‹ Notes et discours, 1873-1884Chapitre 4 sur 38 · OBJET DU COURS · texte numérisé non relu

OBJET DU COURS

Messieurs,

Nos conférences cette année seront au nombre de trois par semaine, la première consacrée à 'l’archéologie générale et à l’histoire de l’art, la seconde à l’épigraphie, la troisième à la discussion de vos propres travaux et à la préparation des voyages que vous devez faire en Grèce et en Orient. Grâce à cette division de nos études, nous répondrons, je l’espère, aux espérances que fonde le gouvernement sur cette nouvelle

i. L’École de Rome ne fut d’abord, comme on sait, qu’une succursale de l’École d’Athènes, et M. Dumont portait en 1873 le titre de sous-directeur de l’École d’Athènes.

école; nous remplirons le programme qu’a rédigé pour nous l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

Un professeur chargé d’enseigner les antiquités choisit d’ordinaire pour une année une seule question qu’il étudie à loisir. Quelque attrait que présente pour le maître un sujet restreint, nous ne pomdons songer à nous limiter ainsi. La préparation que vous apportez à Rome est surtout littéraire. On vous a peu parlé des monuments ; la langue de l’archéologie vous est inconnue; les problèmes qui composent cette science vous sont presque tous étrangers ; il faut tout au moins que vous en preniez une connaissance générale.

Selon les aptitudes de chacun de vous, selon les travaux que vous choisirez, nous traiterons certaines questions plus longuement que les autres, mais nous n’en laisserons aucune de côté. Vous devez l’année prochaine faire des voyages d’exploration; il est nécessaire que vous ne passiez pas auprès de découvertes importantes sans en comprendre l’intérêt; que vous sachiez tout ce qu’il faut chercher et comment il

A l’odvertüre du cours d’archéologie 3 le faut chercher; que vous appreniez à regarder et à bien voir.

Une raison plus haute, du reste, fait pour nous un devoir de cette éducation générale. Il y a toujours grand danger à s’occuper d’uii problème particulier sans s’être fait une idée de l’ensemble même de la science à laquelle il appartient. Chaque genre d’études a des habitudes et un espi’it qu’on ne prend.jamais en se bornant tout d’abord à une question spéciale. Il faut donc que vous sachiez ce qu’est l’archéologie, quelle variété de sujets elle comporte, comment ces sujets sont reliés entre eux. Par là seulement vous comprendrez l’importance de ces études; par là surtout vous vous pénétrerez de la méthode qu’il convient de suivre et sans laquelle rien de ce que vous tenteriez ne serait durable.

L’archéologie grecque sera la base de nos travaux. La découverte des antiquités de l’Orient est encore trop récente pour qu’il soit possible d’exposer avec certitude l’influence que l’Asie et l’Égypte ont eue sur la Grèce. Nous considérerons l’Orient avec attention, mais nous le regarderons des pays helléniques, et, si nous nous éloignons de cette terre solide, nous saurons du moins qu’il nous est toujours facile d’y revenir.

J’en dirai autant des civilisations antérieures à l’histoire. Elles provoquent en ce moment une grande activité scientifique; on ne remarque pas assez cependant quelle méthode devi’ait toujours s’imposer à ces sortes de recherches. La solution des problèmes qu’elles poursuivent est rarement dans les parties de l’ancien monde qui sont restées longtemps barbares ; elle est, pour une grande part, dans les pays qui ont enseigné aux autres les premiers essais de l’industrie, en Italie, en Grèce, en Orient. C’est sur ces contrées que doivent se porter les' plus constants efforts; par suite aussi la connaissance de l’antiquité classique est indispensable à quiconque veut remonter jusqu’aux temps qui n’ont eu ni histoire ni légende. On l’oublie souvent, et ainsi s’explique pourquoi beaucoup des mémoires publiés sur ces sujets paraissent être moins l’œuvre de savants que de simples curieux. — Nous ne saurions adopter qu’un seul programme. — Nous suivrons le développement de l’art grec et de l’art romain; nous prendrons ensuite en détail chacune des grandes divisions de l’archéologie, l’architecture, la sculpture, la peintui’e, la céramographie et la toreutique. Arrivés à ce point, nous étudierons les ressemblances que présentent ces œuvres et celles de l’Orient; nous marquerons l’époque où

A l’ouverture du cours d’archéologie 5 commence l’antiquité préhistorique pour les pays qui ont une longue histoire, et nous préciserons les principaux caractères de cette période. Nous irons ainsi du connu à l’inconnu, laissant le moins de place qu’il sera possible aux hypothèses.

