LES TRAVAUX DE MICHELET
C'est le 1" octobre 1830 que Miclielet entrait, en qualité de fonctionnaire, aux Archives nationales, ou, pour parler plus exactement, aux Archives du royaume. Il y entrait comme chef de la section désignée encore aujourd'hui du nom de section historique, nom impropre, car toutes les sections des Archives intéressent l'histoire. Il devait occuper ce poste vingt-deux ans. Quand il en prit en possession, il était déjà connu par ses écrits, sinon encore célèbre. Il avait publié ses Principes de la philosophie de f histoire traduits du livre de Yico, son Précis de l'histoire moderne^
f)2 MICHELET AUX ARCHIVES NATIONALES
et allait faire paraître son Histoire romaine, qui fut sou premier {jfraucl ouvrage. Les douze ou treize premières années de son séjour aux Archives (correspondent à la période de sa plus grande activité intellectuelle. Indépendamment des cours (ju'il professait alors à l'École normale et, depuis 1838, au ('ollège de France, il publia, avec son Histoire romaine et son Introduction à l'histoire universelle, son Précis de l histoire de France, les Mémoires de Luther, le premier volume du Procès des Templiers, ses Origines du droit français, et enfin les six premiers tomes de son Histoire de France, qui mirent le sceau à sa renommée et resteront sans doute la partie la plus durable de son. œuvre.
Malgré tant d'ouvrages publiés successivement, il ne faudrait pas croire que ]Miclielet, une fois installé à son poste, ne s'y occupa que de ses études personnelles. Il fit d'abord et avec assiduité œuvre d'archiviste. Il ne suneillait pas seulement les travaux des employés dont il était devenu le chef; il lut, analysa, classa un nombre considérable de pièces ou de registres, et en dressa des catalogues. Daunou, qui avait dirigé les Archives sous le premier Empire, et y avait été remplacé sous la Restauration par le chevalier de La Rue,
— dont le seul titre était sa fidélité à la cause des Bourbons, — avait repris, au mois d'août 1830, la direction de cet établissement, qu'il garda jusqu'à sa mort, au mois de juin 1840. Durant ces dix années, Micbelet lui rendit compte, chaque mois, dans des rapports écrits, et de ses propres travaux et de ceux des archivistes qu'il avait sous ses ordres (1). Il ne se bornait pas, en ce qui le concernait, à classer et inventorier les documents; comme les autres archivistes, il faisait de fréquentes recherches pour le public érudit qui venait travailler à l'hôtel Soubise. Il notait ces recherches dans ses rapports, et, parmi les historiens ou les savants qu'il aida ainsi de ses investigations, on rencontre, avec les noms d'Augustin et d'Amédée Thierry, ceux de Mignet, Villemain, Montalembert, de Broglie, Pardessus, Pastoret, Natalis de Wailly, Wallon, et d'autres que je m'abstiens de citer (2). .l'ajoute que, chaque année, pendant un congé d'un mois qui lui était accordé, il visitait les archives de province et transmettait également
(1) Ces détails et ceux qui suivent sur les travaux de Michelet aux Archives nationales sont tirés des papiers du secrétariat de cet établissement.
(2) Tels que Capofigue, Rosseeuw Saint-Hilairc, Paulin l'âris, Zeller, Schmidt (de Strasbourg), Gachard (de Bruxelles), Mme Sophie Gay, etc.
tk"s rapports à J)aunoii sur le conleiiu de ces dépôts (1).
Si le service dont il était chargé aux Archives du royaume lui prenait, comme on le voit, une part notable de son temps, il n'est pas téméraire d'affirmer (pi'il y trouva, à divers titres, lui profit réel pour ses propres ouvrages et, en particulier, pour ceux qui regardaient notre histoire nationale. Non seulement la lecture des pièces inédites qui passèrent sous ses yeux lui permit de recueillir nombre de faits omis ou négligés dans les récits contemporains; mais, en classant et en cataloguant les documents, il put démêler, avec plus de netteté, la succession des événements et saisir leur enchaînement d'une matière plus étroite. Il fut amené, en outre, à contrôler les chroniques et les mémoires par les actes et s'initia, de cette manière, à la critique historique. Pour avoir une plus complète intelli-
(1) On a imprimé celui qu'il rédigea en 18.35 sur les Archives du Sud-Ouest de la France. On possède aussi au secrétariat des Archives nationales un rapport daté de Venise, le 28 juillet 1838, sur les Bibliothèques et les Archives de Besançon, de Berne, de I^ucerne et de Venise. C'était d'ailleurs à ses frais qu'il entreprenait ces tournées scientiHques, et il refusa les indemnités de voyage qui, presque tous les ans, lui étaient offertes par le ministère. Je ne crois pas inutile de rappeler que, pendant les di.\ premières années, il ne touchait comme appointements que 3,200 francs. A partir du l'^'' juillet 18V0 jusqu'en 1852 où il quitta les archives, ces appointements furent de 5,000.
