‹ Notes et documents sur l'histoire des théâtres de Paris au 18e sìecle. Extraits mis en ordre et publiés d'apres le manuscrit original par le bibliophile Jacob, avec une notice sur le recueil du sieur du TralageChapitre 10 sur 23 · MADRI G AL · texte numérisé non relu

MADRI G AL

Dans le mois de may, de septembre,

Ces vers seraient bien mieux tourne^ ; Mais, quand on a l'onglée et froid à chaque membre.

Et la roupie au bout du ne^, Que l'encre est à la glace et tous les mots gele^,

La Muse n'enfante qu'à peine

De médians vers à la dou:^aine,

Qui, comme des enfans mort-ne^,

Au triste sort abandonne:^,

N'aiant ni parrain ni marraine.

Ils m sont jamais baptise:^,

Encore }7ioins récompense:^ :

Tels sont les vers de Polymene.

POLYMENE.

Èpigramme.

Cet arrest vaut de la monnoie , Et tout Paris a de la joie De voir triompher la Dupin; La Molière et son idolâtre, Consterne^, en ont un chagrin Qui n'est pas, ma foy, de théâtre.

Autre.

Contre un simple pygmée et contre un myrmidon, Qui l'auroit jamais crû, mais qui le pourra croire ?

La chose est pourtant vraye, en cette occasion A lexandre le Grand a perdu la victoire.

En l'année 1668, le roy donna une grande fcste dans les jardins de Versailles, disposée de trois principaux salions, illuminations et feux d'artifices.

Le premier sallon estoit pour le théâtre de la comédie et ballet, où fut représentée pour la première fois le George Dandin de Molière, qu'il lit impromptu pour ceste feste.

Le second pour le souper, dans lequel estoit au milieu une grande table ronde pour le roy et la famille royalle, et plusieurs autres tables, au dehors de ce sallon, pour les principales dames de la cour.

Le troisième pour la salle du bal, de figure octogone, de dix toises de diamètre et de quinze toises de hauteur, accompagné de six tribunes pour les spectateurs et simphonistes, et d'une allée en perspective de jets d'eau et de cascades. Le tout éclairé par quantité de lumières.

En suite du bal, il y eut une grande illumination dans toute l'étendue du grand parterre, et toutes les croisées du chasteau furent aussi illuminées sur la façade du parterre.

Un grand feu d'artifice termina cette grande

feste; ce feu estoit sur le haut de la tour du chasteau d'eau ou de la pompe.

Les vers qui suivent furent faits par monsieur le chevalier de Girardin, qui estoit en ce temps-là fort jeune, et qui depuis a esté conseiller et secrétaire d'Estat de monseigneur le duc de Savoye; ces vers dévoient estre gravez au bas de la planche que l'on fit de la salle de bal.

Plein d'un noble courroux qui Jît frémir le Tage, Louis avoit rangé la Flandre sous ses lois. Subjugué la Bourgogne en i7ioins d'un demy-mois , Et restabli Thérèse en son juste héritage, Lorsqu'aux vœux de son peuple, aux cris de ses rivaux, Il arrcsta le cours de ses nobles travaux, Il suspendit l'ardeur dont son ame estoit pleine, Et, de ses ennemis secondant les souhaits. Pour desarmer leurs cœurs d'une inutile haine. Il désarma S07i bras et leur donna la paix.

Ce prince glorieux, dont le soin héroïque

Est suivi d'un relasche héroïque à son tour.

Voulut se faire voir, au milieu de sa cour,

En conquérant galant, en vainqueur magnifique.

Il dit, et de ses yeux un seul regard suffit

[ses yeux oit le destin de l'Europe est escrit)

Pour préparer des lieux dignes de sa présence,

Et Versailles d'abord fit voir des rareté:^

Dont l'art ingénieux et la magnificence

Surpassent des Romains les plaisirs enchante;^.