L’archéologie est une science d’ohservation ; elle doit avoir pour bases des catalogues bien faits. Quand un monument est découvert, il faut tout d’abord se rappeler les œuvres du même genre qui sont déjà publiées, voir en quoi il leur ressemble, le détail original qu’il présente. Ce détail est la nouveauté qui constitue le progrès scientifique. Vous prenez une question au point où l’ont laissée vos prédécesseurs, vous la portez en avant. L’état de la question, l’évidence du progrès accompli, tels sont les deux termes de la démonstration. Dans ces conditions, il est évident, quel que soit le sujet que vous traitiez, que la bibliographie la plus complète est de rigueur.

Expliquer un monument, c’est marquer la place qui lui convient dans la série à laquelle il se rattache; chaque classe d’objets a eu un développement régulier; le bon archéologue est celui qui peut suivre ces transformations et qui, dans une série, ne laisse aucun vide. Toute explication, comme vous le voyez, doit donc arriver à

être très simple. Plus elle paraît être naturelle, plus elle se rapproche de la vérité. [ti

La méthode des séries comparées consiste à , j grouper les objets d’après les analogies qu’ils présentent, à distinguer en eux l’essentiel de l'accessoire, ce qui se retrouve chez tous, ce qui fait l’originalité de quelques-uns, à commencer par les plus simples pour finir par les plus com- '■ plexes,' enfin à déterminer la date relative de ■'}.

chacun d’eux. Ces tables une fois dressées, la j série s’explique ou par les indices précis que - ? présente un des monuments qui la composent, ou par les textes anciens, ou encore, — ce qui est plus fréquent, — par la seule comparaison ’.ji que nous faisons des objets entre eux. 4'

La méthode que nous suivons pour les objets >' de chaque classe, nous l’appliquons aussi à l’étude comparée des séries entre elles. Nous les j rapprochons, nous en remarquons la succession, nous précisons les rapports qui les unissent, et , ainsi nous constituons la science des antiquités, science qui consiste à connaître l’origine et la ' " technique des monuments, à en fixer le sens, à . i expliquer sous quelles influences ils ont été ■' créés. Il n’y a pas d’archéologie en dehors de cette méthode. Mais ce travail, si long et si pénible qu’il soit, serait le plus souvent de peu . . •

A l’ouveeture du cours d'archéologie 7 de profit si vous n’y joigniez un goût exercé et l’habitude de rattacher tous ces problèmes aux questions plus hautes d’histoire et de morale avec lesquelles ils sont éti’oitement unis.

Le goût se forme en archéologie par l’étude des objets dont la provenance est certaine, de ceux surtout dont l’époque ne donne lieu à aucune discussion. Il faut s’attacher à ces deux conditions pour éviter bien des lenteurs et plus encore les idées fausses contre lesquelles il est ensuite difficile de réagir. Nous considérerons avec soin les monuments datés, les bas-reliefs qu’il est facile de rapporter à une année précise, les édifices dont l’histoire est connue. Mais les. œuvres originales et des beaux siècles, dont l’époque peut être ainsi déterminée, seraient très peu nombreuses si nous ne pouvions consulter les monnaies. Elles représentent les types préférés de chaque province, de chaque ville, de chaque période; elles se classent chronologiquement; elles sont la plus fidèle image que nous ayons de la transformation des styles,; elles doivent tenir une grande place dans vos études. Il faut les regarder souvent, en saisir les moindres détails, les soumettre à cette minutieuse analyse qui permet seule d’en bien saisir le caractère général, les comparer aux bas-reliefs, aux statues.