gence des chartes du moyen âge, il étudiait chez hii, comme en témoignent ses rapports, les traités de diplomatique de Mahillon et de Tassin. Ce qu'il gagna enfin dans ce service quotidien, ce fut de se trouver en contact direct, si l'on peut ainsi dire, avec le passé, et, en suivant de près le mouvement des générations dont il avait à retracer l'histoire, de se sentir vivre de leur vie. On ne peut guère, il est vrai, s'approcher des documents où les hommes qui ne sont plus ont marqué leur empreinte, sans éprouver une impression de ce genre. Taine avoue F avoir éprouvée en maniant les papiers révolutionnaires. Michelet, historien et poète tout ensemhle, la ressentit plus fortement. On se rappelle ces pages où il a raconté l'émotion qui s'empara de lui quand, à son entrée aux Archives, il parcourut les vastes dépôts où sont accumulés les titres de notre histoire. Dans le silence apparent de ces dépôts, il lui semhla, dit-il, percevoir un mouvement, un murmure, puis des voix qui s'élevaient, voix d'hommes et de peuples, de villes et de provinces, qui lui demandaient de les rendre à l'existence. On remarquait déjà, dans son Histoire romaine, cet art de ranimer le passé, qui est un des caractères de son talent. Mais ce fut alors surtout que l'œuvre de l'histo-
rien lui apparut comme une « résurrection » (1). Cette résurrection, il entendait l'appliquer non pas seulement aux événements et aux liommes, mais aux idées, aux moeurs, au langa^je, aux institutions. Il excellait, d'ailleurs, à découvrir dans les textes tout ce qu'à ces divers points de vue en peut tirer l'histoire. Au début de son service aux Archives, il avait d'abord porté son étude sur les registres du Trésor des chartes. Ces registres, écrivait-il dans un rapport du mois de décembre 1830, renferment avec des matières d'intérêt général, une foule d'actes d'intérêt privé, à l'aide desquels on peut retracer une histoire complète des mœurs du temps. " En lisant, la plume à la main, un certain nombre de pièces de chaque époque, on peut en extraire beaucoup de remarques importantes sur le droit, sur la langue, sur les formes des actes, sur les variations même de l'écriture, qui, malgré les admirables travaux des bénédictins, n'a pas encore été examinée au sujet des changements qui y ont apportés de siècle en siècle les révolutions de l'esprit humain. » J'ai retrouvé un certain nombre de fiches où était inscrite l'analyse faite par lui de documents qu'il
(1) Voir le t. II de son Ilist. de Fr., p. 701, 702, 1™ édition de 1833. Cf. la préface de l'édition de 1869.
avait classés. En quelques mots, il incliquait le fait dominant de la pièce ou en précisait les particularités. Il avait l'observation si prompte et à la fois si pénétrante, que, pour saisir le caractère d'un personnage, l'esprit d'une époque ou le sens d'une institution, il n'avait pas besoin de multiplier les documents. Ainsi qu'il l'avouait lui-même un peu ingénument, là où vingt textes eussent été nécessaires à d'autres, un seul lui suffisait (1).
A la mort de Daunou, en 1840, Letronne, membre, comme l'avait été Daunou, de l'Académie des Inscriptions, fut appelé à la tête des Archives. Avec lui, le service de Micbelet se modifia. Il cessa de procéder lui-même à des classements et de dresser des inventaires, et se borna, comme font aujourd'hui les chefs de section, à diriger et surveiller les travaux de ses archivistes, dont il rendait compte dans des rapports, non plus chaque mois, mais tous les trimestres. Il eut ainsi plus de loisirs, qu'il put consacrer à ses études personnelles. C'est alors qu'il publia les tomes V et VI de son Histoire de France^ qui contiennent ces pages si admirées sur Jeanne d'Arc et sur Louis XI. Malheureusement, au lieu de poursuivre
(1) G, MoNOD, Jules Michelet, p. 92. Paris, 1875.
CCI ouviajjc, il rinteiTompit, et, quand il le reprit douze ans après, on ne devait plus retrouver, au même degré , dans les nouveaux volumes , les ([ualitcs des premiers. Opposé, comme d'autres hommes de ce temps, à la politique d'un gouvernement qui, s appuyant uniquement sur les classes moyennes, refusait au peuple sa part de pouvoir,, il s'éloigna de la véritable histoire, — j'entends de l'histoire pure et désintéressée, — pour se mêler à la lutte des partis, et fit paraître successivement le Jésuite en collaboration avec Quinet, le livre intitulé le Prêtre^ la Femme et la Famille^ et un troisième intitulé le Peuple (1). Il revint toutefois à ses études historiques et, à partir de 1847, commença de pidîher son Histoire de la Révolution française, œuvre animée, passionnée même, qui est, comme on la dit, moins une histoire, à proprement parler, qu'une sorte d'épopée dont le peuple est le héros ; livre de combat comme les trois précédents, mais où la Révolution est envisagée, pour la première fois, dans ses causes intérieures et profondes. C'était aux documents des Archives, non explorés jusqu'ici, qu'il avait emprunté les matériaux de ce nouvel ouvrage. « Il est né du sein
(1) Ces trois ouvrages parurent le premier en 1843, le second en 1845 et le dernier en 1846.