Charmé du doux espoir quijlattoit son attente,

Ce lieu délicieux éleva dans ses bois,

Pour servir aux plaisirs du plus puissant des rois,

De ce riche salon la structure galante.

Dans le superbe éclat de ce palais nouveau.

Un fleuve souterrain, lançant mille jets d'eau,

Eust appliqué Thérèse à leur bruit agréable.

Si son cœur, enchanté par des charmes plus doux.

Pouvait jamais trouver rien de beau, rien d'aimable,

Que tout ce qu'il adore en son royal espoux.

Là ce héros quitta l'appareil de la guerre,

Pour joindre à ses lauriers des myrtes et des fleurs,

Unissant doucement à leurs douces couleurs

Son air majestueux de maître de la terre.

Là, de leur pied savant, mille Jeunes beauté^.

Dont les yeux soumettoient toutes les liberté:^,

Tracèrent sur des fleurs mainte belle figure;

Et là, tous les plaisirs des champs et de la cour,

Les chefs-d'œuvre de l'art et ceux de la nature.

Pour divertir Louis, s'unirent en un jour.

Là, Colbert, par sa sage et vive promptitude. Signalant pour son roy son :{ele et son ardeur, Montra que ses plaisirs ainsi que sa grandeur Faisaient de son esprit l'infatigable estude ; Sa noble activité charmait tous les esprits. Tous les yeux, tous les cœurs : l'Art mesme estait surpris De voir que, dans un bais et sous d'épais ombrages, Trais salions esleve:{, vastes, riches, galans, Coùtoient, pour achever leurs superbes ouvrages. Moins de temps qu'il n'en faut pour en dresser les plans.

Le sallon fut inventé par M. d'Orbay, architecte du roy, qui eut soin aussi de la construction. Il en a gravé une grande planche, qui a esté perdue depuis.

Dans le plafond de la salle où l'on représente la comédie françoise à Paris, AP de Bologne a peint plusieurs figures allégoriques qui respondent aux attributs du théâtre. La figure de la Vérité y est dominante et paroist au milieu de la Tragédie, de la Corr.édie, de la Poésie et de l'Eloquence. On voit que la Vérité se découvre, pour signifier que le vray se manifeste dans les caractères differens qui paroissent sur la scène. La Tragédie tient une espée, pour exprimer que dans ses représentations elle a pour objet des événemens sanglans. La Comédie tient un miroir, pour marquer que tout le monde se voit et se reconnoist dans les sujets qu'elle traite. La Poésie tient un livre et s'occupe à écrire, pour montrer que son talent demande une application assidue, etc.

L'Eloquence tient son foudre, pour signifier que l'art de bien dire est une espèce de feu qui embrase des cœurs et dont la force est sans égale.

Dans le milieu du plafond et au-dessus de ces figures qui forment le premier grouppe de ces peintures, il y a des enfans qui tiennent des couronnes, pour signifier les prix qui se distribuoient autrefois dans les spectacles du théâtre.

THEATRÇ FRANÇAIS 2,']

Le second grouppe est forme' par des figures des vices et de méchantes qualitez combattues par les ouvrages du théâtre. Ces figures jettent les yeux sur le miroir que tient la Comédie, comme pour avouer que la comédie sert beaucoup à les faire connoistre et à les rendre ridicules; la Vérité a des plumes de paon sur la teste; l'Avarice tient une bourse à la main, et la Luxure a un air immodeste.

Dans le haut du plafond, on voit la figure de la Nuit : elle est dans un char trainé par des hiboux. Les Heures, qui sont les filles de la Nuit aussi bien que du Jour, ont tiré un rideau pour montrer que la Nuit est venue, parce qu'ordinairement on attend la nuit pour ouvrir la scène et faire paroistre, par le secours des illuminations, les portraits du théâtre.

Plusieurs petits Amours sont au-dessus de la corniche et représentent les génies des Grâces.

