‹ Notes et documents sur l'histoire des théâtres de Paris au 18e sìecle. Extraits mis en ordre et publiés d'apres le manuscrit original par le bibliophile Jacob, avec une notice sur le recueil du sieur du TralageChapitre 14 sur 23 · SUR LA MORT DU CELEBRE ARLEQ.UIN · texte numérisé non relu

SUR LA MORT DU CELEBRE ARLEQ.UIN

Les plaisirs le suivoient sans cesse.

Il répandait partout lajoye et l'allégresse. Les jeux avec les ris naissaient dessous ses pas. On ne pouvait parer les traits de sa satyre : Loin d'offenser personne.^ elle avait des appas. Cependant il est mort : tout le monde en soupire. Qui l'eust jamais pensé sans se désespérer, Que l'aimable A rlequin, qui nous a tant fait rire., Deust si tost nous faire pleurer ?

Aoust 1688.

Le 2 novembre 1688, on a joué pour la première fois, aux Comédiens italiens, une comédie

toute italienne, intitulée : la Folie d'Octavio, Celui qui représente Octavio est un jeune homme qui fait le personnage d'amant. Il est fils de Gradelin et frère de Mezzetin. Cet Octavio parut pour la première fois le 2 novembre. Il fut applaudi de toute l'assemblée; il joua de sept sortes d'instruments, savoir : la flûte, le téorbe, la harpe, le psalterium, le cymbalum, la guitare, le hautbois ; et le lendemain il y ajouta l'orgue. Il ne chante pas mal et danse fort bien. Il est bien fait de sa personne.

Extrait des Nouvelles de la République des Lettres, avril 1684, art. 7, p. 199.

Arlequin Procureur.

Paris, chez C. Blageart, rue Saint-Jacques, ■^ i683, in-i2.

C'est une comédie qui eut beaucoup de succès, et où les comédiens italiens ont représente admirablement les fripponneries qui se commettent dans la profession de procureur. On prétend que l'utilité de cette pièce sera très grande, parce qu'elle accoutumera le monde à se mieux

précautionner contre les fripponneries, et parce qu'elle corrigera de leurs mauvaises habitudes les procureurs malhonnestes gens, rien n'étant plus propre, dit-on, à guérir les maladies de i'amc, qu'une comédie qui en représente finement le ridicule. Il y a longtemps qu'on en juge ainsy, car c'est dans cette veuë que les Athéniens accordèrent aux poètes comiques la licence de satyriser tout le monde, sans épargner même le gouvernement; et l'on trouve qu'à cause de la liberté qu'ils se donnoient de médire de toute la terre, on leur donna l'éloge de conservateurs des villes, GWT/]ptov twv ttoXecov. Quantité de personnes disent fort sérieusement à Paris que Molière a plus corrige de deffauts à la cour et à la ville, luy seul, que tous les prédicateurs ensemble, et je crois qu'on ne se trompe pas, pourvu qu'on ne parle que de certaines qualitez qui ne sont pas tant un crime qu'un faux goût ou qu'un sot entêtement, comme vous diriez l'humeur des prudes, des précieuses, de ceux qui outrent les modes, qui s'érigent en marquis, qui parlent incessamment de leur noblesse, qui ont toujours quelque poésie de leur façon à montrer aux gens, etc. Voilà les désordres dont les comédies de Molière ont un peu arresté le cours. C'est à peu près à quoy se réduit la réformation qu'un jésuite (le père Bouhours, dans ses vers à la louange de Molière)

leur attribue. Pour la galanterie criminelle, l'envie, la fourberie, l'avarice et choses semblables, je ne crois pas que le comique leur ait fait beaucoup de mal, et l'on peut même assurer qu'il n'y a rien de plus propre à inspirer la coquetterie que ses pièces, parce qu'on y tourne perpétuellement en ridicule les soins que les pères et les mères prennent de s'opposer aux engagemens amoureux de leurs enfants. Il faut avouer néanmoins que celles qui jouent les professions, à l'exemple d'Arlequin procureur^ peuvent être fort utiles.

