‹ Notes et discours, 1873-1884Chapitre 5 sur 38 · A L-’OUVERTÜRE DU COURS D’ARCHÉOLOGIE · texte numérisé non relu

A L-’OUVERTÜRE DU COURS D’ARCHÉOLOGIE

du sentiment du beau. Ici, la valeur de l’archéologie pour le progrès des sciences morales est évidente. Personne n’imaginera qu'un historien, quand il considère les mœurs et les doctrines d’une époque, consente à ignorer quelle idée ce siècle s’est faite de la beauté, comment il a ressenti cette nécessité de rechercher l’idéal des formes, passion aussi universelle, aussi impérieuse que la poursuite de la vérité dans l’ordre intellectuel, que celle du bien dans l’ordre moral. Toutefois le rôle de l’archéologue est plutôt de considérer les œuvres d’art dans ce qu’elles ont de particulier et de mobile, que dans leurs caractères absolus. Le relatif pour nous doit précéder le général; nous serons des historiens avant d’être des philosophes ; nous considérerons le sentiment du beau comme soumis aux phénomènes ordinaires de la vie, c’est-à-dire à des périodes de croissance et de décroissance, aux lois de la variété et de l’incomplet. Par suite aussi, nous chercherons la raison même des caractères particuliers qu’il présente selon les temps et selon les pays, comment cette forme a pour principe la nature originale de l’esprit qui la crée, sous quelles influences elle se modifie, dans quelle mesure elle est en harmonie avec la poésie, avec la prose, avec toutes les autres

créations, si diverses qu’elles soient, du génie d’un peuple.

Tels sont quelques-uns des rapports de l’archéologie et des sciences morales ; il est facile de comprendre combien elle éclaire les diverses parties de l’antiquité : la mythologie, en nous montrant l’image des dieux et des mythes; les mœurs et les coutumes, en mettant sous nos yeux les formes matérielles au milieu desquelles vivait la société grecque et romaine; l’ethnographie, par la variété des types qu’elle présente; les sentiments et les doctrines, en nous faisant voir de quels caractères la pensée et la passion ont marqué la figure antique. Une foule de croyances et d’usages, que nous ne connaissons plus que parles monuments, ont tenu autrefois, dans l’activité de chaque heure, dans cette âme populaire que l’histoire néglige trop, plus de place que les systèmes des philosophes et des politiques. Ce sont les images, souvent les plus simples et les plus communes, qui conservent encore pour nous, dans toute sa naïveté et dans toute sa fraîcheur, la réalité de la vie intime. En même temps, les questions de fait sur lesquelles les témoignages écrits nous manquent, et que l’archéologie éclaii-e seule, sont nombreuses. Il est même de brillantes périodes qui n’auraient

A l’ouverture du ClURS d’archéologie 13 pas d’histoire si la conaissance des antiquités ne nous permettait de lesrestituer.

Les inscriptions, qui ocuperont notre seconde conférence, sont les arcives de l’antiquité. Si varié que soit le profit qm nous en pouvons tirer pour la science des religiois, pour la géographie, pour l’étude des dialecte, des idées morales et des scènes figurées, elle; nous rendent surtout le service de nous faire îonnaître l’administration grecque et romaine. Elles forment un des plus riches ensembles de documents que puisse consulter l’historien ; elles ont le mérite de nous conserver des actes officils, des faits de statistique, des. comptes de inances, des listes de fonctions, de nombreuse données chronologiques. Il faut les lire cimme nous lisons les chartes, leur appliquer ts règles générales de la philologie d’abord, de la critique historique ensuite. Les progrès de L science ont divisé ces marbres en classes bien définies. Nous verrons successivement ces divsions principales ; un exposé sommaire vous lonnera l’état de nos connaissances sur chacuie d’elles et marquera

les questions encore incertaines qu’il serait à souhaiter de voir résolues. En même temps, vous vous exercerez à lire les textes sur les monuments et sur les estampages. L’épigraphie grecque ne sépare pas les mois et présente des formes alphabétiques différentes selon les temps; les Latins ont adopté un système d’abréviations qui paraît être aujourd’hui très compliqué. L’usage seul vous habituera à ces difficultés. Nous ne saurions nous proposer de faire de vous des épigraphistes. Nous pouvons du moins vous mettre à même de commencer ces études et d’en voir rintérêt.

Si le but général de la science en explique la dignité, le plus heureux d’entre nous ne peut guère contribuer aux progrès de nos connaissances qu’en se l’enfermant dans des sujets spéciaux, parfois même en apparence très restreints. De grandes difficultés entourent tous les problèmes; la vie savante la mieux remplie a fait sa tâche quand elle en a éclairé quelques-unes. Ici les exemples des hommes qui ont marqué dans ces études sont un enseignement que nous ne saurions perdre de vue. Démontrer, s’il se peut, en toute évidence un petit nombre de vérités, telle est la règle que vous devez vous imposer. Nous sommes tombés d’accord sur ce

A l’ouverture du cours d’archéologie 15 point, et c’est pourquoi, d’après vos travaux antérieurs et vos préféi’ences naturelles, vous voulez choisir dès naaintenant une section particulière où vous arriviez, à force de persévérance et d’application, à une incontestable compétence. Le temps et l’expérience modifieront ce choix dans quelques parties; mais il est indispensable, sous peine de vous disperser et de perdre beaucoup de fatigues et de bon vouloir.

