LE BRIS DES IMAGES
M. Gftrlier m'adresse, au sujet du bris des images, diverses observations concernant tant Valenciennes que les Pays-Bas en général (p. 150, 154 et seq.). ^ vais m' efforcer de le satisfaire.
1^ Les ministres ou prédîcants ont-ils pris une part effective au bris des images ?
J*ai déjà résolu cette question par la négative ; seulement il est possible que mes explications aient été incomplètes.
Il y a deux manières de s'associer à des actes tels que le bris : par la parole , par des excitations générales et doctrinales, ou bien par l'action.
Bien évidemment les prédicants ont, par leurs discours , contribué à allumer l'incendie , en dépit de toutes les recommandations qu'ils pouvaient faire touchant le respect dû aux lois et aux autorités. Ne l'ai-je pas déjà dit explicitement? (Huit mois, 229.) « Lorsque les prédi- « cateurs , lui (au peuple calviniste) montrant les images « peintes ou taillées, prononçaient les mots de « supersti- ■ tion romaine ou d'idolâtrie » ; quand ils rappelaient « la t jalousie du Dieu vivant », alors ce n'était plus la soif du « martyre qui le prenait , c'était la fureur qui lui montait « au cerveau,. i Dans les Pays-Bas, les prédicants s'étaient « fort exercés sur le culte des idoles, etc. »
C'est aussi l'opinion de M. Wijnne (Revue historique, VIII, 393, 894) : « Le bris des images, dit-il , est
« le résultat spontané de certaines dispositions morales « longuement préparées ou affermies par d'ardentes pré- « dîcations ».
Mais quant à la participation effective des ministres, je ne la vois , pour mon compte , nulle pai*t. Certes , elle n'existe pas à Anvers (1) ; j'ai raconté le bris anversois dans tous ses détails , comme une sorte de prototype, et on ne rencontre aucun prédicant dans les scènes de dévastation. A Gand, Junius déploie la plus grande énergie pour arrêter Guillaume-Liévin Onghena et Claude Goetghebuer, chefs des dévastateurs.
A Tournai, le 19 août 1566, le ministre Ambroise Wille
« fit la presche et blasma fort aucuns du pays de Flandres « illecq présens, lesquelz, de leur autoritée privée, s'estoient « ingérez de abattre les imaîges en pluiseurs lieux circom- « voisins, disant que ce ne se devoit faire sans l'autorité du « Magistrat et qu'ilz dévoient en premier lieu ester les « ymaiges dominans es cœurs des hommes , si comme ava- « rice, luxure, envie et autres vices et péchés intérieurs, « avant de procéder à Fabat des idoles extérieures "(g) ».
A Valenciennes même, on n'aperçoit nulle part, le 24 août 1566, Pérégrin et Guy de Bray. Où sont-ils? Je l'ignore. Sans doute ils sont rentrés chez eux et , pouB peu qu'ils aient de clairvoyance , ils peuvent calculer le
(1) Cela est si vrai qu'à envers , un des ministres , Hermann Modet, dit Slrycker, fut véhémentement blâmé par ses collègues et ses coreligionnaires pour son langage imprudent. Il avait dit « que « les idoles devaient être retirées aussi bien hors des yeux que « hors du cœur des hommes ». C'était là assurément un langage aussi inconsidéré que blâmable et Modet dut se jusllfler. (Cet écrit se trouve à la bibliothèque de Bourgogne , à Bruxelles.) — Dans cette Justification , il avance qu'il a arrêté le bris sur plusieurs points et dans plusieurs églises ou couvents. Puis il ajoute : « M'accuser « d'avoir provoqué cette sédition par mon prêche , c'est comme si « l'on disait qu'Ëlie a ameuté Israël par sa doctrine. On sait ce que V le prophète répondit au roi. Enfin je me console de ce qui m'arrive, « à moi comme à tous les prophètes, à Christ et à Paul, etc. »
(â) Mémoires de Pasquier de Le Barre , procureur général de la commune de Tournai, I, 132. ( Publication de la Société de Y Histoire de Belgique.)
dommage que ces sauvages excès portent à leur cause. M. Carlier pense qu'ils excitèrent le con^stoire. « A qui « le consistoire obéissait-il ? » écrit-il, p. 135 , aux prédicants.
Cela est possible en thèse générale , mais dans le cas spécial du bris valenciennois , je doute que les choses se soient passées ainsi , en raison de circonstances particulières. Voici en effet comment le « besoigné » des commissaires royaux envoyés à Valenciennes en 1567 présente les faits (1) :
Jacques Joffroy (le besogné ne parle pas d'Allart Bar) arrive à Valenciennes, le 23 août, à huit heures du soir. Le Magistrat convoque le Conseil particulier. On décide : 1** que Ton fera appeler quelques calvinistes de marque , afin de s'entendre avec eux ; 2** « que Ton feroit assemt hier les trois cens testes bourgeois avec les sermons et « aultres bourgeois de la ville , pour obvier à plus grand « désordre et pilleries » .
Philippe Muchet, le fourreur du pont des Rosneaux, le serrurier Jehan le Vasseur et autres se rendent au sein du Conseil et déclarent que le bris n'aura lieu ni la nuit suivante , ni le samedi 24 août , attendu que le samedi est un jour de marché.
Pendant la nuit, arrive le messager d'Antoine Collart avec les lettres du conseiller pensionnaire dictées en quelque sorte par Noircarmes. A six heures du matin, nouvelle réunion du Conseil. On lit les lettres de Collart et on les communique aux principaux calvinistes , qui prennent un engagement à peu près semblable à celui de la veille, à savoir que le bris n'aura pas lieu, « du moins « jusques à l'après disner que le marchié seroit achevé » (singulière préoccupation de marchands ! ). Ainsi le bris paraissait bien décidé ; seulement il devait avoir lieu au
(1) Archives de BruxeUes.
plus tôt dans raprès-midi du 24. Mais voilà qu'au même moment arrivent les autres consistoriaux revenant de Bruxelles. Sans débrider, sans rentrer chez eux, ils parcourent la ville , racontent ce qu'ils ont vu à Bruxelles , affirment que partout on détruit les images et aussitôt commence le bris valenciennois. Et dans tout ce • besogné », pas un mot des deux ministres. Je crois donc que Pérégrin et Guy n'eurent pas à exciter les consistoriaux qui revenaient de Bruxelles dans un état sensible d'exaltation. Ils ne firent pas pour cela tout leur devoir : ils devaient , tant à leur ministère sacré qu'aux intérêts de leur cause , de ne rien négliger pour arrêter les saccageurs (1).
Je n'ajouterai rien à ce que j'ai dit de l'abstention des confédérés, puisque M. Carlier les montre , les uns s'îrritant, les autres se lamentant (p. 157).
2® Y eut-il des vols, peu de vols, ou un certain nombre de vols au cours de ces excès ?
A priori il est absolument impossible qu'il n'y ait pas eu de vols, par la raison bien simple que , dans ces sortes de mouvements, des voleurs ou malfaiteurs se mêlent toujours aux combattants ou aux exaltés.
M. Carlier parle, après moi, de la proclamation des wyckmaistres d'Anvers, tendant à la restitution des objets volés. Voici, information prise, comment les choses se passèrent : le 24 août 1566, suivant Meteren, ou le 23 au soir, suivant d'autres , le ministre Jean Taffln pré-
(1) Voici l'extrait textuel du « besogné » :
« Sur ce l'on feit courir ung bruit avant la ville qu'il estoit venu « lettres du comte d*Egmont pour procéder audict bris et peu après « arrivèrent ceulx qui estoyent allé audict Bruxelles, quy fust cause « que l'on commençea à saccager les églises sans aultre délay. « Ceulx qui estoyent retournez de Bruxelles feiront incontinent « ouvrir les portes , disant par ledict Franchois Voisin qu'il avoit « chose d'importance à déclarer au Magistrat , maintenant en outre « que l'on saccageoit les églises partout, et luy entré dans la ville, H se transporta au lieu où se fasoit ledict bris, déclarant le mesme ».
seiita^ au nom des oofisistoriaux, au tiourgmestre van der Heyâen un rapport exposant
« Que le brisement d'images es toit arrivé sans leur con- « sentement et volonté, qu'ilz n'approuvoyent poinct ceste « manière de faire ; qu'ilz blamoyent et détestoyent le larcin, « le pillage et autres insolences qui s'en estoient ensuyvies ; « que leurs ministres exhorteraient , comme desjà ils aooient ^faict, de rapporter es mains des seigneurs ce qu'on avoit « dérobé, etc. ». (Meteren.)
