‹ Notes et éclaircissements sur l'histoire générale des Pays-Bas et sur l'histoire de Valenciennes au xvi siècleChapitre 3 sur 20 · NOUVEAUX DETAILS SUR LA JOURNEE DES MAUBRULÉS · texte numérisé non relu

NOUVEAUX DETAILS SUR LA JOURNEE DES MAUBRULÉS

Nous arrivons maintenant à la journée des Maubrusléz (1), dont je crois avoir donné le premier les détails, cai' autrefois on ne connaissait ces événements que fort imparfaitement. Sur ce terrain, M. Garlier veut bien me suivre. Il s'étonne seulement que je ne repousse pas Tassertion de d'Oultreman : « qu'après la première res- « cousse, il avait été question de faire décapiter Fauveau « et Mallart dans la Burianne » . Cette version, en effet, ne me paraît pas vraisemblable et c'est pourquoi je ne l'ai pas adoptée. Je ne l'ai pas repoussée non plus, parce que d'Oyltreman, né, je crois, vers 1556, a dû avoir ses raisons pour recueillir cette tradition.

Puisque personne ne m'adresse de critique, je m'accuserai tout le premier de n'avoir pas été complet dans le récit de la journée du 27 avril 1562. J'ai même été inexact sur un point ; l'occasion m'étant offerte, je vais me compléter et montrer au lecteur jusqu'oîi l'on peut pénétrer au moyen de documents d'archives.

Le point sur lequel j'ai été inexact est celui-ci : J'ai parlé de la cloche du beffroy, « lançant ses volées funè- « bres » au moment de l'exécution et j'ai induit en erreur M. Garlier, qui parle du signal « du blanc baston »,

(1) Garlier, p. 77 et suiv.

c'est-à-dire du signal par lequel le prévôt se mettait en communication avec les carillonneurs. Eh bien ! je me suis trompé, la cloche du prévôt resta muette. On voudra bien remarquer que toutes les précautions avaient été prises pour éviter Taffluence de monde. Ainsi l'exécution avait été fixée au lundi de bon matin, afin que les artisans domiciliés au dehors et allant passer le dimanche chez eux ( catégorie très-nombreuse ) , ne fussent pas encore rentrés en ville. Les soixante gros bourgeois qui devaient assister à Texécution ne furent prévenus que le dimanche au soir, alors qu'ils étaient déjà couchés, et cela pour éviter toute indiscrétion. De même encore, le lundi à la pointe du jour, on ne rouvrit pas les portes de la ville. Enfin, toujours dans le même but, on ne mit pas en branle la cloche des exécutions, afin de ne pas donner l'éveil dans les villages suburbains.

C'est là une rectification importante que je signale aux historiens futurs.

Voici maintenant quelques détails à ajouter au récit :

1** Lorsque Fauveau et Mallart, après le bris de la Burianne, apparurent sur le marché, portés à bras et tout « liez et enferrez », ils furent placés sur les épaules, l'un de Jacques Régnier, dont j'ai raconté la fin tragique, l'autre de Pierre Misnet, ouvrier boulanger d'une force athlétique (1). En ce moment une femme s'avança vers eux ((î'était l'hôtesee des trois Pigeons), et essuya avec un linge leurs visages ruisselants des sueurs de l'agonie. Le peuple, imprégné de souvenirs bibliques, donna à cette femme le surnom de « sainte Vérine » (Véronique), en mémoire de la passion du Christ.

2** Lorsque Fauveau fut arrivé chez lui, au Boudinet , il monta à l'étage, euvrit une fenêtre et de là remercia

(1) Il devint pendant le siège tamboureur de la compagnie des tout-nuds de Georges Leblond et fut décapité le 19 octobre 1568.

ceux qui l'avaient escorté. A côté de lui se trouvait une virago nommée Baulduine Flameng, veuve de Thiéry Lejosne (1).

8® Je suis à même de compléter les détails relatifs à révasion des Maubrusléz. Suivant toute vraisemblance, ces détails seront les derniers qui seront produits devant le public savant ou curieux, car il n'y a plus de documents inexplorés ni à Bruxelles ni à Vienne (2). Voici comment ces renseignements me sont parvenus.