On écrit de Paris que la troupe de l'hostel de Bourgogne, qui est celle des comédiens italiens, représente une comédie très divertissante et qui attire une foule extraordinaire. Elle s'intitule : Arlequin empereur dans le monde de la Lune. C'est, dit-on, une satyre de l'opéra d'Amadis, et on ajoute qu'on doit représenter incessamment, dans le mesme hostel, Arlequin cuisinier, parce que celuy qui fait le personnage d'Amadis dans l'opéra a été cuisinier. Ces nouvelles ne sont pas trop apparentes, car on sçait que le roy luy-mesme a donné le sujet d'Amadis. Qui oseroit en faire des railleries si publiques? On travaille à un nouvel opéra, dont Roland le furieux sera le sujet, et c'est encore le roy qui a choisy et marqué cette matière à M. Quinault et à M. Lully. Ce monarque n'a pas voulu que

l'opéra d'Amadis fût représenté à la cour, à cause du deuil de la reine. On loue fort les paroles, les machines et les airs de cet opéra. On y voit, au commencement, quelques vers de M. de La Fontaine à la louange de Sa Majesté. On a publié ailleurs une ballade, qu'il adresse au même prince, où il touche en passant la raison pourquoy l'Académie françoise refuse de l'agréger. Il devoit remplir la place que la mort de M. Colbert a laissée vacante dans ce corps illustre; mais, quelqu'un ayant représenté qu'il ne seroit pas de bienséance qu'une compagnie où il y a tant de personnes graves et mitrées receut un poëte qui a publié tant de contes impudiques, on a sursis à son installation.

Le pauvre Trivelin est mort et a esté enterre auxAugustins^àquiila faitun legs de 6,000 francs. Il étoit fort aimé, et il est certain que le meilleur prédicateur ne seroit pas si regretté que luy, qui n'étoit qu'un facétieux, mais fort habile de son métier.

[Nouve'.les de Paris, icr may 167 1.)

ÉpITAPHE de Se ara MOUCHE, Décédé à Paris le lundy 6 octobre 1694.

Las ! ce n'est pas dame Isabeau Qui gist là dessous ce tombeau, Ni quelque autre sainte nitouche :

C'est un comique sans pareil.

Comme le ciel n'a qu'un soleil, La terre n'eut qu'un Scaramouche.

Alors qu'il vivait parmi nous

Il eut le don de plaire à tous,

Mais bien plus tôt aux grands qu'aux minces,

Et l'on le nommoit en tous lieux

Le prince des facétieux,

Et le facétieux des princes.

Au lieu de quantité de fleurs.

Sur sa tcfmbc jettons des pleurs.

Pour moy, tout de bon j'en soupire.

J'en fais tout franchement l'aveu: Nous pouvons bien pleurer un peu Celuy qui nous faisait tant rire.

Autre.

Le bruit court à Paris que Scaramouche est mort, Qu'il est party, qu'il a plié bagage.

Et qu'estant comme hous sujet aux loix du sort, Il a joué le dernier personnage.

Mais je ne puis penser que ce soit tout de bon :

L'acte est trop sérieux pour estre d'un bouffon.

VopÉRA de Pomone est le premier qui ait esté représenté à Paris, et même en France, en l'année 167 1. Les vers sont de M. Perrin , les danses de M. Beauchamp, la musique de M. Cambert, les machines de M. le marquis de Sourdeac. M. Perrin avoit en son nom le privilège du roy; il y associa plusieurs personnes, n'ayant point d'argent pour faire les frais nécessaires. Dans la suite du temps, l'avidité du gain fit que la division se mit entre eux, dont le S'' Lully profita : il traitta avec le S' Perrin de son privilège, qui lui estoit devenu inutile, mais il en eut un nouveau et ne voulut point s'accommoder du sien, ni des machines, ni des habits de l'ancien Opéra; il

voulut donc faire du neuf. L'Ope'ra du S'' Perrin étoit au bout de la rue Guenégaud, où les comédiens françois s'établirent depuis, après la mort de Molière. L'Opéra du S'' Lully fut établi dans un jeu de paume appelé Bel-Air, près du palais du Luxembourg ou d'Orléans. C'est là où l'on représenta pour la première fois les Festes de V Amour et de Bacchus, l'an 167., qui ne fut qu'un cssay, et ensuite il y donna le grand opéra de Cadmiis et Hermione, l'an 167., que tout Paris voulut voir et qui fit aisément oublier les opéras de Pomone et des Peines et plaisirs de V Amour, que le S'' Perrin ou ses associés avoient fait représenter. Les machines de ces deux opéras ont esté plus belles, plus hardies et mieux exécutées que celles des opéras de Lully.

Le sieur Lully associa pour les machines le S"" Vigarani, machiniste du roy ; il payoit la moitié des frais et n'avoit pourtant qu'un tiers du profit. La société finie, il ne voulut pas la renouveller. Il n'y avoit pas son compte, et Lully ne vouloit point de compagnon : ainsi tout fut à ses gages et il estoit maître absolu.

