LA VIE ET LES OEUVRES DE GHERUEL
Notice lue dans la séance
DE l'Académie des sciences morales et politiques
le 27 janvier 1894.
^Iessieurs,
Au milieu de tant d'événements qui, depuis trois quarts de siècle, ont agité notre pays, de tant de crises qu il a subies, de tant de doctrines qui ont étonné et parfois troublé les intelligences, c'est ini spectacle rare de voir un liomme se consacrer tout entier et sans réserve à l'étude, n'avoir d autre passion que celle du travail et cbercber dans ce travail même ses principales satisfactions. Tel est l'exemple qu'a donné le regretté confrère dont je viens ici rappeler la mémoire. Désigné par vos suffrages à l'honneur de succéder à M. Cbéruel, je viens, selon le devoir que m'imposent aos usages, retracer en quelques mots une existence remplie d'oeuvres et d'années, et à laquelle il n'a manqué
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(jiie d'être louée une dernière fois par une parole plus autorisée que la mienne.
Pierre-AdolphcGliériiclnaquità Rouen, le 17 janvier 1801). Entré, vers sa onzième année, au collège loyal de cette ville, il ne tarda pas à s'y faire remar- <[uer par son désir d'apprendre et son application. Déjà s'annonçait en lui une propension particulière aux choses de l'histoire ; car, dans chacune de ses classes, il ne manqua jamais de remporter l'un des deux prix affectés à cette partie de l'enseignement. Au sortir du collège, désireux de s'ouvrir la carrière de l'instruction publique, il se rendit à Paris, et, à la suite d'un concours, le 27 octobre 1828, fut reçu élève à l'École normale, où il resta deux années.
Il y arrivait dans un moment singulièrement favorable. L'Ecole normale, qui avait été supprimée en 1822, comme un foyer d'indiscipline et de dangereuses aspirations, venait d'être rétablie, non pas sous son ancien nom, qui ne lui fut restitué qu'au lendemain de la Piévolution de Juillet, mais sous celui d'École préparatoire. Depuis quelque temps aussi, une sorte de rénovation s'opérait dans les études historiques. Les Mignet et les Thiers avaient alors publié leurs ouvrages sur la Révolution française; de Barante mettait la dernière main
à ses Ducs de Bourgogne ; Augustin Thierry avait fait paraître sa Conquête de l'Angleterre par les Normands, et Amédée Thierry, suivant les traces de son frère, pubUait son Histoire des Gaulois. J'ajoute que, l'année même où M. Chéruel entrait à l'École normale, le ministère Martignac rendait à Guizot sa chaire à la Sorbonne, dont il avait été privé six ans auparavant, et où il inaugurait ses cours célèbres sur la Civilisation en Europe et en France. Enfin l'École des Chartes, fondée depuis peu et tombée presque aussitôt, était réorganisée en 1829 et commençait cet enseignement de la critique historique qui a si utilement contribué aux progrès de l'érudition française- Un pareil mouvement ne dut pas être sans influence sur la direction d'un esprit déjà porté vers les études historiques. Une circonstance acheva de déterminer la vocation de M. Chéruel. On avait alors appelé à l'École préparatoire, comme maître de conférences, pour y enseigner l'histoire, Michelet, qui n'était guère connu que par son Précis d'histoire moderne. Les leçons du jeune maître produisirent sur M. Chéruel une impression dont, après un intervalle de soixante ans, il se souvenait encore. « Nous étions sous le charme de sa parole, écrivait-il en 1888; et, bien que ses idées, alors
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toutes nouvelles pour nous, nous parussent parfois un peu barclies, nous étions tous d'accord pour reconnaître qu'aucun enseignement n'était plus propre à ouvrir l'esprit, et, en faisant revivre en quelque sorte le passé sous nos yeux, à inspirer le goût des travaux historiques. "
Il n'y avait pas alors d'agrégation spéciale pour 1 histoire. Elle ne lut instituée que par le gouvernement de Juillet, au mois de novembre 1830. Reçu agrégé es lettres, M. Chéruel demanda à être chargé d'un cours d histoire, et, au mois d'octobre de cette année, il fut envoyé comme professeur au collège de Rouen. Une étroite liaison s'était formée entre lui et jNIichelet, qui, entré à la même date comme chef de section aux Archives du royaume, allait y écrire les premiers volumes de son Histoire de France. Nul doute que cette liaison avec le célèbre historien et la lecture de ses ouvrages n'aient influé à la fois sur l'enseignement de M. Chéruel et sur ses futures publications. Il se donna d'abord uniquement à ses devoirs de professeur, et, pendant les dix premières années, il ne fit rien paraître. Telle était la solidité de son enseignement que, dès 1835, le recteur de l'Académie de Rouen écrivait au ministre : " M. Chéruel, si jeune qu'il soit, a tout l'acquis et toute la fermeté d'un vieux professeur. »
