MOLIERE. TÉRENCE. CORNEILLE
Molière. — Il est vrai, Térence, je sçai que dans l'autre monde l'on vous propose comme un excellent poëte comique. Vos pièces sont remplies de belles sentences morales, que les gens du pays latin recueillent avec grand soin; elles sont très honestes si on les en croit, et même les gens qui vivent d'une manière très austère et qui ont peur d'un mot à double sens ont traduit trois de vos come'dies, que l'on fait lire aux junes gens dans les collèges. Pendant que ces sortes de gens louent et applaudissent à vos ouvrages, il y en a qui crient contre moi, comme
I. Nous n'avons pas tenu compte des phrases et des passages raturés dans le brouillon de l'auteur anonyme, qui paraît être M. de Trallage lui-même. [Note de l'éditeur.)
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si j'avoismis les plus grandes infamies du monde sur le théâtre françois. Les honestes gens , qui jugent des choses sans prévention et qui ne sont point entcstez de l'antiquariat, sçavent fort bien que je n'ai rien mis de si libre que ce que l'on voit dans votre comédie de VAndrienne. Le principal personnage de cette pièce est un jeune homme, que vous nommez Pamphile, fils de Simon, riche bourgeois d'Athènes. Il devient amoureux de Glycérie, jeune fille étrangère, et lui fait d'abord un enfant. Voilà sans doute un beau début et un bel exemple! Pamphile promet d'épouser cette malheureuse, qui n'a rien, et cela à l'insçu de son père. Ce qu'il y a de fort joli, c'est que cette même fille, preste d'accoucher, devient une des actrices de la comédie; on l'entend derrière le théâtre, qui, étant dans le travail d'enfant pour la première fois, crie de toute sa force :
Juno Lucina, fer opem, serva me, obsecro!
« Junon Lucine, aidez-moi, secourez-moi, je vous prie! » C'est dans la première scène de votre troisième acte. Le bonhomme Simon, père de Pamphile, se voit grand-pere lorsqu'il ne s'y attcndoit pas, quoiqu'il croye que c'est une feinte. Cependant le spectateur sçait que cet accouchement est véritable, et, dans la scène
suivante, la sage-femme sort de chez Glycérie et donne les ordres nécessaires à la servante pour soulager la malade. Si un poëte françois moderne avoit ozé hasarder pareille chose sur la scène, je puis vous assurer que sa pièce ne seroit pas représentée deux fois et qu'il seroit décrié pour longtemps. L'on voit encore de pareilles libertez dans votre comédie des Adelphes. Le jeune Eschinus...
TÉRENCE. — Vous êtes un ingrat, Molière, de vouloir critiquer mes Adelphes : vous devriez vous souvenir que c'est une de mes plus belles pièces; elle vous a servi à votre Escolle des Maris, qui est une pièce que je sçay que l'on voit encore avec plaisir sur le théâtre françois.
Molière. — Il est vrai que j'ai pris quelque chose de vos Adelphes. Si vous en voulez à ceux qui comparent l'un à l'autre, ils vous diront que je vous fais honneur et que ma copie vaut mieux que votre original. Prenez pour juge l'illustre Corneille, que voilà? Sa comédie du Menteur, que l'on estime tant, fait assez connoître qu'il ne réussissoit pas moins dans le comique que dans le sérieux; j'ai remarqué, de plus, qu'il n'estoit point de ces gens, entestez des anciens, qui veulent trouver du merveilleux dans tous leurs ouvrages.
Corneille. — Pour bien juger de ces deux pièces, il faudroit que vous nous fissiez un plan de l'une
et de l'autre, et, après les avoir comparées, on verroit ce que l'on doit le plus estimer. Vous avez raison de dire que je ne suis prévenu en faveur de qui que ce soit : j'estime tout ce qui est bon, en quelque genre que ce puisse être, sans m'embarasser si l'auteur est ancien ou moderne. Dans le fond, cela ne fait rien à la chose, et je laisse disputer là-dessus Perrault et Despréaux.