En compulsant le registre du Conseil des Troubles, intitulé : Informations et justifications de Hainaut, j'avais remarqué un manuscrit d'une lecture extrêmement difficile , jauni par le temps , mangé çà et là , d'une écriture déteinte, en un mot, formidable. J'avais cherché à le lire par places , afin de savoir au moins de quoi il s'agissait. J'avais pu constater qu'il contenait une information contre M® Jehan de Lattre, l'un des notables commerçants de Valenciennes, qui, le 4 juillet 1562, fut institué prévôt de la ville pour l'année 1562-1563. La « loy » que présida de Lattre, et dont Michel Herlin, le père, fit partie comme échevin, eut à accomplir une tâche difficile, car c'est pendant son exercice qu'eurent lieu les premiers prêches publics de l'année 1563. Ce qui est certain , c'est qu'elle n'accomplit pas sa mission au gré de la gouvernante et qu'elle resta entachée de suspicion aux yeux de celle-ci. Cette suspicion était légitime , car le prévôt , père d'un sectaire qui fut capitaine de compagnie pendant le siège et mourut sur l'échafaud en chantant un psaume de Marot, était lui-même un calviniste plus ou moins déguisé ; nous allons en avoir la preuve. Nous apprenons encore par cette information que Jehan de Lattre, le

(1) Troubles, IV, 434.

(2) L'Autriche a rendu à la Belgique toutes les pièces se rapportant à l'époque des troubles.

— iO —

père , était originaire du village de Douchy, qu'il y avait des propriétés et qu'il s'y retira pendant le siège (1).

Lorsque ma besogne fut plus avancée et mon éducation paléographique plus complète , je résolus de ne rien laisser derrière moi et d'avoir mson des manuscrits que j'avais jusqu'alors négligés. J'abordai donc l'information contre Jehan de Lattre, le père (2), et parvins à la déchiffrer. Je fus payé de ma peine , car j'y trouvai encore des renseignements nouveaux sur Fauveau et sur Mallart. Voici le passage relatif à notre sujet :

« Et ne fault oublier de advertir Son Excellence ( le duc € d'Albe ) que lorsque deux prisonniers que Ton aloit exécu- € ter par le feu audict Valenchiennes furent rescouz , dont € grant tumulte en procéda , lesdicts deux prisonniers se € saulvérent en la maison d'ung mosnier qui fut exécuté par € Tespée ».

(Il s'agit de Maximilien Philippart , le meunier du premier pont du quartier dit : d'Entre-les-deux-Pontsd'Azin ou d'Aizin ) (3) Ici une ligne illisible , je

(1) Le mécontentement et les soupçons de Marguerite de Parme à l'égard de de Lattre , le père , sont attestés par plusieurs pièces publiées dans le troisième volume de V Histoire des Troubles, Nous y renvoyons le lecteur, mais nous donnerons ici quelques extraits d'un procès - verbal très -curieux dressé par le licencié Juan de Vargas , l'un des secrétaires du Conseil des Troubles^ le 15 mars 156o ( On sait que ce scélérat , qui avait dû fuir hors de l'Espagne après avoir violé sa pupille, fut, avec le docteur Louis Del FÛo, le principal instrument du duc d'Albe.) :

ce Touchant le fait de maistre Jehan de Lattre , demeurant à « Valenchiennes et bourgeois dudict Valenchiennes, ayant esté Pré- «vost durant les séditions... l'on se polra informer au vilage de « Douchy, près Noielle , où il s'est tenu durant le siège de Valen- « chiennes, parce que aucuns dudict vilage se meutinoient contre « ledict de Latre, pour eu que de longtemps il est fort mal famé. .; « mesmes que, pendant le temps qu'il estoit Prévost dudict Valen- « chiennes , permectoit sortir les gens dudict Valenchiennes pour « aller à la presche au mont d'Azin... et d'ung aultre costé au *< mont Hoy ». ( Archives de Bruxelles. — Papiers du Conseil des Troubles.)