Alors eut lieu la proclamation des wyckmaistres et le même historien anversois (qui, bien qu'appartenant à la religion réformée, ne peut être négligé) atteste ,qua le ban eut de bons résultats :
• « §i est-ce que toutesfois plusieurs joyaux , ouvrages d'ar- « gent et autres choses furent apportées sur la maison de « ville ou ailleurs . Quelques métiers ou confrairies recou* « vrérent de ces gens par belles paroles plusieurs beaux et « excellens tableaux ».
A Tournai, Ton poussa le scrupule jusqu'aux dernières limites. Le pavé de la cathédrale était jonché de perles, de pierres précieuses , de calices ou de reliquaires d*or. Tout cela fut inventorié, pesé et enfermé dans des coffres, lesquels furent enfermés sous une garde sévère dans la prison de Pipegnye. Les clefs de cette prison furent partagées entre les ministres et le Magistrat. (Mémoires de Pasquier de Le Barre, I, 136.) Le 4 septembre, le comte de Hornes fit publier un ban prescrivant la restitution des objets volés . Rien ne fut rapporté , dit Motley, par la raison que rien n'avait été volé (1).
(i) « El aussy à vraiment parler, il n'y eut aucunes pilleries ou « desroberies faictes de quelques choses qui fuissent do valeur ou « importance... Trop bien, pouvoienl aucuns meschans gamemens «( ou larrons en cachette avoir desrobé aucunes baghes de petite w importance. Toutefois, l'avoient fait si secrettement que, jusques « audit Jour, n'en vint quelque advertence à la justice ». (Mémoires de Pasquier de Le Barre, I, 168.)
Quant à Valeofiéenoes^ je u'apevçois aucun vol et voici mes autorités :
A* — M. CarKer dit (p. 149) que, dans plusieurs églises et notamment au cloître Saint-Paul, les chasubles et autres ornements sacerdotaux furent jetés au feu , si bien que Tor et l'argent en découlaient. C'est là une œuvre de fanatiques et non une œuvre de voleurs. Les voleurs ne brûlent pas ce qu'ils convoitent.
B. — J'ai cité dan& le tome V des Mémoires de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts de Valenciennes (p. 404),* une délibération du Conseil particulier, en date du 2^ août 1566, où Ton voit des sectaires venir exiger que Ton brise en menus morceaux « plusieurs parties de « reliquaires » provenant de Notre-Dame-de-la-Chaussée. Ces objets, déjà rompus le 24 août, avaient été apportés en la maison de ville par Nicolas Toillier, marguillier (gliseur) de ladite église. Donc les saccageurs les avaient laissés sur place, et s'ils exigeaient ensuite que ces objets fussent fractionnés en plus petits morceaux, c'était afin que les débris fussent rendus à tout jamais impropres au culte. — Par la même raison de fanatisme , les iconoclastes refusent l'argent qui leur est offert pour épargner le jubé et les orgues de Saint- Jean , ainsi que les reliques du martyr Victor, fait attesté par d'Oultreman, qui, certes, n'entend pas * flatter la rébellion et l'hérégie « ni la qualifier bénigne et débonnaire » .
G. — Je pourrais multiplier les citations pour les autres églises de Valenciennes. Gela me paraît inutile, car mon honorable contradicteur possède , j'en suis convaincu , l'enquête faite par les commissaires après le siège. Je ne puis cependant résister à la tentation de citer le passage suivant de l'interrogatoire de Jehan Pattou ou Pattoul, maître des orphelins et l'un des principaux saccageurs de Notre-Dame-la-Grande. Le manuscrit de Bruxelles, en fort mauvais état, présente des lacunes qu'il faut suppléer tant bien que mal :
« Septembre 1568. — Jehan Pattoul , ressuy sur ses char- « ges , dénie avoir eu aucun baston ( arme ) quand il fust à
«Notre-Dame la Grande Ayant esté présent quand la
« châsse fust rompue, de laquelle il rassembla plusieurs « pièches d'argenterie qu'il meit en ung chappeau de velours, « appartenant à ( lacune ) , qu'il arracha à ung garson , que « depuis il délivra es mains de Nicolas Wicart , confessant « avoir esté jusques au pont de sa maison avec ledict chap- « peau, allant quérir son manteau en sa maison , pour suyvir « la charrette chargée des biens meubles de ladicte église qu'il <Lfeit amener en la maison (de mile) »•
D. — Nous verrons plus loin, en examinant la conduite du Magistrat pendant cette funeste journée, qu'il ne cessa d'emmagasiner dans la maison échevinale les débris d'orfèvreries qui lui arrivaient de toutes parts des églises. Nous citerons les textes.
E, — Ces débris, qui avaient une grande valeur, restèrent à l'hôtel-de-ville pendant tout le siège et furent respectés pendant les moments les plus difficiles. Voici ce que nous lisons dans une délibération de conseil où assistent ce qui reste du Magistrat et quelques-uns des principaux bourgeois appartenant à Tune et à l'autre religion :
« 25 janvier 1567. — ... Sur quoy pluisieurs auroient esté « d'advis de prendre au poix les argenteries estantes brisées « et cassées venant des églises , qui estoient tant en la maison 4c de mile ou aillieurs , que pour en povoir entretenir en ou- « vraiges lesdicts povres, à charge de cy-aprés les restituer « et rendre ai^ssy au poix, s'il es toit ainsy trouvé et ordonné, « et aultres auroient ad visé et trouvé plus expédient (pour « non yrriter la court J de lever deniers, etc. . . »
Ajoutons enfin à ce qui précède la grande autorité de d'Oultreman :
«... Je me souviens très-bien , dit-il , de tout ce qui se « passa dans cette abominable journée ( il avait de dix à « onze ans). Les Huguenots se donnèrent bien de garde... « non pas mesmes de voler les richesses des églises , sinon « peutrôtre quelques-uns à la dérobée , de peur de salir leur « zèle prétendu et d'estre estimez brigands ».
J*ai dit et je répète que la vie des ecclésiastiques fut épargnée.
En effet, à Anvers, que voyons -nous? Une vieille vendeuse de chapelets houspillée par la populace , qui disperse sa marchandise , sans faire à la marchande autrement de mal. C'est un acte de méchante gaminerie. Aucun ecclésiastique ne fut maltraité, aucune femme outragée. On se borna à mettre en liberté les religieux détenus à titre disciplinaire dans leurs couvents (Motley).
A Valenciennes, j*ai parlé, le premier, je crois, des trois chartreux blessés. Sans doute c'est trop encore, mais mon honorable contradicteur ne peut ignorer les exagérations contenues dans certaines relations catholiques ou espagnoles. De même qu'on y voit For et l'argent fondus couler hors des églises , de même l'on y voit le sang couler à flots. Il y est parlé d'une centaine d'ecclésiastiques tués ou blessés. De là à la réalité il y a loin.
« Certain chroniqueur , rapporte le zélé catholique d'Oul- « treman , dit que les calvinistes firent mourir une centaine « de prestres en cette ville , les uns écorchéz , les autres « couppéz par morceaux , d'autres bruslézà petit feu. • . Je « puis bien asseurer qu'on n'y blessa pas un seul prestre. . . « Les Huguenots se donnèrent bien de garde d'offenser au- « cunement les images vivantes (1). »
J'ai même fait observer que , le soir du 24 août , quelques calvinistes se rendirent chez messire de La Croix, abbé de Saint- Jean, « pour se condouloir avec luy » .
Afin d'épuiser les objections de mon honorable contradicteur, il me reste à discuter une de mes assertions,
(1) A la fin du siège, c'est-à-dire en un de ces moments où la population affolée se livre aux derniers excès, les prêtres qui étaient restés à Valenciennes ne subirent aucun mauvais traitement :
« Trois ou quatre bons vieillards tenoient compagnie au prélat de « Saint-Jean et ne sortoient guères de la maison. Sy ne reçeurent-llz « toutesfois aucune injure ny fascherie , excepté qu'on leur flst dé- « fensG de dire la messe » ( D'Oultreman.)
à savoir : qu'avec un peu d'énergie , le Miigistrat a«rtit pu arrêter le bris à Valenciennes (1).
On sait déjà par les documents publiés dans le tome V des Mémoires et par un extrait rapporté plus haut qtte, dès le 23 août au soir, le Magistrat et le Conseil particulier prirent la résolution de convoquer pour le lendemain les serments et les trois compagnies -bourgeoises. La convocation eut lieu et dès six heures du matin la force armée occupa le grand marché. Elle y resta jusqu'à une ou deux heures de relevée, la pique au pied, sans ordres, sans emploi , livrée à l'incertitude et au découragement. On a vu dans nos discordes civiles ce que valent les meilleures troupes abandonnées à elles-mêmes et laissées sans direction.
