‹ Notes et discours, 1873-1884Chapitre 16 sur 38 · DE LA STATUE DE PIERRE DE FERMAT · texte numérisé non relu

DE LA STATUE DE PIERRE DE FERMAT

seignement supérieur; ils lui fournissent des recrues, ils lui empruntent des maîtres. La démocratie ne s’y trompe pas; elle n’encourage pas seulement les sciences parce qu’elles sont une source incomparable de richesse pour le commerce et l’industrie; elle voit plus haut et plus juste, elle considère les hautes études comme le principe même sans lequel les autres ne peuvent ni subsister ni se développer, et c’est pour cette raison qu’elle met au rang des bienfaiteurs du pays tous ceux qui ont contribué au progrès de la vérité, si spéciales et si particulières qu’aient été leurs rechei’ches. Vous honorez aujourd’hui un homme qui a été passionné pour la belle géométrie, comme on disait en son temps ; hier, Boulogne célébrait le génie d’un archéologue qui a passé sa vie à faire revivre l’histoire d’un peuple mort depuis trois mille ans et que dix savants à peine, dans toute l’Europe, sont capables de comprendre, La démocratie, qui contribue si puissamment à développer l’enseignement supérieur, sait que la culture la plus désintéressée des choses de l’intelligence est aussi l’agent le plus actif du progrès de l’esprit public, celui qui, même dans la pratique, rend des services sans lesquels il n’y aurait dans notre pays ni instruction ni éducation nationales.

142 DISCOURS d’inauguration

La vie de Fermât est bien peu connue; il l’a cachée à ses contemporains et à la postérité ; nous n’avoiis plus de lui que son génie. Cependant du peu que nous savons, il y aurait bien des leçons à tirer. Sans parler de ce désintéressement presque sans exemple qui lui a permis défaire les plus grandes découvertes, sansjamais y chercher aucun motif de gloire, sans même vouloir les publier, l’éducation qu’il avait reçue, à la fois très littéraire et très scientifique, montre tout ce que gagne l’esprit, même pour les recherches les plus particulières, à une forte culture générale. Fermatn’apas été préparé spécialement aux mathématiques ; versé dans les lettres anciennes, dans les langues modernes, dans la connaissance du droit, il a appliqué à des recherches vers lesquelles le portaient ses plus vives inclinations un esprit qui dans toute étude eût été distingué, qui dans la science des nombres s’est montré éminent. Ce devrait être le but de l’éducation nationale, de chercher seulement à former, à élever, à fortifier l’esprit, lui laissant le soin et la liberté de choisir plus tard les parties où il excellera. La vie de Fermât nous offre un autre enseignement. Il a eu du génie et il est devenu immortel sans quitter son pays natal. Il a pensé que l’on pouvait réfléchir, découvrir à Beaumont

DE LA. STATUE DE PIERRE DE FERMAT 143 et à Toulouse. Il a trouvé dans la retraite, dans les longs loisirs, cette force que la province donne aux esprits qui savent travailler. Comme ses prédécesseurs dn XVI® siècle, il a professé que la vigueur de l’intelligence devait plus à la réflexion, è 4’attention, à une volonté ferme qu’à tous les autres stimulants. Pascal s’était fait une solitude à Paris; Descartes s’était retiré à Amsterdam; Fermât a trouvé Amsterdam dans le Languedoc et en Lomagne. La France scientifique veut que la vie intellectuelle soit partout, sans cela elle ne ferait pas tant d’efforts pour créer sur les points principaux du territoire de véritables universités ; elle veut la décentralisation des études comme toutes les autres; aux impatients qui méconnaissent les bienfaits de la province, les services qu’elle peut leur rendre, elle est heureuse de rappeler des exemples qui confondent toutes les objections.

Un de vos voisins, Messieurs, un parlementaire comme Fermât, un provincial aussi, mais qui habitait La Brède et non Beaumont, a dit que l’État républicain reposait sur la vertu, c’està-dire sur le respect de la loi et du droit et sur la pratique du devoir ; il eût pu ajouter « et sur la science », qui n’a d’autre objet que la poursuite de la vérité dans tous les ordres, dans l’histoire

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