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Depuis, les éloges n'ont pas varié. Dix ans après, vers 1846, l'inspecteur général disait dans un rapport : « L'enseignement de M. Chéruel est un des meilleurs que nous ayons connus ; il s'y mêle un intérêt moral et littéraire qui captive les élèves. » L'honorabilité de son caractère et l'estime qu'elle lui avait acquise ajoutaient encore à l'heureux effet de ses leçons, et, l'année suivante, le même inspecteur général écrivait : « M. Chéruel est si bien connu comme homme, comme excellent professeur et comme écrivain consciencieux, que je n'ai plus rien à dire sur son compte. "
Ces derniers mots étaient une allusion à de récentes publications du jeune professeur. M. Chéruel avait commencé en effet à faire œuvre d'historien, et, en 1840, avait paru son premier ouvrage. Cet ouvrage était intitulé : Histoire de Rouen sous la domination anglaise au XV^ siècle. i< J'ai choisi l'époque delà domination anglaise à Rouen, disait M. Chéruel dans sa préface, parce que jamais l'héroïsme communal n'a brillé d'un plus vif éclat, et que la constitution intérieure de la ville nous est révélée par des pièces nombreuses et authentiques. J'ai cherché à animer et à compléter ces documents par l'étude des chroniques contemporaines, en même temps que les titres des archives me servaient
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à rectifier le récit des historiens. « On ne pouvait adopter une meilleure méthode ; c'est celle-là même que recommande . la critique historique. ; Cette méthode, il la porta dans un second ouvrage publié en 1844, et qui avait pour titre : Histoire de Rouen pendant l'époque communale. Ces deux ouvrages étaient plus qu'une promesse, et le nom de M. Chéruel n'allait pas tarder à franchir les limites de sa province.
Jusqu'ici M. Chéruel n'étaitpas sorti de l'histoire locale. Un concours ouvert par votre Compagnie l'amena sur la voie de l'histoire générale. L'Académie des sciences morales et politiques avait mis au concours pour l'année 1847 Y Histoire de l'Administration monarchique en France depuis Philippe-Auguste jusqu'à Louis XIV. Dans ce concours, où M. Dareste de la Chavanne, doyen de la Faculté de Lyon, remporta le prix, M. Chéruel n'obtint qu'une médaille. L'un et l'autre avaient conçu leur travail sur un plan différent. M . Dareste, procédant par voie d'analyse, avait pris une à une chaque partie de l'administration en France et en avait étudié séparément l'histoire depuis son origine jusqu'au dix-septième siècle. M. Chéruel avait, au contraire, procédé par voie de synthèse et présenté, sans en scinder les diverses parties, l'his-
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toire générale de l'administration à ses périodes successives. Mais, si l'ouvrage de M. Dareste était supérieur à celui de son concurrent par l'abondance des renseignements, la sûreté des considérations et la précision des résultats, il lui était inférieur par la méthode. Celle qu'avait choisie M. Chéruel était la seule bonne en effet, parce que seule elle permettait de faire bien connaître la suite et la laison des changements, tandis que l'autre conduisait nécessairement à présenter des tableaux et non des révolutions. ]M. Mignet avait été le rapporteur du concours. C'est dire qu'à cette occasion il écrivit un de ces morceaux d'histoire où l'intelligence pénétrante des événements, la hauteur des aperçus et la netteté des conclusions étaient relevées par ce style sobre et ferme dont il a laissé de si précieux modèles. Bien que M. Chéruel n'eût été placé qu'au second rang, telle était néanmoins la valeur de son ouvrage, que M. Mignet l'engagea à le pidalier. Cette publication, que l'auteur voulait, par d'utiles corrections, rendre plus digne de l'estime d'un tel juge, n'eut heu que quelques années plus tard.
