SAINT-AUBIN
Auguste-Alexandre d'Herbe^, dit Saint-Aubin, naquit à Paris en 1754. Il exerça d'abord la profession de graveur en taille douce, qu'il n'abandonna jamais complètement, même après son entrée au théâtre (i). Doué d'un organe qui pouvait le faire réussir, il devint comédien et débuta, à Lyon, en 1781.
Le théâtre des Terreaux était alors dirigé par une dame Lobreau qui s'était acquis une certaine célébrité par ses goûts artistiques et les réceptions qu'elle donnait dans sa propriété des Etroits, sur les bords de la Saône (2). On vantait son habileté et « son honnête expérience » (3) , mais cela ne l'empêchait pas de faire 80.000 livres de dettes et d'être obligée, de quitter la direction du théâtre, où elle fut remplacée par sa sœur, Mlle Destouches, à laquelle on adjoignit, par mesure de garantie, un sieur Hachette de Villiers.
En novembre 1782, Saint-Aubin épousa l'actrice .leanne-Charlotte Schrœder qui jouait avec succès sur la même scène la comédie et l'opéra-comique (4).
(1) Comme graveur, il a laissé d'excellentes estampes et des cartes pour l'atlas de Mentelle, son parent (Michaud, Biographie universelle, T. XXXVII, art. Saint-Aubin, p. 263-264).
(2) Cette propriété s'appelait la Fleurie tLe théâtre à Lyon au XVlIb siècle, par E. Vingtrinier, Lyon, 187g, p. 61 et Appendice, p. 121-128).
(?) Lettre de Fay de Satlionay, maire de Lyon à M. de la Verpillière (5 avril ly^'}), citée par le même auteur'.
(4) Parmi les divers portraits de Mnu- Saint-Aubin, nous nous contenterons de signaler celui qui est intercalé au t. 11 (p. 70^ du recueil intitulé : Galerie Dramatique ou acteurs et actrices célèbres quise sont illustrés sur les trois farauds théâtres de Paris (i8oq), et celui qui est reproduit (p. 111) dans l'ouvrage de ^î. .V. Pougin, Acteurs et actrices d'autrefois, Paris, Juven, 18S7.
Le jeune couple se faisait aussi entendre au concert, ainsi que nous l'apprend le Journal de Lyon. On lit en effet, dans le premier numéro de ce journal, à propos d'un concert spirituel qui venait d'avoir lieu le 25 décembre 1783 :
« M. et Mme Saint-Aubin chantèrent des ariettes, des motets et le joli rondo Tendre amour. Le concert fut termine par le trio de V Amant jaloux, avec des paroles sur la paix » (4).
Ce mariage d'inclination, si l'on en croit certains auteurs, n'aurait pas empêché Saint-Aubin d'être le héros d'une aventure galante qui aurait eu pour point de départ les représentations données à Lyon, vers la même époque, par la célèbre cantatrice Mme Saint-Huberti.
« Saint-Aubin, dit l'auteur d'un article biographique, tenait comme haute-contre le premier rang au théâtre de Lyon, lorsque Mme Saint-Huberti, alors en représentation dans cette ville, s"éprit pour lui d'une vive passion et obtint pour son protégé un ordre de début à l'Académie de musique où il parut en 1784 avec beaucoup de succès ».
« Cependant, Saint-Aubin avait épousé, depuis peu de temps, une très jolie personne touchant à sa vingt et unième année, femme d'esprit, soubrette alerte et malicieuse, menant en scène une intrigue d'amour, de manière à tromper les tuteurs les plus défiants, connaissant toutes les ruses des galants d'opera-comique. La jeune Madame Saint-Aubin ne se doutait pas qu'elle avait une rivale en Madame Saint-Huberti. Dans sa candeur, elle applaudissait à l'avancement de son mari. Heureusement, le chanteur vint à penser à sa femme t-t manifesta le désir de retourner à Lyon, c'est-à-dire auprès d'elle. La Saint-Huberti n'avait qu'un seul moyen d'empêcher la fuite de son tendre favori, c'était d'obtenir pour celle qui portait son nom un ordre de début à l'Opéra ; elle
( (I Journal de Lyon, ou Annonces et variétés liltéraires. rédigé par Mathon de la Cour el imprimé par Aimé de la Roclio (année 17K4, I" fascicule, janvier 17H4, p. 1?).
l'obtint et Mme Saint-Aubin, dcjà mère de deux enfants, y fit son entrée » (i).
Dans la Notice très détaillée qu'il a consacrée à la Saint-Hubert! (2), Edmond de Concourt reproduit cette anecdote et en précise ainsi les détails :
« Parmi ses pérégrinations de 1783, dans le cours des représentations données à L.yon (3), la chanteuse s'était prise d'un caprice d'artiste en tournée pour Saint-Aubin, le premier chanteur du théâtre.
« Et le caprice devenait presque une belle passion que la reine de l'Opéra voulait continuer à satisfaire à Paris. Que fait-elle, de retour dans la capitale? Elle vantait la voix de haute-contre du chanteur à M. de la Ferté 14); elle persuadait au Comité que cette acquisition tirerait l'Opéra d'embarras toutes les fois que l'administration rencontrerait trop de difficultés de la part des acteurs à prétention, se démenant si bien enfin, qu'elle faisait expédier à son amant :
« De par le Roi,
« Il est ordonné au sieur de Saint-Aubin hautecontre du spectacle de Lyon, de se rendre immédiatement à Paris pour débuter sur le Théâtre de l'Opéra.
« Fait, etc.. .
« De Lyon, on avait beau écrire que le sieur Saint- Aubin était non seulement de la plus grande utilité comme premier acteur, mais comme préposé à la régie ; qu'il ne restait plus là-bas qu'un Colin plein de bonne volonté, mais très insuffisant pour le remplacer ; que le sieur de Saint-Aubin était en avance de 3.433 1. 4 s. ; que la D'elle Destouches, dont les
(\) Dictionnaire de Larousse (V. Saint-Aubin).
(2) Les Actrices du XVIII' siècle, La Saint-Huherty, d'aj-rcs sa correspondance et ses papiers de famille. Paris, E. Dentu, 1^82.
