur voie sans aiguillon et d*un pas quelquefois bien endormi; les gens d'aujourd'hui ont affaire à des juges plus nerveux, et le moins qu'on leur demande, c'est d'être habiles : ils le sont, du reste ; mais ce qu'on ne leur permettra jamais, c'est d'être ennuyeux. Ah! pauvres peintres d'exposition , vous savez ce qu'il en coûte pour plaire à ce maître superbe qu'on appelle le public! Ce n'est pas vous qu'il laisserait impunément se complaire à peindre, pendant un demi-siècle d'existence, une robe blanche déroulant sur des carreaux invariablement noirs et blancs les longs plis d'une traîne de soie. Alerte! et la main au front! H faut du nouveau et de l'inédit. Allez d'Orient en Occident, fatiguez chevaux et dromadaires, acheter des montagnes de tapis et d'oripeaux, épuisez vos forces et votre bourse, c'est le sine qua non du métier d'artiste; et si vous ne joignez à cela beaucoup
e gaieté et beaucoup d'esprit, esprit du pinceau et :aieté de Tesprit, vous n'obtiendrez rien du tyran, ^h! braves Bataves, vous étiez soumis à de moindres abeurs; permettez du moins aux Parisiens de notre emps de partager avec vous une gloire qui vous a :oûté moins cher qu'à eux.
Et tout ceci pour affirmer que ce fut un homme à mettre au premier rang de la phalange de tous les temps, ce pauvre G. Brion, disparu, en un quart d'^heure d'agonie, du nombre des plus vivants d'entre nous. Quelle science honnête et forte que la sienne ! Quelle imagination de noble allure, souple et abondante! Vous tous qui avez parcouru les galeries de l'Europe, est-ce que vous en avez trouvé beaucoup de mieux doués, de plus fins et de plus touchants que ce jeune maître parmi ceux qui, comme lui, ont essayé de peindre l'homme aux heures et dans l'exercice de sa vie simple et laborieuse ? Quel rayon du 'oleil de Dieu, et non d'un astre d'atelier, a jamais claire d'une lumière plus vraie des acteurs plus •rupuleusement copiés d'après la franche nature, ints en pleine senteur des montagnes et comme 's avaient posé spontanément pour Tami qui les ♦iait avec tant de sympathie et de sincérité? Préfé- •vous à ces honnêtes paysans, à ces braves filles sace, les joueurs et les filles de joie de Pierre de g, ou les banales campagnardes de Karel Dujar- Libre à vous ; mais, à métier égal, avouez du s que le physiologiste français avait de plus fiers
et de plus inquiets soucis du vrai que vos favori Où donc avait-il pris cette ambition du progr et cette clairvoyance d*âme qu'on admirait depur j bientôt trente ans dans toutes ses œuvres? Ce n'étaje cependant que le fils peu aisé de pauvres travail leurs du Jura, né à Rothau, dans les Vosges, son père exerçait la profession de loueur de v tures. On ne dit pas que, comme Giotto, il s'exerç — à dessiner dans la solitude des champs et des forê'^ mais il vivait au milieu d'un pays oîi les arts solli tent à leur façon les yeux des petits enfants. Corn qui ont appris à aimer le beau dessin d'après des ^^/ ches grotesques qu'ils rencontraient dans les rvm^es J'en sais qui s'exerçaient au métier de RaphaëJ en calquant des portraits de la girafe dérobés pieuse* ment, la nuit, sur les murs du vieux Tivoli, et ceujrlà ne sont pas restés inconnus parmi les poursuivanîs du grand art. Brion vivait dans le pays vosgfen, non assez loin d'Epinal pour que les chefs-d'œuvre des artistes du cru ne vinssent point troubler son sommeil et éveiller en lui le sens du beau. 11 n'en faut pas tant pour pousser une pierre qui ne demande qu'à rouler. Le sang d'un artiste courait dans les veines de Brion; il connut même à Épinal les joies de l'admiration, et c'est là aussi qu'il poussa à son tour le cri du Corrége. Du reste, tout jeune, il eut sa part de gloire dans son naïf pays. Lui aussi, il fit de l'imagerie; il en fit avec assez de succès pour amasser un petit pécule, et quand il fut maître d'un
an de liberté, il partit pour la grande ville, un peu inquiet, mais habile déjà à cacher ses émotions et prêt à livrer vaillamment son combat pour vivre et gagner sa branche de laurier.