Par ces derniers travaux, M. Chéruel avait été conduit hors de l'histoire locale; mais rien n'indiquait encore qu'il dût continuer dans cette voie. Il désirait rester à Rouen et y fournir toute sa car-
lUU rs'OTlCE SUR CHEllUEL
rièic luiiversitaire. Son vœu était alors de ({uitter le professorat et d'être nommé inspeeteur d'Académie à Rouen, avec la perspective d y devenir un jour recteur. Au commencement de l'année 1848, ce vœu était transmis an ministre par l'inspecteur général, qui, en l'appuyant de sa recommandation, ajoutait que M. Cliéruel « serait un excellent recteur ». Les événements politiques, en retirant M. Chéruel de sa province, allaient avoir pour conséquence de le retenir dans le domaine de l'iiistoire générale. La Révolution de Février avait éclaté ; et à une rovauté qui n'avait pas voulu user de la force pour se défendre succédait une République que rien ne semblait avoir préparée, et qui, en butte aux attaques sourdes ou violentes des partis, dont les uns craignaient sa bardiesse et les autres lui reprocbaient sa modération, n'allait pas tarder à succomber. On sait qu'au début de cet essai de République, qui en apparence dura trois ans et en réalité dura moins d'une année, des économies furent opérées dans tous les services publics. C'est ainsi que, du même coup, sept académies départementales furent supprimées. Celle de Rouen était du nombre. C'était pour M. Cliéruel la destruction de ses espérances. 11 n'y renonça pas sans chagrin. 11 aimait Rouen, où il était né, où il s était fait con-
naître et se sentait entouré de l'estime générale. « Quelque peine que j'aie de quitter Rouen, écrivait-il à un ami, tout avenir m' étant fermé de ce côté, il me faut bien chercher ailleurs. »
Il tourna dès lors ses vues vers Paris, et, voulant se créer de nouveaux titres pour y obtenir un poste qui pîît lui convenir, il résolut de se faire recevoir docteur es lettres. Des documents inédits lui fournirent le sujet de sa thèse latine, qui avait pour titre De Maria Stuartn. C'était un recueil de pièces d'un baron d'Esneval qui avait été ambassadeur de France en Ecosse pendant les dernières années de Marie Stuart, recueil que INI. Chéruel avait trouvé dans des archives de famille aux enyirons de Rouen. Il ne fut pas moins lieureux pour le sujet de sa thèse française. Il avait découvert dans la bibliothèque publique de Rouen le manuscrit autographe du « Journal » d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, ce maître des requêtes qui, au temps de Louis XIV, avait été rapporteur du procès de Nicolas Fouquet et s'était acquitté de sa difficile mission avec une si louable indépendance. Ce manuscrit, dont M. Chéimel avait déjà tiré un utile parti pour le travail qu'avait récompensé votre Académie, ne lui fut pas d'un secours moins précieux pour sa seconde thèse intitulée : De C Administration de Louis XIV
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de 1()(>1 à 1G72. La sontcnanoe des deux thèses, qui eut lieu le 2G novembre 18i9, fut des plus brillantes. Celle de la thèse française, en particulier, dura près de quatre licures, et le candidat fut reçu docteur à rimaniinitc. Après la réception, M. Saint-Mare Girardin, l'un des assesseurs, lui dit : « Demain, Monsieur, j'aurai le plus grand plaisir, si Aous le voulez bien, à m'entretenir avec vous et en apprendre davantage sur le siècle de Louis XIV, que A'ous venez de nous présenter sous un jour si nouveau. »
Ce succès valut à M. Chéruel de se voir nommé, le 15 décembre suivant, maître de conférences à l'Ecole normale. Il rentrait ainsi dans la carrière de l'enseignement, dont il avait eu d'abord le dessein de se retirer. Il y était depuis deux ans, lorsque de nouveaux événements A'inrent rendre encore une fois sa situation incertaine. Du coup d'État du 2 décembre 1851 était issu un régime qui, s'appuyant moins sur l'opinion que sur les intérêts, avait rétalili la paix dans le pays au détriment de ses libertés. Comme aux mauvais jours de la Restauration, 1 Ecole normale, l'Université elle-même furent menacées. Elles demeurèrent néanmoins, mais non sans être atteintes dans leur constitution. L'agrégation d'histoire, qu'avait établie la monarchie de