des Archives, a-t-il dit ; je l'y écrivis six ans (1) . » Dans l'intervalle, Letronne, emporté par une fin soudaine, avait eu pour successeur, au mois de décembre 1848, M. de Chabrier. Tout aussi étranger aux Archives que l'était le chevalier de La Rue, d'un esprit minutieux et d'humeur un peu tracassière, le nouvel administrateur vit avant tout dans Michelet le fonctionnaire et ne crut pas devoir lui continuer les loisirs que lui avait laissés la judicieuse bienveillance de Letronne (2). Michelet, alors en pleine possession de sa renommée, appartenait depuis deux ans à l'Institut comme membre de l'Académie des sciences morales et politiques. Tout en poursuivant son Histoire de la Révolution française^ dont les tomes IV et V parurent de 1849 à 1851, il dut recommencer à rendre compte, chaque mois, du travail de ses employés et à faire lui-même métier d'archiviste. A la vérité, M. de
(1) Voir la préface de la 2' édition, 1868. II convient de rappeler qu'outre les documents des Archives nationales, il avait dépouillé aux archives de l'Hôtel de Ville les registres de la Commune et, à celles de la Préfecture de police, les procès-verbaux des quarante-huit sections de Paris.
(2) M. de Chabrier se montrait si exigeant, que Michelet, dont la santé était délicate, ne pouvait s'absenter un jour sans en donner aussitôt avis. J'ai même vu plusieurs lettres que Mme Michelet, à la place de son mari malade, adressait au directeur pour excuser son absence.
Chabrier n'exigea de lui ni classements ni catalogues ; mais il lui demanda sans cesse des rapports sur les sujets les plus divers et, en quelque sorte, l'en accabla. Il commença par lui en demander sur tout ce qu'il avait fait depuis son entrée aux Archives. Il lui en demanda ensuite sur des amas de pièces depuis longtemps mises au rebut, besogne à peu près inutile et si ingrate que Miclielet ne put s'empêcher de s'en plaindre. Il lui en demanda « sur les origines, les accroissements» les pertes et l'état matériel » des documents de la section qu'il dirigeait; sur le nombre et la valeur des inventaires rédigés avant lui, y compris les plus anciens, tels que ceux de Dupuy et de Godefroy, qui dataient du dix-septième siècle; sur les nouveaux travaux qu'il serait utile d'entreprendre ; sur le nombre d'employés et l'espace de temps nécessaires à la confection ou à l'achèvement de certains répertoires; enfin sur le projet d'un inventaire général qui, sous une forme et dans un ordre à déterminer, embrasserait tous les documents de sa section.
On possède au secrétariat des Archives nationales les rapports où Michelet répondait à toutes ces diverses questions. Celui qui concerne le projet d'un inventaire général contient des vues dont
encore aujourd'hui on pourrait s'inspirer. Il y disait, par exemple, que, dans le classement des documents, on devait se garder des trop fréquents changements de cotes, changements auxquels on est porté par l'idée d'améliorer les classements antérieurs et qui sont le mal habituel de nos établissements d'archives. Il faut, écrivait-il, respecter l'ordre matériel, quel qu'il soit, des anciennes classifications consacrées par l'usage, n'introduire que dans les répertoires un ordre rationnel et scientifique, et établir par des tables la relation entre l'un et l'autre. Quant à la disposition à adopter pour les répertoires, il voulait qu'on suivît les grandes divisions de l'histoire. « Le dépôt qui m'est confié, écrivait-il, possède peu d'actes avant le treizième siècle et peu aussi après le seizième, et c'est aux âges intermédiaires que se rattache l'ensemble des documents qui le constituent. Considéré au point de vue historique, ce dépôt comprend les actes de cinq périodes distinctes, de cinq grandes révolutions : 1" celle du treizième siècle, de Philippe-Auguste et de saint Louis, où la France, sous le drapeau de l'Église, réunit la moitié de ses provinces, confisquées sur Jean d'Angleterre et sur les Albigeois ; 2" celle du quatorzième, où la France s'affranchit de son alliée.
rÉfjlise, lutte contre elle et l'abaisse, comme on le voit parle procès de Boniface VIII, celui des Templiers et la systématisation des libertés gallicanes; 3" et 4% celles du quatorzième et du quinzième, où la France elle-même est abaissée par les Anglais ou neutralisée par ses propres divisions, par sa lutte contre la maison de Bourgogne ; enfin et 5% celle du seizième, que signalent les guerres d'Italie et les guerres protestantes. Or, de ces cinq grandes révolutions, une seule a été fortement étudiée au point de vue des archives; c'est celle du quatorzième siècle, sous Philippe le Bel et ses successeurs immédiats, c'est-à-dire la lutte des rois de France contre l'Église, lutte légale, étrangère au dogme, soutenue par les légistes, par les archivistes même, fondée, non sur les idées, mais sur les actes et les précédents. Les travaux de Pierre Dupuy sur cette période (1) ne sont pas seulement l'inventaire et la publication des actes de cette lutte ; ils sont un incident, un fait grave de la longue guerre gallicane, commencée par Philippe le Bel et toujours très vive sous Bichelieu et Louis XIY (2). »
(1) Michelet fait allusion ici à l'ouvrage intitulé : Preuves du différend de Boniface VIII et de Philippe le Bel.