(2) Je l'ai montrée à M. Carlier lui-même, lorsque j'ai eu le plaisir de le rencontrer aux archives de Bruxelles.

(3) Et non pas d'Anzin, comme on le dit trop fréquemment : cette orthographe n'est pas usitée au xvi« siècle.

dirai même détruite, comme toutes celles qui sont au bas des pages , mais , par le sens général , on Toît que Fauveau et Mallart se réfugièrent ensuite en la maison

< de de Lattre, père dudict Jehan de Lattre (le capitaine), « prisonnier audict Valenchiennes , et furent en la maison € dudict M« Jehan gardez en ung grenier de wedde (1) Tes- € pace de xii à xv jours , pour ce que la justice les fasoit € sercher partout et que Ton avoit publié que quiconque les € anoncheroit auroit ni° florins, desquelles choses polra plus « amplement parler ung personnaige quy demeure au vilaige « de Denain, au devant de une maison de plaisance nommée € La Tour, lequel personnaige, estant en sa maison, entendit € d'ung quidam , que il nommera , que ledit quidam avoit € .porté des chemises ausdicts deux prisonniers eschapéz , € lesquelz ledict quidam disait aller en Angleterre ».

Le Conseil des Troubles s'empare de cette déposition, qui est celle du seigneur de Fromes , lieutenant du roi à Bouchain et prévôt de Denain. Puis il donne Tinstruction suivante :

« M® Jehan de Latre, père du prisonnier de Latre, a recelé € deux prisonniers condempnéz d'estre exécutez par le feu. € S'il n'est prisonnier, soit faict et constitué prisonnier.

« Soit examiné celluy demeurant à la maison de plaisance « nommée La Tour, à Denain, qui a esté celluy ayant délivré « chemises ausdicts prisonniers recous et partons pour Angle- € terre ».

Je dois maintenant revenir un peu sur mes pas et déterminer les étapes des deux Maubrusléz.

Le 27 avril 1562. — La Burianne (prison municipale) , — puis la halle aux draps , — encore la Burianne , — la maison du serrurier Marrain, à renseigne du Nocquet (nœud) d'or, en la inie des Caudreliers, où ils sont

(1) Végétal de la famille du plantin et servant à teindre en bleu azuré. — Jehan de Lattre était donc probablement un teinturier de sayettes ou d'étoffes de laine, comme les du Boquoy, les Joocquoy et autres familles importantes de Valenciennes.

débarrassés de leurs chaînes; — la maison de Simon Fauveau, au Boudinet, où ils remercient leurs libérateurs ; — la Couture ou marché aux bêtes (petite place Verte actuelle), oii ils entendent le sermon du prédicant français ; — â la chute du jour, le moulin du premier pont d'Azin, chez Philippart, où ils sont accueillis par Marguion Bricqueman, femme du meunier et fervente calviniste.

28 avril. — Ils sortent du grenier du moulin à la nuit tombante , traversent la prairie du Bruille et s'engagent « en une courte et grande place où il y a plusieurs mai- « sons en la rue tenant la porte Notre-Dame , en la main « droite, et par laquelle on va à Tissue du logis de Mada- « moiselle de Vendegies (1) ».

J'avais pensé d'abord que les Maubrusléz avaient pu se réfugier dans une maison de cette rue, mais, comme Jehan de Lattre demeurait en face de l'église de Notre- Dame-de-la-Ghaussée (par conséquent dans Tune des maisons qui font face à celle de M* Bultot , notaire ) , je suis persuadé maintenant qu'en sortant du moulin , ils se faufilèrent, en passant par le Bruille et la rue Notre- Dame, dans le grenier de Jehan de Lattre, où sâns doute la femme de Fauveau leur avait ménagé un asile. Ils y restèrent une quinzaine de jours , et nous voyons un affidé leur porter du linge et sans doute des vêtements;

Où se transportèrent-ils en sortant de Valenciennes ? On a cru quelque temps qu'ils avaient passé en France, pour s'engager dans Tai'mée protestante du prince de Condé. Moi-même j'ai exprimé cette opinion, d'une façon fort dubitative il est vrai. M. Garlier s'y tient encore, mais je pense qu'il ne se rangera pas plus longtemps à cette hypothèse, qui devient insoutenable. A la vérité,

(1) Troubles, I, 94.

elle est produite dans le pi*ocès iiftenté à Jacques Régnier, mais comment celui-ci serait-il dûment informé ? Il répète simplement ce qu'il a ouï dire (1). Les autorités en sens contraire sont très-fortes.