Juillet, fut supprimée, ainsi que celle de philosophie, par un décret du 9 avril 1852. « Ces dispositions, était-il dit dans le rapport qui précédait le décret, auront pour conséquence de faire de modestes professeurs, et non pas des rhéteurs, plus hahiles à creuser des problèmes périlleux qu'à transmettre des connaissances pratiques. » C'était indiquer clairement dans quelles regrettables mesures s'engageait le gouvernement. Que d'illustres voix furent alors étouffées ! Pendant un temps, une sorte de silence se fit dans le domaine de la pensée. Celui qui écrit ces lignes faisait partie de cette jeunesse qui, sortant à ce moment des lycées, aspirait à étendre et fortifier son esprit par un plus ample enseignement. Il serait difficile de dire le regret, le découragement qui s'étaient emparés d'elle. Mais aussi de quelle émotion, de quel frémissement d'espérance ne fut-elle pas saisie, quand, au bout de quelques années, ce silence commençant à se rompre, elle entendit prononcer de nouveau de grands mots qui répondaient à de grandes choses, quand les hommes en qui elle avait mis secrètement sa confiance se reprirent à parler ou plutôt à écrire, et qu'elle vit successivement et pour ainsi dire coup sur coup annoncés sur les murs de Paris des livres tels que ceux-ci : Le
Devoir^ La Religion naturelle^ La Liberté (1)!
Étranger par tempérament aux choses de la politique et s' étant toujours tenu en dehors des partis, M. Chéruel ne laissa pas de se ressentir, à certains égards, de l'effet des événements. Il avait trop le sentiment de la dignité du professorat pour n'être pas affligé des mesures qui tendaient à la diminuer. Il souffrit aussi dans la personne de ses amis, dont plusieurs, appartenant comme lui à l'Université, furent en butte aux sévérités d'un pouvoir qui exagérait les défiances. Sans qu'il fût lui-même exposé à ces sévérités, il eut lieu de craindre qu'on ne lui enlevât les fonctions qu'il remplissait à l'Ecole normale. " L'Ecole est maintenue, écrivait-il dans une lettre du mois de mars 1852; mais des changements se préparent qui atteindront élèves et professeurs. Je ne sais si je resterai à Paris ou s'il me faudra aller ailleurs planter ma tente. Paratus siim in utriimque^ aut vivere aut luori. »
Cette incertitude dura encore plus de deux ans. A un moment même, on retira M. Chéruel de l'École normale pour le nommer à une chaire d'histoire du lycée Louis-le-Grand. Ses fonctions
(1) Je nai pas à rappeler que 1 auteur de ces ouvrages était Jules Simon.
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de maître de conférences lui furent toutefois rendues par un arrêté ministériel du mois d'octobre 1854. Peut-être dut-il à la discrétion de son caractère et à la modération de ses idées une faveur qu'on n'aurait pas accordée à un talent plus hardi. Il consierva ces fonctions jusqu'au mois de janvier 1858. Il reprit son enseignement avec la même conscience qu'il l'avait commencé, et en suivant la même méthode que tout d'abord il avait adoptée. De l'aveu de l'homme éminent qui était alors directeur des étndes à l'École normale, il se montra professeur admirable. Dans cette école, dont on craignait l'esprit entreprenant et qu'on avait voulu amoindrir, il enseigna, par ses leçons comme par son exemple, qu'on ne doit pas se tenir aux idées des autres et qu'il faut, en remontant aux sources de l'histoire, se faire à soi-même ses opinions. " Grâce à lui, a dit un membre d'une autre Académie, qui est à la fois un historien judicieux et un écrivain délicat, les anciennes traditions furent maintenues, et l'École resta ce qu'elle doit être, un foyer d'indépendance intellectuelle et de libre recherche. » Au reste, pour juger de r excellence de son enseignement, il suffit de nommer les élèves qu'il a formés. A Rouen, où il joignait dans ses leçons l'histoire httéraire à l'his-
toire politique, il avait en comme élèves Louis lîouilliet et Gustave Flaubert. A Paris, pour ne citer que quelques-uns de ceux qui se sont attachés plus spécialement aux études historiques, ses auditeurs furent INIINI. Perrot, Heuzey, Geffroy, Levasseur, et d'autres, morts prématurément, tels que Belot et le regretté Fustel de Coulanges. Ce dernier, ici même, au mois d'avril 1888, dans une touchante allocution qu'il prononça comme président de l'Académie, témoigna publiquement sa gratitude à son ancien maître pour lui avoir fait connaître la vraie méthode de l'histoire.