Enfin, quand le bris fut terminé, le Magistrat renvoya les soldats bourgeois dans leurs quartiers.
Voici en quels termes les commissaires royaux caractérisent la conduite du Magistrat : .
(1) M. Garlier voit une coatradîetion daA6 ces doux faits : qiio le mouvement iconoclasti-que était désavoué par les calvinistes Jes plus éclairés (tome V des Mémoires, p. 394), et cette circonstance qu'à Valenciennes, on vit des consistoriaux à la tête des saccageurs. Avec un pou d'attention , il aurait vu qu'il n'y avait là aucune contradiction , attendu que le sommaire de la pièce 93Mudit tome V s'applique à l'ensemble des Pays-Bas et non à Valenciennes. J^y parle en effet d'un mouvement « qui était désavoué par les calvi- « nistes les plus éclairés et qui ne fut suivi que par la populan^e « des villes >». Sur ce dernier point, tous les historiens, tant catholiques que réformés, sont d'accord et la Gouvernante elle-même ne tient pas un autre l$ingage. Meteren surtout , que presque tous les autres ont copié , est curieux à consulter. Tantôt il dit que parmi les iconoclastes, « il n'y avoit personne de qualité qui s'en gloriâast « ou qui approuvast ceste manière de faire » ; tantôt il appelle les saccageurs « un tas de canailles ». Dans un passage il s'exprime ainsi : « Gela ayant esté pour la pluspart faict par des garçons, « faynéants ou gens meschants ». Enfin il avance que « la mesme « préservation advint en plusieurs autres villes, lorsqu'on s'apper- « çeut que c'estoyent pour la pluspart des garnemens , larrons , « soldats , vagabonds et gens de mauvaise vie qui s'en mesloient et « non beaucoup do gens de la religion réformée , combien oua , au « commencement, ilz s'estoient monstréz fort zéleux ( contre le culte « des images), mais ces meschans garnemens se couvroyent de « ceux de la religion,... et enfin eulx-mesmes empeschèrent lebri* « sèment ».
€ Pendant que le bris se faiaoit dedans la viBe » les trois € cens testes bourgeois furent assemblés par commande- « ment du Magistrat et gardèrent le pavée du marchiez, et € ceulx du Magistrat furent occupez à faire retirer en la « maison de la ville les orfèvreries et mélaulx procédans des « ruines des églises et aucuns relicquaires de Notre-Dame « de la Gauchie »«
Ainsi le Magistrat se contente de aire garder le marché. Comme la maison échevinale s'jl; rouvait , je crains bien que , le 24 août 1566 , il n'ait un peu trop pensé à sa sûreté personnelle. Il emmagasine les orfèvreries brisées, c'est fort bien, mais il eût encore mieux fait de tâcher de les sauvegarder (1).
L'aurait-il pu? Écoutons ce que nous dit à cet égard un des notables de la compagnie de Michel Herlin, le marchand de vin Roland de le Flecquière :
« Interrègne, confesse avoir esté en armes sur le marchié « avec ceulx de sa compaignie, le jour du saccaigement des « églises , ayant esté illecq ordonnez par Messieurs de la € Justice. Ne sçait la cause pour quoy ilz furent illecq assem- € bléz , parce que Ton feist simple commandement de se € trouver chascun en leur quartier ».
Je comprends fort bien Tétonneinent de de le Flecquière. Il sera partagé par tous les soldats que l'on convoquera pour les laisser sans ordres.
« Interrègne pourquoy ils n'ont fait leur debvoir d'empes- « cher ledict saccaigement, attendu que les trois compaignies « bourgeoises avoient esté mises sus pour empescher telles « et semblables esmotions populaires , dict qu'ilz ne Tau- € roient faict , pour ce qu'il ne leur aurait esté commandé de € cefairCt ce qu'ils eussent faict ei la justice leur euist comr
amande, disant qu'il (ici une lacune que je déplore )
« faict, on euist bien empesché ledict saccaigement ».
(1) Celte inertie du Magistrat valenciennois fut observée dans quantité d'autres localités, par exemple à Anvers. Meteren dit que, dans cette dernière ville, les membres de la loy parurent comme « ensor- « celez ».
Ces témoignages, que je porte le premier à la connaissance du public, ne sont pas sans valeur, mais mon meilleur argument, sans contredit, m'est fourni par mon honorable contradicteur. Il me monti'e Noël Leboucq, Nicolas Toillier et quelques courageux catholiques se portant à la défense de Notre-Dame-la-Grande et la préservant pendant quelque temps , puis réussissant à sauver la chapelle de la Maison-Dieu. Qu'il compare donc cette conduite avec celle du faible Pierre Rasoir ! Je crois être en droit de dire que, si Noël Leboucq ou quelque citoyen de sa trempe eût été prévôt de la ville, il serait descendu sur la place publique , aurait harangué les soldats bourgeois, les aurait entraînés par son exemple, et, peut-êti*e, Valenciennes compterait-il une journée néfaste de moins.
Je crois avoir répondu à toutes les objections de mon savant contradicteur et, à ce sujet, peut-être vais-je bien Fétonner en lui apprenant qu'à l'étranger j'ai été trouvé ^ti*op modéré. Pourquoi, m'a-t-on dit, n'avoir pas rappelé le passage de Marnix alléguant que dans certaines villes, on vit parmi les saccageurs les serviteurs du Magistrat (1) ? Pourquoi n'avoir pas cité Blaes (cité par M. Carlier), lequel rapporte « que les excès ont été « commis à l'incitation des catholiques, partisans du « gouvernement espagnol et de l'inquisition^ afin de « trouver des raisons suffisantes de se porter aux derniers « excès contre les dissidents (2), etc., etc. ».
Pourquoi ? parce que je ne crois à rien de tout cela, aurais-je pu répondre, mais je n'ai pas répondu.
Toujours est-il qu'attaqué des deux côtés, je commence à croire que j'ai été impartial et que j'ai pratiqué la maxime : In medio stat virtus.
(1) Ces Magistrats pouvaient être des calvinistes.
(2) Mémoires anonymes sur les troubles des Pays-Bas, p. 13 et seq.
LOYALISME DU COMTE d'eGMONT ET DES « INDÉCIS »
J'ai dit en plusieurs passages de mes ouvrages que les excès inexcusables des iconoclastes avaient eu pour effet de rejeter dans les bras du roi un certain nombre de confédérés et, à la tête de ceux-ci, j'ai placé le comte d'Egmont.
Pourquoi, dit M. Carlier, « hésiter à n'attribuer qu'aux < violences des sectaires la rupture de la ligue des « Gueux? . (P. 160.)
Pourquoi ? pour une raison fort simple , c'est que ce ne serait point là toute la vérité.
Assurément, l'iconoclastie fit grand tort à la ligue des Gueux, ou à la cause que M. Carlier appelle, comme moi, la cause nationale. Mais il existe deux autres raisons qui entravent le mouvement anti-espagnol. La première, c'est l'accord des 23-25 août 1566, qui, d'après son texte même, mettait fin « à toutes ligues et confédérations ». Le peuple n'y comprit rien et le compromis des nobles se trouva ruiné ipso facto, La seconde raison gît dans les sentiments foncièrement royalistes de quelques grands seigneurs ou confédérés. En 1565, le comte d'Egmont, le duc d'Arschot, le comte de Megen, le comte d'Ai*emberg et autres, qui ne tai'dèrent pas à rentrer dans le parti gouvernemental (Noircarmes lui-même est du nombre), étaient tout aussi opposés à la publication des décrets du concile de Trente, à l'introduction ou au développement
de Tinquisition « comme en Espaigne » , aux mesures préconisées par les lettres de Ségovie que pouvaient l'être le prince d'Orange, le marquis de Berghes, le comte de Homes, etc. Pourquoi cependant les voit-on virer de bord dès les premiers mois de 1566 ? Parce qu'ils considèrent la ligue et le compromis des nobles comme attentatoires au pouvoir royaL II n'était certes pas question alors du bris des images.
Je m'étonne d'autant plus de rencontrer cet exclusivisme chez M. Carlier qu'il a lu mon étude, intitulée Huit mois de la vie d'un peuple, avec une attention dont je lui suis reconnaissant. Qu'il relise donc les pages 55 et 56 de ce mémoire et qu'il veuille bien méditer un instant sur la contenance et sur la conduite des comtes d'Egmont et de Megen dans le conciliabule de Hoogstraeten (13 mars 1566). Je lui rappelle les jugements que j'ai exprimés. « Le plan de Guillaume de Nassau ne réussit « pas, et ce qui le fit échouer, ce fut précisément l'im- « pression que produisit sur Egmont et sur Megen, le « langage des confédérés. . . Egmont croyait encore avoir « de plus fortes raisons pour hésiter sur l'objet essentiel « de la délibération. Sans doute il penchait vers les idées « de tolérance, mais ce qu'on lui demandait, n'était-ce « pas de manquer à son devoir envers le souverain ? La « révélation de ces mêmes projets jeta Megen dans une « véritable fureur et à compter de ce jour il devînt pour «les confédérés un ennemi acharné... » Certes, il s'agissait alors de politique et non de religion.