Jehan de Hollande , dans son odyssée (2) , a rencontré à Londres Fauveau et Mallart, en compagnie de Bernard, dit Titus, de Bricqueman (le beau-père de Philippart) et d*autres calvinistes valenciennois réfugiés. Or, noti*e « brimbeur » est écroué à la Burianne le 13 janvier 1568. Il est mis en liberté à la fin de février, pour courir à la recherche de sa femme. Le 10 avril 1563, il est réintégré en prison. Donc c'est en mars 1563 qu'il a vu nos Maubrusléz à Londres. Comment veut-on dès lors qu'ils soient allés servir en France , eux qui n'avaient quitté Valenciennes que vers le 15 mai 1562 ?

Enfin, il y a une raison encore plus forte que toutes celles qui précèdent. C'est qu'il était à peu près impossible aux proscrits des Pays-Bas de passer en France, attendu que la duchesse de Parme , se défiant des « nouvelletéz » de notre pays , faisait surveiller soigneusement la frontière. Jour et nuit, les cavaliers de la maréchaussée et ceux d'Adrien de Warluzel , lieutenant de la citadelle de Cambrai , couraient entre cette ville et Saint- Quentin. L'émigration des Pays-Bas suivait donc un autre chemin. Les proscrits se dirigeaient tant bien que mal vers Gravehnes, Furnes ou Nieuport, se donnant pour des ouvriers sayeteurs , foulons ou tisserands sans ouvrage et s'embarquaient dans ces ports pour l'Angleterre. On a vu qu'en 1562 , il y avait déjà à Londres une

(1) Je ne parle plus de la lettre du 12 mal 1562, par laquelle Fauveau et Mallart étaient censés écrire au Magistrat qu'ils avaient pu gagner Saint-Quentin (Troubles, I, 89). M. Carlier et moi sommes d'accord pour la considérer comme simulée et faite pour dépister le Magistrat.

(2) Voir le premier volume des Troubles religieux.

petite colenie valenciennoise. L'émigvatioE générale des Pays-Bas fut si nombreuse que la reine Elisabeth en profita pour repeupler des villes entières , par exemple Sandwich.

g IV SUPPLICE DE JACQUES REGNIER, DE NIVELLES

Je ne puis accepter les observations de M. Carlier, en ce qui concerne le supplice de Jacques Régnier (p. 90). J*ai trouvé que le châtiment n'était pas en proportion avec la faute et je suis toujours du même avis.

Il y avait contre Régnier deux chefs d'accusation : l'intention de pillage et le fait de rébellion.

Le premier chef n'est pas clairement établi. Les témoins se contredisent et l'accusé n'avoue pas (1). Il y a d'ailleurs sur ce point un témoignage décisif, c'est celui des juges eux-mêmes qui écartent la préméditation et accordent des circonstances atténuantes « attendu, € disent-ils , que le cas avoit esté ung seul faict advenu « en ung instant et sans préallable délibération ». Régnier n'avait donc, au dire des juges eux-mêmes, aucune intention de pillage, en allant voir brûler Fauveau et Mallart. Ce témoignage , répétons-le , nous paraît plus

(1) Il faut bien comprendre ces mots : « A dict non estre seul et « que s'il luy et aultres n'eussent pensé piller la ville , qu'ilz ne « s'en fussent mesiéz». (Troubles, I, 322). Ces mots ne sortent pas de la bouche de Jacques Régnier, qui dénie formellement le propos. (Et ledict prisonnier persistant en dénégation, etc..) Ils viennent des témoins qui prétendent avoir ouï Régnier tenir le propos.

considérable que celui du jeune Englebert Jérôme, le seul qui charge Régnier.