Tout en se consacrant avec zèle à ses devoirs de professeur, INI. Chéruel avait continué ses travaux historiques. Dès 1855, se conformant au conseil que lui avait donné M. Mignet, il publiait en deux volumes son Histoire de l' Administration monarchique en France, qu'il avait améliorée par de nouvelles recherches. La même année, il faisait paraître son Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France, ouvrage très remarqué alors, pai'venu aujourd'hui à sa sixième édition, et dans lequel il reprenait en quelque sorte le même sujet en décrivant séparément et selon l'ordre alphabétique de leur dénomination chacune de nos anciennes coutumes. Ayant
déjà la pensée d'entreprendre quelque travail important sur le règne de Louis XIV, il s'y préparait en éditant divers mémoires de cette époque. C'est ainsi que, de 185G à 18G0, il éditait tour à tour, en les accompagnant de notes utiles et parfois d'une longue introduction, les Mémoires de Flëchier sur les grands jours d'Auvergne, les Mémoires du duc de Saint-Simon, les Mémoires de 311 le de Montpensier, enfin ce Journal d'Olivier d' Ormesson qu'il avait si heureusement découvert à la bibliothèque de Rouen. Encore ne parlé-je ici que de ses principales publications, omettant de nombreux articles insérés dans diverses Revues de Paris ou des départements.
Telle était déjà la notoriété que M. Chéruel s'était acquise par son savoir et telle aussi son obligeance à en faire part, qu'on lui demandait fréquemment ce que je pourrais appeler des consultations historiques. Ce n'était pas seulement son ancien maître, Michelet, qui plus d'une fois avait recours à ses lumières pour élucider des faits importants de l'histoire de France. Avant ]Miche- Ict, c'était Augustin Thierry qui, à propos d'une nouvelle édition de son histoire des Normands, lui demandait plusieurs éclaircissements. C'était Guizot qui lui écrivait pour quelques points relatifs aux
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événements ou aux personna[jcs de la Révolution d'Anjfleteri'e. C-'c'-tait enlin Vietor Cousin qui, en lui envoyant l'un de ses brillants ouvrajjes sur le dix-septième sièele, le priait d'en examiner certaines pages " au microscope ". Si des liommes qui avaient été on auraient pu être ses maîtres recouraient ainsi à lui dans 1 intérêt de leurs œuvres, on juge qu'à plus forte raison il était consulté par ses élèves. Parmi les lettres qu'il reçut de ces derniers, je n'en citerai qu'une, signée Gustave Flaubert. Lorsque cette lettre fut écrite, Flaubert venait d'être poursuivi pour son roman de Madame Bovary y et il avait déjà conçu l'idée de l'ouvrage qui devait s'appeler Salammbô. " .Te m'adresse encore une fois à votre complaisance, disait-il à M. Chérucl. Le roman moderne me paraissant interdit pour le moment, je vais faire un peu d'histoire. C'est un large bouclier sous lequel on peut abriter bien des choses. Or je crois qu'il y a matière à beaucoiqi de style dans une peinture, la plus exacte et la plus colorée possible, de la guerre des mercenaires. "Puis, demandant à M. Chérucl où et comment il pourrait se procurer des renseignements sur la religion, les mœurs et l'architecture carthaginoises : " Ayez l'obligeance de songer un peu à tout cela, mon cher maître.