Les principaux acteurs qu'il retint de l'Opéra du S"" Perrin étoient les sieur Beaumavielle, Tholet, Mirale, Clediere, Rossignol, etc., presque tous Languedociens et que l'on avoit fait venir exprès.

Le bruit que M. de Lully a fait dans le monde ne vous aura pas laissé ignorer sa mort. Il est né à Florence, et il estoit encore fort jeune lorsqu'une personne de qualité l'amena en France. Peu de temps après, il entra chez Mademoiselle d'Orléans et ensuite chez le roy, où sa réputation s'augmenta de jour en jour. Jamais homme n'a porté si haut l'art de jouer du violon. Cet instrument estoit plus agréable entre ses mains qu'aucun autre que l'on puisse imaginer. L'usage des opéra n'ayant pas encore esté introduit en France, le roy faisoit faire tous les ans de fort grands spectacles qu'on nommoit balets. Il y avoit un corps de sujet, représenté par un grand nombre d'entrées meslées de récits. iM. de Lully ne fit d'abord les airs que d'une partie ; mais, comme il avoit un talent merveilleux et qu'il donnoit beaucoup d'expression aux choses qu'il faisoit, il composoit les entrées dont il faisoit les airs, et enfin il travailla seul aux balets. Quelques jours avant que d'estre attaqué de la maladie dont il est mort, il dit à une personne digne de foy qu'il n'avoit jamais appris plus de musique qu'il en savoit à l'âge de dix-sept ans, mais qu'il avoit travaillé toute sa vie à se perfection-

ner et chercher toujours à donner aux choses qu'il mettoit en airs des expressions convenables à leurs sujets. C'est ce que ne font pas la plupart des maîtres de musique. Le bon goût du roy pour ce bel art le fit estimer de ce prince. M. de Lully estoit, d'ailleurs, fort agréable. Il avoit beaucoup d'esprit, et l'on ne peut rien ajouter à l'agrément avec lequel il racontoit les choses qu'il avoit veues. Tant d'heureux talents et l'estime de Sa Majesté luy acquirent celle de toutes les personnes de la première quahté, qui luy firent l'honneur de le voir familièrement. Les souverains dont il n'estoit connu que par ses ouvrages estoient tellement persuadez de son mérite que plusieurs lui ont fait des présents considérables et envoyé leurs portraits. Une si haute réputation luy fit mériter la charge de surintendant de la musique du roy. Pendant que le travail des plaisirs du roy l'occupoit entièrement, M. Perrin, introducteur des ambassadeurs auprès de feu M. le duc d'Orléans, ayant cru que les opéra pouvoient estre introduits en France, demanda le privilège et l'obtint. 11 fit ensuite une société avec feu M. Cambert, maître de la musique de la feue reyne-mere, dans laquelle une personne d'une qualité distinguée, et qui avoit fait paroistre sa magnificence dans un spectacle qu'il avoit libéralement donné au public et dont il avoit fait luy-mesme les machines,

se fit un plaisir d'entrer. Cette nouvelle plut au public et eut assez de succez ; mais enfin, ces messieurs s'cstant brouillez, et M. Perrin, croyant avoir juste sujet de se plaindre, transporta son privilège à M. de Lully avec l'agrément du roy. On voulut l'inquiéter; mais, ayant droit de celuy à qui appartenoit véritablement le privilège, la justice se déclara de son côté. Après cela, le roy luy accorda tout ce qu'il put souhaiter pour rendre l'Opéra considérable. Ainsi ceux qui ont cru au préjudice du premier privilège (le roy en avoit donné un second qui annulloit le premier) n'ont pas esté bien instruits. Le roy garde l'équité en toutes choses, et, si M. de Lully ne se fust accommodé du privilège avec celuy à qui il avoit esté d'abord donnée il n'en auroit pas obtenu un autre. L'Opéra parut, entre ses mains, avec de nouvelles beautés, et, depuis qu'il a commencé à y travailler, il a continué jusqu'à sa mort. Quelque temps avant qu'il tombât malade, il fit chanter dans l'église des Feuillans un Te Deiim pour rendre grâces à Dieu du retour de la santé du roy. C'est le dernier ouvrage qu'il ait fait chanter en personne. Ainsi on peut dire qu'il a fini en priant pour le prince à qui il devoit toute sa fortune. Sa mort a esté tout à fait chrestienne, et son esprit a paru jusqu'à son dernier soupir par les choses touchantes qu'il a dites. Il a fait quantité de legs pieux. Il avoit eu