Il y a aussi plusieurs autres Amours qui tiennent des festons pour orner l'architecture, et, dans un balcon feint, on voit des musiciens qui font un concert.

Ce tableau est dans la salle des comédiens françois à Paris (1692), et cette description a été faite par M"" Guillet de Saint-George, historiographe de l'Académie de peinture.

L'épigramme suivant, qu'on attribue à M. de La Fontaine, a esté fait à l'occasion de quelques pièces dont ils avoient partagé le profit ensemble.

Le Clerc et son amy Coras, Tous deux autheurs rimant de compagnie, N'a pas longtemps, sourdirent grands débats Sur le propos de son Iphigénie.

Coras luy dit : « La pièce est de mon cru. » Le Clerc répond : « Elle est mienne, et non vostre. » Mais, aussitost que l'ouvrage a paru.

Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ny l'autre.

Les deux excuses que M. Claude Boyer allégua un jour à un de ses amis, qui lui demandoit des nouvelles d'une de ses comédies qui ne fut jouée qu'un vendredy et un dimanche, firent le succès de l'épigramme suivant :

Quand les pièces représentées De Boyer sont plus fréquentées, Chagrin qu'il est d'y voir peu d'assistans, Voici comme il tourne la chose :

Vendredy la pluye en est cause, Et le dimanche le beau temps.

La première pièce de théâtre qu'ait fait M. de FontencUc, neveu de M. de Corneille, est Aspar : elle fut sifflée par le parterre, car c'est là l'origine des sifflets. Avant ce temps, on bâilloit et on s'ennuyoit quelquefois aux pièces de Pradon et d'autres poètes à la glace. Le S"^ de Vizé, ami de M. de Fontenelle, a dit beaucoup de bien de la tragédie (ï Aspar dans le Mercure galant; mais le public n'a pas esté de son avis, puisqu'elle n'a esté représentée qu'une ou tout au plus deux fois,

La plupart des pièces de Pradon ont un avantage considérable, c'est qu'on ne les représente presque jamais au simple. Pour bien entendre ce bon mot, il faut savoir qu'à la plupart des tragédies on paye double, au parterre, dans la nouveauté, c'est à dire 3o sols. Après cela, on les met au simple, c'est à dire à 1 5 sols. Or les pièces de cet auteur ont esté si peu jouées qu'on n'a pas eu le temps de les mettre au simple, ce qui est une méchante marque et qui fait voir qu'elles sont tombées.

Depuis quelques années, on s'est mis en teste, à la cour, de trouver mauvais ce que l'on avoit approuvé au théâtre de Paris. Par exemple, la tragédie de Judith, en 1694, où tout Paris avoit

esté avec empressement, a esté méprisée à la cour. Il est vrai que la brigue de M. Racine et de M. Despréaux y a beaucoup contribué. Il y a des gens qui aiment à se laisser mener; ils ne voyent et n'entendent que par autruy. En lôgS, la petite comédie de la Foire de Bedons, qui a valu vingt mille francs aux comédiens françois, a esté rebutée à Fontainebleau devant la cour, et l'on a dit hautement qu'on s'étonnoit comment elle n'avoit point esté sifflée dès le commencement. Les gens de cour, et surtout les dames, affectent de mépriser ce que le bourgeois a estimé : cela a plus l'air de qualité, et marque un génie supérieur. A peine le bourgeois a-t-il le sens commun !