J'ai besoin de me décrasser de toutes les turpitudes contemporaines où l'on ma fait patauger cet hiver et de ne plus penser aux bourgeois, de n'en plus peindre et de n'en plus voir. J'ai soif d'un milieu plus haut; donnez-moi la main pour y monter. »
Cependant, désireux de se livrer avec plus de loisirs à ses travaux personnels, M. Chéruel était revenu à son ancien projet d'entrer dans l'inspection académique. INommé, au mois de janvier 1858, inspecteur de l'Académie de Paris, il était, trois ans après, appelé aux fonctions d'inspecteur général de l'enseignement secondaire. Sans rien enlever au temps qu'exigeaient ses nouvelles fonctions, il put bientôt livrera l'impression un ouvrage qu'il préparait depuis quelques années et qui était relatif à Nicolas Fouquet. Dans cet ouvrage, qui comprenait deux volumes, M. Chéruel retraçait, d'après les mémoires de l'époque et les lettres mêmes du surintendant, la vie publique et privée d'un homme qui n'était guère encore connu que par sa disgrâce. A ce point de vue, le travail était nouveau, et, selon le but que s'était proposé l'auteur, < il comblait une lacune dans notre histoire pendant la .première période du règne de Louis XIV. » Cet ouvrage ne tardait pas à être suivi d un autre, intitulé : Saint-Simon considéré
comme historien de Louis XIV. C'était la première fois qu'on tentait un examen critique des célèbres Mémoires^ et l'on peut dire qu'il a ouvert la voie à l'édition savante et, à certains éjj^ards, définitive que poursuit en ce moment l'un de nos confrères de l'Académie des inscriptions.
Peu de temps après la publication de ce dernier ouvrage, M. Chéruel quitta Paris. Le rectorat était pour lui la suite naturelle de l'inspection académique. Sur le désir de Mme Cliéruel, qui était native d'Alsace, il avait demandé le rectorat de Strasbourg, auquel il fut nommé au mois de janvier 18GG. jM. Victor Duruy était alors à la tête de l'instruction publique. M. Chéruel, dans ce nou veau poste, s'attacha à seconder, à tous les degrés de l'enseignement et surtout en ce qui concernait l'enseignement primaire, les vues d'un ministre aussi actif qu'éclairé et dont le zèle, que ne décourageait aucune difficulté, n'avait d'égal que son désintéressement. Ce fut à Strasbourg que, mettant à profit tant d'études poursuivies et d'œuvres publiées, M. Chéruel commença de travailler au grand ouvrage qu'il devait faire paraître plus tard sur la minorité de Louis XIV. Avant de quitter Paris, il avait copié aux archives du ministère des affaires étrangères la plus grande partie
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de la correspondance de Mazarin, que son dessein était de publier d'abord. Les événements de la guerre franco-allemande le surprirent au milieu de ces travaux. Il en vit de près tous les maux. Demeuré dans Strasbourg, où le retenaient non pas seulement ses fonctions, mais de plus graves devoirs, il assista, après un investissement de sept sem£dnes dont un bombardement continu augmentait les rigueurs, à la capitulation qui livrait la ville à l'étranger. Il eut le douloureux lionneur d'être le dernier recteur français de l'Académie de Strasbourg.