à tous les monuments de la plastique. Cette éducation des yeux est un des charmes les plus délicats de l’archéolog'ie. Elle doit arriver à ce degré de sûreté tel que, en dehors de tout témoignage, vous attribuiez une œuvre d’art ou même un simple ustensile à un pays, à une époque, à une école.

Les sciences historiques et sociales, dont l’archéologie n’est qu’une subdivision, se proposent de retrouver et de définir les facultés particulières à chaque peuple, les facultés propres à tous les peuples, de les classer, d’en montrer le rapport, d’en suivre le développement, d’en comprendre l’harmonie, de découvrir ainsi, par opposition aux lois du monde physique, les lois de la vie morale pour les soumettre à la libre volonté. Chaque peuple, par cela seul qu’il existe, possède des facultés naturelles qui se traduisent par des créations également inévitables. On ne trouve pas de société sans langage, sans poésie; sans vie politique, c’est-à-dire sans révolutions; sans relation avec ses voisins, c’est-à-dire sans guerre, sans commerce, sans alliance. La faculté qu’étudie l’archéologue est celle qu’a l’actiyité humaine de transformer la matière. Cette partie do la science comprend toutes les formes sensibles, depuis la poterie commune jusqu’aux grands

A l’ouverture du cours d’archéologie 9 édifices, depuis le moindre détail du costume jusqu’aux chefs-d’œuvre de l’art.

L’expression àpj^aioiv Xô^o;, qui est trop vague, doit être traduite ainsi : la science des objets et des moimments anciens. La création des objets comme celle du langage, des légendes, des constitutions politiques, est soumise à des règles, et nous pouvons dire en un mot, dès maintenant, que ces lois sont presque à tous égards semblables à celles qui constituent les autres sciences historiques et sociales.

Les monuments sont donc une des expressions du caractère d’un peuple, et ils ont d’autant plus de valeur qu’ils témoignent avec plus de netteté de ses idées et de ses mœurs. Certes les foi’mes sensibles, — pour ne parler en ce moment que de celles où ne domine pas la recherche du beau, — ne traduisent pas des nuances aussi variées que la prose et la poésie, mais elles ont un avantage dont il faut tenir grand compte ; il suffit, le plus souvent, d’ouvrir les yeux pour les voir telles qu’elles sont. Quand nous lisons un écrivain, les difficultés de la langue sont un premier obstacle. Nous devons aussi nous tenir en garde contre une tendance naturelle qui nous porte à transformer, pour les rapprocher des nôtres, des pensées que nous comprenons mal. Nous faisons

les anciens à notre image, et vous savez, en ce genre, quelle suite de contresens nous pourrions citer. En présence des monuments, des scènes figurées, des types, des attitudes, des tableaux qu’étudie l’archéologue, ces erreurs sont plus difficiles. 11 nous est presque impossible ds ne pas voir d’abord combien ce monde disparu est peu semblable, au nôtre. Nulle autre science ne donne plus que celle-là le sentiment profond des différences. On ne vit pas au milieu de cette variété des formes sans comprendre que les pensées dont elles procèdent offrent la même diversité. L’esprit fait plus; il se pénètre peu à peu du génie antique; il en éprouve les sentiments, il en partage les idées ; il arrive à reconnaître sans effort, et plutôt encore par l’impression spontanée que par le raisonnement, ce qui est grec ou romain, ce qui ne saurait l’être; il acquiert ainsi cette finesse de tact, cette délicatesse d’aperception qui ne sont pas moins nécessaires à l’historien des mœurs et de la politique qu’à celui des créations de l’art.

On a parfois défini l’archéologie l’histoire de l’art. Il y aurait quelque danger à ne pas remarquer ce qu’une telle confusion a de trop étroit; cependant la plupart des œuvres que nous étudions portent plus ou moins l’empreinte

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