‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistes parChapitre 33 sur 40 · EB-VÎ-S · texte numérisé non relu

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peintre de JafFa et d'Eylau prêchait haut la vertu souveraine de l'art antique dans la première éducation. Ce joug du passé, que Téiève accepta docilement, l'artiste devenu célèbre le porta avec fierté.

Il y a des plagiats qui honorent ceux qui s'en rendent volontairement coupables. Ingres se vantait de tout devoir à Raphaël; ce n'est pas diminuer la valeur d'un homme supérieur que de lui trouver des ancêtres.

On croit généralement que le lion à la boule , à la figure paterne , aux pattes innocentes de sang, est le seul legs que nous ait fait l'antiquité, et qu'elle ne dépassa pas, en pareil sujet, ce type rendu célèbre par le ridicule. Lorsque Giraud fit paraître cette fameuse levrette dont le poil et les muscles ont été si sagement corrigés par Pébauchoir, on poussa un cri de surprise. Peu s'en fallut qu'on l'accusât de mensonge, tant il sortait de la convention. Puis la critique se ravisa , en prit son parti , et bientôt cria au chefd'œuvre. Cette fois, l'artiste ne devait rien à personne, et nul marbre d'Athènes ni de Rome ne lui avait fourni son premier modèle. En ces temps éloignés, on ne connaissait guère Phidias, et c'était le petit nombre seul qui avait pu voir de près le cheval de Marc-Aurèle et le sanglier de Florence. Les débris du forum de Trajan, lions, dromadaires, antilopes, restaient encore enfouis sous les subsiructions du palais Valentini. Aujourd'hui nous sommes mieux renseignés, et ces seuls débris seraient-ils venus jus-

qu'à nous pour attester la variété d^aptitudes des sculpteurs de Pantiquité, leur merveilleuse souplesse et leur supériorité en tout genre, que nous devrions nous lancer avec plus de modestie et de prudence dans nos revendications d'originalité. Depuis, on a beaucoup copié Phidias ; mais les Chevaux de l'Aurore n'ont pas encore été surpassés. Barye lui-même, qui a tant étudié le Roi du désert, n*a pas fait oublier à ceux qui les ont étudiés les grands lions des chasses persiques , ni les sphinx de granit qui dorment au désert de l'Egypte.

Non , ce n'est pas un peu de poil figuré sur une peau contractée par des frissons plus réels qui ajoute beaucoup à l'originalité de Tart. Ce qui en fait le mérite principal, — et Barye le professait bien haut, — ce sont ces grandes lignes générales , déterminantes , qui, bien trouvées, mènent à la grandeur. Barye le comprit : voilà ce qui lui donne une place à part parmi les animaliers. En trois lancers de crayon, il dessine, il charpente son idée, il lui donne un corps; en quelques coups de pouce, il communique à son esquisse la juste proportion, l'attitude et le style; si Pœuvre est plus achevée, il en fera, par une silhouette saillante et claire, un résumé complet pour le regard du spectateur novice; mais, qu'on ne l'oublie pas plus qu'il ne l'oubliait lui-même, en ce double succès d'improvisateur et de praticien consciencieux, il rendait à César ce qui appartient à César, et quand son œil à lui était satisfait, il repor-

tait, on peut en être sûr, à Pantique, son maître de tous les jours, sa reconnaissance bien raisonnée.

Barye fut-il de plus, comme il plaît à certains critiques de le dire, un indépendant, une sorte de Delacroix de la sculpture? Cette recherche du caractère qu'il afifecie dans la plupart de ses œuvres les plus achevées, cette simplicité dont nous retrouvons le type dans le passé, donnent-elles le droit de le ranger, comme on a tait de Ingres, et pour les mêmes mérites, parmi les romantiques, lorsque leur science suffirait seule à les en séparer tous deux? Nous ne voyons rien dans les œuvres nombreuses exposées aujourd'hui qui justifie ce classement. Barye aimait, il est vrai, le mouvement et la vie; mais, dans ses plus grandes hardiesses, on voit que la sagesse le contient. La sagesse est, aussi bien que la fougue, une question.de tempérament. A tout le moins, elle le peut gouverner avec profit et moins de risque. Bosio fut, en sculpture, le maître de Barye. On peut croire que le froid et correct sculpteur de la Salmacis n'eût pas refusé de reconnaître Fauteur des groupes du Carrousel pour son élève. Tout montre chez celui-ci la réflexion, Texamen, Pobéissance aux lois du rhythme. Indépendant donc, il le fut peut-être, romantique, si Ton veut, mais non jusqu'au paradoxe et à l'oubli, jamais jusqu'au mépris de la grammaire. Comme on connaît moins les mœurs et les attitudes de ces modèles sauvages qui lui ont valu cette réputation à part dans laquelle on s'obstine à le cantonner, il

