A L'ABBAYE DE SAINT-DENIS
L'abbaye de Saint-Denis n'est pas seulement « cimetière royal , elle est encore un musée : musc unique, où se trouvent réunis les témoignages le plus admirables du génie de nos artistes au moyc âge et pendant la Renaissance. Nous n'oserions p£ dire que telle qu'elle se présente aujourd'hui aa visiteurs, la nécropole royale soit aussi riche qu's vaut les ignobles et stupides profanations de gS ; e ces jours néfastes périrent des œuvres qu'on ne poui rait plus remplacer; cependant, avec les morceau recueillis dans les abbayes détruites ou provenan des musées des Petits-Augustins, l'habile et savan restaurateur du monument a reformé une coUectio si belle, qu'un instant au moins l'admiration fa: taire les regrets et laisse le visiteur oublier les désas très dont ces lieux furent les témoins. Que serait-c si, aidé par des subsides intelligents, M. VioUei
Leduc avait pu refaire la façade, accommodée de si étrange façon par son prédécesseur, lancer une fois de plus dans les airs les doubles clochers de Tantique église, et, dans une sorte de succursale qu*il n^eût pas été impossible de créer sur Tancien emplacement de la chapelle des Valois, mettre en lumière les innombrables débris que renferment encore les hangars aux planches mal jointes, aux toits lézardés, misérable ceinture du plus riche de nos monuments religieux! Là s'effritent depuis cinquante ans, sous les lavages de la pluie, sous les heurts des madriers et des voitures de toute sorte, sous les étreintes de la mousse et des lichens, des œuvres qui, ailleurs qu'en France, seraient pieusement recueillies et vénérées dans des sanctuaires dignes d'elles.
Il paraît aujourd'hui plus qu'improbable de voir donner à ces œuvres une place et un emploi dans l'église abbatiale. Devront-elles indéfiniment garder celle qu'une indifférence meurtrière leur conserve dans le précinct du monument? Cette question a cmu enfin quelques amis de nos vieilles gloires, et nous apprenons que la Société des antiquaires de France a pris en main la fin d'un état de choses qu on ne saurait plus faire durer ni motiver, aujourd'hui que la restauration intérieure de l'abbaye de Saint-Denis est à peu près achevée, que le choix des Dïonuments qu'elle renferme est définitivement fixé, ^^ que leur place est irrévocablement marquée dans 1* nef et dans les chapelles.
On désirerait que le Louvre leur donnât un asile définitif. Il y trouverait son intérêt, car tout ce qui pourrait nous révéler les origines de la sculpture française est à peu près absent au musée du moyen âge et de la Renaissance, dont le titre promet plus qu'il ne tient. Il y aurait là une occasion facile et peu coûteuse de combler des lacunes qu'on s'étonne de voir si complètes. Ce n'est pas seulement Fart des imagiers qui se trouverait représenté dans notre collection; si, par une chance trop heureuse pour qu'on se hasarde à la prévoir, cette combinaison venait à réussir, l'architecture elle-même se trouverait représentée au Louvre. Il y a des monuments de toute sorte parmi ceux dont la Société des antiquaires réclame la conservation. Nous pourrions en citer dont plusieurs de nos lecteurs s'étonneraient peut-être d'apprendre aujourd'hui l'existence.
Chacun connaît cette rue de Paris, remarquable, presque célèbre aujourd'hui, par Tabandon de choix dont elle est l'objet de la part de l'administration municipale; une rue où manquent les trottoirs, où les charrettes, seuls hôtes de ces parages dangereux, se^ désarticulent dans des fondrières remplies par l'hivei — et par les passants de flaques innomées, dont Tété^ accroît les puantes émanations. C'est le cloaque dufaubourg Saint-Germain, c'est un coin sur leque semble peser la malédiction que portent avec eux le grands crimes. Dans cet espace restreint, autrefois,, avant la première de nos révolutions, s'élevait uner^
longue suite de bâtiments entourés de Jardins, qu'habitaient la science et la piété, où Mabillon promenait ses rêveries, où les rois, dégoûtés du monde, venaient chercher un silence consolateur, et que depuis dix siècles on connaissait en France et en Europe sous le nom de Tabbaye Saint-Germain des Prés; sans compter l'église dont les trois clochers, comme des guetteurs de nuit, regardaient le fleuve et la campagne, d'autres édifices dominaient Tenceinte longtemps fortifiée de ce vaste enclos.