La vérité, la voici en deux mots : Egmont, Arschot, Megen, Aremberg et autres seigneurs voulaient bien faire des représentations au roi, et même faire sentir leur opposition à la duchesse de Parme, afin que celle-ci appuyât leurs demandes auprès de son frère, mais du moment où Philippe II passait outre, ils n'entendaient pas résister. « Ils pensaient en hommes de bien », dit Vandervyckt, dans son livre aussi rare qu'estimé : Si vuole
aqua, non tempBsta (ils voulaient de Teau mais non la tempôte). « Us voulaient maintenir les privilèges , vivre « en liberté comme du devant, écarter toutes les nou- « veautés et l'oppression, mais ils ne voulaient changer « de religion ni de maître. »
Cette vérité est tellement claire, tellement palpable que je pourrais Tétayer par vingt citations plus convaincantes les unes que les autres. Je me contenterai de citer un mot de M. Wijnne d'Utrecht parlant des principes de d'Egmont, « qui lui prescrivaient de ne pas prendre les « armes contre son roi et de ne faire nul tort au catho- « licisme ».
Une fois lancé sur cette fausse piste, M. Garlier tombe à la page suivante (f* 161) dans une erreur complète au sujet du comte d'Egraont (considéré spécialement et à part) et des « indécis » qui rentrèrent dans le camp royal, aussitôt après Ticonoclastie. Il représente ces derniers comme « restant debout auprès du plat rempli d'ordures ■ dont parle Brederode, c'est-à-dire comme enchaînés dans une immobilité fatale en face de> la situation critique engendrée par les exigences et les excès des turbulents et des factieux.
C'est là, je le répète, une erreur complète. Tous les « indécis », tous ces hommes tiraillés entre des penchants contradictoires, sollicités d'une part par leur haine pour l'inquisition et les mesures de rigueur ou de coercition, retenus de l'autre par leur éducation et leurs antécédents royalistes, tous ces hommes, dis-je, choisirent entre deux maux celui qu'ils considérèrent comme le moindi*e. Ils se redonnèrent à un roi qu'ils n'aimaient pas, qu'ils n'estimaient pas, qui ne leur inspirait (à bon di*oit) aucune confiance, unic[uement pai*ce qu'il était le roi et représentait la royauté. 11 ne resta auprès du symbolique « plat d'ordures » que les violents et les fanatiques, et je ne suppose pas que parmi ces derniers on veuille comprendre le prince d'Orange qui faisait pendi*e des icono-
clastes à Anvers (1), encore moins le comte d'Egmont qui, à Grammont et dans d'autres localités de la Flandre, se montra si impitoyable à leur égard.
D*Egmont est un « héros naïf ». Je ne puis qu'engager encore une fois M. Carlier à lire le beau livre de M. van .Praet. Le portrait du comte y est tracé de main de maître. L'éminent historien commence par parler « de « ces ambitieux indécis (le mot y est), se disant méconnus « et négligés, flottant entre l'église et la réforme, entre « le roi et la révolution, avec une préférence constante « pour ce qui existait d'ancienne date, nuance qui se « personnifie dans le comte d'Egmont », puis il continue en ces termes :
« Avec de grandes qualités et de remarquables aptitudes, € Egmont avait le cœur simple, Tesprit crédule et la volonté « chancelante. . . Il était de ceux qui restent au-dessous des « devoirs d'un rôle audacieux, et se résignent cependant « avec peine à ne rien être. • . Il représente une classe de la « société qui, destinée et résolue à défendre le trône par son « épée, est jetée par l'imprudence des rois hors de ses voies « et de ses convictions. . . Il n'avait rien de ce qu'il fallait « pour le rôle intermédiaire qu'il s'était choisi, ni froideur, « ni empire sur lui-même, ni dissimulation, secondant les « réformés dans leurs actes, tandis qu'il désavouait leurs < paroles et repoussait leurs croyances ».
N'est-ce point là le type de l'indécis ?
A quoi servent de tels hommes dans l'histoire et quelle est leur destination naturelle ? Servir de dupes, voilà leur lot. Us sont les « ponts » sur lesquels passent les audacieux. Egmont fut « le pont » sur lequel passa le duc d'Albe. Sans sa fidélité morose, sans son loyalisme peu affectueux et peu sympathique, mais réel au point de
(1) Huit mois de la vie d'un peuple, 221.
vue du fait et du résultat, jamais le duc d'Albe ne serait entré dans les Pays-Bas (1).
g XVIII INTERPRÉTATION DE L* ACCORD DES 23-25 AOUT 1566
A la page 170, je trouve trace d'une divergence de vues existant entre M. Carlier et moi relativement à l'interprétation de raccord des 23-25 août 1566. Marguerite de Parme, allègue mon savant contradicteur, ne cessa d'accorder aux calvinistes valenciennois et sans doute aux autres le stata quo du 23 août 1566 , tandis que les réformés réclamaient celui du 25 août.
Je ferai d'abord observer à M. Carlier qu'il tranche légèrement une question fort controversée et pour la solution de laquelle on a déjà fait grande dépense d'encre et d'arguments.
L'accord , considéré comme acte unilatéral émané de la
(1) Ceux qui seraient tentés de repousser cette assertion peuvent lire le passagd si caractéristique de Pontus Payen, qui appelle Egmont « l'espée des Pays-Bas ». (I, 260.)
« S'il se fust ouvertement déclaré chef de la ligue, suivant le u conseil du prince d'Orange (lors de l'entrevue de Termonde, le « 3 octobre 1^6), vous l'eussiez veu marcher en campagne avec une « armée de 50,000 hommes et avoir réduit en sa puissance la ville de « Bruxelles... Plus de la moitié des bandes d'ordonnance eût suivi « son parti, et la noblesse, dédiée pour la plus part à son service, « n'eust combattu d'allégresse contre celuy qui tant de fois l'avoit « honorée et caressée. » — Gonf. avec ce passage de l'apologie du prince d'Orange: v Si mes frères et compaignons de l'ordre et du c< Conseil d'Estat eussent mieus aimé conjoindre leurs conseils avec « les miens que de faire si bon marché de leurs vies, nous eussions « tous employez corps et biens pour empescher le duc d'Albe et u les Espaignols de rentrer dans le pays ».
duchesse de Parme , est du B8 août 1566, mais il ne fut accepté par les confédérés que deux jours après, le 25 (1). De là deux systèmes. L'acceptation rétroagit au 23 août, comme en matière de condition suspensive, disent les uns. L'accord, disent les autres, est un acte synallagmatique à deux dates, et dès lors il n'a d'existence et de vertu qu'à partir de la seconde. On s'imaginerait difficilement le désaccord qui existe sur cette date entre les historiens. Pontus-Payen ne parle jamais que du traité du 24 août. Meteren le place au 25. Ouvrez maintenant le supplément à Strada et relisez les proclamations du comte de Homes à Tournay; vous trouverez la même date du 25.
Si des historiens , des jurisconsulte 3 ne sont pas d'accord entre eux , on comprendra facilement là dissidence qui s'est élevée de suite sur ce point entre les intéressés.
Mais ce n'est pas là que réside « l'amphibologie » ou le vice de rédaction dont j'ai parlé à plusieurs reprises. Voici le poitit délicat : Taccord, qui, si l'on ne considère que le texte, consacre seulement la liberté des prêches, là où ils ont eu lieu antérieurement à la conventioh, comprend-il implicitement l'administration des sacrements? Les réformés et les confédérés résolvaient la question affirmativement. Les sacrements, notamment ceux de baptême et de mariage, quelquefois aussi celui de la cène, étant administrés en plein air, subjove et à la fin des prêches, faisaient, disaient-ils, partie intégrante de ces derniers et les concessions relatives aux uns devaient s'étendre aux autres. Cela était d'autant phis indiqué que, dans quantité de villes ou de localités , les religionnaires n'avaient pas de temples. On prétendait encore que, au
(1) Huit mois de la vie d'un peuple, p. 249.— Tome VI, p. 99 des Mémoires, où il est dit en toutes lettres que l'accord n'a été accepté que le 25.