']Çi OPÉRA

l'honneur d'estre receu secrétaire du roy, il y a quelques années. Le roy a donné la charge de surintendant de sa musique à un de ses fils et a permis qu'il disposast de l'Opéra. M. de Lully en a un tiers, et ses enfans, qui sont au nombre de six, en ont les deux autres tiers. Ces personnes, qui avoient soin de tout ce qui le regarde, veulent bien continuer, et l'on jouera alternativement, après Pasques, Amadis et Persée. On fait espérer qu'au commencement de l'hyver prochain on donnera un opéra nouveau, pour lequel on assure qu'on n'épargnera rien. Ce public en attend beaucoup, puis que parmy les intéressés il y a des personnes d'un très bon goust et qui sont dans une estime généralle.

Mars 1687.

Le 2 3 aoust 168S, on a représenté à Chantilly un opéra devant M. le Dauphin. Les vers étoient de M. Le Clerc, de l'Académie françoise. Ils avoient esté mis en musique par M. Lovenzani, de la chapelle de la feue reyne, dont les ouvrages sont fort estimez, et M. Pecourt avoit fait les entrées qui composoient les divertissemens, hors deux qui estoient de M. Lestang. Cet opéra, intitulé : Orontée, fut chanté par l'Académie de la musique de Paris, et il y avoit, outre cela, trois

des meilleurs musiciens de la musique du roy. Voy. page 84 de la Feste de Chantilly, au tome second du Mercure galant de septembre 1688.

Opéra D'Achille et Polyxene.

On a commencé à jouer un opéra nouveau, mûtulé : Achille et Polixene. L'ouverture ctlepremicr acte sont de la composition de feu M. de LuUy, et c'est le dernier ouvrage de musique qu'il ait fait avant sa mort. Le prologue et les quatre derniers actes ont esté composez par M. Colasse, l'un des quatre maistres de musique de la chapelle du roy et élève du mesme M. de LuUy. La pièce est de M. Campistron, qui a fait l'opéra d'Acis et Galatée et l'idylle qui fut chantée à Anet pour le divertissement de Monseigneur le Dauphin, et que je vous envoyay il y a quelques mois. Quoyque M. Campistron ait fait beaucoup d'autres ouvrages considérables, je ne vous nomme que ces deuxlà, parce que, s'agissant ici d'opéra, je dois vous faire connoistre ce que j'en pense : il sembleroit que je voudrois prévenir le sentiment de ceux qui lisent mes lettres et empeschcr que l'on en jugeast autrement que moy. II y auroit de la va-

nité à cela. J'ay sujet de me défier de mes lumières, et suis fort persuadé qu'il y a beaucoup de gens plus éclairez que je ne le suis. Quant à la musique et au spectacle, que vous ne pouvez entendre ny voir, il faut vous en dire davantage. Néanmoins, je parlerai peu de la musique, parce qu'elle n'a pas un point fixe de bonté, comme beaucoup d'autres choses. Le dernier de ceux qui travaillent la musique compose souvent selon les règles, ainsi que les plus habiles, et c'est ce qui est presque général dans toutes sortes d'arts. Cependant il ne s'ensuit point que leurs ouvrages soient également beaux. Tous les hommes sont composez des mesmes parties : quoique chacun ait tout cequi est nécessaire pour former le corps humain, on ne sauroit dire que tous les hommes soient d'une égale beauté. On trouve des traits plus réguliers dans les uns que dans les autres ; il y a des beautez blondes et des beautez brunes, il y en a de vives et de languissantes, et parmy tout cela il se rencontre tousjours un certain je ne sçay quoy qui frappe dans celles qui sont les moins parfaites. Toutes ces différentes beautez sont aymées, selon le goust de ceux qui les voyent. Il en est de mesme à l'égard de la musique. L'un veut du vif, l'autre veut du languissant; l'un veut rire, l'autre veut pleurer, et cela est cause que chacun juge de la beauté d'un ouvrage dramatique selon que cet ouvrage est conforme à son goust. Ainsi, quoi que je