C'est chez Paulin Guérin qu'il débarqua en apprenti. Peut-être garda-t-il à son maître cette reconnaissance qui grandit quelquefois sans mesurer retendue des bienfaits ; mais il serait difficile de trouver dans les ouvrages de Pélève apprenti la trace de ces premières leçons. Puis il entra chez Paul Delaroche. L'endroit était meilleur pour y apprendre vite; ni les conseils, ni l'exemple, ni surtout l'enseignement mutuel n'y manquaient. Son passage y laissa cependant peu de traces. Brion ne regardait pas du côté de la ville éternelle, et s'il avait pour les Grecs et les Romains cette déférence qu'on doit à d'incomparables modèles, il ne s'apprêtait pas à porter indéfiniment le joug de ses premières admirations. Il n'entra pas dans les loges de l'École des Beaux- Arts, mais dans celle qui, au fermer de l'atelier de Delaroche, s'était ouverte d'abord rue de Fleurus,puis rue Notre-Dame des Champs. Pépinière d'hommes presque tous devenus célèbres, et qui restera elle-même connue dans l'histoire de notre temps sous le nom de a Boîte à thé ».
C'est là qu'il s'établit, et qu'en compagnie de Gérôme et de quelques autres amis il commença, à côté de l'auteur du Combat de coqs, son voyage vers le succès : voyage rapide. Son premier tableau mit Brion en pleine lumière. Cela s'appelait d'un nom de
terroir vVÉchliteur, et représentait un train de bois descendant le cours du Rhin. On fut surpris de cette manière nouvelle, si hardie dans sa simplicité, si sûre d'elle-même dès son début. Les artistes louèrent cette façon probe et puissante de peindre, et les curieux se montrèrent pleins de sympathie pour les naturels de cette terre inconnue que Brion venait de découvrir et qui s'appelait l'Alsace.
Depuis, bien d'autres ont voulu marcher dans ces sentiers indiqués par Brion et marqués de son nom. Ils y restèrent loin du pionnier qui en avait le premier reconnu les horizons et les beautés vierges. Le pauvre Ch. Marchai essaya d'y entrer d'un pied timide; il n'en avait pas respiré assez jeune l'atmosphère vigoureuse, et l'on voyait bien qu'il n'était qu'un étranger anémique, en quête de forces dans ce pays dont Brion parcourait en fils robuste les villages et les campagnes, et dont il parlait la langue sans effort et sans accent étranger.
Aussi, que de scènes, dont le public ne se lassait pas d'admirer la variété et le naturel, ont signalé chacune des années de cette laborieuse carrière! En i863, elles avaient fait à Brion une réputation incontestée, et il était décoré du consentement unanime ; en 1868, il remportait la médaille d'honneur avec son beau tableau du Ménage protestant.
On ne peut décrire l'œuvre de Brion. Il est considérable. D'ailleurs, si vite que s'évanouisse le souvenir de ces choses fugitives qui frappent trop rapi-
SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. SSg
lent notre œil, il reste d'elles cependant des traces 3re assez fraîches pour qu'on en reconstruise les les , même après les annéeis qui si souvent les cent. Il suffit de citer : la Noce en Alsace, VArride la noce, le Baptême, la Lecture de la Bible ^Enterrement dans les Vosges; chacun revoit ces les émouvantes dont il semble que le peintre ait un des acteurs, et des plus émus, tant il nous en ■ace avec exactitude les épisodes variés et irapréi, comme les fournit la nature.