Ci) La Saint-Hubcrti vint effectivement ciianter à Lyon plusieurs opéras comiques pendant le carême de cette année 178!^, Elle séduisit tout le monde ; on la trouvait laide au lever du rideau, « mais dès qu'elle ouvrait la bouche, on oubliait sa laideur et on la trouvait superbe » {Journal de Lyon, de 1784).
(4) Intendant des Menus, ayant dans ses attributions la surveillance de l'Opéra.
affaires se trouvaient déjà très embarrassées, e'tait, par suite du départ de ce chanteur, menacée de ruine et de faillite, la Saint-Huberti l'emportait et, le 9 décembre, débutait dans le rôle d'Atys (i) Saint- Aubin, qu'on trouvait un assez bon chanteur, mais vraiment bien gros.
« Mais quand, pendant tonte une année, le chanteur aimé eut chanté, comme le dit Castil Blaze, des séries de duos assez longs pour être admis à compter les pauses, le mari se réveilla dans l'amant, et tout à coup, Saint-Aubin se rappela qu'il avait là-bas une charmante femme et deux jolis entants, et manifesta le désir de revenir à son ancien théâtre. Menacé de perdre le tout, la Saint-Huberti se résigna à se contenter de la moitié. Et la voilà, de par sa toute puissance, sur la direction de l'Opéra, qui arrive à faire lancer, au nom du Roi, un second papier impératif à la femme, qui tombe à Paris munie de son ordre de début et de ses deux marmots » (2),
A supposer que cette anecdote doive être tenue pour veridique (3), les détails qui précèdent — il faut bien en convenir — ne cadrent guère avec la réalité des faits.
On s'étonnera tout d'abord qu'il se soit écoulé plus d'une année et demie entre la première manifestation de cette grande passion et les débuts du chanteur à l'Opéra (du printemps de l'année 1783 afin 1784).
Dans tous les cas, Saint-Aubin, qui effectua son premier début dans Atys, le 9 décembre 1784 — date que nous tenons pour certaine — n'attendit pas une année entière, comme nous le verrons bientôt, pour revenir à Lyon. 11 est même à supposer que ces débuts ne furent pas très brillants et passèrent à peu près
(1) Opéra de Lulli. Un opéra de Piccini qui porte le même titre fut représenté sur la scène de l'Académie royale de musique, en 1780, par les artistes de la troupe italienne qui était venue en 1778 donner des représentatiens concurremment avec les chanteurs de l'Opéra. Saint-Aubin remplaça Lcgros dans le rôle d'Atvs. Ce dernier chanteur avait débuté à l'Opéra le i«' mars 1764. (Pierre Jélyotle et les chanteurs de son temps, par Arthur Pougin, Pari?, Kischbacher, 1905, p. 197).
(2) Kd. de Concourt, op. cit , pp. 120-122.
(j) Dans son histoire de l'Académie impériale de musique, Castil Blaze affirme que l'anecdote lui fut*contée par .Mme Saint-Aubin, elle-même, en juin 1847 (Ed. de Goncourt, note, p. 122).
inaperçus. Le Journal de Paris n'en fait aucune mention à leur date et il faut attendre jusqu'au 4 avril 1785 pour y lire cette phrase laconique : « Il y a eu trois débuts dans le chant, Mlle Dozon, Mlle Castello et M. de Saint-Aubin » (i).
Le Journal de Lyon (2) constate, d'autre part, la présence de Siint-Aubin à Lyon à la date du 20 mars 1785. Ce jour-là, dimanche des Rameaux, eut lieu un grand concert au profit d'un habile claveciniste du nom de Richter, lequel exécuta un concerto de sa composition « sur un grand piano forte en forme de clavecin ». Le morceau capital de la séance était ÏO Salutaris à trois voix, sans accompagnement, de Gossec (3), chanté par MM. Saint-Aubin, Solie et d'Arboville. Au dernier moment, Solié ne put se rendre au concert et fui remplacé par un professeur de chant du nom de Morel, auquel on décerna de pompeux éloges.
Pendant cette année 17S5, Saint-Aubin paraît toujours engagé dans la troupe du Théâtre des Terreaux, dont faisaient également partie deux futurs conventionnels, Fabre d Eglantine et Collot d'Herbois, tous deux acteurs de tragédie, car, pour contenter les goûts des Lyonnais, ainsi que le constate Grimod de la Reynière : « Il a fallu faire marcher de front les trois genres : la déclamation, le chant et la chorégraphie » (4).
(1) Le nom de Saint-Aubin n'est pas mentionné dans VAlmanacli des spectacles de 1785, mais il figure dans celui de 1786.
(2) Numéro du 3i mars 1785, p. 112.
(3) Ce morceau célèbre avait été improvisé dans un déjeuner à Chennevières, chez de La Salle, pour être chanté le même jour dans l'église du lieu, par trois des convives, I^ays. Chéron et Rousseau. Les mêmes artistes en furent pendant plusieurs années les interprètes ordinaires au Concert spirituel, où le morceau fut exécute pour la première fois le 9 décembre 1782 ("Michel Brenet, Les concerts en France sotis l'ancien régime (^Paris, Fischbacher, 1900 noie, V. 223). — Cf. P'élix Clément, '/.es musiciens célèbres (Biographie de Gossec).
(4.) Tableau de Lyon en 178 6 adressé sous forme de lettre à ^L Mercier, auteur du Tableau de Paris, extrait de l'ouvrage intitulé : Peu de chose, hommage à l'Académie de Lyon par M. Grimod de la Reynière, avocat au Parlement de Paris, membre de l'Académie des'Arcades de Roi^e. etc., Lvon, l^érisse frères, 1788 (Revue du Lyonnais, 1843, t. XVIll, p. 3o"7-3i6>,
Non content de se renfermer dans son rôle d'acteur et de chanteur, Saint-Aubin, suivant l'exemple des camarades que nous venons de nommer, avait quelque prétention à sacriHer aux muses.
Déjà, à l'occasion de la mort de M""-' Lobreau, survenue le 3 septembre 1784, il avait ' composé une épitaphe plus élogieuse que correctement versifiée. En 1785, nous le vovons attaché comme poète et comme régisseur au petit théâtre de VAnibigu-Cotuiqtie {\), installé salle Arnaud, à Saint-Clair, où trois fois par semaine, sous la direction élu maître de ballet Frossart, jouait une petite troupe composée de quarante enfants, filles et garçons. Ces enfants faisaient courir toute la ville et charmaient les spectateurs par l'ensemble, la précision qui régnait dans la danse, la finesse, le tact, le bien joué avec lequel ils rendaient leurs différentes pièces, qui, très jolies, n'avaient d'autre inconvénient que d'être un peu trop libres (2;.