pusse dire de la musique de M. Colasse, ce que j'en dirois ne seroit pas généralement receu, et un particulier ne doit jamais donner son sentiment pour règle sur toute chose dont on peut juger si différemment. Je puis dire pourtant, à l'avantage de M. Colasse, qu'il est presque impossible qu'un homme qu'on a trouvé assez habile pour remplir une des quatre places demaistre de musique de la chapelle du roy, et qui a demeuré pendant plusieurs années avec le fameux M. de LuUy, n'ait pas beaucoup de ses manières et ne fasse pas beaucoup de belles choses. Aussi je vous diray qu'il y en a dans son opéra et qu'elles ont esté applaudies des connoisseurs. Le reste du spectacle est de M. Perrin, dont je vous ay très souvent parlé. Plusieurs opera^ carousels, les illuminations de Versailles, la. Feste de Sceaux, et mille autres choses de cette nature, luy ontacquis tant de réputation là-dessus et l'ont rendu si habile qu'il ne fait rien qui ne soit d'un très bon goust. C'est ce que l'on a trouvé dans les habits de l'opéra à! Achille et Polixene^ qui ont receu un applaudissement universel. Ils ont paru fort riches, très bien entendus et suivant le caractère des personnages.

En Novembre 1687.

8o OPÉRA

Opéra en 1688.

J'ay à vous parler de trois opéras, L'un fut représenté aux Jésuites, le 28 février 1688; comme celapoura vous surprendre, je m'explique : le collège de Louis-le-Grand estant remply de pensionnaires de la première qualité, et qui n'en sortent que pour posséder les premières qualitez de l'Estat, dans l'Eglise, dans l'Epée et dans la Robe, il est nécessaire que cette jeunesse s'accoutume à prendre la hardiesse et le bon ton qui sont nécessaires pour parler en public. C'est dans cette veuc qu'ils se donnent la peine de l'exercer en faisant représenter deux tragédies tous les ans. Ils donnent l'une sur la fin de chaque esté, un peu avant que les vacances commencent, et elle est représentée dans la cour du collège, parce que la saison est encore belle. Celle qui paroist sur les derniers jours du carnaval se représente dans une des classes, par les écoliers de la seconde. Ces tragédies n'estoient autrefois meslées que de balets, parce que la danse est fort nécessaire pour donner de la bonne grâce et rendre le corps agile. Mais, depuis que la musique est en règne, on a trouvé à propos d'y en mesler, afin de rendre les divertissemens complets. On a encore plus fait cette année, et, outre la tragédie de Saîil, qui a esté représentée en vers latins,ilyenavoit

OPÉRA 8j

une en vers françois intitulée : David et Jonathas; et, comme ces vers ont esté mis en musique, c'est avec raison qu'on a donné le nom d'opéra à cet ouvrage. On ne peut recevoir de plus grand applaudissement qu'il n'en a eu, soit dans les répétitions, soit dans la représentation. Aussi la musique estoit celle de M. Charpentier, dont les ouvrages ont tousjours eu un grand succès. La comédie de Circé et celles du Malade imaginaire et de V Inconnu, dont il a fait la musique, ainsi que de plusieurs autres, en font foy. On peut dire que ce qu'il a fait dans cet ouvrage a trouvé tant d'approbateurs; ils auroient encore plus d'avantage, s'il avoit eu de plus belles voix et en plus grand nombre pour les exécuter: il a longtemps travaillé pour la musique de Monseigneur le Dauphin, lorsque ce prince avoit tous les jours une messe particulière, ses exercices l'empeschant de se trouver à celle du roy. Les recompenses qu'il a rcceuës marquent la satisfaction particulière qu'il en avoit. Il a longtemps demeuré à riiostel de Guise et a fait des choses pour M"^ de Guise qui ont esté beaucoup estimées des plus habiles connoisseurs. Il compose parfaitement bien en italien, et les vers italiens qui sont dans les pièces que je viens de vous nommer en sont une preuve : aussi a-t-il appris la musique à Rome, sous le Charissimi, qui estoit le maistre de musique d'Italie le plus estimé, et sous qui feu M. de

Lully a aussi estudié ce bel art. Les vers de cet opéra de M. Charpentier sont de la composition du père Chamillard et imprimez dans le livre qui fut distribue' le jour de la représentation de cet ouvrage. Il ne faut que les lire pour connoistre que ce Père n'entend pas moins la délicatesse de la poésie françoise que de la latine.

