‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistes parChapitre 24 sur 40 · CHARLES MARCHAL · texte numérisé non relu

CHARLES MARCHAL

-e coup de pistolet qui a terminé la vie de Charles rchal a retenti bien au delà des murs de son ier. Paris s'en est ému. Comme effet tragique, e fin vaut la mort d'Escousse. Celui-ci sortait à îe de la jeunesse, celui-là allait entrer dans la liesse. L'un connaissait la vie, l'autre la devinait : la prescience du vates. Tous les deux l'ont terlée par le suicide. La même pitié les enveloppe > les deux; Dieu seul, auquel peut-être ils ne laient pas croire, peut les juger avec justice, ette mort a surpris jusqu'aux plus intimes amis pauvre artiste. Il faut vivre si vite à Paris qu*à le prend-on le soin de réfléchir sur soi-même; rquoi perdre le temps à regarder l'envers du bonr dts gens? On écoulait les éclats de sa belle leur, on enviait son heureuse fortune sous toutes formes. La malechance même lui avait presque ité. Depuis dix ans, elle lui dérobait la croix ►nneur. Mais parmi la foule des habits noirs,

tous marqués de rouge, qu'il coudoyait dans le grand monde où il avait été admis, cela lui constituait une sorte d^originalité non sans bénéfice. Il se plaignaii en riant, on le plaignait en s'étonnant. Il faisait deî tableaux que la presse vantait comme par l'effet d'ui mot d'ordre. Tous ces tableaux trouvaient, disait-oi des acheteurs; le Musée du Luxembourg en avi acquis deux. Si ce n'était pas là la gloire tout entier^ ^^ c'en était du moins la monnaie consolante. Av^ ^c cela, il paraîtrait qu'on peut faire sans effort mon'»Lx-e de philosophie, porter sur les aventures de la destinée des jugements humoristiques et paraître sincère. Mais tout cela mentait, tout ce bonheur devrait finir par une balle dans la tempe.

A quoi peut-on attribuer ce dénoûment? Écartons de trop hautes explications, tenons-nous aux faits. On peut Tafïirmer, sans craindre de démenti : Marchai a été une des victimes de la camaraderie. C'est elle qui l'a trompé dès le début et jusqu'à la 6n de sa carrière. Le jour où il a vu clair, il a pris un pistolet.

Le premier jour où un jeune artiste entreprend son premier dessin, quelque faible, quelque informe que soit l'essai , on peut prédire la destinée du débutant. Les jeunes gens entre eux n'y manquent pas; ce sont de redoutables prophètes, il est bien rareqi^^ l'avenir leur donne tort. Ch. Marchai entra jeune ^ l'atelier de DroUing : il voulait être peintre; maislti^ seul s'en croyait la vocation. Sa mère, une excelleate

femme que beaucoup de ses anciens camarades ont

connue dans sa vie laborieuse et honorable, se laissa

persuader et le laissa faire. Elle adorait ce fils , qui

du reste le lui rendait à plein cœur. Il n'eut donc

jamais le droit de dire : « J'ai perdu mes meilleures

années dans d'inutiles apprentissages. » Quand il

demanda un crayon, on le lui donna. II avait seize

ans ou à peu près lorsqu'il entra dans cet atelier de

la rue de Sèvres d'oîi sont sortis beaucoup de ses

camarades, comptés depuis parmi les premiers de

l'école contemporaine. C'était un enfant vigoureux,

aimé de tous, vivant au hasard de la journée, joueur

comme une mouche dans un rayon de soleil , se-

<^ouant au vent sa belle chevelure d'or, bruyant plutôt

que bavard, d'une gaieté exubérante, plus assidu à

l'atelier que travailleur, avançant lentement dans

ses premières études, n'en paraissant guère humilié,

un de ceux qu'aucun camarade ne jalouse dans le

présent et n'aura sans doute à jalouser dans l'avenir.