(2j Ce rapport, daté du 3 juillet 1850, ne comprenait pas moins de treize grandes pages. Je regretterais de passer sous silence ce qu'il y disait des archivistes placés sous ses ordres. Il demandait qu'ils ne
On voit, par ce qui a été cité plus haut, comment, chez Michelet, l'historien éclairait et guidait l'archiviste. J'arrive à un dernier rapport que lui demanda M. de Chahrier. Ce rapport, de beaucoup le plus considérable de tous ceux qu'il fut amené à rédiger, et dont je parlerai avec c{uelque détail, avait pour objet les archives du Vatican ou plutôt les extraits de ces archives. On sait que Napoléon, après la réunion des Etats
fussent pas assujettis « à écrire des journées entières de simples tables de matières isolées, » ce qu'ils ne pourraient faire « sans langueur, ni dégoût » ; qu'en appliquant leurs travaux à une même époque historique, on établît un lien entre les inventaires qu'ils étaient chargés de rédiger; qu enfin il leur fût recommandé d'ajouter, dans ces inventaires, les annotations utiles que leur dicterait leur savoir. « Les employés les plus modestes qui vivent longtemps dans les archives, qui manient des pièces tous les jours, que les recherches demandées par les savants obligent de remuer et de parcourir les dépôts dans tous les sens, acquièrent, sur beaucoup de points, une instruction spéciale supérieure à celle des savants eux-mêmes. Tel devient, sans qu'on le sache, sans qu'il en ait lui-même la prétention ni l'orgueil, un trésor vivant d'érudition. Ce serait un malheur pour la science et pour l'administration de ne pas profiter des lumières de ces hommes précieux. »
romains à l'Empire, avait ordonné le transport à Paris des Archives pontificales. Dès le mois de février 1810, ce transport était commencé, et, au mois d'octobre 1811, le nombre de liasses, de portefeuilles ou de re{jistres arrivés à l'hôtel Soubise atteignait déjà au chiffre de cent cinq mille. A la chute de l'Empire, on dut restituer ces Archives. Ce ne fut pas toutefois sans en avoir pris connaissance qu'on les avait gardées durant plusieurs années. Par ordre de l'Empereur, Daunou avait aussitôt institué une commission chargée de les inventorier, — commission composée de dix à douze archivistes, quelques-uns français, les autres italiens, — et qui devait, selon l'importance des articles examinés, soit en donner des analyses, soit en tirer des extraits. Napoléon s'intéressait tout particulièrement au relevé qu'on faisait de ces Archives, parce qu'il se flattait d'y trouver des armes contre le pape . Lorsque la commission avait commencé ses travaux, il avait enjoint à Daunou d'en rendre compte toutes les semaines au ministre de l'intérieur. Celui-ci, à son tour, devait chaque mois adresser à l'Empereur un rapport sur ces travaux, et lui signaler les pièces dont des fragments pourraient être insérés dans les journaux.
Bien qu'interrompue dans sa besogne en 1814, la commission italienne, comme on l'appelait, avait alors rempli de ses notices, — à la vérité mal classées pour la plupart et parfois incomplètes, — de vingt-six à vingt-huit cartons. C'est sur ces notices, qui avaient été comme oubliées jusque-là et dont l'ensemble ne laissait pas de constituer un fonds précieux pour l'histoire, que M. de Ghabrier avait demandé un rapporta Michelet. Il l'entreprit à la fin de décembre 1851. Cette date est à retenir. Depuis trois ans, un grand changement s'était fait dans l'esprit de Michelet. La révolution de février 1848 lui était apparue comme la réalisation de ses espérances politiques. Mais l'insurrection de juin, l'expédition de Rome de 1849, la réaction de 1850 lui avaient montré le peu de fondement de ces espérances. Lui-même s'était vu destitué, au mois de juin 1851, de sa chaire au Collège de France. Enfin avait éclaté le coup d'État du 2 décembre qui avait mis le comble à ses déceptions. Bien que, dans le cours de cette année, il eût publié, avec le second volume du Procès des Templiers (1),
(i) Dans une lettre que, le 2 juillet 1851, Michelet écrivait à M. de Ghabrier et où il demandait un congé du 11 juillet au 2 août pour aller aux bains de mer, il disait que, ce même jour, il avait donné le « bon à tirer » du deuxième volume des Templiers, « tra- Tail que le ministre m'avait demandé et que j'ai fait d'une manière
le livre intitulé Polocjne et Russie, où il retraçait les épisodes dramatiques du mouvement de 1848 dans l'est de l'Europe, bien qu'il continuât sans doute aussi de travailler à son ouvra(Te sur la Révolution française (1), l'étude de l'histoire, qui avait été sa vie, ne semblait plus lui apporter désormais que défiance et regret. Peut-être même songeaitil déjà à quitter les Archives. Au lendemain du coup d'Etat, une scène des plus violentes avait eu lieu, à l'occasion des événements, entre lui et M. de Chabrier, que des sympathies personnelles attachaient au futur empereur, et il n'était guère à penser que ces deux hommes pusssent continuer à demeurer ensemble. Au mois de juin 1852, Michelet se retirait des Archives, ayant refusé, comme on sait, de prêter serment au nouveau régime.