Le second opéra dont il faut que je vous parle n'est pas nouveau, puisque c'est celuydeP/zaèVo/j. Je vous ay déjà dit que c'estoit le premier qu'on avoit représenté à Lyon, où l'on a estably une académie d'opéra. Il a esté joué pendant tout le carnaval avec un succès si extraordinaire qu'on Test venu voir de quarante lieues à la ronde. Les décorations, les voix, les danses, les habits, tout a répondu à la beauté de la musique, et l'on a beaucoup d'obligation à ceux qui pour la gloire de leur patrie ont bien voulu bazarder cette dépense. Cet établissement paroist si solide qu'il n'y a point à douter qu'il ne subsisje tousjours ; et, comme tout ce qui se fait dans le royaume surpasse tout ce qu'on peut voir de beau en quelque lieu du monde que ce soit, les étrangers qui y entreront du costé de Lyon seront surpris et pourront juger, par ce magnifique spectacle, de la grandeur de la France. Le public ayant demandé l'opéra de Bellerophon à ceux qui ont fait cet établissement, ils y font travailler avec autant d'empressement que de dépense, pour le donner

incontinent, après les festes de Pasques. L'on assure qu'il y aura encore plus de magnificence dans cet opéra que dans Phaëton.

Je passe au troisième opéra, qu'on représente icy depuis quelques jours. Il est en trois actes et intitulé : Flore et Zephire. Les paroles sont de M. du Boulay, secrétaire de M. le Grand Prieur. Il a esté mis en musique par deux des fils de feu M. de Lully. Cet opéra, où les enfans de cet excellent homme ont travaillé, a esté représenté, jour pour jour, au bout de l'année de son décès. Le prologue et le premier acte ont esté mis en musique par M. de Lully le cadet, surintendant de la musique du roy, et M. de Lully l'aîné a fait la musique du second acte et du troisième, à la réserve du divertissement et de la scène qui le précède, qui sont de M. de Lully le cadet. Comme un succès d'un ouvrage fait son éloge, je ne vous dis rien de cet opéra.

En mars 1688, à Paris.

Mariane, qui estoit absente de l'Opéra depuis longtemps, parce que son patron ne vouloit pas qu'elle y fût, y est revenue au mois de septembre 1695. On dit qu'elle n'est plus à personne.

Elle n'a point changé, ni pour la voix, ni pour l'embonpoint. Elle demeuroit autrefois chez Fanchon Moreau, qui est sa parente, mais assez éloignée.

La belle M"° Morel ne danse plus à l'Opéra, en aoust et septembre 1695. Son patron, qui est jaloux et qui craint que M. le duc de C... ne devienne son rival, ne veut pas qu'elle y paroisse.

La Foire de Bedons est une petite comédie d'un acte, que la troupe Françoise a jouée pendant plus d'un mois avec beaucoup de succès, jusqu'à la fin de septembre 1695. Ce qui a le plusattiré de monde sont les deux filles du sieur Dancourt, auteur de la pièce. La cadette, qui n'a que neuf ou dix ans, déclame fort bien. Elle est nommée Chouchotte dans la pièce. Elle ressemble fort à sa mère, qui est appelée Mariane dans cette comédie. L'aisnée, qui a dix à onze ans, a un visage dont la douceur est charmante, et avec cela les plus beaux cheveux du monde. C'est elle qui fait l'Espagnolette : elle danse seule, d'une manière qui contente toutes les assemblées. Cette pièce leur a valu plus de vingt mille francs ; chaque part a esté de neuf cent francs. On y a ajouté, dans les dernières représentations, de nouvelles scènes qui ont extrêmement plû, parce que ce sont des aventures véritables de la foire de Besons, que l'on tient tous les ans, le premier dimanche

après la Saint-Fiacre. En 1695, elle s'est trouvée le 4 septembre. Bezons est un village et une paroisse, sur le bord de la Seyne, à l'occident de la ville de Paris, entre les bourgs d'Argenteuil ctde Nanterre. Bien des gens qui avoient veu représenter la comédie ont esté à la vraye foire, pour voir si la représentation estoit conforme à la vérité de la chose : la foule y estoit prodigieuse; le bal estoit tellement chargé de monde qu'il s'est ouvert; bien des gens, hommes et femmes, pele-mesle sont tombez dans l'eau, mais personne n'a esté noyé.

Les maladies que l'infirmité humaine cause quelquefois aux filles de l'Opéra demandent une absence de six mois de suite pour les guérir.