Il y en a qui assurent que les sifflets ont commencé à la comédie du Baron des Fondrières, par les S" Corneille et de Vizé; elle ne fut représentée qu'une fois, en Depuis ce temps-là,

le S"" Corneille le jeune n'a plus rien voulu faire pour le théâtre : il travaille au Mercure galant, conjointement avec le S'' de Vizc, son associé et son ami.

t/JV»

Ceux qui ont eu soin de la nouvelle édition des Œuvres de Molière, faite à Paris, chez Thierry, l'an 1682, en huit volumes in- 12, sont M. Vivot et M. de La Grange. Le premier estoit un des

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amis intimes de l'auteur, et qui savoit presque tous ses ouvrages par cœur. L'autre estoit un des meilleurs acteurs de la troupe et un des plus honestes hommes, homme docile, poli, et que Molière avoit pris plaisir lui-même à instruire. La préface qui est au commencement de ce livre est de leur composition. Le S"" Thierry a payé cent escus ou quinze cens livres à la veuve de Molière pour les pièces qui n'avoient pas este imprimées du vivant de l'auteur, comme sont le Festin de Pierre, le Malade imaginaire, les Amans magnifiques, la Comtesse d'Escarbagnas, etc. Le S"" Thierry n'a point voulu imprimer ce que Molière avoit traduit de Lucrèce. Cela estoit trop fort contre l'immortalité de l'âme, à ce qu'il dit. C'est par un semblable scrupule qu'il a fait consentir le S"" Barbin, libraire, à supprimer les Contes du S"" de La Fontaine. Ils les avoient imprimez conjointement. On n'en trouve plus l'édition originale de Paris, mais les Hollandois ont vengé les Muses de l'affront que ces deux libraires leur faisoient, en réimprimant ces mêmes Contes avec de belles figures de Romain de Hooghe. La meilleure édition est celle de Henry Desbordes, à Amsterdam, iG85, in-i2, en 2 volumes. On a mis quelques cpitaphes faits sur la mort de Molière au commencement de ses Œuvres, mais il y en a encore d'autres qui n'ont pas esté imprimez.

« On a, depuis peu, joué, à Versailles, une comédie des Médecins de la Cour, où ils ont esté traittez de ridicules devant le roy, qui en a bien ri. On y met au premier chef les cinq premiers médecins, et, par dessus le marché, notre maitre Élie Beda, autrement le S"" Fougerais, qui est un grand homme de probité et fort digne de louanges, si l'on croit ce qu'il en voudroit persuader. » (Lettre de Guy Patin du 22 septembre i665.)

Cette comédie, dont parle M. Patin, est l'Amour médecin ; elle est imprimée parmi les Œuvres de Molière. C'est la première où il s'est déclaré fortement contre les médecins.

M. de Corneille a refait jusqu'à trois fois le cinquième acte de sa tragédie d'Othon. Cet acte lui coutoit plus de douze cens vers, à ce qu'il disoit, tant il avoit peine à se contenter.

M. de Corneilleet M. Racine, dans leurs pièces, visent toujours à un même but et ne s'en écartent point; tout y tend : cela fait plaisir à l'auditeur, qui n'est point détourné et qui suit une même action. Les poètes médiocres, au contraire, s'égarent, mettent des choses étrangères au sujet principal : ce qui fatigue extrêmement l'auditeur, qui perd l'attention; il ne sçait où l'on veut

le mener. Ordinairement ces pièces tombent, quoique les vers en soyent beaux. La poésie n'est pas le principal; c'est comme l'habit et la personne même.

M. Bordelon, dans son livre des Diversité^ curieuses (partie 9, pages 333 et 447), donne un dénombrement des ouvrages de M. de Corneille l'aîné ou deffunt Pierre Corneille. Il faut ajouter qu'il y a aussi de lui quelques vers dans le livre intitule : Les Triomphes de Louis le Juste, treizième du nom, roy de France, etc., contenant les plus grandes actions où Sa Majesté s'est trouvée en personne, représentées en figures énigmatiques, exposées par un poëme héroyque de Charles de Beys, et accompagnées de vers françois sous chaque figure, composez par P. de Corneille, etc. A Paris, de l'Imprimerie royale, par Antoine Estienne, 1649, in-folio. M. de Fontenelle, très digne neveu de cet illustre poëte, nous en apprendra davantage lorsqu'il voudra bien faire imprimer la vie qu'il a composée de ce grand homme, et l'on ne doute point qu'il ne le deffende contre M. Dacier, qui l'a repris en plusieurs endroits de ses remarques sur la Poétique d'Aristote, dans le dessein de mettre nos autheurs modernes beaucoup au dessous des anciens.