2e n'est pas que Brion , enchaîné par le succès obtenaient ces impressions du pays natal, se soit lé, sans regards distraits, à ne reproduire qu'elles. i aussi, il connut le mal des pays lointains ; lui isi, il fit son tour d'Espagne et visita Tenchante- 5e qui cache au fond d^s lagunes ses palais de rbre rose. Mais voyez la fidélité de certaines vocais et la pente du tempérament. En vain la gondole Jsait sur le flot bleu, souvenir vivant encore d'un se fastueux ; en vain la barquette dessinait sur le itain des îles sa voile enflammée par le soleil, ce il nous rapporta de la ville des doges, ce fut encore récit mélancolique. Un enterrement lui paraît le 1 sujet digne de son attention dans cette Venise ichée sur son linceul de flots, et bien morte sous :e couronne d'or et de pierreries dont le temps, :e fois intelligent et respectueux, n'a pas encore flétrir la vivante beauté, ^uis rélève de Delaroche se souvenait parfois des
sujets qui plaisaient à son maître; parfois il regardait passer dans un mirage lointain les fils de Romi et d*Athènes, compagnons de ses vingt ans, et il leu jetait un regard d'ancien ami. On ne perd pas à jamai le souvenir de ses premières amours, et Phidias e^resté cher à plus d'un déserteur du Parthénon. jour, Brion vit dans les jardins de Saint-Cloud ^
dresser ces vieilles machines de guerre que Cé^s^ 3^ menait battre les murs d'Alesia. Une fantaisie sou^^^eraine, et non sans poésie, s'était plu à ressusciter^ la science des ingénieurs romains. Ces lignes, peut-^Tre un peu aventureuses, des catapultes nouvelles frs»ppèrent l'artiste par leur étrange grandeur. En tout: ce que faisaient les anciens, ils savaient mettre le cadet du beau, et même un constructeur de charpente révélait l'éducation complète qu'on recevait dans ks ateliers de Rome. Brion sut tirer un effet plein de stjie de cet appareil géométrique. L'Empereur vit faire ie tableau , il s'y intéressa et l'acheta pour sa collection particulière. Nous ignorons ce qu'il est devenu.
Un autre jour, il errait sur la cime de son cher mont Odyle ; les nuages s'y étaient amoncelés, déroulant sous les pieds du touriste leur nappe d'ar-
gent. Vit-il passer l'esprit de Dieu sur celte mer qui touchait aux deux bouts de l'horizon? Il osa redire
le chant genésiaque. Mais, trop prudent pour se risquer à prêter un visage nouveau au Dieu dont Raphaël a laissé le portrait définitif, Brion ne s'attacha qu'à se montrer le copiste exact du trône de
'^ éhovah, et Ton peut dire que, pour la vérité du dé- ^^or céleste, pour la fluidité atmosphérique et le jeu ^es vents à travers Timpalpable éther, le réaliste d'Alsace a vaincu le poëte du Vatican. Mais Raphaël, il ^st probable, ne s'en fût pas montré jaloux; il eût ^-pplaudi cet audacieux, car, même devant la Sortie ^e l'arche, qu'on ne remarque pas assez au Luxem- *^urg *, le peintre des Loges pouvait reconnaître dans ^^et emprunteur, sinon un élève très-soumis, du moins Vin admirateur respectueusement incliné.