Autrefois, on ne vouloit point de femmes mariées à l'Opéra; maintenant il y en a trois avec leurs maris, savoir : M. Renaud, M. Thevenart, M. Deschars. La plupart des autres filles ont des patrons qui les entretiennent à grands frais : ce sont des femmes non mariées. Il y en a ordinairement quelqu'une incommodée du mal de ceinture, et dont il faut élargir le corps. Il n'y a guère d'année où cet accident n'arrive. Autrefois M. LuUy n'entendoit pas raillerie là-dessus, et personne n'alloit dans l'orquestre ni sur le théâtre; il n'y avoit que les acteurs et les musiciens. On s'est relâché par l'avidité du gain, et, lorsque M. le Dauphin venoit à l'Opéra, ne sachant où

placer ce qui estoit de sa suite trop nombreuse et les courtisans qui y alloient pour se faire voir et leurs justaucorps, on les plaça où. l'on put, et ce qui n'estoit qu'un accident qui ne devoit point tirer à conséquence devint enfin une habitude. M. Lully, pour les empescher d'y aller, doubla le prix de ces places et les mit à un louis d'or, au lieu que les plus commodes des loges et del'amphithe'atre ne sont que de demi-louis. Cela ne servit qu'à faire plus d'envie à ces messieurs d'y aller, pour se faire voir et pour avoir le plaisir de conter des douceurs aux actrices qui seroient le plus à leur gré. C'est là que se commencent toutes les amourettes et que se donnent les rendez-vous. En un mot, c'est l'origine des maladies de l'Opéra. Un seigneur de la cour et un riche partisan se font un mérite d'avoir pour maîtresse une fille de l'Opéra ; cela est du bel air, c'est la mode : celle-là passeroit pour une malheureuse, qui n'auroit point d'amant. Parmi les courtisans, il y en a plusieurs qui d'ordinaire n'ont pas d'argent comptant. Cependant, comme on ne fait point de crédit à l'Opéra ni à la Comédie, on s'est avisé de faire des pensionnaires, c'est à dire que l'on convient de donner par an 3oou'40 pistoiles, à quoi l'on est abonné, et l'on a la liberté d'aller à l'Opéra ou à la Comédie tant que l'on veut et de choisir telle place que l'on désire : c'est ordinairement le théâtre, à cause des filles. Ainsi

l'Académie de musique est aussi devenue l'académie d'amour. L'on ne remédie jamais à cet inconvénient qu'en empeschant à toutes sortes de gens d'aller sur le théâtre. Le roy s'estant une fois expliqué là-dessus en mettant un garde qui ne laisseroit entrer que les acteurs et ceux qui les servent, les grands seigneurs seroient contraints d'obéir. M. Francine tout seul n'en viendroit pas à bout sans se faire des affaires avec ces gens.

Une des premières qui soit devenue grosse est Louyson Moreau. Elle cacha l'affaire le plus longtemps qu'elle put; mais enfin M''« Aubry et jVjiie Verdier, sa bonne amie, allèrent voir làdessus M. Lully et lui découvrirent la chose. Il profita de l'avis et voulut maintenir l'Opéra en honneur et n'y recevoir que d'honnestes filles : il mit Louyson dehors. Cela fit du bruit et retint les autres dans le devoir. Il y eut bien des gens qui s'employèrent pour faire rentrer Louyson, lorsqu'elle fut relevée de maladie, mais en vain. Elle s'avisa enfin de faire prier M^^^ Certain, qui avoit beaucoup de pouvoir sur M. Lully, qui estoit sa bonne amie et chez laquelle mesme il faisoit quelque fois des répétitions de certains endroits de ses opéras. Il ne put résister à la prière de sa maitresse, et Louyson rentra. Lorsqu'elle parut pour la première fois après plus de sept à huit m.ois d'absence, il se fit un brouhaha

dans toute la salle, qui marquoit la joye que l'on avoit de revoir une des plus belles voix et des meilleures actrices de l'Opéra.

L'avis que Marguerite Aubry avoit donné estoit bon, mais on doit de ce que ce fust elle qui l'cust donné, puisque l'on sçavoit bien qu'elle ne valoit pas mieux que Louyson ; mais elle a esté plus heureuse qu'elle : elle a toujours paru à l'Opéra, dont elle n'est sortie que parce qu'elle estoit devenue trop grosse et toute ronde, ce qui fait un méchant effet sur le théâtre. Elle a esté quatorze ou quinze ans à l'Opéra, où elle a toujours joué son roole régulièrement. Il n'y eut que pendant quinze jours qu'elle se brouilla avec M. Lully pour quelque bagatelle. Elle a encore la voix belle, claire, argentine et nette. Elle estoit bonne actrice et avoit tousjours les premiers rooles. Elle a encore cinq cents livres de pension de l'Opéra. Il n'y avoit qu'elle qui eust du geste et de l'action ; les autres, pour la plupart, estoient comme des termes qui chantoicnt.