Une affiche conservée aux archives municipales de la ville de Lyon donne le programme de la réouverture de ce théâtre, le 4 avril 1785. On jouait ce jourla: Arlequin Deucalion, compliment de M. de Saint- Aubin et VElève de la Nature ou le Sauvage apprivoisé (3), amusante parodie de VEmile de J -J. Rousseau.
Cette troupe au petit pied n'était pas sans porter ombrage à la directrice du théâtre des Terreaux. P'abre d'Eglantine, dans la médiocre satire intitulée « La Vérité sur les Spectacles de Lyon », parue cette même année 1785, fait allusion aux inquiétudes jalouses de M^e Destouches « qui n'a d'autre souci que de toucher sa rente »:
(i) Peut-être Saint-Aubin était-il déjà attaché à ce tliéâtre comme régisseur en 1784.
(2) M. de \'crgenncs, ministre de Louis XVI. interdit ces spedacles d'enfants (Lettres du 7 juillet 1785, Arcli. de la ville de Lvon, M" série D.U.. théâtres).
(3) E. Vingtrinier, op. cit., pasaim; Petite chronique de lySS Revue du l^yonnai't. t. XX, 1860, p. 87.
— soft Si par quelque autre soin son esprit arrêté Trouble de ses repas la douce volupté, C'est de voir les enfants, Frossard et \quv poète Des écusde Lyon faire une ample recette » (i).
La situation était plus fâcheuse encore qu'on ne pouvait le supposer.
Le lei- août 1785 par une lettre adressée aux abonnés du théâtre, M"»^ Destouches se déclarait forcée de se retirer. Elle était de Soo.ooo francs au-dessous de ses affaires. On criait au gaspillage et Tex-directrice, devant les récriminations de ses actionnaires, ne tardait pas à gagner Paris, où déjà l'avait précédée Hachette de Villiers.
Parmi les préposés nommés par M. Tolozan de Montfort et reconnus par les acteurs réunis en société pour continuer les représentations, figurent Saint- Aubjn et M"e ValviUe, les sieurs Restier, Chevalier et Saint-Fard (2).
Dans l'intervalle, M'»'> Saint-Huberti avait reparu à Lyon, en juin jySS. Au retour d'un voyage à Bordeaux et à Marseille, où elle figura dans une apo-
(i) BibliolhcquL' de Lyon, n° 2745. Celte satire est encore insérée dans- \J Amateur chagrin (œuvres mêlées et posthumes de Fabre d'Eglantine), Paris, ciiez la veuve Fabre d'Eglantine, rue de la Planche et chez Moutardier, imprimeur-libraire, rue des Augustins, n» 28, vendémiaire an XI, t. I. p. 147. — La situation qu'occupait Saint-Aubin à l'Ambigu-Comique ne pouvait moins faire que de lui attirer des difficultés avec la direction du théâtre. Sur l'un des exemplaires de cette satire (même bibliothèque, fonds Coste, n* 352.858 figure en note l'indication suivantequi vient corroborercette hypothèse: « Saint-Aubin, régisseur, auteur et acteur de l'Ambigu- Comique à qui la Directrice n'a pas permis de jouer sur son théâtre ni sur celui des autres ».
(2) E. Vingtrinier, op. cit., passim. — La troupe ne tarda pas à être dispersée. Nous avons trouvé quelques indications relalivesaux comédiens lyonnais dans un document assez curieux. Les quatre entants d'un sieur Place, tailleur en vogue, décédé vers cette époque, ayant été adoptés par les recteurs de l'Hôpital général de la Charité et Enfants trouvés de Lyon, la liste des débiteurs l'ut dressée pour perniettre aux dits recteurs de poursuivre le recouvrement des créances. On trouve sur cette liste, les noms suivants : de Saint-Aubin, comédien; Caillet, directeur de la Comédie à Nantes; Chevalier, régisseur de spectacle à Lyon ; d'Herbois, comédien, directeur du spectacle établi à Genève (il protesta et prétendit avoir déjà payé); Clerget d'Arboville, comédien à Mar.<eille ; Froissard, comédien; Goyon, danseur à la comédie, actuellement à Bordeaux; Granger cad^et, comédien au théâtre de la Cour à Stockholm ; Hachette, directeur de la Comédie à Paris; X'alville. comédien, etc. (Inventaire sommaire des archives hospitatieres de la ville de Lyon, p. 126, série G. 2.\ \).
théose digne des Mille et une Nuits, portée en triomphe par une population en délire qui escortait sa litière (i), l'actrice en vogue revint encore jouer cinq jours de suite sur le théâtre des Terreaux (du 28 juillet au ic>' août). Iphigénie en Tauride, Alceste et Z)/<io« furent successivement représentés. Ces deux derniers opéras figurèrent chacun deux fois sur l'afliche du spectacle (2).
Le 5 août, à quatre heures et demie du soir, le jour même où expirait son congé, M""-' Saint-Huberti était de retour à Paris, et, en dehors des représentations du répertoire, elle se mettait à l'étude des trois opéras nouveaux qu'elle devait chanter pendant le voyage de la Courà Fontainebleau (3).
C'est sans doute à la suite de ces dernières représentations données à Lyon, qu'il fut, de nouveau, question de l'engagement de Saint-Aubin à l'Académie de mjsique et, en même temps sans doute, de l'engagement de Mme Saint- Aubin au même théâtre.
Saint-Aubin était effectivement mandé à Paris en août 1785, ainsi qu'en fait foi la lettre inédite suivante (4), adressée au Prévôt des marchands par Antoine-Jean Terray, Intendant de la Généralité de Lvon :
« Lyon, le 12 août 1785.