C'est dans ces dispositions qu'il entreprit un travail auquel il ne s'était prêté d'abord que par devoir professionnel. On eût pu croire que ce travail se fût ressenti de son état d'esprit et qu'après avoir remis un peu d'ordre dans la multitude de pièces amassées par la commission, il se fût cou-
toute désintéressée. C'est un pressent que je fais au public et à l'atlininistration au moment où elle me retire mon traitement au Collège de France. »
(1) Les tomes VII et VIII parurent en 1853.
tenté d'en donner un aperçu sommaire. Il fit tout autrement. Sans s'arrêter à ce qu'offrait de défectueux le classement des documents, — car on peut appeler de ce nom des pièces qui en étaient le résumé ou la reproduction, — il s'attacha à en montrer la valeur historique. G est dire qu'au contact des documents, l'historien reparut, non, il est vrai, celui qu'on connaissait par ses livres, mais cet historien de tempérament qu'attire et anime tout ce qui tient au passé. Ce rapport, que sans doute il projetait de faire court, s'allongea à mesure, au point de remplir quatre-vingt-quinze pages de grand format, toutes écrites de sa main, et il ne le termina qu'à la veille même de son départ des Archives.
Ce rapport, — que Michelet appelait lui-même mi mémoire, — présente deux parties distinctes, correspondant à deux grandes séries des Archives pontificales que la commission avait plus spécialement étudiées et qui comprenaient, l'une les Jetés ou, comme on dirait aujourd'hui, les documents officiels, l'autre les Lettres transmises ou reçues par le saint-siège. Michelet porta d'abord son attention sur les Actes, dans l'examen desquels la commission avait suivi jusqu'à un certain point l'ordre chronologique. Passant rapide-
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ment sur les pièees dont la date était antérieure au (juatorzième siècle, il ne commence en réalité son travail qu'avec les documents de ce siècle. Ce qui fait le principal intérêt de cette partie de son mémoire, c'est qu'il ne se borne pas à relever les actes qui lui paraissent mériter d'être notés. Selon leur importance, il en marque la signification au point de vue de l'histoire générale. Avec sa pénétration habituelle, en quelques lignes il caractérise un pontificat, une époque. S'il découvre que tel fait, mentionné brièvement dans les chroniques, est l'objet d'un très grand nombre d'actes, il n'hésite pas à le noter comme un fait dominant et en tire des conclusions. C'est ainsi que, sous le pontificat de Jean XXII, voyant dans plusieurs centaines d'actes les évêques, les couvents, les villes, les simples bourgs promulguer exactement la sentence d'excommunication dont ce pape avait frappé un empereur d'Allemagne, il signale cette immense centralisation spirituelle qui fait partout répéter la même sentence de JNIessine à Riga et jusqu'au fond du Nord. C'est ainsi également qu'après avoir constaté que, durant tout le quatorzième siècle, les documents d'ordre financier sont infiniment plus nombreux que les documents d'ordre politique ou religieux, et que leur nombre
augmente encore à la fin du siècle quand éclate le Grand Schisme, il en conclut qu'un travail énorme de fiscalité caractérise la papauté de cette époque, signe manifeste d'un abaissement qui justifiera les hardiesses des conciles généraux de Constance et de Bâle.
Ce travail de fiscalité, — sans être aussi énorme, ni aussi continu, — lui apparaît encore considérable au siècle suivant, qu'il dit " absolument stérile » sous le rapport rehgieux comme sous le rapport politique. Hormis la prétendue union des Grecs avec Rome, c'est à peine, écrit-il, si l'on rencontre ([uelques actes concernant la religion. Pour peu cpi'en dehors des actes on se reporte aux événements de ce siècle, on observe qu'en effet, au sortir du Grand Schisme, la papauté est presque uniquement occupée à disputer aux conciles généraux la toute-puissance sur l'Eglise. On observe également qu'elle se désintéresse alors des affaires politiques de l'Europe, et qu'une fois victorieuse des conciles généraux, Hmitant ses vues à l'Italie, elle consacre tous ses soins à y relever ou y étendre son pouvoir temporel compromis dans les troubles du schisme.
