CHANGEMENT DES TRADITIONS GOUVERNEMENTALES SOUS PHILIPPE II
M. Carlier (p. 37) déclare qu'il ne peut adopter F opinion émise par moi relativement aux procédés de gouvernement, qu'aurait dû employer Philippe II pour conserver ses provinces de pardeçà. En effet, après avoir dit qu'à la fin du règne de Charles-Quint , la monarchie espagnole « avait Tapparence plutôt que la réaHté , le brillant plutôt
« que la force » , j*ai ajouté que Philippe II aurait pu conserver ses provinces de pardeçà , rien t qu'en conti- « nuant les ti*aditions de son père ». M. Carlier croit voir, dans le rapprochement de ces assertions , une sorte de contradiction.
Je maintiens mon opinion plus fermement que jamais et j'entre dans quelques explications, car dans mon étude intitulée : Considérations sur les causes des troubles des Paj^s-Bas, je ne pouvais aborder les détails.
J'ai dit dans cetfce étude, et M. Carlier a pleinement adopté mon avis, que Philippe II avait peu innové en matière religieuse et n'avait fait que confirmer et proroger les édits ou placards de son père relatifs à l'inquisition (1). Les projets tendant à la création des nouveaux évêchés et à « l'adjonction des abbayes » , remontaient également au règne précédent. J'ai été dès lors amené à me poser cette question , qu'avaient déjà soulevée le prince de Kaunitz , M. Gachard (2) et bien d'autres : pourquoi une émotion si vive saisit-elle les Pays-Bas, après l'avènement de Philippe, alors qu'elle ne s'était pas manifestée sous Charles-Quint ?
A cette question , M. Carlier et moi avons répondu à peu près de la même manière : Charles-Quint , si entier qu'il fût en matière religieuse ou politique, savait du moins « dorer la pilule (3) » . Il avait des manières simples et dignes , ouvertes et affectueuses aussi bien avec les nobles des Pays-Bas qu'avec les gens des bonnes villes (4). Philippe II, au contrah'e, était d'humeur som-
(1) Édit de rafraîchissement du 28 novembre- i«r décembre 1555.
(2) Voir pour les opinions du prince de Kaunitz et de M. Gachard» ]a page cxxvi du rapport au Ministre de l'Intérieur du royaume de Belgique , qui se trouve en tête du premier volume de la Corres^ pondance de Philippe IL
(3) Dorare las pildoras. Expression déjà usitée au xvie siècle.
(4) Voir Carlier, d'après L. Ranke, p. 82,
bre, conservait un mutisme hautain, affectait de n'estimer que les Espagnols.
Je puis donc déjà dire que, s'il eût continué leô tradi^ lions d'habileté courtoise et d'urbanité de son père , il y aurait beaucoup gagné. La forme est dans tous les siècles quelque chose de considérable (1).
Mais il y a bien autre chose.
Les peuples ne raffinent pas et suivent une logique assez grossière. Sous ce rapport, les Pays-Bas furent servis à souhait par l'empereur. Charles-Quint avait une main d'acier sous un gant de velours et ne déviait généralement pas des résolutions une fois prises. Son fils, au contraire, différait, biaisait et se contredisait trop souvent. On imaginerait difficilement le tort que lui firent son manque de foi à l'égard du comte d'Egmont (mission de 1565 ) et la contradiction flagrante existant entre les dépêches espagnoles du 2 avril 1565 ( datées de Madrid) et les dépêches françaises du 13 mai suivant (datées de Valladolid) (2). Après cela, le peu de confiance qu'il pouvait encore inspirer fut irrévocablement perdu.
Charles-Quint résidait très-souvent dans les Pays-Bas.
(1) Gela est si vrai que Charles - Quint fit des représentations à son fils au sujet de ses manières et lui prédit que, s'il ne les modifiait point , il perdrait les Pays-Bas. Voici , à ce sujet , un passage significatif de « l'apologie » du pr^ce d'Orange ( 1581 ) :
« L'Empereur, qui cognoissoit mieus que prince ny homme du « monde la superbe et orgueilleuse nature des Espaignols et peult « estre l'inclination du Roy, son fils, d'autre part Testât de ce païs, « ce qui le pouvoit perdre ou conserver, advertit sérieusement le « Roy que , si il ne retenoit cest orgueil d'Espaigne , qu'il prévoioit « bien qu'il seroit la cause de la ruine entière de cest estast , « lequel , à la longue , ne pourroit souffrir cette insolente domina- « tion que les Espaignols exercent partout où ils peuvent. Et lui « feist ceste remonstrance en la présence de feu Monsieur le comte « de Boussu , père du dernier décédé , moy et plusieurs autres sei- « gneurs de la chambre , dont il y en a cncores de vivants ».
Le premier comte de Boussu , grand écuyer de l'empereur, est Jean de Hénin-Liélard , Prévôt-le-Comte de notre ville.
(2) Voir VÉtude des Considérations générales , 109-110.
A partir de 1559, Philippe II n'y reparut plus, malgré ses promesses mensongères.