Parmi ces édifices, quelques-uns étaient tellement beaux qu'ils avaient paru dignes de louange même aux critiques du dix-septième siècle, lesquels, comme on sait, n'étaientpas tendres pour les artistes du moyen âge; ils n'en pouvaient comprendre ni la science profonde ni la grâce mystique et naïve. On citait surtout une chapelle de la Vierge et un réfectoire, et, chose rare, on en connaissait Tarchiiecte. Son nom était dettieuré attaché à son œuvre. Le treizième siècle gardait là, dans son entier, deux spécimens achevés de cet art, le plus grand peut-être et certainement le plus original qui eût succédé à Tart des Grecs et des Romains. Nulle main profane n'en avait altéré la parfaite unité. Comme intimidés au seuil de ces sanctuaires, les exécuteurs ordinaires des embellissements exigés par le goût nouveau s'étaient abstenus de porter la main sur '^ fines colonnettes, les vitraux, les émailleries dont ïls affectaient de mépriser les formes barbares. Les béuédictins mêmes, qui, cédant à la manie générale, li-
vraient le chœur de leur église au trop fameux Openord, n'avaient rien fait changer à leur chapelle de la Vierge et à leur réfectoire, et tels Pierre de Montereau les avait construits pour les moines de Pan 1240, tels les retrouvèrent intacts et resplendissants dans l'éclat assombri de leurs peintures les iconoclastes de 1793. De tant de splendeurs il ne reste plus rien. Du réfectoire, deux arceaux aux fines arêtes, dans le milieu desquels se sont nichés deux laids appartements modernes. Puis, au fond d'une cour, sur l'emplacement même où se trouvait l'autel de la chapelle, quelques gargouilles, une splendide clef de voûte, des chapiteaux du plus pur style et un petit bas-relief mutilé, où l'œil retrouve encore l'image de celle qu'on vénérait dans cet incomparable sanctuaire. Artistes, saluez ceux qui ont traité avec ce respect intelligent l'œuvre de vos ancêtres; et vous, lecteurs confiants, apprenez le crédit et le respect qu'on doit à ces écrivains consciencieux et bien informés, dont nul esprit de secte n'a jamais, disent-ils, troublé le jugement ni suspendu les arrêts, et qui ont prétendu faire du vandalisme révolutionnaire une fiction haineuse née des seules rancunes de la superstition aux abois.
Quand nous disons qu'il ne reste presque plus rien de ces richesses . dont on peut essayer de faire ici le dénombrement, nous faisons tort cependant à la mémoire de ceux qui, comme Albert Lenoir, essayèrent, au péril de leur vie, de sauver quelques épaves de la ruine générale. C'est ainsi que dans l'étroit ves-
tibule du musée de la Renaissance, au Louvre, nous retrouvons cette statue de Childebert, qui ornait le trumeau de la porte du réfectoire, figure charmante, digne d'une meilleure place dans une collection où Ton aurait un souci moins modeste de notre art national. C'est encore ainsi que, sous les détritus de toute sorte qui le recouvrent, gît, peut-être à moitié consumé par cinquante années d'abandon, le portail tout entier de cette chapelle de la Vierge dont nous rappelions tout à l'heure Tantique splendeur. Il existe, pour le déshonneur d'une administration indifférente; et quand une main pieuse aura enfin la permission d'enlever ces pierres, on les verra peutêtre se dissoudre tout d'un coup et tomber en poussière au pied du sauveur trop tard venu, comme ces cadavres conservés intacts dans la nuit des tombeaux, dont un rayon du jour anéantit la forme.
Mieux protégée, une statue de la Vierge, peinte et dorée, plus grande que nature, aussi belle que celle qu'on admire au portail de Notre-Dame de Paris, existe encore dans les secrets du magasin. Elle ornait ce portail célèbre ; elle en compléterait la physionomie, — et puis ? et puis c'est tout. Le reste est détruit. Plus rien de cette chaire du sculpteur, a avec son cep de vigne dont les feuilles et les branches étaient si bien vidées, qu'on voyait le jour à travers w; plus rien de ces cloîtres, de cette salle capitulaire, de <^Ê parloir, avec leurs carreaux vernissés, leurs vitraux aux armes de Blanche de Castille. A la place
OÙ s'étalaient tant de merveilles, venons voir ce qu'a su édifier Tâge moderne, dont nous sommes si fiers, et comparons ce que nous avons gagné avec ce qui est à jamais perdu.