« Je reçois à l'instant, Monsieur, un ordre du Roi pour « faire partir le plus promptement possible Saint-Aubin « pour Paris. Tvl . de Breteui! me mande de ne pas perdre « un instant. Cela va faire un grand vuide dans notre « spectacle. Je mande en conséquence Saint-Aubin ce « matin et je vais lui remettre l'ordre du Roi et exiger « sa soumission de partir. J'ai l'honneur de vous prévenir « de ce contretemps. Je suis avec un sincère et respeca tueux attachement. Monsieur, votre très humble et très « obéissant serviteur.
« Sisrnc: Terray ».
(i> F., de Concourt, op. cit., p. tIm. — I^xtrait d'une lettre de M. Campion. de Marseille (Grimm. Correspondance littéraire. septembre I7''S5).
(2) Journal de Lyon, année 1785, p. 252-233.
(3) E. de Concourt, op. cit., note \, p. i3i.
(4) .\rchives municipales de la Ville de I.yon (Correspondance du Consulat. AA, 63, pièce Sy).
Le 1 1 septembre, Saint-Aubin reprenait possession de l'emploi de haute-contre (i) à l'Opéra et y jouait le rôle de Pylade dans Iphigénie en Tauride . Trois mois après, Mme Saint Aubin rejoignait son mari à Paris et, le 26 janvier 1786, elle débutait à son tour à TAcadémie de Musique dans Colinette à la Cour, de Grétry (2); a Mais, dit l'Opinion du Parterre (3), on ne lui trouva pas assez de voix pour cette salle immense et ce diabolique orchestre qui couvrirait le bruit des flots ».
En constatant que Mme Saint-Aubin avait été accueillie très favorablement du public, le Journal de /*ar/5 ajoutait cette rétiexion: « Nous croyons qu'elle peut se promettre encore plus de succès au Théâtre- Italien » (4).
Un ordre du ministre (2 mai 1786) ne tardait pas, en effet, àlui faire rompre son engagement et, le 25 juin de la même année, elle se présentait à la Comédie Italienne dans les rôles de Marine de la Colonie et de Denise de V Epreuve villageoise (5). On sait le succès qu'elle obtint pendant sa longue carrière, où elle créa plus de deux cents rôles sur les scènes de Favart et de Feydau.
Sept ans plus tard, Saint-Aubin entrait h l'Opéra- Comique (G). Il y débutait, le 12 avril 1793, dans le
(1) Dans 11- spiritUL'l pamphlet qu'en lySlîGn'nim fit paraître en faveur de la musique italienne avec ce titre fantaisiste: u Le petit Propiiète de Bochmischbroda )>,on lit la curieuse rétiexion suivante à propos de l'emploi des voix de haute-contre : « Et je jugeai que, pour le bien de la poitrine, il valait mieux sonner du cor dans la l'orêl de Bochmischbrode, depuis le lever du so'leil jusqu'à son coucher, que de chanter trois fois par semaine la haute-contre dans la boutique de leur Opéra ».
(2) Colinette à la Cour ou Li Double épreuve, trois actes (ly^^^). C^) Germinal, an XIII.
(4) Journal de Paris, du 28 janvier 1786.
(3) La première représentation de l'opéra de Grélry, tiré par Desforges d'un épisode de Théodore et Paulin, date du 24 juin 1784. « C'est de l'esprit en musique », disait Grimm en rendant compte de la pièce. — Voir dans le Journal de Paris du vendredi 3o juin I 786, l'appréciation flatteuse du talent de Mme Saint-Aubin, à l'occasion de ses débuts.
(6) Peut-être joua-t-il à Lyon dans l'intervalle ? — Il aurait aussi chanté à Bruxelles (Michaud, Biographie Universelle), mais nous ne savons à quelle date.
personnage de Dalin de /j Fausse Magie (i) et devenait bientôt sociétaire.
Il semble toutefois que le talent de la femme ait éclipsé celui du mari, à en )uger par ce portrait peu flatteur de Saint- Aubin, que nous trouvons encore retracé dans V Opinion du Parterre de la même année :
« Inutilité complète, faible roseau qui n'eût jamais de consistance à son théâtre, si sa femme n'eût été le chêne protecteur à l'ombre duquel il connut le repos ».
« Toutefois, Saint-Aubin, qui n'a qu'une voix criarde et cassée et que jamais on ne cite comme acteur, est bon musicien eî les défauts même de son organe l'aident parfaitement à peindre d'une manière très plaisante l'ancien genre du chant français, dont Gretry a fait une si jolie caricature dans le rôle de Mirsyas Je son Jugement de Midas (2). Il joue bien Dalin de la Fausse Magie et l'un des vieillards des Deux Avares »(3i:.
La Revue des Comédiens, de 1808 (4) émet une appréciation à peu près analogue :
a Quoique Saint-Aubin soit un bon musicien, sa voix claire, chevrotante et son accent nasillard l'ont toujours empêché de chanter avec succès le genre noble et gracieux. Cette mauvaise qualité d'organe est d'un effet comique et original, lorsqu'il chante des airs bouffons ; i! est très plaisant dans le rôle du chef des eunuques d'Aline reine de Golconde. .»
«Saint- Aubin est, au surplus, un excellent Cassandre et réussit d'autant mieux à se grimer que sa tête prête merveilleusement à toutes sortes de caricatures ».
9 Acteur utile, bon père, bon mari ».
(0 Opéra-comique en deux actes et envers de Mannontel, musique de Grétry, représenté aux Italiens, le i" février lyy?-
(2) Représenté à la Comédie Italienne, le 27 juin 177S.
(3) Saint-Aubin demeurait, en 1785, rue Saint-Martin. L'adresse de Mme Saint-Aubin, d'après VAlmanach Jcs Spcctaclex de 1787, est mentionnée rue de Marivaux.
( i) Revue des Co/»eii/V«.< ou critique raisonnée de tous les acteurs, danseurs et mimes de la capitale par M. X.. .vieux comédien, et par l'auteur de la Lorgnette des spectacles, Paris. 1808.
Le bailli du Nouveau Seigneur de Village était l'un de ses meilleurs rôles ; il était aussi inimitable dans le Prisonnier on la Ressemblance, de Délia Maria(i).
En ) Soi, Saint-Aubin passa au théâtre Feydeau (2), où il resta jusqu'en 1817. Il paraît même y avoir obtenu un regain de succès.