En 1848, il avait vingt-deux ans. A cet âge, où les

prédestinés se décèlent. Marchai occupait une place

^ans l'atelier, mais il n*y comptait pas. Peu de temps

après, la mort du maître dispersa les élèves; ceux que

"âge séparait, ceux que l'amitié ne rapprochait pas

se perdirent de vue. Quand Marchai fit son début au

oalon , les anciens camarades s'étonnèrent qu'il en

^ût arrivé là. Son premier tableau, à moins d'erreur,

''^présentait une idylle plébéienne : la Fête de la

^^^^<i*mère. La main qui Tavait peinte ne se signa-

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personne de certains acteurs un instant en évidence, combien se perdent dont le talent lui-même reçoit souvent un lustre de plusl On pourrait citer, dit-on, les mots de Marchai comme on citait ceux de Chamfort ou de Carie Vernet. Peut-être ses amis se ferontils un devoir de les conserver à cette postérité qui vous tient quelquefois plus de compte de ces trouvailles de hasard que d*un tableau consciencieuseinent exécuté.

Toutefois cet humour, cette fantaisie de Timagioation qu'on attribuait au causeur, on ne les retrouve pas dans les œuvres du peintre. On y remarquerait plutôt la recherche du sentiment, sentiment doux, ingénu, d'une poésie familière, mais quelquefois touchante. L'Alsace était devenue, après son début, 1^ champ qu'il comptait explorer; il y planta sa tente ®^n'en sortit plus. C'est là seulement qu'il cherchait, ^^st là seulement qu'il rencontra ses sujets. Ils lui ^^txt assez promptement une réputation qui n'éveillait aucune contestation. Encore bien que d'autres, ^lïime Brion, fussent entrés en vainqueurs dans ces ^ttipagnes rhénanes où il semblait imprudent de **Venturer après eux, Marchai avait eu la main **^Ureuse.

Au reste, il ne prétendait lutter avec personne ^ Presse de pinceau , de puissance de coloris , ni ^'^ine d'originalité de dessin. Aucune de ces grandes ^î^ités ne donnait leur cachet à ses œuvres. Il plai- .^t autrement, parla sincérité surtout de son compte

rendu. Trop faible pour désobéir à la vérité et lui imposer son tour d'inventeur, il lui fallait demeurer dans ce terre à terre de la copie littérale , laquelle fait quelquefois naître l'agrément et communique au portrait une originalité inconsciente. Ce furent les mérites spéciaux des principales compositions de Marchai; on les retrouve toujours les mêmes, sans progrès comme sans affaiblissement, dans ses œuvres successives, Une hôtellerie , la Loue des servantes, le Choral de Luther, Mieux soutenu par la faveur toujours nomade du public, si Tartiste eût produit davantage, peut-être serait-il parvenu à prendre dans TEcole française une place à peu près semblable à celle qu'occupe dans PEcole hollandaise un fantaisiste comme Jean Steen. Il arrangeait sans parti pris, sans routine; il n'était pas Pesclave d'un type et se tenait dans l'imitation, à mi-chemin entre le portrait et la caricature. Mais il n'était pas peintre, et l'on sait aujourd'hui ce que vaut ce jugement sans appel lorsqu'il tombe avec quelque justice sur la tête de ceux qui ne se sont pas assez souciés du danger. Il n'est bonnes intentions menées à bonne fin qui vous méritent l'indulgence. Il n'est pas peintre! Cela dit tout , et il n'y a plus après cela qu'à changer de métier ou à se résigner à l'obscurité.

Cette sorte d'impuissance native n'échappait point aux amis de Marchai. On Fa bien vu au lendemain de sa mort. Il n'était pas encore couché dans son tombeau , que ses juges les plus bienveillants s'em-

pressaient de dégager leur responsabilité compromise par des éloges trop complaisants. Les fleurs déposées siir son cercueil n'étaient pas encore fanées que son panégyrique se changeait en critique. Mais alors, pourquoi ces dithyrambes lorsqu'il montrait au public sa Pénélope et sa Phrjrné? C'étaient là deux œuvres médiocres , dont le titre prétentieux fit seul la fortune; nul autre que le pauvre Marchai ne pouvait s'y tromper; et encore, s'y trompait-il lui-même? En général, on connaît bien ses défauts, et si Ton n'aime pas à en être averti , c'est qu'on espère être le seul à les apercevoir. Pourquoi ces éloges d'hier, puisqu'on se hâte d'écrire aujourd'hui qu'on n'était pas la dupe de l'amitié?