Le sieur Beaumavielle, parmi les hommes, estoit aussi le meilleur acteur. On peuttnettre aussi de ce nombre le S'' Clediere, qui est maintenant de la musique du roy. Je ne parle icy que des anciens opéras; les choses ont changé depuis.

L'homme de cour, pour l'ordinaire, estant dépouillé de ce qui éblouit le monde, les charges, les dignitez, le grand train, etc., et n'estant considéré que personnellement, est un grandhableur, souvent plus ignorant que le bourgeois, et décidant de tout ce qu'il ne sçait et n'entend point. Molière, dans la comédie des Femmes sçavantes, a dit beaucoup de bien des gens de cour et du mal des gens de lettres; mais c'est par intérêt : il vouloit flatter les courtisans pour faire réussir sa pièce. Il y a bien des gens qui ne voyent que par les yeux d'autrui. M. le duc un tel dit que cela est merveilleux, que cela est enchanté. Donc cela est beau ! conclut le client, qui n'oseroit dire ce qu'il en pense. Parmy les courtisans, il n'y a point d'ouvrage médiocre, ni passablement bon: « il est merveilleux, admirable, enchanté, il enlève »; ou bien, tout au contraire : « il est détestable, misérable, il faut brûler le livre et l'auteur » ; et tout cela, la plupart du temps, est décidé au hazart. Il y a l'estoille du berger, à l'égard de ces gens-là, pour les ouvrages d'esprit comme pour les faveurs amoureuses; presque tout par caprice; rien par raisonnement : il en couteroit trop d'examiner et de juger ensuite sans prévention.

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Ballet des Saisons

Représenté par l'Académie Royale de Musique. Imprimé à Paris, chez Ballard, i6g5, in-40.

Cet opéra a esté représenté pour la première fois le vendredi septième octobre 1695, à Paris. Les principaux acteurs sont :

Melpomene, représentée par M^^^ Thevenart.

Euterpe, M"^ Guyard.

Permesse, le S'' Dun.

Clio, M"° Uzé.

Apollon, le S'' Thevenart.

Le Printemps, le S"" Renaud.

Zephyre, le S"" Chopelet.

Cloris, M"'= Rochois, la nièce.

Flore, M'i« Moreau.

L'Esté, le S'' Boutelon.

Vertumne, le S'' Thevenart.

Pomone, M"^ Morlan.

Cerès, M''« Rochois.

L'Automne, le S"' Thevenart.

Cephise, M'"= Mariane.

Ariadne, M"« Renaud.

Bachus, le S'' Hardouin.

L'Hyver, le S"" Desrois.

Aquilon, le S'' Chopelet.

Borée, le S"" Dun.

Orythie, M"« Rochois.

Momus, le Sf Dun.

Les principaux danseurs sont: L'Estang, Pifetot, Balon, Magny, Deschars, etc.

Les danseuses sont : M"«* Subligny, Deschars, Desplaces, Du Fort l'aisnée ou Babet, et Du Fort la cadette, Florence, Carre, Freville, Germain.

Les airs de danse sont de feu AL LuUy.

La musique pour les vers est de M. Colasse, élève de Lully et l'un des maîtres de musique de la chapelle du roy.

M. Francine a cédé le reste de son privilège

de l'Opéra à M. Tossin, banquier, et à M , à

condition de fournir comptant quarante mille livres pour payer les debtes pressées aux acteurs, décorateurs, etc., et qu'ils auront qumze mille livres sur les revenans bons ou receptes journalières de l'Opéra, et que le surplus de la recepte appartiendra, sçavoir : vingt mille francs à M. de Montarsis, et ce qu'il y aura de reste, évalué à peu près à vingt mille francs, sera pour M. Francine.

Il est deu à M. de Montarsis par M. Francine

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plus de quatre vingt dix mille livres. Pour sûreté des quarante mille francs avancez par les banquiers, on leur a affecté les décorations et équipages de l'Opéra.

Cela a esté vendu en juin 1694, à Paris.

L'année dernière, 1693, a valu soixante mille livres, sans frais payez.

Les frais vont à quarante cinq mille francs par an.

Sur les Filles de l^Opéra a Paris, EN 1696.

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