« Saint-Aubin, dit l'Opinion du Parterre (janvier 1808), commence à se distinguer dans plusieurs rôles joués ci-devant par Dozainville d'une manière très originale, notamment dans celui de Francisque îX'Une Folie (3). Il serait singulier que ce fût à la fin de sa course que cet acteur trouvât plus de forces et méritât plus de succès ».
Saint-Aubin mourut, peu de temps après avoir donné sa représentation de retraite, le icr décembre 1818, c'est-à-dire l'année même oîi il quitta la scène.
(1) Représenté à l'Opéra-Comique le 29 janvier 1798. La pièce eut un tel succès que la Société de POpéra-Comique offrit à chacun des auteurs, Alexandre Duval et Délia Maria, une gratification de 600 livres.
(2) Après la réunion des deux théâtres.
(3) Opéra de Méhul, représenté en 1802.
SOLIE
Cet artiste qui, de son vrai nom, s'appelait Jean-^ Pierre Soulier, est aussi connu comme compositeur que comme acteur. Solié(i) naquit à Nîmes en 1755. Son père, qui était violoncelliste au ihéâtre de cette ville, lui apprit de bonne heure les premiers éléments de la musique et le fit aJmettre comme enfant de chœur à la cathédrale. Solié s'engagea ensuite pour jouer de la basse dans plusieurs orchestres des villes du Midi, tout en employant ses journées à donner des leçons de chant et de guitare. Une circonstance imprévue décida de sa vocation en 1778. On avait affiché à Avignon la Rosière de Salenci, de Grétrv. L'acteur qui devait jouer le meunier, Jean Gaud, ayant été pris d'une indisposition subite, Solié s'offrit pour le remplacer et chanta le rôle le soir même. Il obtint un si vif succès dans l'ariette Ma barque légère, qu'il fut aussitôt engagé comme chanteur.
Après avoir parcouru pendant quelque temps la province, où il tenait l'emploi de première hautecontre, Solié se trouvait à Nancy, en 1782, lorsque lui parvint un ordre de début pour le théâtre italien.
Il parut dans Félix et dans rAmant Jaloux, le 3i août, mais il obtint si peu de succès qu'il fut obligé de retourner à Nancy d'où il rejoignit a Lyon, comme nous l'avons vu, M. et Mme Saint-Aubin (2).
En 1786, après avoir joué trois ans à Lyon, Solié rappelé à Paris, reparut sur le théâtre de la rue Fa-
(1) Le nom est aussi ortliographié Solier.
(2) Michaud, Biographie Universelle.
vart, où i' fut admis comme pensionnaire avec des appointements qui s'élevèrent à S.ooo livres.
11 languit pendant deux années dans les emplois secondaires et peut-être allait-il quitter définitivement la scène de l'Opéra-Gomique, lorsque le hasard le servit une seconde fois. Une indisposition ayant empêché Clairval de jouer le rôle du Seigneur, dans la Fausse Paysanne (i), le 26 mars 178g, Solié se présenta pour remplir ce rôle; il eut l'heureuse témérité de le chanter à livre ouvert et y réussit même après cet excellent artiste. Dès ce moment, sa situation devint meilleure et, le i5 avril suivant, il était reçu avec promesse de quart de part (2).
L'arrivée des célèbres bouffons italiens qui attiraient tout Paris au théâtre de Monsieur, rue Feydeau (3), permit à Solié, dans le même temps, d'étudier l'art du chant à leur école. Il les entendit souvent et sut mettre à profit leurs leçons. A force de patience et de travail, il parvint à vaincre les obstacles que lui opposait une voix naturellement grêle, sourde et peu fîexible.
« Ses études, dit Fétis, ne purent lui faire acquérir la légèreté de vocalisation ; mais il apprit à bien poser le son et à phraser avec largeur. Son organe vocal passa insensiblement du ténor au baryton, genre de voix inconnu jusqu'à lui à l'Opéra-Gomique ; il en résulta que les compositeurs écrivirent spécialement pour lui, et lui fournirent un emploi qui a pris son nom » (4).
Solié perfectionna ainsi la méthode de chant dont
(i) L'heureuse Inconséquence ou la Fausse Paysanne, opéracomique en trois actes, paroles de Piis, musique de Propiac (26 mars 1789).
(2) A la fin de l'année 178g, Solié figure comme sociétaire avec moitié de part. A l'ouverture de la saison 1792-1793, il est inscrit comme sociétaire à part entière. Il demeurait, en 1787, rue Neuve- Saint-Marc, hôtel des Ambassadeurs. En 1790, il était domicilié rue Taitbout.
(3) Grimm constate le succès de cette troupe italienne.» Ce genre essayé à deux reprises paraît devoir obtenir enfin le succès qu'il a obtenu sur tous les théâtres de l'Europe et qu'il eût obtenu plus tôt à Paris, si la vanité française n'avait pas eu d'abord la prétention
d'une musique nationale » (Correspondance littéraire, février
(4) Biographie universelle Jes musiciens (V. Solié).
il avait eu la prescience : il devint l'un des plus agréables chanteurs de Paris en tncme temps qu'il passait pour le meilleur lecteur de musique de France (i).
Les rôles du Seigneur dans les Petits Savoyards (2), d'Alibour dans Eiiphrosine (3), du médecin dans Stratonice (4), de Bonnefoi, dans Philippe et Georgette (3), d'Albert dans Une Folie, de Jacob dans Joseph et beaucoup d'autres furent l'occasion d'heureuses créations dans un emploi que Solié remplit toujours avec distinction.
Comme acteur, Solié avait de l'aplomb, de l'àme, de l'intelligence, de la rondeur et quelquefois de la noblesse ; mais sa physionomie trop régulière manquait parfois d'expression. On lui reprochait aussi de chanter un peu trop le dialogue, de ne pas soigner suffisamment son costume et de tomber parfois dans la charge (6).
« Il est aussi du Comité et suit l'exemple du citoyen Chenard, dit VEspion des Coulisses de l'an
viii .,.
Au commencement de la Révolution, Solié, comme nous avons été à même de le constater, prit part
(i) Michaud, Biographie universelle.