Le 20 août 1870, un décret l'avait nommé recteur de l'Académie de Poitiers. Il ne connut cette nomination que le 30 septembre, deux jours après la reddition de Strasbourg, Laissant aux mains de l'ennemi son mobilier et sa bibliotlièque, laquelle ne lui fut restituée que l'année suivante, dépouillée de ses livres les plus précieux, il parvint, non sans difficulté, à Poitiers, dans le courant d'octobre. Il y arriva profondément triste. Dans des lettres qu'il écrivait alors, parlant de la cause de nos revers, il discdt que la France avait donné, pendant un temps, une place trop grande aux intérêts, et une trop petite aux principes, qui seuls font les nations fortes. Peutêtre cette pensée était-elle juste en une certaine
niesiue; mais il eût pu dire aussi que, lorsqu'un peuple est humilié par les armes, les principes ne se trouvent pas toujours du côté où prévaut la lortiuie. Cependant, grâce aux patriotiques efforts de sou nouveau gouvernement, le pays, qu'avait ébranlé la défaite, se réorganisait, et les choses peu à peu y reprenaient leur cours. M. Chéruel, dominant sa tristesse, ne tarda pas à se remettre à ses travaux. Ce n'était pas à Poitiers qu'il les devait terminer. 8i nombreux que fussent les matériaux qu'il avait recueillis, il avait reconnu qu'ils étaient insuffisants et c[ue, pour les compléter, sa présence à Paris était indispensable. Dès les premiers temps de son séjour à Poitiers, il demanda d'être appelé à Paris dans des conditions à peu près équivalentes à celles qui lui étaient faites comme recteur. Diverses circonstances lui faisant craindre de ne pas obtenir assez tôt ce qu'il souhaitait, il ne Aoulut pas prolonger une attente préjudiciable à ses travaux. Il sollicita sa mise à la retraite, et, au mois d'octobre 1874, il quitta Poitiers pour venir se fixer définitivement à Paris. Étant encore à Poitiers, M. Chéruel, selon le plan qu'il s'était tracé, avait déjà pubUé un premier volume des Lettres de Mazavin. Arrivé à Paris, il interrompit cette publication pour se cou-
sacrer sans réserve à l'œuvre importante qu'il préparait depuis longtemps et dont, à Strasbourg même, il avait commencé la rédaction. De nouvelles recherches, tant aux archives des affaires étrangères qu'au département des manuscrits delà Bibliothèque nationale, lui fournirent les derniers renseignements dont il avait besoin. Enfin, dans les années 1879 et 1880, il mettait au jour un premier ouvrage en quatre volumes, intitulé : Histoire de la France pendant la minorité de Louis XIV^ et, très peu de temps après, en 1882, un second en trois volumes, qui était la suite du précédent et avait pour titre : Histoire de France sous le ministère de Mazarin.
Je n'ai pas à faire l'éloge de ces deux ouvrages. L'Académie française en a consacré le mérite en décernant quatre fois de suite à l'auteur le premier prix Gobert. A l'aide des lettres de Mazarin et de ses carnets, non moins précieux que ses lettres, M. Chéruel a rectifié sur bien des points des faits qu'avaient défigurés les mémoires du temps, infidèles ou passionnés. S'il n'a pa éviter de montrer que l'administration intérieure de Mazarin fut nulle et répréhensible par sa nullité même, il a confirmé, par de nouvelles et sensibles preuves, que sa politique extérieure fut habile et
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que parfois même elle fut {^jrande. D('jà, au siècle dernier, certains esprits avaient cherché à expliquer cette apparente inconséquence dans la conduite du cardinal, disant, non sans quelque raison, qu'un ministre, dans ses rapports avec les gouvernements étrangers, ne peut guère avoir d'autres intérêts que ceux du pays qu'il dirige, tandis que, dans l'administration intérieure, il peut en avoir de tout opposés. Au reste, M. Chéruel n'a pas dissimulé les faiblesses de Mazarin. Il n'a pas caché, sans peut-être les signaler assez ouvertement, cette habitude du mensonge qui était à la fois 'un défaut de son caractère et un moyen de sa politique, cette ambition jalouse qui s'alarmait du mérite des autres, cette avidité inconsidérée que lui ont si justement reprochée ses contemporains, enfin cette indifférence coupable pour les souffrances des populations, souffrances qu'au mois de janvier 1648, dans un lit de justice, l'avocat général du Parlement exposa en termes si vifs et avec des allusions si sévères, que le ministre, assis alors aux côtés de la régente, pâlit de colère, à moins que ce ne fût de honte.
C'est dans ces deux ouvrages qu'on doit juger M. Chéruel comme historien. Il n'avait pas ce don de résurrection que possédait, à un si haut degré,
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son ancien maître Michelet, et l'on peut ajouter que son style manque de force et de couleur; mais le langage est simple, précis, facile et toujours clair. A l'égard des événements qu'il raconte, le soin qu'il a, dans ces récits, de s'appuyer sur des preuA'es solides lui imprime une marche sûre, et l'on sent qu'on peut le suivre avec confiance. Ainsi que l'a dit im de nos éminents confrères, « il est heureux ([u il v ait en histoire des peintres pour nous donner des impressions vives, mais il est essentiel qu'il y ait des historiens qui nous donnent des impressions justes; et c'est ce genre de mérite qu'on rencontre dans les œuvres de M. Chéruel. » Peut-être toutefois est-il permis de dire que, porté malgré lui à grandir Mazarin, il a trop diminué les personnages f[ui l'entouraient et, parmi eux, le plus glorieux de tous, le vainqueur de Rocroy. Si l'on ne saurait avoir trop de sévérité pour un prince qui s'est allié à l'étranger contre son pays, on ne doit pas non plus admettre toutes les accusations que chrigea contre lui un ministre perfide, avant de le jeter dans cette prison d'où « il sortit le plus coupable des hommes ". Mais M. Chéruel ne connaissait pas alors les appréciations d'un illustre écrivain (1)
(1) Le duc d'ArMALE, Histoire îles princes de Coude'.