Molière. — Voici, ce me semble, ce que l'on doit le plus remarquer dans les Adelphes de Tcrence. Il introduit deux frères qui sont d'une humeur fort différente : Micion et Dcmca. Le premier est un homme poli, honeste, doux et agréable; l'autre est sauvage, rustique, avare, se plaignant toujours. Il a eu deux enfants : Eschinus et Clésiphon. Le premier a été adopté par Micion, et l'autre est demeuré chez son père Demea. Ces deux jeunes hommes sont fort débauchés. Eschinus devient amoureux d'une pauvre fille; il en abuse, et, la voyant grosse, il lui promet de l'épouser. Son frère Clésiphon, qui voudroit aussi se divertir, n'ose rien entreprendre, parce qu'il est observé de près par son père Demea ; il fait confidence de la passion qu'il a pour une joueuse d'instrumens qui est chez un marchand d'esclaves qui loue et qui vend des femmes de débauche à ceux qui en veulent. Son frère Eschinus, pour rendre ser-
vice à Clésiphon sans que son père le sçache, va chez le marchand de filles, le roue de coups et emmené la fille sans la payer.
Corneille. — Voilà de fort vilains caractères; ce n'est qu'un amas d'impudicitcz. Je n'ai jamais veu un de nos poëtes modernes qui ait mis un pareil sujet sur la scène françoise.
Térence. — Vous donnez un tour malin à toutes choses: vous ne dites pas que cette pauvre fille est enfin reconnue pour citoyenne d'Athènes, et qu'Eschinus la peut épouser sans honte.
Molière. — Je n'aurois rien à dire contre vous si vous vous fussiez contenté de rendre ce jeune homme amoureux d'une pauvre fille, qu'il auroit reconnue assez vertueuse et en qui il auroit trouvé de l'esprit et de la beauté ; il auroit pu, par la suite du temps, fléchir Micion, son perc adoptif, et, comme il étoit homme honeste, qui cntendoit raison, peut-être qu'il auroit eu assez de complaisance pour accorder cette fille en mariage à son fils. Il y auroit eu dans cette conduite quelque régularité et quelque honnesteté. Mais tout cela est trop fin pour vous autres, messieurs les anciens; vous ne voulez pas faire souffrir vos amans : il n'y a rien tel que de débuter par une grossesse. La cérémonie du mariage se fera quand elle pourra; il faudra bien que le père y consente, lorsqu'il verra son petit-fils cmmaillotté sur le pas de sa porte.
Corneille. — Ce qui me surprend, c'est que l'on ait osé proposer de semblables exemples aux deux peuples les plus polis et les plus raisonnables qui fussent pour lors sur la terre : les Grecs et les Romains. Vous avez tiré cette pièce du grec de Ménandre, et la scène est à Athènes, et, l'ayant mise en latin, vous l'avez fait représenter à Rome.
TÉRENCE. — C'étoit les moeurs de ces temps-là.
Molière. — Je ne puis vous accorder cela, et vous ne me persuaderez jamais que les Grecs et les Romains approuvassent que leurs jeunes gens violassent toutes les règles de l'honesteté, en consentant que d'honestes filles fussent subornées, et en permettant toute sorte de mariages clandestins contre l'authorité des pères. Mais ce n'est pas encore tout : j'abrcge, pour vous dire que Micion et Demea reconnoissent enfin la conduite irreguliere de leurs enfans ; Micion consent que son fils Eschinus épouse Pamphila, qui venoit d'accoucher d'un enfant de sa façon, et qui déplus est reconnue citoyenne d'Athènes. Voilà un dénouement de pièce à l'antique : à la bonne heure; mais que ferons-nous de Demea, de son fils Clésiphon et de la musicienne ou psaltria dont il est amoureux? Notre ami Térence, pour se tirer d'affaire, a commis ici deux fautes grossières et que l'on ne pardonneroit pas au moindre de nos auteurs. La première, c'est
qu'il change entièrement le caractère de Demea. Dans toute la pièce, c'est un homme dur, sauvage, criant toujours. Dans la 'première scène du cinquième acte, il est encore de cette humeur fâcheuse; mais dans la scène suivante et dans tout le reste de la pièce, il devient un homme doux, traitable, et tout cela, sans qu'il se soit rien passé de nouveau pour l'obliger à changer d'humeur. SiTe'rence avoit bien connu le cœur de l'homme, il auroit bien senti que ces changemens subits sont contre le vraisemblable. Dans une tragédie, cela seroit plus supportable si une divinité s'en mêloit, ou qu'il y eût de l'enchantement.