Arrivé au seizième siècle, il montre comment les premières guerres de la France en Italie, puis
la livalilé de Fraiirois 1" et de Gliarles-Qiiint ramènent la papauté sur le terrain, abandonné par elle, de la politique européenne. L'apparition de Luther et la naissance de la Réforme ne tardent pas non plus à la ramener sur celui de la religion. A mesure que la Réforme s'étend, il constate que les actes d'intérêt religieux deviennent de plus en plus nombreux. Tout y fait sentir, écrit-il, la fermentation des esprits, fermentation qui atteint sa plus grande intensité dans la seconde moitié du siècle, c'est-à-dire à l'époque la plus violente des guerres de religion. La papauté, qui vient de clore le concile de Trente et a repris son rôle de magistrature spirituelle, s'efforce alors de régénérer l'Église en lui imposant l'observation des décrets de ce concile. xVlors aussi, pour abattre l'hérésie, elle anime les puissances catholiques et dirige leurs coups. A ce moment, dit Michelet, elle est tout ensemble ce qu'elle avait été autrefois, un centre religieux et un centre politique.
On suit de même, dans les actes, les principaux événements qui marquent le dix-septième, puis le dix-huitième siècle. Si la papauté, malgré ses efforts, voit une partie notable de l'Europe demeurer dans l'hérésie, du moins, par l'abjuration de Henri IV, elle a ressaisi la France. Bientôt éclate
la guerre de Trente Ans, guerre à la fois politique et religieuse, dont elle espère encore la ruine du protestantisme européen. Mais elle est déçue dans son espoir, et elle s'élève en vain contre les traités de Westphalie qui consacrent l'existence légale de la Réforme et reconnaissent aux Etats protestants des droits égaux à ceux des catholiques. A partir de cette époque, son autorité commence à déchoir visiblement. Déjà diminuée par la paix de Westphalie, humiliée ensuite à plusieurs reprises par Louis XIY, elle ne tarde pas à perdre toute influence politique. Elle n'a plus aucun rôle dans les traités qxii intéressent l'Europe, et, lors de celui d'Utrecht, en 1713, on dispose même de ses fiefs sans la consulter. Elle voit enfin, dans les Etats catholiques, les églises se tourner de plus en plus vers les gouvernements séculiers, T opinion, sous l'impulsion de la philosophie, se détacher d'elle en même temps que les consciences, et ce ne sera qu'après avoir franchi la tourmente révolutionnaire, où elle parait d'abord devoir sombrer, qu'elle reprendra, à la faveur de nouveaux événements, une partie de la force qu'elle avait perdue.
En empruntant à Michelet les considérations qui précèdent, j'ai omis nombre d'actes d'une nature moins générale qu'il avait signalés et au milieu desquels elles sont comme disséminées. Encore dois-je dire que, dans ces considérations, auxquelles j'ai cru pouvoir ajouter quelques mots, il n'a guère dépassé la mort de Louis XIV. Si intéressante que soit cette première partie de son mémoire, elle l'est moins peut-être que la seconde, qui porte sur la correspondance échangée par les papes, soit avec leurs nonces, soit avec les princes ou d'autres personnages, et embrassant la période comprise entre le commencement du seizième siècle et la fin du dix-huitième. Tandis que, pour les Actes, il n'avait sous les yeux que de brèves analyses, il trouvait dans les Lettres des extraits souvent très étendus, parfois même des copies. Malheureusement ces pièces n'avaient été que très imparfaitement classées, et Michelet, en les laissant dans l'espèce de désordre où elles se présen-
talent, a été amené, au cours de son travail, à revenir plus d'une fois sur ses pas. Il avouait luimême que la valeur de ces extraits était inestimable pour celui qui en étudierait l'enchaînement chronologique, et il ajoutait qu'à défaut des originaux ils méritaient d'être imprimés.
Dans cette précieuse correspondance, où il a noté de préférence ce qui concernait la France, il découvrait les traits de mœurs, les anecdotes curieuses, les incidents tragiques. Sous l'impression de ce que lui révélaient les documents, il ne s'élève plus, comme dans son premier travail, à des vues générales; il s'arrête aux détails, entre dans les faits, s'attache aux personnages. Ce n'est plus une esquisse, çà et là tracée, des principales phases de l'histoire ; c'est proprement une suite de récits, autant du moins que ces documents épars offrent de continuité. Par endroits, le style de Michelet s'anime et prend couleur, et il a de ces mots qui frappent. Rencontrant dans les pièces du milieu du seizième siècle le nom de Pie V, il dit de lui u l'inquisiteur ", comme il dira de Sixte-Quint " le politique ». A propos des demandes d'argent qu'au début du règne de Charles IX, Catherine de Médicis et le jeune roi adressent à tout moment au pape : « On s'aperçoit
que cette cour, littéralement, meurt tle faim; la mère et le fils écrivent, en langage de mendiants, lettres sur lettres à Rome pour obtenir quelque chose. " Il voit, au lendemain de la Saint-lJarthélemy, Charles IX solliciter encore du pape ini prêt de cent mille écus; u le prix du massacre, " dit-il. Plus loin, parlant de Henri III qui, après l'assassinat des Guises, craint à son tour pour sa vie et, devant les menaces de la Ligue, recherche l'appui du roi de Navarre, le futur Henri IV^, il le représente " éperdu de peur et comme effaré au milieu de la meute aboyante des prédicateurs, confesseurs et moines de toute couleur qui crient après lui » et le traitent public[uement de misérable et d'assassin.