Est-ce une raison cependant pour nous asseoir en vaincus sur les débris de Sion, et ne pouvons-nous du moins tenter de sauver ce qui reste des ruines du temple ? Peut-être la fatalité, qui semble poursuivre tout ce qui pourrait parler encore à la postérité du passé de la France, n'aura pas acccompli tout entière son œuvre impitoyable. Si la restauration de ce portail de la chapelle de la Vierge était encore possible, le Louvre ne pourrait-il donner un dernier asile à ce débris, reste glorieux de notre art national? Il esc:: bien de céder à une admiration sans jalousie, mais iL serait mieux encore d'étendre sur notre propre génie une protection qui ne lui manque que chez nous. L^ portail de Pierre de Montereau ferait un beau et fier pendant à Tceuvre de l'artiste inconnu qui a sculpta la porte du palais Stanga.
Mais l'administration a quelquefois ses préférences^ ses craintes secrètes et ses jalousies d'autorité; aic^ Louvre, on ne semble pas épris pour la sculpture^ française d'une passion ruineuse; peut-être redoute-^ t-on des comparaisons compromettantes, peut-être^ cela se peut aisément concevoir, ne veut-on partager^ avec personne la responsabilité d'une revend icatioOiqui a ses ennuis, comme elle a sa gloire; alors, pour^ quoi la ville de Paris ne réclamerait-elle pas en so
nom propre la restitution d'une propriété sans emploi et certainement reconnue inaliénable, lorsque la justice et la raison auront droit de plaider pour elle? — Il est question en ce moment de donner à Téglise Saint -Germain des Prés une façade digne de sa beauté, digne des souvenirs qu'elle rappelle; pourquoi, dans Pœuvre de restauration dont M. Vaudremer a été chargé de fournir les projets, une place ne serait-elle pas réservée au portail réédifié de Pierre de Montereau ? Certes , Tartiste , à qui la ville doit Péglise de Saint-Pierre de Montrouge, offre des garanties indiscutables, et l'on peut prévoir l'emploi qu'il saurait faire des richesses qu'on mettrait entre ses mains. La ville de Paris ne saurait paraître indifférente à son propre intérêt. Elle a autorisé assez de destructions pour se permettre aujourd'hui la clémence, et l'œuvre de Pierre de Montereau peut lui demander la grâce d'une vie nouvelle. S'acharner contre des idées qu'on hait, cela se comprend encore; it\ais les poursuivre jusque dans quelques pierres parce qu'elles parlent une langue qui fut celle de la France pendant dix siècles, cela ne serait plus seulenient odieux, tranchons le mot, cela serait bête, et la démocratie surtout doit se garder une fois de plus de niériter ce reproche.
Ainsi, au Louvre d'abord, il importe de placer
toutes les statues, bas-reliefs, débris de toute sorte et
de toute provenance qu'on pourra recueillir dans les
magasins de Saint-Denis. Nous disons au Louvre, et
non au musée de Cluny, parce que l'espace étant n treint en ce dernier endroit, il y aurait lieu de crainc qu^on ne fût forcé de caser sous l'humidité qui tom des arbres des dons trop nombreux, peut-être tr volumineux pour entrer dans Pintérieur des appari ments ; et Ton sait, on peut aller constater ce q deviennent dans ce jardin perfide les précieux me ceaux dont la garde est censée lui être confiée. Louvre est, avant tout, une collection d'objets d'ai le musée de Cluny, qui offre, lui, à l'étude des obj< de curiosité, ne saurait lui disputer un héritage s lequel il n'a aucun droit légitime. Que la ville Paris prenne, s'il le faut, pour elle, le portail jx) lequel nous venons de réclamer la sauvegarde l'opinion ; qu'elle lui fasse la place qu'il mérite a flancs de la vieille abbaye, et ainsi nous verrio s'accomplir ce fait, assurément très-inattendu, d'u administration capable de secouer son indifférer traditionnelle pour obéir à de justes réclamations. ( ne serait peut-être que le caprice, que la compL sance d'un moment; mais cela rendrait du moin pendant quelques instants, l'espérance à ceux q mettent en doute le retour du bon sens dans not pauvre pays.