‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistes parChapitre 9 sur 40 · M. BEULÉ · texte numérisé non relu

M. BEULÉ

La mort de M. Beulé a été un événement. Excepté ceux dont la jalousie et la haine politique ont fermé le cœur à la pitié, tous se sont sentis émus à la nou- '^elle de cette catastrophe d'une si effrayante soudaineté et devant le cours brisé d'une carrière encore si pleine de promesses. M. Beulé avait à peine quai"ante-huit ans. Pour la plupart des hommes, c'est le moment des premières récompenses. Jusque-là, sou- "^ent plus tard , il faut attendre pour compter et pour prendre rang. Mais M. Beulé, du premier élan, était arrivé au but. On le surnomma Theureux. Certes, il le fut; mais on devra reconnaître en même temps qu'il justifia son bonheur. La fortune ne fait pas toujours ses choix au hasard, et l'on peut voir le plus souvent qu'elle a longtemps étudié ceux qu'elle nomme ses favoris. A l'âge où il est mort , la vie ne gardait déjà plus de surprises à Beulé. Il avait tout goûté : le jour où, près de commencer les fouilles de 1 Acropole, il écrivait et osait raconter plus tard

qu'il se dit à lui-même : u Je serai membre de Tlnstitut », osa-t-il ajouter plus bas : et ministre? Peutêtre. Le Pnyx se voit du haut des Propylées , et le leçons qu'on reçoit à Athènes n'ont jamais décourage l'ambition. Ancien élève de l'Ecole normale, il fu donc ministre, — comme Guizot, comme Villemain comme Cousin. — Sorti d'une famille peu aisée, i connut le bonheur de devenir riche et de se senti:

indépendant. Le chrétien redoute une fin trop soudaine que la justice de Dieu lui rend toujours redoutable ; mais le poëte païen eût chanté cette mor heureuse qui dérobait sa victime aux désenchante ments de la vieillesse et aux souffrances de l'agonie M. Beulé naquit en 1826, à Saumur; son pèr était négociant; il mourut, laissant son fils âgé d douze ans et sans le secours d'aucun patrimoine L'enfant fut placé au collège Rollin, où il fit d brillantes études, sans effort et comme en se jouant Ses amis d'alors le peignent comme le plus gai de reclus et le plus dissipé des travailleurs. 11 semblai déjà qu'il vît clair dans son avenir, tant il prenaî alors peu de souci des conséquences quelquefoi graves de l'indiscipline scolaire. Mais on lui pardon nait facilement des défauts sur lesquels il jetait lui même la séduction d'un esprit plein d'heureuse saillies et l'excuse de succès qui se répétaient chaqu année. L'Ecole normale attendait ce brillant collé gien; il y fut admis, mais dans un rang médiocre A ce moment éclata la révolution de Février, et ave

elle le socialisme fit son entrée sauvage. Beulé prit part, avec quelques-uns de ses camarades, aux tristes luttes qui ensanglantèrent la capitale; son courage le fit remarquer : il fut envoyé comme commissaire du gouvernement à Arras. Il y échoua complètement, et revint à Paris : ce fut son premier succès. S*il eût réussi , l'administration Tenrégimentait , et l'escalier de TAcropole, qui devait le mener si haut, serait peut-être encore enseveli sous le bastion de Mahomet II. Beulé avait le coup d'œil perçant et juste, et il savait prendre une résolution. Il rentra sans bruit à rÉcole normale, mais pour en sortir bientôt, et cette fois le premier. Il fut nommé alors professeur de rhétorique à Moulins. La carrière de renseignement public s'ouvrait devant lui; elle manquait îrop d'imprévu pour plaire longtemps à cet esprit indépendant qui guettait l'occasion, et qui attendait <Je ses efforts des récompenses plus promptes et plus ^latantes. L'école d'Athènes lui offrait d'autres horizons, aux lignes incertaines, il est vrai; mais ce ^ague même lui plaisait : il laissait place au hasard , cet ami des jeunes ambitieux. Son concours fut un triomphe. Arrivé en Grèce, le nouvel élève se recueillit : de la première étape, il regarda la route longue, obscure : elle partait du Pirée, mais elle devait ramener le voyageur à Paris. Ce côté réfléchi et calculateur de la nature de Beulé n'est pas si blâmable qu'on aime à le dire. La raison n'ôtait rien chez lui aux ardeurs de l'imagination ; seulement elle

les surveillait et les dirigeait, et ces deux alliées m se faussèrent jamais compagnie. On peut aimer 1( rêve sans dédaigner la réalité , et si Beulé, dans cett< — ^

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