Bien d'autres passages pourraient être cités, où tantôt il dessine d un trait un personnage et tantôt le met en scène. Comme dans les Actes, il saisit à l'instant dans les Lettres le fait caractéristique, la note dominante. Une hgne, un mot lui devient l'occasion de remarques inattendues et qui sont à retenii". Dans une lettre écrite par le nonce sous le règne de Henri IV, il lit que le jeune Dauphin, le futur Louis XIII, ressemblait tout à fait à sa mère et rappelait par sa gravité la maison de INIédicis. « Cette observation est d'autant plus importante,
tlit-il, que Louis XIII et Louis XIV n'ont en effet rien eu de Henri IV. " Puis, étendant cette réflexion : « L'élément primitif a disparu et par Marie de Médicis et par Anne d'Autriche. Enfin une mère saxonne a définitivement changé les Bourbons dans la personne de Louis XVI et de Louis XVIII, qui ont présenté tous les caractères extérieurs de la maison de Saxe. "
Il ne néglige pas les anecdotes, et il cite celle-ci qui se passe à la cour de Louis XIII. La reine mère, Marie de Médicis, a conçu une aversion violente pour un prélat italien, du nom de Rucellai, qu'elle avait d'abord favorisé et ensuite remplacé dans ses bonnes grâces par le jeune Richelieu. Un jour ([ue le roi la trouve en larmes, elle ^demande, elle implore sa justice contre le prélat, et menace de se la faire elle-même, dfit-elle le faire périr sous le bâton ou assassiner. Le roi, les ministres, les filles d'honneur, le président du Parlement s'occupent d'une affaire dont on ne sait les véritables causes et qui, écrit le nonce, a mis la cour sans dessus dessous. Enfin la reine confesse que Rucellai lui a manqué de respect et que, feignant d'être amoureux d'elle, il a osé, sous prétexte d'ajuster sa collerette, lui prendre la gorge. « Ce serait, écrit Michelet, la scène de Tartuffe et d'Elmire,
mais beaucoup plus comique, la reine (''tant alors âgée et surchargée d'un embonpoint énorme. »
Il reproduit non moins volontiers les lettres « amusantes et singulières " de ce général des capucins, Innocent de Calatagiron, qui, à la veille de la paix de Westplialie, voyant les hésitations de la cour à la conclure, prétend, par la seule force de ses remontrances, en imposer la conclusion, s'adresse au duc d'Orléans, à sa fille la Grande Mademoiselle, aux dames d'honneur, à Mazarin, à la régente Anne d'Autriche, et parle à chacun et avec un ton impérieux de la nécessité de la paix. A un moment, s'imaginant avoir persuadé la reine, il se jette à genoux pour rendre grâces au ciel; la reine s'agenouille aussi et ne veut se relever qu'après lui. Cette fois, dit Michelet, le capucin croit avoir tout fait et termine fièrement la lettre, où il raconte cet incident, par ces mots : Ego plantavi. Ces démarches ne lui suffisent pas. Voulant provoquer dans le royaume un mouvement des esprits conforme à ses vues, ce capucin « infatigable » court et va partout, en Bretagne, en Guyenne, en Espagne même. A l'en croire, ajoute Michelet, partout la foule le suit, l'environne, l'étouffé presque; et il cite, à la fin, cette autre phrase de l'étrange personnage : ^< C'est sans
doute en punition de mes péchés ; mais ils devinent toujours où je vais passer. »
On conçoit que je me borne ici à de très brèves indications propres à montrer l'intérêt du mémoire de Michelet. Tout en s' arrêtant aux détails, il lui arrive par instants de les rattacher à l'histoire générale. Signalant la lettre du 29 novembre 1668 oùTurenne, qui Acnait d'embrasser le catholicisme, annonçait sa conversion au pape, il observe que ce grand homme, qui était de la maison de Bouillon, sans être intrigant comme ses proches, était très avisé sous une apparence simple, et il en trouve la preuve dans ce fait que Turenne se convertit l'année même où « se convertit » la politique royale. " Indépendante et indifférente sous Henri IV, Richeheu et les premières années de Louis XIV, cette politique devient proprement catholique entre le traité de 1668 et la guerre de 1672! contre la Hollande. »
. Il revient de même à l'histoire générale en remarquant, aux temps les plus brillants du règne de Louis XIV, un nombre ^ infini » de lettres dans lesquelles des infortunés implorent la protection du pape. Ceux qui les écrivent sont tantôt des prêtres opprimés par leur évêque, tantôt et le plus souvent de pauvres rehgieux que la
tyrannie d'un supérieur tient enfermés clans des in pace, parfois de prétendus criminels qu'a frappés sans justice et que continue à accabler de ses rigueurs un pouvoir arbitraire. Ces lettres AÛennent de France, d'Italie, d'Allemagne. ^' C'est, dit Michelet, comme un gémissement universel qui monte au pape de toute l'Europe catholique; » et il ajoute : '< De semblables lettres et si nombreuses révèlent à la fois l'état douloureux et misérable de ces pauvres victimes et du siècle en général sous sa surface polie, brillante et magnifique. On sent que rien n'est sûr, que rien ne tient par soimême, et que les choses ne se maintiennent que par le cadre qui les entoure et qui les serre. »