Comprenez -vous dès lors l'étonnement, la douleur de l'artiste, lorsque , au lendemain de ces petits triomphes , il voyait le vide se faire de plus en plus devant ses œuvres nouvelles, le Printemps, \t Soir et le Matin, le Premier Pas? La constance de la critique bénévole s'était lassée , quoique le talent du peintre ne fût pas encore en baisse; et cependant voilà qu'on se taisait autour de lui, voilà que les marchands s'intimidaient. Voir son nom cité parmi les célébrités du jour présentes à telle fête ou à tel enter rement, être l'ami des plus illustres, le vieil enfant gâté ou souffert des plus jolies, tout cela plaît, amuse ou trompe aux jours de la jeunesse. Mais quoi! tout a une fia; le front se dégarnit, la vigueur des jours d'antan est devenue de l'obésité, le rire a perdu sa

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fraîcheur; on connaît nos recettes d*e£fet, et nos plus fines plaisanteries n'étonnent plus des oreilles qui les savent depuis longtemps. Cependant il faut vivre. On a réussi jusqu'au bout à sauver les apparences; on est resté debout et en tenue décente avec la misère au logis ; il faut se résoudre à Temprunt, dont rougit le front et qui glace la main; heureusement, de tant de bonnes qualités sans emploi on a gardé la fierté alors, quand au fond du gousset vide il ne se rencontre plus qu'un sou, ironique relique des joun

meilleurs , on emprunte un pistolet et on se Fappli

que au front.

« Eh bien, après tout, diront ceux qui, ignoran^rs de la règle chrétienne, prétendent connaître les loS^s et la logique de la vie, pourquoi le plaindre? Il a bien joué son rôle, et la chance lui a été bonne. Regardez la valeur de Thomme au point de départ et Je but qu'il a su atteindre. Qui se serait attendu à reincontrer Marchai dans les plus hautes intimités, le commensal des ambassadeurs et des princes, l'ami de George Sand , le familier des académiciens en faveur du public ? Il a joui de toutes ces joies , et de bien d'autres encore; quand il a vu poindre la fin de ce rôle enviable , il n'a pas attendu la pitié , qui ne console que les lâches, et il s'est dit en brave : Partons! Son courage, c'était sa dernière chance; elle ne lui a pas failli. »

Oui, mais savez-vous de quelles secrètes et cuisantes souffrances il a payé ces années de bonheur

SUR UART ET SUR LES ARTISTES. 38i

apparent? Un seul jour ne fait pas d^un homme qu'on croyait heureux un suicidé ; il faut se traîner longtemps sur ses genoux meurtris avant d*en arriver là. Ne nous fions pas au sourire. C'est là une vérité si banale qu'on a honte de la répéter; et qu'est-ce donc que tout ce luxe d'amusements et de succès, si Ton aime mieux mourir à cinquante ans que d'en vivre plus longtemps?

Donc, à bien examiner la carrière de Marchai , on comprend que son talent l'a moins servi que ses qualités de cœur. Ses amis avaient fait le peintre presque célèbre. Il leur appartenait de le défendre jusqu'au bout. Si l'entreprise devait échouer à un jour donné, quel mauvais service ils lui rendirent en lui persuadant de croire leurs affirmations ! On prétend que c'est la misère qui a fait peur à cet habitué de la vie facile ; rien ne le prouve ; un narrateur bien informé affirme même ce matin que son tiroir, ouvert, a été trouvé bien nourri. Faudrait-il donc avouer qu'averti des mensonges de la réclame, il ne s'est tué que poussé par le désespoir de n'être à ses yeux, comme aux yeux des autres, qu'un peintre médiocre? Aveu pénible, puisqu'il ferait retomber sur d'autres la responsabilité de ses erreurs, peut-être même celle de sa mort.

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