L'autre faute, qui n'est pas moins grossière, est touchant Clésiphon et sa chanteuse. Je vous ai fait remarquer que cette fille est une fille de débauche, qui a été achetée chez un marchand infâme. Il y auroit lieu de croire que l'on se deffairoit au plustôt de cette fille, et que Micion et Demea, employant l'autorité paternelle, obligeroient Clésiphon de vivre à l'avenir d'une manière plus régulière ; mais c'est le contraire de tout cela : Demea, cet homme dur, consent que son fils garde la chanteuse, c'est-à-dire que, pour le tirer de la débauche il le plonge dans un nouveau désordre. Dans les pièces régulières, le vice est châtié et la vertu récompensée; ici, au contraire, l'impudicité triomphe : bel exemple à proposer publiquement aux Grecs et aux Romains !
Je VOUS laisse faire là-dessus toutes les reflexions que la chose mérite.
Térence. — Je me tiens heureux d'être plus ancien que vous de plusieurs siècles. De mon temps, l'on ne s'avisoit pas de tous ces rafïinemens-là : ma pièce a toujours paru' fort bonne, depuis qu'elle a été représentée pour la première fois jusqu'à présent, et tous les gens qui aiment les ouvrages des anciens et qui sont persuadez que je parlois bien latin seront pour moy, et ne se choqueront point de ces prétendus deffauts que vous croyez avoir trouvez. J'en appelle à tous les gens du pays latin, répandus dans toutes les universités de l'Europe.
Corneille. — Il ne me paroît pas que vos raisons soyent suffisantes pour répondre à Molière. Peut-être que vos commentateurs en auront trouvé de meilleures pour votre deffense.
Molière.— Point du tout. Je vois bien que vous ne les avez pas lus : je trouve que vous avez fort bien fait de n'y pas perdre de temps. En effet, cela ne vous convenoit pas, puisque vous n'aviez dessein que d'exceller dans les pièces tragiques. Pour moi, qui voulois voir ce que l'on avoit fait de meilleur dans le genre comique et plaisant, je vous avouerai que j'ai lu les auteurs et leurs commentaires; j'ai remarqué que ces messieurs les commentateurs ne se sont attachés qu'à changer quelques mots les uns pour les autres,
à ramasser une grande quantité de diverses leçons, varice lectiojies^ et à citer les manuscripts de Térence qu'ils ont pu découvrir dans les plus fameuses bibliothèques : ce sont de grands ressasseurs de mots ; ils passent leur vie dans ce pénible et ennuyeux exercice, et laissent les choses pour courir après les mots; ils n'ont jamais osé douter que l'auteur qu'ils commentent ne fût excellent. En effet, l'auteur commenté étant ancien, quel est le téméraire qui oseroit douter un moment de son érudition ?
Corneille. — Vous m'avez dit, en passant, que Pamphila, maîtresse ou épouse d'Eschinus, est accouchée avant son mariage: seroit-ce quelque chose de semblable à ce qui arriva à Glycérie dans la comédie de V Andrienne?
Molière. — Vous y êtes. La chose a paru si belle à Térence qu'il a cru la devoir répéter dans deux pièces différentes. Je vous ai rapporté les paroles de V Andrienne; voici celles des Adelphes, dans la cinquième scène du troisième acte :
Miseram me, differor doloribus,
Jimo Lucina, fer opem, serva me, obsecro!
« Ah! malheureuse que je suis! je sens des douleurs extrêmes! je n'en puis plus! Junon Lucine , secourez-moi, ayez pitié de moi, je vous en prie ! »
Corneille. — Sans mentir, vous avez eu tort,
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Molière, vous qui sçaviez de si beaux endroits, de ne vous en pas servir dans quelqu'une de vos pièces. Les dames surtout vous auroientsceu bon gré de faire accoucher une fille à point nommé, dans le temps qu'elle va être mariée. Quelle joye pour le parterre d'entendre les cris d'une actrice qui accouche derrière le théâtre ! Que cela présente une belle idée ! et que Térence a eu d'esprit en imaginant de si belles choses, et qu'il a bien pris son temps !
Molière. — J'avoue que je n'ai pas été inspiré des Muses comme lui; mais, comme une plus longue critique pourroit l'ennuyer, il est à propos que je vous donne une idée générale de ma comédie de l'Escole des Maris, et où j'avouerai de bonne foy ce que j'ai pris de lui.