Ces questions spéciales mêmes, vous les aborderez par le détail. Nous commencerons par voir ensemble le point où vos prédécesseurs les ont portées; puis, parmi ces nombreux desiderata, vous en éclairerez quelques-uns, jusqu’à ce que la maturité de vos études vous permette de concevoir un ouvrage d’ensemble. Ces sujets seront traités dans la troisième conférence, de manière à mettre en commun les efforts de tous et plus encore les discussions de méthode, qui doivent tenir une si grande place dans nos travaux. Ce seront là surtout des exercices pratiques où vous apporterez les documents que vous aurez recueillis, où vous exposerez les opinions que vous vous serez formées par la visite des monuments et des musées, où vous vous préparerez aux voyages d’exploration que vous devrez faire durant votre seconde année d’école.

Il est d’habitude d’oppdser les études littéraipes à l’archéologie et aux autres sciences historiques. Cependant l’examen critique des œuvres écrites de l’antiquité diffère peu de celui des monuments figurés. Vous lisez les poètes et les prosateurs pour comprendre les temps et les peuples auxquels ils appartiennent; vous leur demandez des modèles de goût et de pensée; vous cherchez chez eux ce qui est particulier à un siècle, ce qui est commun à tous les siècles, ce qui participe de la perfection, ce qui porte la marque des préférences d’un jour. Vous leur devez le plaisir profond et sérieux que donnent la vue de la vérité, la beauté de l’expression, la noblesse du sentiment; enfin, ces études ne sont possibles que si elles reposent sur de difficiles travaux, sur la paléographie qui déchiffre les textes, sur la pliilologie qui en montre toute la valeur, sur les discussions d’histoire, de chronologie, d’authenticité. Nous ne voyons pas en quoi l’archéologie est opposée à l’étude des lettres ainsi comprise. Bien loin qu’il y ait la moindre antithèse à établir entre ces deux applications del'esjirit, l’éducation classique que vous avez reéue vous prépare à bien voir les monuments. Vous retrouverez à chaque pas, dans nos travaux, les souvenirs de l’enseignement que vous avez suivi à l’Ecole normale ;

A l’ouverture du cours d’archéologie 17 vdus reconnaîtrez que notre but est seulement de le continuer, de le préciser, de le fortifier. Certes, les obstacles seront nombreux, et de toutes sortes; vous les considérerez tels qu’ils sont, persuadés que rien ne résiste au temps, à la volonté et au bon sens. Vous avez, du reste, des avantag'es qui compensent bien des difficultés. Vous êtes à Rome, dans le musée de l’histoire universelle; les monuments vous entourent; en aucun lieu du monde les formes variées du beau ne s’offriraient à vous avec autant d’abondance et de richesse. Il est peu de questions d’archéologie que nous ne puissions traiter ici en mettant sous vos yeux les documents originaux qui l’éclairent; il vous est permis de toucher les ' objets, de faire ces études pratiques qui sont les plus fructueuses de toutes. Vous recevez l’hospitalité dans une maison où vous voyez chaque jour comment naissent les œuvres d’art, quelles difficultés sont propres à chaque genre, ce qu’est la technique, ce qu’est surtout la lutte de la volonté aux prises avec l’idée qu’elle veut rendre. Les comparaisons avec les modèles antiques s’établiront d’elles-mêmes, et cette partie de votre éducation, la plus agréable de toutes, ne jsera ni la moins féconde ni la moins solide.

Il en est de l’archéologie comme des autres i ■ 2

sciences : nous ne pouvons pas tous y porter cette force d’esprit qui assure des résultats éclatants; nous pouvons tous y faire des travaux utiles.

Toute intelligence quelque peu cultivée comprend la méthode; il lui- est donc possible de ^ faire des observations précises, de réunir des faits exacts. Ces faits sont les pierx’es sans les- ‘J quelles nul ne saurait songer à bâtir l’édilice.

Ce qui distingue de nous d’autres nations qui ont grandement contribué aux progrès de ces t études, ce n’est pas qu’elles comptent plus de , beaux génies, de ceux qui sont des maîtres, mais -vj' U ne foule d’ouvi’iers qui, sous une forte discipline, < et souvent à la place la plus modeste, concourent ,1;

à l’œuvre commune. Il semble même que la vie ^

scientifique la plus brillante doive se diviser en deux parties : l’une toute d’observations, d’examens minutieux, de questions de fait où la vérité du détail, si pou importante qu’elle pa- vj raisse, objet de recherches passionnées, est établie avec certitude ; l’autre d’essais pour s’élever y à des vues plus hautes et découvrir les lois supé- Heures de l’histoire. Ces tentatives, — les plus fiers esprits le savent bien, — ne vont jamais ;.5; que de l’imparfait au moins imparfait; toute leur ambition est d’éclairer de quelques rayons nouveaux des ténèbres que la pleine lumière ne

A l’odvertue,e du cours d’archéologie 19 dissipera pas de longtemps. Elles ont un charme infini, elles participent de ce que la vie intellectuelle a de plus grand; on ne s’y applique jamais sans entrevoir cette profonde poésie des harmonies et des lois morales, la plus saisissante et la plus noble de toutes. Mais ces tentatives doivent être une récompense permise à ceux-là seuls qui ont formé leur esprit par des études sévères. Pour vous y arrêter en toute conscience, ne fût;ce qu’un instant, il faut pouvoir vous dire que vous avez acquis à une des sections de nos études un nombre suffisant de vérités partielles, démontrées par des preuves incontestables.

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