- lOS —
cours des pourparlers ayant précédé l'accord , la gouvernante avait autorisé « Texercice entier de la religion ». Seulement ces derniers mots n'avaient pas été couchés par écrit pour ne pas irriter davantage le roi.
La duchesse de Parme , de son côté, dénia formellement le fait et déclara vouloir s'en tenir à la lettre de l'accord qui ne parlait que des prêches. Elle s'y prit , il faut le dire , un peu tard , car cette doctrine n'est déve^ loppée officiellement que dans une lettre circulaire aux Conseils et aux Magistrats des villes , en date du 4 décembre 1566.
M. Carlier prétend que j'ai été sévère pour la duchesse de Parme. Beaucoup d'autres au contraire ont déclaré que j'avais été trop doux, trop modéré. L'autorité et le nombre sont, il faut le dire, de ce dernier côté, surtout depuis que M. Gachard a publié parallèlement la correspondance ostensible et ofticielle de la duchesse ( en français ) et sa coiTespondance secrète (italienne et espagnole) retrouvée à Simancas. Ces deux correspondances sont dictées par un esprit différent. Les mêmes personnes , dont les services ont été proclamés dans Tune, sont, dans l'autre, victimes des calomnies et des insinuations les plus perildes. Ce double jeu , cette double face devaient être et ont été sévèrement appréciés. Je n'en dirai pas plus sur ce point de vue général et reviendrai de suite à la question spéciale qui nous occupe. Il s'agit en somme de déterminer : 1** qui a raison, qui a tort dans l'interprétation de l'accord; 2** si la duchesse a scrupuleusement et loyalement exécuté la convention , même en lui donnant la date du 23 août. Puisque je rencontre la question qui n'a été qu'effleurée jusqu'ici, je vais la traiter ex jorofesso.
Dans la requête qu'ils adressèrent aux confédérés en janvier 1567 , les réformés leur posèrent le dilemme suivant : Vous nous avez garanti , de la part des seigneurs de l'Ordre et du Conseil d'État, non-seulement la liberté
des prêches, mais celle du culte en général. De deux choses Tune , ou les seigneurs vous ont trompés ou la duchesse les a abusés eux-mêmes :
« Or, avons-nous estimé estre plus que temps de vous € remonstrer ce pitoyable estât et quant et quant vous sup- € plier qu'il vous plaise nous déclarer ouvertement sy c'est « véritablement de la part de Son Altéze et des seigneurs « chevaliers de l'Ordre que nous avez faîct les promesses « esquelles nous sommes appuyez jusques à présent, que € l'entier exercice de nostre religion nous estait -permis , ores < que les escriptz feissent seulement mention des presckes , et « que personne pour cest esgard ne seroit jamais recherché « ny molesté, et qu'il plaise à voz seigneuries bien acertes « considérer que de ces promesses et observation d'icelles « dépend vostre honneur et resputation et des seigneurs che- « valiers de l'Ordre, car, si elles vous ont estéfaictes de la « part de Son Altèzepar les susdits seigneurs, comme, ensuy- « vont leur déclaration et la vostre, nous a;oons estimé jusques « à présent, c'est merveille qu'elles soient si publiquement en- €frainct:g et rompues a^ec telle calamité et désolation du pays, « et si au contraire il n'y a eu de la part de Son Altèjse et € desdicts seigneurs aucune telle promesse , qu'a ce esté de « nous les proposer et persuader, sinon attirer et plonger en « ruyne irréparable une infinité de bons et loyaulx subjectjg de € Sa Majesté? »
Brederode devait venir d'Anvers à Bruxelles pour présenter à la duchesse cette requête en même temps que la troisième requête des confédérés (les deux premières sont celles des 5 avril et 30 juillet 1566 ). Marguerite de Parme lui ayant interdit ce voyage , il envoya les deux requêtes en une lettre datée d'Anvers et du 8 février
Dans leur troisième requête, les confédérés allèguent de la manière la plus foimelle que « les seigneurs de « rOrdre, présidons et conseillers d'Estat », se sont dits autorisés par la duchesse à promettre aux réformés l'exercice entier de leur religion. Voici le passage :
«Est survenu contre tout espoir (attente) un soubdaln
« changement entièrement ( à correction très humble ) con- € traire à ce que les susdits seigneurs, (weclesqueU aoions € traicté , nous amont promis et asseuré par le commandement € de Vostre AUèze, car, en premier lieu, Ton a dépesché « lettres par toutes les villes pour deffendre l'exercice de la « religion , lesquelles ont été publiées et exécutées en plu- « sieurs lieux, là où toutesfois Tefifect des presches accordées « se debvoit consuyvre et icelles se pouvoyent continuer en « la mesme forme qu'estoient tenues auparavant, en quoy « aussy estoyent comprins les exercices de leur religion , dont € desjà aooyent usé, comme aussy nulle part se font presches € d'aulcune religion que quant et quant (en même temps) , « ne aient eu Texercice de la mesme religion , suivant quoy « GMSsy les gouoerneurs ( de provinces ) traictant aoec ceulx « desdites religions leur ont accordé le libre exercice d'icelles, « et nous aussy (les confédérés), ce suyvant, en avons asseuré € le peuple, lequel se voyant frustré de ladicte attente et « desdites asseurances , s'en commenche à prendre à nous « et nous charge de ne nous estre acquictéz de nostre pro- € messe ». *
11 s'agit maintenant uniquement d'examiner ce point : les gouverneurs de provinces, membres du Conseil d'Etat, ont-ils en effet assuré aux confédérés que le libre exercice de la religion réformée était désormais permis et autorisé parla gouvernante, et que celle-ci leur avait donné à ce sujet les assurances nécessaires.
Je ne crois pas qu'il existe aucun écrit délivré en ce sens par les chevaliers de l'Ordre aux confédérés, mais leur conduite est là et nous pouvons l'interroger.
Or, le 2 septembre, le prince d'Orange conclut un traité avec les réformés ou dissidents d'Anvers. Nous y trouvons la disposition suivante : « Pobont néanmoins « faire presches et exercice de leur religion en la nou- « velle ville au jai^din des canonniers et aultres lieux où « elle s'estoit faict auparavant, les jours de festes et diman- < ches tant seuUement, saulf que, si durant la sepmaisne « n'eschéoit aucune feste , la feroient le mercredy » .
Ainsi les prêches et l'administration des sacrements sont mis sur la même ligne.
A la même époque, le comte de Hoogsiraeten (Antoine de Lallaing) fait une transaction analogue avec les réformés de Malines.
Le traité conclu avec les réformés de Tournai par le comte de Homes n'est pas aussi explicite. Il y est dit simplement que les choses se passeront « conformément « à ce qui se fait et se fera es villes de Brabant et de « Flandre où icelles presches sont tolérées (1) ».
Mais ce qu'il est surtout intéressant d'examiner, c'est la conduite d'Egraont et le parti auquel il s'arrête vis-àvis des réformés.
Voici comment Pontus-Payen s'exprime à cet égard ;
« Aulcuns veullent dire qu'estant requis de la part des € consistoriaulx d'Ypres d'explicquer Tarticle dudict traicté « touchant la concession desdictes presches , auroit fait res- « ponce que, soubz ce mot de presches, les baptesmes, « cènes et autres exercices de la nouvelle religion estoient « comprinses , qui est Tune des principales charges que luy « imposoit le duc d'Albe, ce que toutes/ois il a dénié constam- « ment (2).
« Ce faict, ledict seigneur retourna à Bruxelles pour faire « récit de son besongné qui fut loué et approuvé de Madame
(1) La découverle de nouveaux documents originaux nous permet d'être plus affirmatif. Voici ce que nous lisons dans les interrogatoires de Jean Cateux, premier ministre de l'église de Lecelles (Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français, année 1879, p. 348 et 350) :
« Requis sur quel prétexte il s'est advanché de faire la cène ? tt — Dict que le conte de Hornes , estant à Sainct-Amand , l'a faict « appeler et luy dict en présence de plusieurs que l'intention du « roy estoit que l'on viveroit en paix , une religion avec l'aultre, « et que l'exercice de l'aultre religion estoit permis, si comme « les presches, baptêmes, mariaiges et aultres, ne ayant, luy qui « parle , souvenance si ledict seigneur conte dénomma aussi la « cène... Dict que ledict seigneur conte luy a faict semblable dé- « claration despnys à Tournay , y estant présent Charles de Cour- « rière, Rolland Pottier et l'hoste du Mouton,.. » (P. 348.)
Et à la page 350 :
« Et tient qu'il (le comte de Hornes) y seroit allé (à Saint- Amand) « pour confirmer la publication qui avoit esté faicte touchant ladicte « liberté, parce qu'il déclaira à luy confessant et aultres que Vexer- « cice de la nouvelle religion estoit permis ».