semble qu*il ait apporté à les copier cette libre audace qui est, dit-on , le signe du génie. A vrai dire, il n'est pas si difficile de trouver les points de ressemblance entre le Thésée vainqueur et le Lion déchirant un serpent, ou le Tigre dévorant un crocodile. Dans ces ouvrages si dififérents, les traces de ce premier enseignement de l'atelier, qui ne s'effacent jamais, demeurent visibles à qui les cherche. N'en déplaise à ceux que le nom seul d*un maître trop dédaigné aujourd'hui exaspère en pareille analyse, il y a une imitation de Bosio dans le talent de Barye qui suffirait à le garantir contre Pépithète de romantique.

Nous ne voulons pas rappeler ici les différent phases de la vie de Barye; elles ont été racontée: ailleurs par des juges compétents et par des voi émues; elles n'ont laissé dans l'ombre aucun fait d cette noble, longue et laborieuse existence, qui n'eu pas toujours la chance pour compagne fidèle, mai qui mérita toujours d'être entourée de l'estime d tous et de l'affection d'amis de choix. Nous essayon seulement de porter un jugement impartial et libr sur son œuvre entier et sur les nombreux témol gnages de son talent soumis aujourd'hui à l'exame du public.

Ces réunions rétrospectives , cette récapitulation cie la vie tout entière , si fort en faveur depuis quelqu-^s années, profitent-elles beaucoup à la mémoire (Les artistes? Ceux-ci ne gagneraient-ils pas, lorsque le

temps n'a pas encore consacré leur gloire et rendu précieuses toutes leurs reliques, à se montrer dans leur force seule , sans qu'on mît le spectateur dans la confidence de leur faiblesse première? La médiocrité, trop ingénument étalée, de leurs commencements, ne jette-t-elle pas son reflet gênant sur la pleine maturité du talent acquis? Barye sortira-t-il plus grand de la salle Melpomène?

Jusqu'à ces derniers temps, une ombre semblait envelopper la personne de Barye et ses œuvres. Depuis longtemps il ne paraissait plus dans les Expositions; on entendait seulement, de loin en loin, prononcer son nom avec une sorte de respect mystérieux juî ne laissait pas d'ajouter quelque chose à sa valeur réelle; mais très-peu étaient capables de donner de leur admiration des raisons convaincantes. On le lisait aussi supérieur dans l'interprétation de la Bg.ure humaine qu'il s'était montré, ailleurs, original dans ses fantaisies de naturaliste. Les groupes des pavillons du Louvre en auraient pu servir de preuve; mais, par cette chance malencontreuse qui poursuivit l'artiste toute sa vie, ils étaient placés si haut que personne ne pouvait les voir. Aujourd'hui, on a v^oulu tenter une pleine révélation ; aura-t-elle convaincu tout le monde?

A la première visite , lorsqu'on se promène au milieu de cette quadruple rangée d'œuvres , la plupart de très-petites dimensions, on est un peu surpris; le visiteur peut croire qu'il parcourt la collection de

quelque bronzier en renom , et je ne sais quel aspect commercial saisit Tœil et nuit à la première impression. Puis le goût d'une autre époque s^associe aux compositions du sculpteur, çà et là les enveloppe et^ les domine. Ce goût n'est pas toujours malheureu — sèment le bon goût. Il y a tel candélabre emprunté la flore des champs qui fait sourire comme une gra-

vure de mode datée de i83o, et les compositeur dbrnement qui ont dessiné ces flambeaux et ces pen dules, célèbres hier parce qu'ils étaient cachés fond des collections particulières , auront nui sai^^ s retour aux personnages qui les accompagnent, et q\m. < Barye fut chargé de modeler. Le sculpteur lui-mênrï e n'était pas, cela est bien évident, un arrangeur e^cpert. Il n'entend pas Part de la draperie; à peme eiî sait-il les règles les plus élémentaires. Il y a tel fronton du Louvre, celui du pavillon de FHorloge, qui / est , il faut bien le dire, absolument médiocre. Pourquoi s^est-on obstiné à mettre sous les yeux des élèves qui habitent les ateliers voisins ces exemples qui prêtent matière à leurs justes railleries? Voilà ce qu'il eût été prudent de reconnaître avant de tout j ^ exposer et de ranger imprudemment parmi les grands maîtres un homme dont le talent, très-grand en certaines parties de son art, offre dans plusieurs autres j i d'impardonnables lacunes.