Sur la Comédie.

Extrait de l'Ecole du Monde, par Le Noble (XVIlo Entretien, page 3i).

TiMAGENE. — Et que dites-vous des spectacles et des comédies ? Voudriez-vous les defîendre aux jeunes hommes qui entrent dans le monde, de crainte d'y prendre de dangereuses leçons et d'y disposer leur ame à l'amour?

Aristippe. — Je serois bien marri, mon fils, de vous deffendre un divertissement que je tiens le plus innocent de tous ceux qui attirent la jeunesse. Tous ceux qui ont blâmé le théâtre l'ont considéré comme il étoit autrefois, et sont entrez avec un zèle piteux dans les justes sentimens que les anciens Pères avoient conçus contre les spectacles des payens. Mais ce n'est plus de mesme, et le théâtre est aujourd'hui devenu une école de vertu et une censure du ridicule des hommes. J'avoue, quant à la comédie, que, depuis la mort de l'inimitable Elomire(Moliere, auteur et acteur célèbre à Paris), on a pris quelques licences qu'il seroit bon de réprimer. Ce sage correcteur de nos folies ne s'émancipoit point à ces impertinentes équivoques qui ne font rire que des âmes basses; il entroit délicatement dans le naturel, sans chercher à deso-

piler la rate par ces fades mots à double entente, qu'on peut tolérer au village de Bezons, mais non pas à la foire exposée en plein théâtre {la Foire de Bêlions, comédie par Dancourt, représentée à Paris en aoust i6g5).

Mais un esprit bien tourné rit de la censure qu'on y fait du ridicule, et ne reçoit aucune impression de ces bagatelles équivoques, dont les auteurs doivent estre advcrtis de s'abstenir. Quant aux pièces sérieuses, y a-t-il rien de plus épuré, pour les maximes de la vertu, que ce qui se met sur le théâtre? Ainsi je ne comprends point, pour moi, quel danger il peut y avoir pour les autres ; mais je puis avouer que je n'ai jamais sorti du théâtre que mon ame n'y ait esté fortifiée dans le sentiment de la vertu.

TiMAGENE. — Il faut donc que ceux qui le veulent interdire croient les hommes bien plus foibles que vous n'êtes.

Aristippe. — Je trouve infiniment moins de mal à écouter une comédie que les conversations les plus ordinaires, qui le plus souvent ne roulent que sur la médisance maligne. Je veux croire que c'est que je n'ai jamais esté à ces spectacles dans des dispositions d'y chercher la corruption, mais toujours dans la vue d'y profiter et de m'y corriger en me divertissant. Ainsi, bien loin que je vous deffende la comédie, je vous excite à préférer ce divertissement inno-

cent à beaucoup d'autres qui sont plus dangereux et contre lesquels on ne se déchaîne pas.

TiMAGENE. — Mais, comme toutes les pièces roulent sur une intrigue d'amour que l'on y traite adroitement et avec esprit et passion, l'ame n'y prend-elle pas des idées qui la portent à ce penchant, contre lequel vous voulez que je cherche tant de concours?

Aristippe. — Il faut aller au théâtre pour y égayer son esprit, et non pour y émouvoir son cœur; tirer son divertissement de ce qui nourrit cet esprit, mais regarder avec indifférence ces intrigues d'amour, et seulement comme un nœud nécessaire à la fable, et les récits passionnez comme les tableaux ou les statues d'une galerie, qui ne donnent aucune émotion à ceux qui ont l'esprit bien tourné. Mais, sur tout ce qu'on entend, soit dans la censure comique, soit dans le cothurne héroïque, il faut faire une continuelle réflexion sur soi-même, pour corriger ses deffauts et s'animer à la vertu.