(2) Nous allons voir que cette dernière allégation est inexacte.
« la duchesse et seigiiiBUfs du Conseil d'Estat, ôâuf en ce qui « touchoit les cènes , mariàiges et baptestnes concédés aux « héréticques soubz le nom de presches , qui estoit excéder t les termes d*icelluy Iraictéj qîie ladicte dante touloit plustât « réêtrcUndre qn'amplier »k
L'aveu est précieux à recueillir.
En réalité, le comte d'Egmont avait conclu, le l*' septembre 1866 , avec les consistoriaux d'Ypres , un traité intitulé : Submissiùn, par lequel étaient autorisés nonseulement les prêches, mais tous les exercices de la religion réformée.
Voici en effet ce qu'on lit dans le « libel accusatoire du « procureur-général Dubois, signifié au comte d'Egmont, « le 11 janvier 1568 (1) » :
€ N<» 46. — Lesdicts d'Ypres , en conformité des lettres « envoyées par Son Altèze (les lettres du 4 décembre 1566), « dépendirent aux sectaires dudict lieu ^exercice de la nou- « velle religion , à quoy les sectaires de la nouvelle religion « ne voulurent obéir, disant que par traittè et déclaration « dudict deffendeur, appelé : Submission, en date du 1" de * septembre 1566 , ils po voient faire ledict exercice , et du « tout lesdits dTpres escrip virent audict defifendeur, lequel « respondit qu'il ne treuvoit convenable suyvre ce que Son « Altéze leur avoit ordonné et qu*ils feroient bien de suivre « ledict traitté ».
« N» 47.— Le sixième de janvier 1566 (1567, N. S.), lesdicts « dTpres se trouvèrent à Courtray vers ledict deffendeur « pour sçavoir s'ilz admectroient que ceulx de la nouvelle € religion fissent le baptesme à leur mode, puisqu'ilz prétex- € toient le pouvoir faire par Pacte de ladicte déclaration « dudict défendeur, et lors iceluy défendeur respondit que « lesdits d'Ypres avec connivence pourroient encores tolérer « Texercice dudict baptesme , nonobstant qu'il ne leur fust € nommément accordé par le traité de ladicte déclaration et € submission , de laquelle response Ton peut prendre et re- € cueillier une nouvelle permission dudict exercice de reli-
(1) Le Procès du comte d'Egmont, par M. de Bavay, 1853. — ( Pièces inédites trouvées à Mons chez Ni. Leclercqz.)
« gion , comme il avoit desjà auparavant accordé telle per- « mission de faire tel baptesme ».
A ces chefs d'accusation , si catégoriques , que répond d'Egmont? Il est loin de leur opposer une dénégation formelle. Il se rejette sur la nécessité , sur le malheur des temps.
N® 45. — « Je ne me puis bonnement souvenir de ce que « ceulx d'Ypres m'ont escript, ne ce que leur ay respondu « audict temps , mais si ainsy est comme ils disent de leur « avoir dict qu'ils feroient bien de suyvre ce qu'il avoit (esté) « traicté avec eulx, ce deubt estre pour éviter aux sectaires € et rebelles la reprinse des armes, mais suis tousjours eslé « d'opinion que, si l'on vouloit contrevenir à ce que j'avois « traitté , qu'il valloit mieulx deffendre presches et tous « exercices ensemble, et que aussy facilement s'effectueroit « l'ung que l'aultre, puisque lors l'on commenchoit aooir quel- « ques forces pour les intimider. > (Encore une parole précieuse à recueillir.)
Plus tard, les avocats du comte d*Egmont dressent un mémoire justificatif. Ils ont naturellement plus de sangfroid que leur malheureux client ; ils n'omettent rien de ce qui peut Texcuser. Or, voici ce qu'ils disent :
Le comte a été contraint
« pour éviter plus grand mal , de endurer et permettre par « forme de déclaration qu'ils ( les sectaires ) ne pourroient « faire les cérémonies de la religion, quant è leurs nopces, « sinon es lieux leur désigné;^ pour leurs presches ».
Ainsi Egmont, à plusieurs reprises, et même après les lettres prohibitives du 4 décembre 1566, autorisa les consistoriaux d'Ypres, de Courtray et vraisemblablement d'autres villes de Flandre , à accomplir les cérémonies de leur culte au cours de leurs prêches.
Ce n'est pas tout, et le procès de l'infortuné seigneur réserve au lecteur une singuUère surprise. Il paraîtrait que , sur les représentations du comte , la duchesse de Parme consentit à suspendre , en ce qui concernait
les Flandi*es, Teffet des lettres du 4 décembre 1566,
« commandant audict comte d'en advertir les officiers et € justiciers de la ville d'Ypres , avec rencharge de bien faire « entretenir par lesdicts de la religion nouvelle tout ce qu'es^ « toit traicté avec eulx tant par l'accord ou submission (du « 1" septembre) que ledict traitté ».
Ainsi les gouverneurs de provinces, membres du Conseil d*État, conformèrent leur conduite au langage qu'ils avaient tenu aux confédérés et aux assurances qu'ils leur avaient données. Nous n'avons du reste à parler ni du duc d'Arschot, qui était conseiller d'État mais non gouverneur de province , ni du comte de Berlaimont , qui était gouverneur d'une province où la réforme n'avait pas pénétré (Namur).
Que conclure de là ?
Il faut se reporter aux circonstances critiques d'où était sorti l'accord. Marguerite de Parme flottait entre les résolutions les plus opposées. Tantôt elle déclarait qu'elle voulait partir pour Mons et faisait seller ses chevaux et haquenées ; tantôt, se rendant aux représentations qui lui étaient faites, elle contremandait ses ordres. N'est-il pas possible que, dans cette lutte désespérée, entrecoupée de larmes et de gémissements, elle ait laissé échapper des paroles qui ont pu être interprétées comme des promesses ou comme des engagements ? Le témoignage des gouverneurs de provinces et celui des confédérés ne peuvent s'expliquer autrement. Pourquoi maintenant le libre exercice de la religion ne fut-il pas expressément stipulé dans l'accord ? Les uns disent que ce fut pour ne pas exaspérer le roi ; les autres, parce que la rédaction du ti^aité se ressentit du désordre intellectuel dont tout le monde était atteint. Je n'admets pas que la duchesse, troublée comme elle l'était, ait eu la présence d'esprit d'insérer à dessein dans la convention des termes obscurs dont elle se réservait l'interprétation, d'y déposer les
spermes d'une discorde préméditée ; m^ia n'oublions pas le mot significatif de Pontus-Payen ; souvenons-nous que d'Ëgmopt ramène l'exécution du traité a une question de force , et dàs lors ne nous étonnons pats ù cette italienne, qui avait passé par le lit des Médicis, sut profiter habilement et résolument de Tétroitesse des termes employés, à partir du moment oii le désarroi se mit dans la ligue des seigneurs.
Autre question. En admettant pour l'accord la date du ?3 août 1566, est-il certain que Marguerite de Parme se soit tenue fidèlement à la lettre du ti*aité ? C'est ce que nous allons voir.
Valenciennes offre un champ d'observation trop étroit, mais déjà, en ce qui concerne notre ville, j'aperçois chez Marguerite de Parme l'intention évidente d'imposer une interprétation toujours exclusive et souvent arbitraire, 3e « restreindre plustost que d'amplier » . Ainsi lorsqu'elle adopte le plan proposé par Noircarmes, tendant à faire déposer les armes des réformés entre les mains des Magistrats, elle interprête abusivement l'accord, lequel dit simplement que l'on mettra jus (bas) les armes. Donne-t-elle, oui ou non, une extension arbitraire à l'accord, lorsqu'elle adopte l'idée d'empêcher de se rendre aux prêches autorisés ceux qui demeurent dans des localités où aucun prêche n'a encore eu lieu (1) ? Pourrait-on montrer dans le texte de l'accord les termes où Marguerite prétend puiser le droit de ne permettre qu'un prêche par semaine^ alors que les offices catholiques ont lieu tous les jours ? Où se trouve la disposition qui n'admet comme prédicants que les sujets du roi? Où se trouve celle qui non seulement oblige les confédérés à faire cesser tout désordre et tout empêchement au culte catholique, mais encore à prêter la main au châtiment des
(1) Toias V des Mémoirea, p, 416, m.
transgresseurs ? Où surtout trouva la disposition per*mettant d'assimiler aux saccageurs et aux crimioets les réformés qui entendent détenir les églises où leurs ministres ont prêché antérieurement au 23 août 1^66 (i) ?