On pourrait presque dire que Brion fut un peintre religieux. Il importe à sa gloire de mettre en évidence ce côté dominateur de son noble talent. On louera, «ans en dire assez, tout ce que Thomme du métier a montré de connaissance technique, d'adresse d'exécution, toutes ses qualités, égales entre elles, de dessinateur et de coloriste; mais ce serait oublier volontairement sa plus évidente ambition que de ne pas signaler avant tout ce qui a fait son succès, mcme auprès des plus indifférents à cette sorte d'inspiration. Il a aimé l'àme hufnaine, et il Ta aimée dans ce qu'elle a de plus grand : la douleur. Or, on ne parle jamais de larmes sans que s'éveille l'idée de celui-^à seul qui en sait le prix. Peintre religieux, Brion le fut, non pas comme un historien , mais comme un penseur. La prière joue un grand rôle dans l'ensemble de son œuvre, et, sur le visage même des heureux qu'il nous présente, ' Le tableau de la Sortie de Varche est maintenant au
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SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. SgB
Vers la fin de sa vie, Brion sembla se laisser aller 1 certaines concessions. Dirons-nous qu'il courtisa an instant les acheteurs? Il est bien évident qu'il psirut rechercher ce genre de succès, dont plusieurs nos jeunes artistes se montrent aujourd'hui si >ris. L'auteur du Jour de baptême et du Premier '4W sortait de sa voie grave; mais le public se montra ^ixdifiFérent à ses avances, et, avec son bon sens rapide, Brion comprit le conseil qui se cachait sous le silence de la critique. Après s'être attardé auprès du berceau de Bébé, le peintre de la Prière dans les bois ^^prit le chemin de la montagne, et il en revint rappor- '^^ntlt Réveil des pèlerins. Ce fut son chant du cygne; ^1 n'en fit jamais entendre de plus attendrissant.
Brion menait une vie solitaire; cependant il n'avait ^uedes amis parmi ses confrères. On dit qu'il les recherchait peu. Il vivait loin du centre de Paris, et il s*était arrangé un nid charmant orné d'objets d'art i^ombreux, surtout de ceux que l'Orient excelle à ï^ecouvrir d'une si savante polychromie. Là, il allait de son chevalet de peintre à sa chaise de songeur, heureux peut-être de son isolement, que troublait ^Cîile la voix d'un fils qu'il adorait. De là, quand le printemps répandait dans l'air l'odeur des fleurs nais- ^ntes, ou l'automne les derniers parfums des feuilles Pi'êtes à tomber, ils partaient, et tous les deux, la ^sin dans la main, le père et le fils, ils allaient au *oin s'enivrer de silence et d'air pur. La veille de ^ mort, Brion, qu'un mal chronique tourmentait
quelquefois, s'était senti assez sûr de lui pour vouloir dire adieu aux bois. Hélas ! c'était le dernier qu'ils devaient recevoir de leur fidèle ami. Les deux promeneurs se fatiguèrent peut-être un peu dans une trop longue course à travers les collines qui s'étendent de Meudon à Versailles. Cette fatigue, qui endormit Tenfant, tint le père éveillé, et, au milieu de la nuit, une douleur terrible le force à se lever en sursaut. Presque nu, il court à son fauteuil, il y tombe paralysé, sans voix. Le froid le gagne; il sent la mort qui arrive; il essaye en vain de se soulever; il lui faut rester enchaîné, vaincu jusqu'au jour. Quand l'enfant arriva pour embrasser son père, celui-ci n'était déjà presque plus vivant. Quelques heures après, ce poëte des mélancolies champêtres rendait à Dieu, auquel il osait avouer qu'il croyait, son âme qu'il estimait immortelle.
Les artistes sont souvent divers dans leurs jugements ; pour louer Brion, ils se montraient unanimes. Ils firent à l'artiste incontesté un long cortège de regrets, et la presse, à son tour, redit la douleur de tous. Rien ne manquait à cette gloire paisible. Peut-être même, s'il eût vécu plus longtemps, l'administration se serait-elle montrée pour lui plus attentive et plus soucieuse de le récompenser. Mais qu'importait à Brion d'attacher à son vêtement une rosette au lieu d'un ruban rouge! Talent sain, ennemi du paradoxe et des réclames de coteries, il pouvait se passer des secours officiels.