(2) Les Deux Petits Savoyards, opéra-comique en un acte, paroles de Marsollier, musique de Dalayrac, furent représentés au tiiéâtre de la rue Favart, le 14 janvier" 178g. « Les rôles des deux petits savoyards, dont les détails sont pleins de finesse et de vivacité ont été rendus avec la grâce la plus piquante, par M"" Saint- Aubin et M"" Renaud, la cadette. La musique a fait plaisir. L'auteur a saisi souvent le caractère original et naïf des chants que nous font entendre nos savoyards et leur a su prêter quelquefois l'expression la plus vive et la plus vraie >> (Correspondance littéraire de Grimm, t. XIV, p. 237).
(?) « Nous n'avions rien vu encore au théâtre de la composition de M. .Méluil, dit encore Grimnt dans sa Correspondance ; ce premier essai donne de grandes espérances ». (Suit une comparaison entre la musique de Méhul et celle de Gluck, (t. XIV, p. i^g).
(4) Comédie héroïque, en un acte, poème d'Hoffmann, l'un des chefs-d'oeuvre de Méhul, représenté à l'Opéra-Comique, le i 4 avril •792.
(5) Opéra-comique en un acte, paroles de Monvel, musique de Dalayrac, représenté au même théâtre le 28 décembre i7()i.
(6) Michaud, Biographie universelle.
avec ses caiparadcs, à diverses manifestations patriotiques.
Bien des artistes, pondant cette période troublée, ne se contentaient pas de remplir les rôles que leur assignait le répertoire et se croyaient en outre appelés à jouer un rôle politique (i).
Chaque salle de spectacle était devenue une sorte de tribune où s'agitaient toutes les passions. Interpellations, dialogues entre acteiirs et >pectateurs, lectures de vers patriotiques, chants nationaux formaient les intermèdes obligés de chaque représentation.
Comment, dès lors, s'étonner de voir le paisible acteur Chenard de l'Opéra-Comique et le baryton Martin du théâtre Feydeau — encore un obscur inconnu — se donner en spectacle et se rendre à la (Convention, avec leurs sections, pour y chanter l'Hymne des Marseillais, auquel ils ajoutaient quelque couplet de circonstance en l'honneur des législateurs.
Solié ne pouvait échapper à cette influence contagieuse. Une fine allusion à son rôle politique transpirait dans VEspwn des Coulisses de l'an VIII :
« On dit qu'il [Solié] était plus franc et meilleur humain lorsqu'il est arrivé à Paris, mais le climat influe sur le caractère... et puis le mauvais exemple ! . . . »
M. Pougin a relevé, sur les registres de l'Opéra- Comique de 1794, un reçu ainsi libellé : « Payé au citoyen Solié, l'un des sociétaires, pour être par lui remis à la section du Mont Blanc, pour concourir aux frais de la fête donnée par cette section pour l'inauguration des bustes de Marat et de Lepelletier, suivant le mandatdu 7 nivôse (27 décembre, vieux style), 35o livres » (2).
(1) Les atrocités commises par Collot d'Herbois et autres proconsuls révolutionnaires ex-comédiens, les accusations portées contre Trial, Fusil et \'allière, rcniprisonnement du chanteur Lays, les nombreuses condamnations qui atteignirent tant de comédiens et d'actrices (pour ne citer que celle de M"' Buret qui fut exécutée avec sa suivante Nicole Bouchard, âgée de 18 ans; et bien d'autres épisodes, forment autant de chapitres de l'histoire de la Révolution qui échappent à notre sujet.
(2) Arthur Pougin, op. cit., p. 126.
Le même auteur cite un ouvraLjc rtprcsentc à rOpéra-Comiquc le K) janvier i7<)4, intitulé : •■ Le 'Plaisir Je la Gloire, scènes pairiotiques en vers mêlées de chants, de Sewrin, musique de Solié, artiste sociétaire du même théâtre » (i).
Enfin. Solié collabora à la fameuse pièce '< Le Congrès des Rots ■> dont le poème incohérent fut écrit par de Maillot, un écrivain absolument inconnu ; mais la pièce eut cette singulière particularité d'être mise en musique par douze compositeurs, qui avaient nom : Grétry, Méhul, Gherubini, Dalayrac, Berton, Kreutzer, Devienne, Jadin, Solié, le chef d'orchestre Blasius , Deshayes et Trial tils (2).
G'est en '790. qu'une nouvelle carrière s'ouvrit pour Solié, celle de compositeur de musique dramatique. " Son premier essai, dit Fétis (3), consista en quelques airs qu'il ajouta à la partition des Fous de Médine (4), particulièrement celui de la Clochette qui ht sensation ».
Il n'apparaît pas cependant que le succès ait été aussi marqué. Get ouvrage, extrait d'une ancienne pièce de Dancourt, intitulée les ^Pèlerins de la Mecque mise en musique par le chevalier Gluck, tomba à plat. « Ce drame, dit Grimm, parut d'une extravagance si insipide que toute notre vénération pour la mémoire de l'illustre compositeur n'a pu obtenir la faveur d'une seconde représentation. Le principal personnage de la pièce est un musicien français que tout ce qui rappelle l'idée du mariage fait tomber en convulsion. Le morceau qu'on a le plus applaudi est l'air de la sonnette que chante le Kalender ; c'est une leçon pour apprendre à demander l'aumône ; il est dii sieur Solié, un des derniers acteurs reçus à ce théâtre » (5).
L.' Almanach des spectacles de Paris, de 1794, rendant compte des pièces nouvelles jouées à la salle Favart pendant l'année écoulée, mentionne, à la date
( 1) Même ouvrage, p. 106.
(2) Même ouvrage, p. 107.
'3) Biographie universelle des miisicietis (V. Solié). (,4)Les Fous Je Médine, ou la Rencontre imprévue, opéra-comique en trois actes (i " mai 1790).
(5) Correspondance littéraire, T. XV, p. 90.
du 5 septembre lygSjla représentation de la Moisson, « opéra-comique en vaudeville, du citoyen Sewrin, accompagnement du citoyen Solié. Jolie bagatelle d'un jeune homme qui mérite d'ctre encouragé. Succès ».
Des œuvres plus importantes succédaient bientôt à ces premiers essais. Jean et Geneviève (i), le Jockey, le Secret, le Chapitre second, Mlle de Guise, le Diable à quatre et bien d'autres ouvrages furent successivement applaudis sur les scènes de Favart et de Fevdeau.