TiMAGENE. ~ Mais ces ennemis du théâtre vous diront qu'il vaut beaucoup mieux aller au sermon pour se corriger.

Aristippe. — Il est vrai ; mais on ne peut pas toujours y estre , et il faut bien que l'esprit se délasse : or, jugeant de ce plaisir par moi-même, j'ai toujours trouvé ce délassement très innocent; et, comme j'ai vu ce qu'on a écrit pour et contre,

j'ai trouvé que les uns et les autres se sont extrêmement mépris dans leurs raisonnemens outrez; que ceux qui ont attaqué le théâtre comme un amusement indigne de nous ont écrit comme si tous les hommes étoient ou dévoient estre des anachorètes, et que ceux quilen ont pris la deffense ont confondu tous les états differens et outré la chose , comme si tous étoient mondains, et jusqu'à soutenir bonne enfin même une chose que les sages doivent tenir pour indifférente et que le bon usage ou l'abus peut rendre, comme la conversation, ou bonne ou mauvaise.

TiMAGENE. — Vous me faites plaisir, car j'ai toujours eu du penchant pour le divertissement, et je tâcherai de me le rendre profitable par l'idée que vous me donnez de l'usage que vous en faites.

Comédie.

L'application extraordinaire que le pape donne à la conduite du gouvernement de ses Etats, par l'information exacte qu'il prend de ce qui se passe dans les congrégations et par les audiences qu'il donne personnellement au peuple, ne l'env

pêche pas de songer à ce qui regarde le soulagement des pauvres, la décoration de la ville capitale et le divertissement de ses peuples. C'est ce qui fait qu'il a fondé divers hospitaux pour retirer les pauvres et pour faire travailler les vagabonds; qu'il fait élever un grand palais au milieu de Rome pour loger commodément les tribunaux de justice, qui étoient dispersez en differens endroits, et qu'il a donné la permission de bastir un théâtre en un lieu commode de la ville pour représenter des opéras et des comédies. Ce dernier édifice vient d'être achevé par les soins de M'" Dalibert, secrétaire des commandemens de la deffunte reyne de Suéde, Christine- Alexandre. Ce théâtre est un des plus grands et des plus magnifiques qu'il y ait en toute l'Italie. On monte dans la salle, du parterre, par un large escalier de pierre. Il y a six rangs de loges les unes sur les autres, et trente-six loges à chaque rang, avec huit differens escaliers, pour y pouvoir monter et descendre sans embaras ni confusion. Ces loges sont un peu plus estroites que les nostres, n'y pouvant tenir que trois personnes commodément. Le premier rang n'est pas le plus estimé, parce qu'il n'est pas le plus élevé au-dessus du parterre, et est, à l'égard de la comédie, ce qu'une autre salle est dans un bastiment. Ainsi on estime principalement le second et le troisième rang, et, ce qui est de particulier,

THEATRE FRANÇAIS Sg

c'est que, l'usage estant de retenir les loges pour plusieurs représentations, chacun les fait tapisser et orner à sa fantaisie, et en mesme temps chacun se pique de les rendre plus propres les unes que les autres, les uns les doublant de damas et de velours avec des dessins et gallons d'or, et de riches tapis au devant, et les autres avec des étoffes de la Chine et satins de différentes couleurs. On devoit faire l'ouverture de ce théâtre le quinzième du mois de janvier 1696, par un nouvel opéra.