On ne voit pas du reste comment Tintention de piller serait venue à ce demier, car, à quelque moment de la journée qu'on se place ^ on ne saisit aucune menace de pillage (1). M. Garlier est d'un avis contraire : « Des voix « rappelèrent qu'on avait parlé de pillage ; la bande fit un • mouvement pour se diriger vers le couvent des Domi- < nicains (p. 79) ». Je ne crois pas que M. Garlier puisse trouver dans mes pièces une seule ligne , un seul mot à l'appui de cette allégation. Le renseignement relatif au danger, que purent courir les Jacobins ou Dominicains du monastère de Saint-Paul, est donné, si je me le rappelle bien, parla gouvernante et par la gouvernante seule (2). Or, voici ce qu'elle écrit à son frère : « et despuis, ledict « menu peuple qui s'estoit soublevé, print son chemin « contre le monastère des Jacopins , en intention , à ce « que Von entend, de le saecaiger ». Voilà, je pense, qui est clair. Saccager n'est pas piller. On saccage par haine, par fureur, pour détruire. Les calvinistes saccagent les églises , les catholiques saccagent les temples. C'est une question de fanatisme.

Autre argument péremptoire (je dis péremptoire parce qu'il est fourni par les documents). M. Garher croit-il que, s'il y avait eu des projets de pillage , ils n'auraient pas été relevés par le roi , dont ils auraient si bien favorisé la poHlique ? Eh bien ! qu'on lise la Gommission royale du 9 mai 1562 (3). On verra qu'il n'y a pas un mot de cela.

(1) Sauf en ce qui concerne l'artillepie de la ville. Mais le pillage d'un arsenal constitue un fait de rébellion et non un fait de brigandage. Encore celte accusation est -elle seulement portée par la duchesse de Parme. Elle n'est produite dans aucun document local.

(2) Lettre du Roi du 8 mai 1562. (Troubles, II, 212.)

(3) Troubles, II, 250.

Les griefs qui existaient contre les Dominicains dans une pai'tie de la population valeaciennoise sont bien connus , et si je n'en ai parlé dans aucun de mes livres (ce dont je ne me souviens pas) , ce ne peut être que par oubli. Ces griefs étaient au nombre de trois : 1** On leur reprochait leur prosélytisme , surtout à Tégard des enfants des -calvinistes décédés ; ^ on leur imputait de nombreuses dénonciations, faites par suite de la violation du secret de la confession ; S"" on les accusait notamment d'avoir dénoncé Fauveau et Mallart. Assm*ément , je n'épouserai pas ces griefs. Toutefois il est incontestable que la gouvernante recevait de Valenciennes des dénonciations directes, c'est-à-dire faites en dehors du Magistrat, qui lui permettaient de tancer, d'aiguillonner le prévôt et les échevins. Quoi qu'il en soit , les mobiles qui poussaient une partie des mutins contre le couvent de Saint-Paul étaient purement religieux.

Je crois que je puis maintenant abandonner le premier chef d'accusation. Alors que personne ne pense à piller, on ne comprendrait pas comment l'idée du pillage serait venue à Régnier. En revanche on comprend fort bien qu'à la vue d'un désordre intense , il ait dit : « On croirait vraiment que la ville est au « pillage , ou va être mise au pillage » . Avec la torture on faisait avouer aux gens tout ce qu'on voulait. Il fallut dès lors à Régnier une singuUère énergie morale pour ne jamais tergiverser sur cette accusation de pillage, pour repousser jusqu'aux insinuations de ses juges lui conseillant de « ne pas se laisser rompre « les os ».

Passons maintenant au second chef : le chef de rébellion, qui lui vaut la mort. C'est là que je rencontre l'objection de M. Carlier.

J'avais dit ou fait entendre qu'on ne met pas à mort un homme pour avoir déplacé quelques bailles et menacé de la main MM. de la Justice. « Prenez gai'de, me dit mon

« honorable contradicteur, c'est là chercher à justifier ces « êtres misérables qui ne se soulèvent ni pour un prin- « cipe ni pour une idée , mais parce qu'ils pensent , au « train dont marchent les choses , que l'heure du pillage « est proche » .