La liste des opéras composés par Solié, telle qu'elle a été établie par Fétis, sans parlei des diverses collaborations que nous venons de signaler, ne comprend pas moins de vingt-six ouvrages, d'inégale valeur.
« Naguère, a dit Camille Saint-Saëns, on oubliait volontiers le drame pour écouter les voix, et, si l'orchestre s'avisait d'être trop intéressant, on s'en plaignait ; on l'accusait de détourner l'attention » (2).
Les appréciations suivantes, sur la musique de Solié, justifient amplement cette assertion.
« Peu de musiciens connaissent mieux que lui le véritable genre de l'opéra-comique, dit l'Opinion du Parterre (3). Les grands faiseurs trouvent qu'il n'est pas savant, que les accompagnements sont trop peu travaillés et que son orchestre ne fait point assez de bruit. C'est précisément pour cela qu'il mérite beaucoup d'éloges ; des notes vagues et du fracas, tout le monde peut en faire ; mais tout le monde ne trouvera point des chants purs et naturels comme ceux du Secret et du Diable à quatre ».
« Solié, dit d'autre part l'Espion des Coulisses de l'an VIII, a composé quelques opéras comiques où l'on distingue de très jolis airs dont s'emparent nos gentils troubadours, en sortant du spectacle ».
Les succès que Solié obtint comme compositeur ne Tempèchèrent point de continuer sa carrière d'acteur.
(i) Opéra-comique en un acte, paroles de Favières, représenté à la sjlle Favart, le 3 décembre 1792. Cette pièce, dit Fétis, fut reprise avec succès, 28 ans après son apparition.
(2) Porli-aits et Souvenirs .(L'illusion n'agnérienne), p. 21 5.
(3) Germinal an XllI.
Au mois de juin lyij, pendant que s'exécutaient à rOpéra-Comique d'importantes réparations, effectuées sous la direction et la surveillance de Canierani, Soliévint donner à Lyon une douzaine de représentations avec Chenard et M. et Mme Saint-Aubin, avant de se rendre à Marseille en leur compagnie.
Ce quatuor d'artistes réputés joue sur le théâtre des Terreaux, Raoul de Créqui (i); Philippe et Georgette, Lodo'iska (2' et Rose et Colas (3).
Et le chroniqueur du Journal de Lyon ne manque pas d'ajouter à son compte rendu enthousiaste cette réflexion digne de M. de La Palisse : « Nous pouvons dire que cette réunion de talents nous transporte le soir à . Paris au théâtre de la rue P'avart, ou que l'Opéra des Italiens est actuellement à Lyon » {4).
La représentation de Lisbeth, de Grétry, acheva d'exciter l'admiration des Lyonnais et le même journal en rend compte en ces termes dithyrambiques :
« Le défaut d'espace ne nous permet pas d'entretenir nos lecteurs de cette pièce ; mais nous dirons aux pères de famille, à la jeunesse, à tous les cœurs honnêtes et sensibles: allez voir Lisbeth;a\\Qz verser des larmes délicieuses à sa représentation ; allez applaudir des acteurs dont le talent rivalise avec la nature pour la vérité du jeu et ne laisse rien à désirer pour le goût du chant. Une couronne a été jetée sur le théâtre vers la fin de la pièce. M. Solié a voulu la déposer sur la tête de Mme Saint-Aubin qui a voulu à son tour en faire hommage à M. Chenard. Tous trois ils la méritaient "(5).
(1) Comédie lyrique en trois actes, en prose, mêlée d'ariettes paroles de Monvel, musique de Dalayrac (3 1 octobre 1789).
(2) Comédie héroïque eu trois actes, paroles de Fillette-Loreaux musique de Clieruhini (18 juillet 1791). — Nous supposons qu"il s"a^it ici de Topera de Ciierubini et non de l'ouvrage de Kreutzer qui porte le même titre.
("}) Comédie en un acte, en prose, mêlée d'ariettes, paroles de Sedaine. musique de Monsigny, représentée aux Italiens en 1764.
(i) Journal de Lyon, de Felzîn (12 juin 1797). p. 268.
(i) Journal Je Lyon, de Pelzin, du 2.s juin 1797, p. 284. — C'est dans ce même opéra de Lisbeth, que débuta. le"2Q décembre 1^0.4. à rOpéra-Comique. .Marceline Desbordes qui devint plus tard la femme de l'acteur X'almorc. Dans cette pièce, où M" Saint-Aubin avait laissé tant de souvenirs. M"' Desbordes avait pour partenaires Elleviou, Chenard, Moreau, Saint-.Vubin et .\I"" Crétu (Arthur Pougin, La Jeunesse Je .M" De.tborJes-Valinore, Paris, Calmann- Lévy, 1892J.
Vers la fin de sa carrière, Solié avait pris l'emploi des rôles à manteau; il se grimait d'une manière fort comique et sa caricature était extrêmement plaisante dans les Deux Avares.
La dernière pièce de Solié, les Ménestrels (trois actes joués en 1811), ne réussit pas et cet insuccès attrista beaucoup le compositeur. Veuf de Rosalie- Jeanne Spinacouta, première Janseuse du théâtre, Favart, Solié en avait eu trois fils dont l'aîné se noya par imprudence. Cette mort et la chute de son dernier opéra plongèrent le vieil acteur dans une profonde mélancolie. Il chercha à se consoler de ses chagrins par des excès de table qui achevèrent de ruiner sa santé.
Solié mourut le 6 août 1812, à l'âge de Sy ans. Son second fils, Emile Solié, fixé à Ancenis, a publié quelques récits sur l'Opéra et l'Opéra-Comique et une étude biographique sur Rameau.
CAMERANI
Aux côtés de ces artistes au tempérament bien français s'agitait le semainier perpétuel Camerani, dernier vestige de l'ancien personnel de la Comédie Italienne, la cheville ouvrière du théâtre de l'Opéra- Comique dont il suivit toutes les vicissitudes.