Il ne se borne pas à signaler ce qu'au fond il y a de fragile dans l'édifice du grand règne. Il s'étend sur quelques-unes de ces infortunes, que la papauté, dont l'ascendant s'est affaibli, n'est déjà plus en état de secourir. Il s'apitoie sur le sort de ceux qui les subissent, et l'on devine à son langage qu'au moment où il écrit, il est tout entier avec les victimes. Entre toutes ces lamentables requêtes, dit-il, " la plus douloureuse et qui arrache des larmes est celle des forçats des galères françaises. Ces malheureux, qui, depuis dix ans, vingt ans, trente ans, ont acquitté leur
triste dette et devraient être en liberté, restent pour ramer jusqu'à la mort. Les prêtres ne font rien que leur prêcher la patience ou même les persécutent. Enfin ils s'adressent au pape, et leur mémoire commence par ces mots : quis dabit nobis ministrum justitiœ? »
Je finirai par une dernière réflexion qu'à un endroit suggère à Michelet la lecture des .pièces qu'il avait sous les yeux. On est dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, à ce moment psychologique où les anciennes croyances, entraînées "par la philosophie, vont à la dérive et semblent sur le point de faire naufrage. La cour de Rome voit le flot de l'incrédulité qui monte, mais elle n'en discerne pas encore toute la puissance. Elle s'en rend si peu compte, qu'un des membres du sacré collège conçoit alors un projet étrange, d'une exécution au moins très difficile, c'est d'aller en Prusse convertir au catholicisme l'ami de Voltaire, le roi Frédéric IL Michelet ne manque pas de citer ce fait. Mais ce qui le frappe surtout dans les lettres échangées par les papes à cette époque, c'est leur nullité. A proportion que s'efface davantage le rôle de la cour de Rome, les lettres qui émanent d'elle, comme celles qui lui sont adressées, deviennent de plus en plus insignifiantes. On
sont, en les lisant, qu'on touche à la fin d'un état de choses et qu'une société disparaît. Les archivistes chargés par Daunou d'inventorier cette correspondance si dénuée d'intérêt, et parmi lesquels se trouvait Gaetano Marini, préfet des archives du Vatican, se plaignent même, dans des notes particuUères, de l'ennui que leur cause un travail aussi ingrat. Michelet, en parcourant ces documents à son tour, partage cette impression. « Je ne puis, écrit-il, que me joindre aux lamentations de G. Marini et de ses collègues sur l'enniii de ces derniers temps et la nulHté des pièces qu'il leur fallait lire. Les plaintes de ce dernier archiviste du Vatican m'ont rappelé le triste prologue du pauvre Frédégaire, dernier historien des Mérovingiens, qui déplore la caducité d'un monde qu'il voit fini et dont il est condamné à raconter le néant. "
Là se termine, à proprement parler, le mémoire de Michelet. Ce n'est pas qu'il ne lui restât encore des documents à examiner. A la suite des deux grandes collections d\4ctes et de Lettres venaient plusieurs cartons remplis de pièces relatives aux affaires dites « camérales ", et dont l'un renfermait six cents notices donnant la séiie régulière des recettes et dépenses du saint-siège depuis 124Î)
jusqu'au début du seizième siècle, " recueil inestimable, dit Micbelet, pour l'histoire de l'Italie et du monde. >; Puis venaient d'autres cartons contenant soit des extraits de bulles, soit des mélanges de pièces rassemblées sous les titres de Daterie, Chancellerie, Propagande, Saint-Office. Malheureusement, pour ces derniers cartons comme pour ceux des affaires camérales, Michelet s'est contenté d'un relevé si sommaire, que cinq pages lui ont suffi pour en noter le contenu. Mais il faut dire que, dans le moment où il commençait ce relevé, il n'appartenait déjà plus aux Archives. En raison de son refus de serment, il avait été déclaré démissionnaire le 3 juin 1852. Il demeura néanmoins quelques jours encore aux Archives pour achever son rapport, dont il brusqua la fin.
Ce rapport était resté jusqu'ici enseveU dans les papiers du secrétariat des Archives nationales. Tout écourté qu'il soit dans ses dernières pages, et bien que, depuis le jour où il fut écrit, diverses publications aient mis en lumière nombre de faits qui s'y trouvent consignés et qui étaient alors peu connus ou ignorés, il m'a paru digne d'être publié (1). Outre qu'on y voit la preuve des travaux
(Ij Voir, à la Un du présent volume, le texte entier de ce rapport.
i>2 MICHELEÏ AUX ARCHIVES NATIONALES
que jusqu'à la fin a fournis Michelet comme archiviste, ce rapport n'est pas seulement intéressant par le nom de son auteur; il l'est par les vues générales et les considérations qu'il contient; il l'est aussi, à certains endroits, par le style, et le lecteur plus d'une fois y reconnaîtra tout ensemble l'historien et l'écrivain.