L'empereur se garda bien de faire passer sur les dix-sept provinces « le niveau d'un despotisme exotique » . Il assembla plus de vingt fois les États généraux, et c'est pourquoi il obtint toujours d'eux les subsides , pourtant bien lourds , qu'il sollicitait. Philippe II se refusa systématiquement à suivre ce système, qui avait si bien réussi à son père. En cela il eut grand tort, car les peuples, comme les individus, aiment beaucoup, lorsqu'ils ont à payer, qu'on les consulte ou du moins qu'on ait l'air de les consulter.
Voici maintenant l'argument décisif.
Quelle fut la principale cause de la perte irrévocable des sept provinces unies (république de Hollande)? — La mission du duc d'Albe , ses cruautés insensées (18,600 supplices!), ses exactions financières (le centième, le vingtième et le dixième denier). Ce fut ce système sans précédent et sans exemple qui permit à Guillaume de Nassau, exilé et impuissant, de rentrer à main armée dans les Pays-Bas et d'engager une lutte qui laissa l'Espagne épuisée pour des siècles. Or, cette mission de haine et de vengeance était absolument inutile , car le duc n'amva dans les Pays-Bas qu'en août 1567, et déjà, dès le mois d'avril précédent, Marguerite de Parme avait vaincu toutes les résistances. Le 2 janvier, Noircarmes était entré à Tournai, le 23 mars à Valenciennes, quelques jours plus tard à Maestricht. De son côté, le 26 avril, la Gouvernante rentrait sans coup férir à Anvers. Guillaume de Nassau avait quitté Bréda pour se retirer en Allemagne. Hoogstraeten, Brederode et les autres champions du parti national s'étaient expatriés. Enfin, Marguerite de Parme était maîtresse absolue du terrain, et c'est en ce moment que Philippe II envoie celui qui groupera toutes les haines et toutes les résistances ! !
Charles-Quint aurait-il agi de cette façon? Evidemment non. En 1540, il fut inexorable pour Gand, mais il eut soin d*y aller en personne.
Ainsi Philippe II, sans innover sur le terrain législatif, déserta toutes les pratiques, toutes les traditions de son père (1).
(1) Toutes ces idées ont été admirablement résumées dans un des plus beaux livres d'histoire de ce temps, ï Essai sur l'histoiro politique des deux derniers siècles, de M. Jules van Praet (ministre de la maison du roi sous Léopold 1er et Léopold II), qui a jugé tous ces grands événements du xvie siècle , avec la haute sagacité d'un homme d'Etat, avec la supériorité d'un profond penseur et d'un écrivain de race :
« Charles-Quint, dit-il (t. I, chap. III, g 2, p. 209), François 1er, «Ferdinand II, Richelieu ont combattu la Réforme, soit avec des « armées, soit avec quelque franchise militaire. Philippe II l'a atta- « quée aVec l'arme des délations et des supplices. L ôchafaud et le « bûcher ont été pour lui la règle ; la guerre, l'exception. L'histoire « ne lui pardonnera pas d'avoir subâtitué le glaive du bourreau à « celui du soldat.
<c Si Charles-Quint n'aimait pas plus que Philippe II la liberté « des peuples, son procédé dans le gouvernement des hommes a « été tout autre. Il n'a pas fait de l'Espagne ou de l'Empire une « métropole et des Pays-Bas une colonie. Dans aucun pays soumis « à sa domination, il n'a soulevé contre lui les sentiments qu'inspire « un maître étranger. Par l'affabilité des manières, l'habitude des <c voyages, la connaissance des institutions et des inclinations de « ses peuples , par l'élévation et la largeur de ses idées , la distinc- « tion de ses goûts, par le caractère européen de sa politique et sa « disposition à reconnaître , à apprécier et à utiliser le mérite parce tout où il le rencontrait, Charles -Quint n'était nulle part un « étranger. Il n'était pas, comme son fils, l'homme d'une seule idée, « d'un seul idiome, d'une seule résidence.
«^ Sous lui, les vieilles formes de la constitution nationale sont « restées debout. L'organisation des états n'a pas été faussée ; le « pouvoir a été confié a des mains habiles et prudentes ; les fbnc- « tiens, les commandements n'ont pas été exercés par des Espace gnols ; lés grands personnages n'ont pas été privés d'influence, ce déshérités de toute autorité ; le pays est resté lui-même ; Ttiristoc< cratie n'a pas été humiliée, le principe de la représentation natioc< nale détruit. Ce que l'histoire reprochera toujours a Philippe II, V c'est le procédé mystérieux du monarque dans l'exercice de son c< pouvoir, son manque de courage dans l'accomplissement ou dans « l'aveu de ses actes les plus importants; c'est d'avoir hypocritece ment faussé les institutions des peuples, d'avoir été un conspice rateur plutôt qu'un soldat , d'avoir préféré la guerre civile à la ce grande guerre, ne prenant part personnellement à l'une ni à ce l'autre ».
Enfln on est en droit de lui reprocher <c son despotisme mesquin , sa froide cruauté , son goût pour les supplices clandestins , pour les instructions obscures dont la responsabilité pèse sur celui qui doit les exécuter, etc. ».
On ne saurait mieux justifier ma thèse.