Enfin on peut dire ceci : une convention synallagmatique ne peut être interprétée que par le concours des deux volontés qui Font formée. Dès lors, quand les malheui'eux valenciennois demandaient à cor et à cri que leurs droits et leurs obligations fussent interprétés et fixés non seulement par la duchesse de Parme, mais encore par les seigneurs de T Ordre siégeant au Conseil d'État (c'est-à-dire pai' ceux qui avaient servi d'intermédiaires entre elle et les confédérés), ils étaient dans la vérité et dans le droit.
Sortons maintenant de Valenciennes ; la démonsti*ation va devenir encore plus facile et plus claire. Je prends la correspondance italienne et espagnole de Marguerite, la vraiet la bonne, celle où il faut chercher les véritables intentions , le dernier mot de la politique , et voici ce que je trouve tout d'abord.
Dans sa lettre chiffrée (en italien) du 27 août 1566 (g), la duchesse dessert et calomnie outrageusement Egmont, Orange, Homes, Hoogstraeten, « En paroles et en faii, « ils se sont, écrit-elle, déclarés contre Dieu et le roi ». Elle n'a fait les concessions des 23-25 août que par contrainte et en cédant à la violence. « Diaprés cela et « comme elle n'avait pas le pouvoir d'obliger le roi, il « reste le maître de révoquer, quand le temps sera venu, « ce qu'elle a accordé ». Voilà comment la gouvernante recommande a son frère l'observation de sa propre parole !
Dans une autre lettre italienne, en chiffres, datée du
(1) Tome VI des Mémoires^ p. 98, 99.
(2) Gachard, tome I, p. 452 et seq., Corresp, de Philippe IL
30 août 1566 (1) , le système se continue. Egmont, ce fidèle catholique, et autres sont représentés comme voulant faire entrer les Pays-Bas dans la confession d'Augsbourg, afin de se ménager Talliance des princes allemands.
Dans une troisième lettre italienne, en chiffres, du 13 septembre 1566, elle se plaint d'Hoogstraeten, envoyé par elle à Malines, parce qu'il a demandé d'être autorisé à désigner un plus grand nombre d'endroits à « ces scélérats d'hérétîques » , pour y prêcher leurs dogmes, etc. (2).
Cependant le temps s'écoule. Les confédérés perdent de plus en plus confiance, se dépensent en vains propos, se découragent. La duchesse, de son côté, agit de la manière la plus efficace. Elle assemble des troupes de tous côtés. A Bruxelles, elle institue une garde personnelle, composée de 600 hommes d'infanterie, 100 arquebusiers, 80 archers et 50 hallebardiers. Le comte Pierre- Ernest de Mansfelt lève pour elle dans la province de Luxembourg quatre compagnies dont deux sont portées à Lien'e pour brider Anvers. Des garnisons sont mises à Lille, à Mons, au château de Tournay, etc., ou les anciennes garnisons y sont renforcées. En outre, Marguerite annonce à son frère l'intention suivie d'effet de lever douze nouvelles compagnies (3). Elle place Charles de Mansfelt et Gilles de Berlaymont, seigneur d'Hierges, à la tête des troupes levées dans les provinces de Luxembourg et de Namur, par leurs pères respectifs, etc. (4).
(1) Ibid, 455.
(2) Ibid, 460.
(3) Lettre italienne chiffrée de la duchesse au roi, du 18 novembre 1566. (Gachard. Corresp. de Philippe II, I, 481.)
(4) Lettre italienne chiffrée de la duchesse au roi, du 18 décembre 1566. (Gachard, Corresp, de Philippe II, I, 493.)
^ lis ^
Lorsqu'elle se sent prèle, le système suivi «» regard des religioimaires depuis Faccord des 23*25 août 1566 est abandonné et les agents gouvernementaux r^eurnedEit à leurs anciens errements. Voiei en quels termes les réformés se plaignent dans leur requête aux confédérés- (janvier 1567) :
€ Maintenant, contre toute espérance fondée en voz pro- € messes, nous avons veu que les placcartz ont esté rigo- € reusement exécutez, en emprisonnant et bannissant aucuns € qui n'ont voulu jurer de persévérer à tousjours en la foy € de l'Eglise romaine. On a poursuivi les ministres de la € parolle de Dieu jusques à en prendre aucuns, arracher les € barbes, aux aultres tirer et descharger harquebouzes, € dont aucuns qui estoyent prés d'eulx ont esté mortelle- € ment navrez. On a rué sur les assemblées, tué misera- € blement quelques ungs pour s'estre trouvez aux prédica- € tiens, aultres pour avoir chanté des psaulmes, retournans € des presches, banny aucuns pour avoir faict baptizer leurs « enfans en Téglise réformée, ravy et faict rebaptizer par € force les enfans des aultres baptizés en icelle publicque- € ment, se déclairant plustost en cela anabaptistes que « observateurs de leurs anciens canons , envoyé lettres par € tout le pays (prescrivant) de ne faire aucun exercice de la € religion (1), avec menaces de mort à tous ceulx qui contre- « viendroyent, en sorte que, en plusieurs lieux, non seuUe- € ment les prédications sont entrelaissées, mais aussy € plusieurs fidèles subjectz de Sa Majesté ont abandonné le € pays, femmes et enfans ».
Dira-t-on que ce lugubre tableau est inexact, chargé ? Les faits sont là. C'est surtout sur les ministi'es et prédicants que porte le revirement de la duchesse.
A Alost, le prédicant André Berteloot, de Hondsehoote, est pendu pour avoir prêché dans un endroit autre que celui assigné par le Magistrat. En Flandre, le ministre Maillard de Honger est pendu pour un fait analogue. Pendant qu'il dit adieu à son troupeau, les soldats
(1) Ce sont les lettres déjà citées du 4 décembre 1566.
déchargent leurs armes et tuent vingt-cinq hommes. A Ypres, le ministre Michel Messer subit le même sort. Dans toutes ces espèces, les ministres ont généralement donné prise aux rigueurs par quelque côté, bien qu'il soit absolument extravagant de mettre un homme à mort pour avoir prêché dans un endroit plutôt que dans un autre, alors qu'en principe il a le droit de prêcher. Mais que dire de l'espèce si connue de Martin Smet, dit Smetius, prédicant de Malines ?
Un jour, le Magistrat de cette ville, poussé par Marguerite de Parme, invite Martin Smet et les anciens, à suspendre momentanément leurs prêches. Bien qu'il n'allègue aucune raison, ceux-ci ne se refusent pas à obéir. Seulement ils demandent un ordre écrit, qui leur est refusé. Ils se rendent alors au lieu assigné pour les prêches. Bientôt ils y sont rejoints par le prévôt des maréchaux, Jean Grouwels, dit Spelleken, à la tête de ses archers. Smetius est arrêté, entraîné, conduit à Daelhem où il est pendu. Nous pourrions multiplier ces exemples.
A Bruxelles même, la gouvernante contrevient ouvertement à l'accord. Généralement, les prêches avaient lieu dans cette partie du Brabant sur les bords du canal de Willebroek, à proximité de Bruxelles, de Vilvorde et de Malines. Le prédicant montait sur une barque, et, de là, adressait la pai'ole aux auditeurs groupés sur les deux rives. Que fait Marguerite de Pai'me? D'une part, elle obtient du Magistrat et du Conseil de Bruxelles qu'ils retiendront leurs bourgeois par leurs prières ou par leurs menaces (1) ; de l'autre elle enjoint au châtelain de Vilvorde et au Magistrat de Malines de fermer les portes -de leurs villes respectives aux jours fixés pour les prêches. Elle bannit le fermier du canal, Claude de Vignon, pour
(1) Louis de Nassau intervint alors. « Les bourgeois de Bruxelles, « dit-il^ sont-ils moins libres que les autres ? » Mais il fut amusé de paroles par la gouvernante, qui se déroba derrière le Magistrat.
— Ho -
avoir laissé envahir ses barques. En janvier 1567, Grouwels arrête un prédicant revenant de ce prêche. Le prévôt a contrevenu à Taccord ; la duchesse n'en disconvient pas, et cependant elle lui ordonne de courir sus à ceux qui s'armeront pour l'empêcher de violer de nouveau la loi {l).