Ce nouvel établissement me donne occasion de vous parler de ccluy de la troupe de comédiens françois à Paris. Le i*"" mars 1688, on donna un arrest dans le Conseil d'Etat, Sa Majesté y estant, par lequel il leur fut permis de faire leur établissement dans le jeu de paume de l'Etoile, rue des Fossés S' Germain des Prez. En conséquence de cette permission, ils y ont fait une dépense de plus de deux cent mille livres. Monseigneur avoit souvent marqué qu'il leur feroit l'honneur d'aller voir leur salle; mais, la facilité d'avoir la comédie à Versailles ayant fait couler le temps insensiblement, le prince n'étoit point encore venu à la Comédie à Paris, Enfin, voulant satisfaire à sa parole et à sa curiosité, il vint voir en mesme temps deux pièces qui faisoient du bruit, sçavoir une pièce sérieuse, intitulée Polyxene, et une comédie qu'on jouait alors sous

le titre de la Foire Saint-Germain. Les beautez de la première attachèrent beaucoup ce prince, et la seconde le divertit. M. Dancourt, qui en est l'auteur, avoit préparé le compliment que vous allez lire. Mais Monseigneur, dont la modestie est connue, n'en voulust point, parce qu'il ne vouloit écouter aucunes louanges. Voici les termes de ce compliment :

« C'est avec un très profond respect que j'ose prendre la liberté de remercier Monseigneur de l'honneur qu'il a bien voulu nous faire aujourd'huy. Ce témoignage public de l'estime qu'il a pour le théâtre et de la protection dont il nous honore servira d'exemple sans doute, et il attirera sur la Comédie toute la considération dont elle a besoin. Nous sommes redevables à cette protection glorieuse de la tranquillité qui, parles oTdres du roy, est désormais rétablie dans les spectacles. Vos bontez, Monseigneur, se font sentir généralement à tout le monde, et elles nous acquièrent sur les coeurs les mêmes droits que vostre naissance auguste vous donne sur les volontez. Nous en sommes très vivement pénétrez, et, si nostre profession ne nous met pas en état de sacrifier nostre vie pour vos interests, elle nous donne au moins l'avantage de la consacrer tout entière à vos plaisirs avec un zèle et un attachement qu'il est impossible de ne pas avoir et qu'il n'est paspossible de bien exprimer. r>

La salle parut, ce jour-là, dans toute sa beauté, étant éclairée de vingt-quatre lustres garnis de bougies dont les lumières firent remarquer les peintures et briller les ornemens.

(Extrait du Mercure galant du mois de février 1696, page 271.)

A Monseigneur de La Reynie,

Conseiller d'Etat ordinaire, lieutenant général de police.

Monseigneur,

René Caraque, marchand boucher, vous remontre humblement qu'ayant trouvé l'occasion, vendredy dernier, d'un billet de la Comédie françoise, il y avoit été pour la première fois de sa vie. Les gens du parterre, dans un entreacte, crièrent à haute voix, à l'occasion d'un homme qui avoit ôté sa perruque : Coupe^ vos oreilles ! et excitèrent beaucoup de bruit ; qu'à ce sujet l'exposant se servit d'un instrument avec lequel il éveille ses garçons le matin. On ne peut l'accuser d'avoir troublé le spectacle, parce qu'alors on ne faisoit aucun récit ; néanmoins, il fut

arresté et conduit aux prisons du Petit Châtelet, où il est actuellement, nonobstant la parole qu'avoient donnée les come'diens de le retirer, sur les remontrances et prières qui leur avoient été faites par une affluence de gens d'honneur du quartier et par tout le voisinage qui s'y interesse, parce que l'on est très persuadé qu'il n'a point eu intention de contrevenir aux ordres de Sa Majesté. Et, comme son commerce requiert absolument sa présence et qu'il faudroit que ses étaux restassent fermés, ce qui le mettroit en risque de perdre toutes ses habitudes, il ose espérer, Monseigneur, de votre équité ordinaire, le pardon de la désobéissance qu'il a faite à des ordres qu'il ignoroit, n'ayant été à la Comédie que cette seule fois, et d'autant plus que sa détention causeroit sa perte et celle de toute sa famille, qui attend tout de votre justice; et ils offriront tous à Dieu leurs prières pour votre santé et votre prospérité.

24 aoust 1696.

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