Entre justifier un homme que je qualifie de « peu intéressant, vagabond, paresseux, légèrement ivrogne, etc. », et déclarer que je ne le trouve pas digne du dernier supphce , alors surtout que je le vois se rendre aux observations impérieuses de sa femme et rentrer chez lui bien avant la fin de la sédition, il y a un abîme, et cet abîme je ne Tai pas franchi.

- Mon contradicteur admet évidemment qu'aujourd'hui Régnier subirait une condamnation relativement légère. Mais , ajoute-t-il , il faut se placer au point de vue du XVI® siècle, de ce siècle où Luther disait : « Il faut courir « sus aux révoltés, les frapper, les écraser, etc. »

Il n'est pas besoin d'aller jusqu'en Allemagne. Restons à Valencienijes et voyons ce qui s'y passe.

Nous comptons , après la rébellion du 27 avril 1562, quatre exécutions capitales : celles de Jacquet Walin, d'Arnould Defau, de Jehan Brusneau et de Jacques Berte (outre celle de Maximilien Philippart, coupable de recel). Mais à côté de ces supplices , combien de condamnations moins sévères , combien de gens fustigés, bannis, condamnés à l'amende honorable , mis en liberté sous caution ! Et il faut remarquer que la plupart de ces individus étaient plus coupables que Régnier, car non seulement ils n'étaient pas rentrés chez eux vers dix ou onze heures du matin, mais ils avaient vraisemblablement assisté à toutes les phases de l'émeute , brisé les vitres de la maison de ville , dispersé les fagots , etc. On peut donc dire que Régnier, s'ileûtétéjugéà Valenciennes, n'aurait pas été décapité après avoir été affreusement torturé. Ses juges n'auraient pas eu le temps de lui consacrer une attention meurtrière, tandis qu'à Nivelles, où il était seul

inculpé) la gouvernante et les conseillers de Brabant eurent tout le loisir de s'acharner après lui.

Je me résume d'un mot : Régnier fut la victime des privilèges et de la joyeuse entrée de Brabant, qui avaient pour but de le protéger.

Je ne terminerai pas ce paragraphe sans faire observer à M. Carlier qu'il semble encore au môme endroit m'attribuer une pensée que je n'ai pas eue. < Nous n'aurons « pas , dit-il , à propos de Jacques Régnier, à parler d'un « Dieu qui pour chaque faute réclamerait la vie d'une de « ses créatures (p. 91) ». On croirait vraiment que cette phrase a été écrite par moi à propos de Régnier, indûment métamorphosé en victime de passions religieuses. Si le lecteur veut bien se reporter à la page 219 du tome I de V Histoire des Troubles, il verra que cette phrase a pour but de caractériser le système suivi par Philippe II en matière de religion. M. Carlier cite à plusieurs reprises la correspondance éditée par M. Gachard (4 vol. in-4**) , et par conséquent il a lu les lettres adressées par le roi à don Luis de Requesens y Çuniga, son ambassadeur à Rome , qui succéda au duc d'Albe comme gouverneur général des Pays-Bas. Il connaît dès lors le système en question. Philippe II, en matière de responsabilité , allait bien plus loin que son père, parce qu'il avait l'esprit beaucoup plus étroit et timoré. Il se considérait comme responsable envers Dieu du salut des âmes de ses bons sujets, t Plutôt que de souffrir le moindre t changement dans la religion , disait-il , je donnerais « tous mes états et cent vies, si je les avais, car je « ne veux pas être seigneur d'hérétiques. » De là cette conséquence que, toutes les fois qu'il y avait crime de lèse-majesté divine et humaine , le roi d'Espagne distinguait : comme souverain temporel, il était prêt à pardonner, mais comme représentant de Dieu, il ne le pouvait pas, il n'était pas libre.

Dès lors, j'ai dit et je répète que Philippe II s'était

forgé un idéal particulier de la divinité. Je ne puis, pour mon compte, comparer ce Dieu qu'à ces divinités de rinde qui, avant que la police anglaise n'y mît bon ordre, prescrivaient à leurs fidèles, par la voix de leurs prêtres, de se précipiter sous les roues de leurs chars I

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