Camerani (Barthélémy-André), né à Venise en ij3S, parcourut d'abord l'Italie et l'Allemagne. Il vint à Paris en, [767, époque à laquelle il débuta à la Comédie Italienne dans une pièce du répertoire italien intitulée : Le Maître supposé. Il y obtint assez de succès, malgré un accent parmesan très prononcé qu'il ne perdit jamais, et fut reçu avec 3oo livres d'appointements par mois (i). Les rôles d'amoureux ne semblaient guère convenir à son tempérament. En 1769, il succéda à Ciavarelli dans l'emploi de Scapin et il ne se montra pas indigne de paraître à côté de l'inimitable Carlin Bertinazzi, le dernier arlequin que l'on ait vu au théâtre (2).
Lorsque la Comédie Italienne, à la suite de sa nouvelle organisation, se vit, en 1780, dans la nécessité de congédier les acteurs italiens et de se borner
(i) E. Campardon, op. cit., t. I, p. gS.
(2) Dictionnaire de la Conversation, Paris, 1861, t. IV, p. 284. — X.'Alynanach des Spectacles de Paris, de 1790, cite diverses anecdotes relatives à Carlin. A la première représentation des Vingtsix Infortunes d'.Arleqiiin. de la composition de Véronèse. un spectateur n'en trouva i^ue vingt-quatre. « Ne voyez-vous pas, lui répondit un de ses voisins, que le mariage d'.\rlequin compte pour deux i. Au cours de la même représentation, M. le comte de X.. oui n'avait alors aue sept ans, fut si enchanté du jeu de Carlin qu'il dit tout haut : <( .\(aman, il faut inviter M. Arlequin à venir ce soir souper avec nous y>.
aux pièces du répertoire français, Carlin et Camerani furent seuls conbcrvés.
Bien qu'il n'ait pas eu le temps voulu pour faire valoir ses droits à la retraite, Camerani obtint une pension de i.ooo livres et une indemnité de 3.ooo livres qu'on lui paya en deux annuités. Réengagé et sociétaire à moitié part (i), il se spécialisa à partir de ce moment dans les fonctions d'administrateur, avec le titre de décadier ou semainier perpétuel qu'il conserva jusqu'à sa mort.
Tour à tour secrétaire, administrateur, régisseur, directeur, Camerani suffit à tout, règne sur les acteurs, les actrices, les figurants et les employés en service. En 1792, Piis et Barré, fondateurs du Vaudeville, emmenèrent une partie des acteurs à leur théâtre. Camerani resta fidèle à sa troupe qu'il continua à diriger dans les passes les plus difficiles, toujours sur la brèche et prêta faire face au danger, alors que les dettes et les charges de l'Opéra-Gomique finissaient par s'élever à un chiff"re formidable (2).
Camerani devina le talent méconnu d'un jeune acteur qui avait fort mal débuté, en attendant de devenir le célèbre chanteur EUeviou (3).
L'Opinion du Parterre (4) traite assez durement Camerani : « L'illustre semainier perpétuel, depuis longtemps concentré dans les fonctions d'administrateur, a totalement abandonné la scène. Jamais, à la vérité, cet acteur n'y produisit de sensation, si ce n'est par sa grande taille et sa grosseur énorme, ou
(i) En 1789, il était sociétaire à 3,8" de part. Camerani habitait. en 1790, rue Taitbout.
(2) Le passif, lors de la chute du tiiéâtre Favart, s'élevait, dit-on, à 1 . 5oo 000 francs.
(3) Une demoiselle Camerani, dont nous ignorons le degré de parenté avec le semainier perpétuel de l'Opéra-Comique, jouait du clavecin. Le 26 mars 1792, laSociété des Comédiens Italiens avait prêté la salle à la demoiselle Camerani. " Cette jeune personne, disaient les journaux de l'époque, qui, depuis deux ans, a exercé son talent sur le forte piano dans différents concerts, sous le seul point de vue de faire connaître au public et aux artistes ses talents naissants, donnera concert à son bénéfice » (.Vrthur Pougîn. op. cit., note, p. 60).
(4) Germinal, an XIIL
peut-être par l'avantage d'avoir joué souvent avec l'inimitable Carlin. Il se borne actuellement à la régie intérieure de son spectacle. Sans savoir écrire ni parler le français, il juge en maitre les pièces offertes humblement à sa censure par les pauvres diables d'auteurs ».
Camerani blâmait le genre moderne et estimait par dessus tout le répertoire des auteurs morts, par l'excellente raison qu'il n'y avait plus de droits à payer.
« Mes amis, disait-il un jour, en apprenant avec effroi que la caisse était vide, ce sont tes auteurs vivants qui nous louent, ce sont de vraies sangsoues, et tant que vous aure^ des auteurs vous sere^ tous rouinés ; il ne nous restera bientôt piou que les Dettes et Maison à vendre » (i).
Cette prophétie se serait accomplie, peut-être, sans !a fusion des théâtres rivaux et sans le secours des Berton. des MéhuI et des Boïeldieu. Camerani contribua pour une large part à la' réorganisation de la Société nouvelle avec l'aide du Comité, dont il était l'âme et le soutien.
« Le jour où Garnerin fit, dans le jardin Biron, rue de Varennes, sa malencontreuse expérience de parachute, rOpéra-Comique eut salle déserte. Camerani furieux s'écria :
K Quelle pitié l Abandonner un sarmant spectacle' Biaise et Babeth, Zemire et A^or et la divine Saint- Aubin pour courir après oune sarlatan et oune baladin ! »
«Vers la fin de sa vie, Camerani avait acquis, grâce à Grimod de la Revnière, la réputation d'un tin gourmet. Il faisait partie du Comité dégustateur du Journal des Gourmands. Tout banquet somptueux commençait par un potage dit à la Camerani, qui,
O ) Opéra-coiilique en un acte, paroles d'Alexandre Duval, musique de Dalavrac, représenté au tliéàtre Feydeau le ïi octobre if<oo. « // n'y a qu'une pi^ce à louer, dirent certains critiques mal intentionnés ».
pour certains convives, ne coûtait pas moins d'un louis » (i).
Camerani mourut à Paris le 22 avril 1816(2), après avoir fait partie pendant quarante-sept ans du personnel de la Comédie Italienne et de l'Opéra-Comique.
(1) Dictionnaire de la Conversation, loc. cil,. (j) Le Ménestrel, n* du 3 mars 1895.
Imp P. Leckndrk & C, 14. r. Bellecordière, Lyon.
BIBUOTHECA
C ttav'.ens}'
tf
PIECE No III.