Ceux qui tenteraient de nier le revirement de la duchesse de Parme agiront prudemment en compulsant à fond l'ouvrage déjà cité de M. Gachard (2). Le 3 janvier 1567, Marguerite écrit à son frère une lettre chifirée en italien (3). On y voit qu'elle voudrait bien empêcher tous les prêches en général, sans cependant être obligée de renier scandaleusement sa signature. « La duchesse dési- « rerait, en ce qui concerne l'abolition des prêches, que « le roi la lui ordonnât expressément et qu'il la prescrivît « de même à tous les gouverneurs de province, avec « injonction d'employer la force, là où la persuasion « resterait sans effet. Elle voudrait encore qu'il l'auto- « risâtà destituer ceux des gouverneurs qui, sous un pré- « texte quelconque, n'obéiraient pas. . . Quant à Monsieur « d'Egmont; qui a si souvent répété qu'il ne prendrait pas « les armes pour contrevenir à la convention qu'il a faite « avec les sectaires de son gouvernement de Flandre, « le roi verrait ce qu'il y a à faire à son égard ».
(1) Lettre du 8 février 1567 (Archives générales de Belgique). Farde de Taudience, 282, I, A, citée par M. Rahlenbeck. (Les protestants de Bruxelles, f© 44.)
(2) Et aussi l'ouvrage conçu dans le sens espagnol de Nicolas Burgundus d'Ingolstaldt : Il parle d'abord du zèle des Magistrats do Bruxelles, qui ne se contentaient pas d'empêcher les prêches chez eux, mais qui prétendaient empêcher leurs concitoyens d'aller aux prêches de Vilvorde. Il avoue ensuite qu'ils étaient excités en secret par la duchesse :
« Sed primores civitatis, a gubernatrîcc clam admonitî, opifi- « cum collegia in concilium accersunt, edictum que ex communi « sufTragio : ne cui fas esset ad aliéna sacra urbe excedere. Si quis M conciones intrà pomseria tentaret, laqueo se ulturos (p. 845). »
(3) Corresp. de Philippe II, t. I, 501.
deraière notamment consista à empêcher les (^inistes de France de former un État dans l'État, .tandis qu'au dehors Talliance avec les princes protestants permettait d'abaisser la maison d'Autriche. C'est à cette grande politique que nous devons le glorieux traité de Westphalie.
J'avoue que je n'avais pas étendu le regard à cent quarante années en avant et que je ne pensais pas , en clôturant mon mémoire (1) , à la guerre de la succession d'Espagne. Malgré cela, je n'admets pas le raisonnement de M. Carlier.
Pouvons-nous blâmer la Hollande d'être entrée dans la coalition qui faillit nous être si fatale ? Pour en arriver là, combien de fautes nous a fait commettre la politique excessive de Louis XIV ?
Comptons : >^
1« En 1659, Louis XIV ava^it épousé l'infante d'Espagne (Marie-Thérèse) avec 500,000 écus d'or de dot, moyennant quoi l'infante avait renoncé , tant pour elle que pour ses enfants, • à tous droits, raisons et actions sur l'héri- « tage de Leurs Majestés catholiques, ses père et mère, • lors même que la descendance mâle et femelle de « Philippe IV viendrait à faillir. » (Traité des Pyrénées, 7 novembre 1659.)
En 1665, le roi d'Espagne vient à mourir. Louis XIV, alléguant les lois et coutumes des Pays-Bas, prétend que sa femme, fille aînée du défunt, doit succéder, quant à la plupart de ces provinces, par préférence au fils cadet, en vertu du droit de dévolution. Elle a, il est vrai, renoncé aux successions paternelle et maternelle, mais sa dot ne lui a pas été payée (!2),
(1) Huit mois de la vie d'un peuple,
(2) Voici les motifs invoqués par Louis XIV dans le manifeste intitulé : Traité des droits de la Heine : !<> Marie-Thérèse, sa femme, n'avait pu renoncer valablement, parce qu'elle n'était pas majeure en lfô9, et aussi parce que le droit romain prohibait tout pacte sur
De là une guerre heureuse qu'on ne peut blâmer, si Ton se place au point de vue français , puisque nous avons conservé en partie les conquêtes des années 1667- 1B68 (la Flandre française et la Franche-Comté) (1). Plaçons-nous*cependant au point de vue de TEurope. Il était impossible qu'elle ne vit pas dans cette guerre une infraction aux traités.
2** En 1672, nous rencontrons l'invasion de la Hollande, faite par ressentiment de la triple alliance de La Haye (1668). Condé et Turenne conseillent de marcher droit à Amsterdam et de démanteler les places fortes. Louvois veut qu'on y mette des garnisons. Louis XIV s'arrête à l'avis du ministre et manque l'occasion décisive. Les Hollandais inondent leur pays, ne laissant aux Français « que des pierres » . Ainsi commence la lutte de Louis XIV et de son grand ennemi Guillaume d'Orange, qui devait être Guillaume III.
Cette malencontreuse campagne vaut à la France la première coalition européenne dirigée contre elle. (Grande alliance de La Haye 1673-74.)
3*» Après la formation de la ligue d'Augsbourg (1686) , Louis XIV n'avait plus qu'un seul allié , Jacques II d'Angleterre. Tout le reste de l'Europe était contre lui, sans distinction entre protestants et catholiques. Jacques tombe sans coup férir en 1688. Louis XIV l'accueille magnifiquement, prend sa cause en main, jette le gant à l'Europe. Cette guerre de la succession d'Angleterre, qui fut moins une guerre politique qu'une guerre de sentimentalité monarchique, cette obstination à soutenir la cour de Saint -Germain furent pour la France la cause
les successions des personnes encore vivantes; — 2o des coutumes civiles des provinces revendiquées, les unes décernaient l'héritage à la fille du premier lit au détriment du fils du second lit ; les autres admettaient tous les enfants au partage.
(1) Remarquons toutefois que la Franche-Comté , conauise une seconde fois en 1674, ne fût définitivement attribuée à la France que par les traités de Nimègue et de Ryswick.
(i'ujie grasde déperdition de forces (déârit^ de ia Boyne, de k Hogu8, etc.)
i* Eafiti vient en quatrième lieu Taffaire de la succès-*sion *d'EspagAe , par suite du testament de Charles II et de ravénemeiit au trône du duc d'Anjou {Philippe V)« Louis XIV, eontrairemeait am testament du 2 octobre 1700, lequel prohibait la réunion sur la même tète des cou*ronnes de France et d'Espagne, n'exige pas de Philippe V sa renionciatioin au trône de France et , par des iettree^ patates données en décembre 1700, il lui réserve son rang d'hérédité enti>e le duc de Bourgogne et le duc de Berry. De là une guerre européenne qui met la France à deux doigts de sa perte.
Assurément, tout n'est pas à blâmer dans les concept tions politiques et guerrières de Louis XIV- S'il n'eût pas été ambitieux , nous n'aurions peut-être ni la Flandre française ni la Franche-Comté. Mais , comme Ta dit Horace :
EaJt modus in rébus, . .
et ii était véritablement insensé de soutenir, au déclin d'uo règne, tout à la fois la guerre de la succession d'Angleterre et celle de La succession d'Espagne (i).
Puisqu'il s'agit ici de la Hollande que, dans l'espèce, on ne peut séparer de l'Angleterre, M. Garlier voudra bien se rappeler que la révocation de l'édit de Nantes et la persécution aussi ati*oce qu'impolitique qui suivit, furent &i partie la caaise de l'acharnement manifesté par les deux puissances protestantes et surtout par la Hollande jusqu'à la paix d'Utrecht. Cet acte désastreux a porté à la France un coup dont les effets se poursuivent à travers
(i) Bien <pe la guerre de la succession d'Angleterre eût été une première fois close par la paix de Ryswick, Louis XIV l'avait ravivée en reconnaissant pour roi d'Angleterre Je Ûls de Jacques II, après la mort de son père arrivée à Saint-Germain, le 16 septembre
les siècles, car c'est liii qui a jeté dans la province de Bi*andebourg plus de vingt mille de nos compatriotes, tous riches ou du moins industrieux ; qui a permis au grand électeur, Frédéric - Guillaume , de transformer Berlin ; a conféré la nationalité allemande aux Âncillon, aux Savigny, aux Babry, aux Girard, aux Michelet, aux Baudouin, aux Mangin, aux Perrault; a fait fleurir sur les bords de la Sprée la plupart de nos industries (tissage de la laine, industrie de la soie, teinture et impression des étoffes, fabrication des bas, du papier et de la chandelle, tannerie, maroquinerie, ganterie de peau, horlogerie, verrerie, métallurgie, etc.). C'est cet acte néfaste enfin qui a permis au successeur de Frédéric-Guillaume (Frédéric I*) de prendre le titre de roi de Prusse (1). Le lecteur complétera notre pensée.
En résumé , les entreprises grandioses de Louis XIV étaient faites pour alarmer l'Europe. N'accusons donc pas les nations étrangères des fautes commises par nos rois !
(1) Voir l'articli) de M. Lavisse, maître de conférences à l'École normale, dans le numéro de la Bévue des Deux-Mondes» du 15 décembre 1875.