Et puis, ce fétichisme funeste qui tire d'une main trop confiante des cartons et des cadres de l'atelier ces études où l'artiste se cherche, tâtonne ou s'a-

muse, caprices du repos quand le sculpteur joue au peintre , et pour lesquels même il n'essayerait pas de demander Tindulgence. On le trahit ainsi en croyant le servir. Il y a dans cette exposition trop riche une collection si nombreuse d'aquarelles et de peintures, qu'on ne sait plus pour quel genre d'ouvrages les organisateurs enthousiastes réclament surtout l'admiration. Franchement, ils eussent mieux fait de laisser ces intéressantes et pieuses reliques au sanctuaire de la famille. Cinq ou six morceaux choisis avec discrétion eussent suffi pour apprendre à qui de droit l'étendue de la probité que Barye mettait au service de son art. Et puis comparer ensuite, comme on a voulu le faire, cet assemblage monotone dont nul rayon de soleil ne perce le lourd brouillard aux meilleures œuvres de nos meilleurs paysagistes, c'est forcer la note jusqu'à rendre moins bienveillants ceux-là mêmes qui ne demanderaient qu'à se laisser aller aux faciles entraînements de leur sympathie.

Il eût fallu se contenter d'un nombre restreint de statues, et le public connaissait Barye tout entier et dans son indiscutable valeur. En première ligne, si l'on veut, on pouvait placer les quatre groupes du Carrousel et les deux figures de la façade du bord de l'eau, compagnes pour un temps de ce bas -relief triomphal de Napoléon III à cheval et en chlamyde qui souleva, lors de son apparition, de telles critiques contre le portraitiste avant de faire mentir le prophète. Ces groupes et ces statues sont les oeuvres

épiques de Barye. Il est facile d'y reconnaître son ambition ; il voulait faire grand , mais ce n'est pas assez de ces modèles réduits pour juger complètement jusqu'à quel degré il aurait pu atteindre. Les lignes sont bien agencées , les gestes des personnages étudiés avec un soin évidemment jaloux d'éviter la banalité; malheureusement l'artiste n'a pas su échapper aussi aisément au reproche de monotonie, et ces représentants des arts de la paix et de la guerre, soit qu'ils saisissent leurs armes ou le soc de la charrue, sont quatre fois les mêmes acteurs, jouant le même rôle sous le même masque, et presque avec les même&attitudes. On peut louer le beau sentiment de 1a. forme, les fines intentions des mains, mais le senti — ment est trop absent de leurs visages. L'art moderne a ses exigences et ses convictions; il aime avant tout: l'expression que l'art des anciens semblait fuir pa.r système. Aussi, quand un grand sculpteur comme Rude entreprend de nous montrer Némésis, il a soin d'enflammer le visage et de gonfler les vastes poumons de la déesse; elle brandit son épée, elle s'écrie, et l'âme du spectateur s'élance avec elle vers l'héroïsme. Ces figures sont belles cependant, mais ks réminiscences des héros de Phidias ont peut-être aidé trop visiblement l'invention de Barye.

On a épuisé sur le Thésée combattant et sur le Centaure vaincu toutes les formes de la louange. Il est certain que, sortant des scories d'Herculanum ou des cendres de Pompéi, ces deux groupes eussent

paru vraiment dignes des sculpteurs de la Grande- Grèce ou d'Egine. On peut regretter devant eux que, cédant trop souvent aux obsessions de ses clients, peut-être à son goût plus naturel qui Pentraînait vers d'autres sujets, Barye n'ait pas tenté plus souvent cette lutte avec le grand art qui lui eût probablement si bien réussi. Mais alors, que de délicieuses compositions, pleines de naturel et d'imprévu, eussent été perdues pour nous et pour Tavenir ! Comment, en regardant ces petits chefs-d'œuvre si complets : rOurs debout, le Singe monté sur une guenon, le Combat de Tours, TEléphant de Cochinchine, et tant d'autres dans ce genre, il faudrait tout nommer; co'mment se plaindre et l'accuser d'avoir trop sacrifié à ces spirituels délassements? Ils seront peut-être un jour les meilleurs gardiens de sa gloire.

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