Corneille. — Il n'y a pas longtemps que, pour nie divertir, je lisois cette pièce dans ces agréables
leux. Je trouve que vous n'avez pris de Térence que les deux frères : celui qu'il nomme Micion est Ariste dans votre comédie, et son Demea est votre Sganarelle, ou plutôt vous-même, puisque je vous ai vu représenter plusieurs fois ce personnage sur le théâtre du Palais-Royal ; mais ce que vous faites dire à ces deux frères convient si bien aux manières françoises qu'il faudroit n'avoir pas lu Térence pour vous soupçonner de l'avoir traduit ni même imité. Vos deux
reres n'étant point mariez, ils sont les tuteurs
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de deux filles, qu'un de leurs amis leur a laissées pour les épouser eux-mêmes ou pour les pourvoir comme bon leur semblera. Ariste permet que Léonor voye le beau monde et qu'elle soit vêtue comme une fille de qualité, sans néanmoins donner dans le ridicule outré des modes. Sganarelle, au contraire, tient la sienne enfermée et la traitte rudement. Vous l'appelez Isabelle. L'un et l'autre sont parfaitement sages, et n'ont rien qui ressemble à Eschinus ni à Clésiphon. Pour Sganarelle, il conserve jusqu'à la finson caractère d'homme sauvage et bizarre. Il seroit inutile d'entrer dans un plus grand détail de cette pièce, puisqu'elle est connue de tout le monde...
{La suite manque.)
Comédiens italiens a Paris.
RLEQuiN, OU le S"" Dominique, natif de Boulogne, en Italie, et comédien de la troupe royale des comédiens Italiens à l'hostel de Bourgogne, à Paris, est mort le lundi 2 aoust 1688.
La troupe a été un mois sans jouer. Après cela, elle a affiché ceci au coin des rues :
« Nous avons longtemps marqué notre déplaisir par notre silence, et nous le prolongerions encore si l'appréhension de vous déplaire ne l'emportoit sur une douleur si légitime. Nous rouvrirons notre théâtre mercredy prochain, premier jour de septembre i68S. Dans l'impos-
sibilité de réparer la perte que nous avons fa,ite, nous vous offrirons tout ce que notre application et nos soins nous ont pu fournir de meilleur. Apportez un peu d'indulgence, et soyez persuadez que nous n'omettrons rien de ce qui peut contribuer à votre plaisir.
« Payez trois louis d'or pour une loge basse; un écu pour les places aux loges basses, théâtre, amphithéâtre, aux secondes loges ; vingt sols aux troisièmes, et quinze sols au parterre.
« Défenses sont faites exprès, par ordre du roy, à toutes personnes, d'entrer sans payer. »
Inscription mise à l'hostel des comédiens italiens à Paris, après qu'ils l'eurent fait réparer à leurs dépens :
La seule troupe des comédiens italiens entretenue PAR Sa Majesté, en leur hostel de Bourgogne, 1686.
Michael-Ange Fracansano, Napolitano, detto Polichinello ;
Marco-Antonio, Romanese, detto Cinthio, di Roma :
Plicita..., detta Aurélia;
Patritia Adami, detta Diamantina, di Roma;
Ursula Cortcsa, detta Aularia, moglie d'Arlequino ;
Domenico Biancolello, di Bologna, detto Arlequino;
Cathanna Biancolella, detta Colombina;
Francesca Biancolella, detta IsabcUa;
Angelo Lolli, Bolognese, detto il dottorc Balouardo ;
Tiberio FiurcUi, de Napoli, detto Scaramoucha, de 90 anni;
Bartholomeo Ranieri, detto Aurelio, Piemontese del monte Ceni;
Angelo Constantini, Veronese, dettoMezzctin;
Constantin de] Constantini, de Verona, detto Gradelin ;
Giovan-Battista Constantini, detto Oitavio, de Verona ;
Joseppe Charleton,de Ferrara, detto Pierrot;
Joseppe Tortoriti, de Messina , detto Pasquarel.
Ce sont les comédiens italiens établis à Paris en may 1689 ;
Aurelio a été renvoyé en son pays, en aoust
Girard Avarisse, ou le nouvel Arlequin, fils de Flautin, en octobre 1689;
Evaristo Gherardi, de Prato in Toscana, detto
Arlequino, en octobre 1689. Il est fils de Jean Gherardi, surnommé Flautin.
Je vous envoie des vers qui ont esté faits sur la mort de l'inimitable Arlequin, arrivée ce moiscy, dans sa quarante-huitième année. L'heureux talent qu'il avoit de dire les choses d'une manière agréable l'a fait regretter de tout le monde.