il6 NOTICE SUR CHERUKL
qui, entrant de plus près dans lame du [jrand Condé, a prouvé l'injustice de ces accusations et montré que, s'il fut dangereux aux yeux de Mazarin, il le fut surtout par sa gloire. Causa periculi non crimen ullum, sed gloria viri.
Un couronnement manquait à cette carrière déjà longue et si utilement et si lionoral^lement remplie. Ce couronnement, Messieurs, M. Chéruell'obtint, en 1884, de vos lil^res suffrages. Depuis longtemps, l'Académie des sciences morales et politiques, où il avait des amis fidèles et des disciples reconnaissants, désirait le compter parmi ses membres. Telle était sa modestie que, la veille de l'élection, il n'osait croire à son succès. " Si j'échoue, disait-il, je me consolerai par le travail, ainsi que j ai toujours fait. " Quand il fut élu, il attribua son succès moins à son propre mérite qu'au zèle de ses amis. Il avait alors soixante-quinze ans. Loin de songer au repos, il vit dans le titre dont vous l'aviez honoré une nouvelle obligation de poursuivre ses travaux. Déjà et dans le temps même qu il publiait les remarc[uables ouvrages auxquels son nom demeure attaché, il avait mis au jour deux nouveaux tomes des Lettres de Mazarin. Dès 188G, toute la suite de cette vaste correspondance était prête jjour 1 inq^ression, et trois autres
NOTICE SDR GHÉRUEL J^IJ
tomes ne tardèrent pas à paraître. Cette publication, accompagnée de nombreux commentaires et de savantes introductions, ne lui suffisait pas. Ici même il lut une étude sur cette Ligue du Rhin que Mazarin avait cliercbé à établir comme une barrière entre la France et l'Empire, et plus tard une autre, non moins instructive, sur La valeur historique des mémoires de Louis XIP^.
Des notes manuscrites, qui datent des dernières années de M. Cliéruel et qui m'ont été communiquées, montrent qu'en debors des études particulières et des publications que je viens de rappeler, il travaillait encore. Dans des pages qu'il destinait à voir le jour après les avoir complétées, il indiquait les liens qui unissent l'bistoire littéraire à l'histoire politique, s' attachant à prouver, par de curieux rapprochements, que la vie politique d'un peuple se réfléchit dans sa littérature. Un autre de ses projets, dont j'ai trouvé la trace, ne promettait pas un moindre intérêt. C'était de publier une étude approfondie sur la manière d'écrire l'histoire, étude où il eût consigné les résultats de sa longue expérience et, se plaçant au double point de vue de l'art et de la science, indiqué à la fois les règles de la composition et celles de la critique.
Ces projets de travaux, que je me borne à mentionner, correspondent aux années 1889 et 1890. Parmi les sujets qui occupaient alors sa pensée, il en est un qui intéresse particulièrement cette Académie, et sur lequel je crois devoir, pour cette raison, insister davantage. Il se demandait ce qu'il convient d'entendre par ces mots : Histoire générale et philosopliujue. " C'est une question, écrivait-il, qui plus d'une fois a été soulevée en ma présence. » Pour lui, le sens de ces mots ne semblait pas douteux. A côté de l'bistoire qui, s'engageant dans le détail du passé, s'attache presque uniquement à recueillir et à préciser les faits, il sentait qu'il en faut une autre qui les étudie dans leur esprit, qui en recherche les causes, en indique les conséquences et s'efforce, pour ainsi parler, de figurer l'édifice dont ils sont les matériaux. Développant la pensée de M. Chéruel, on peut même dire que cette seconde manière d'envisager l'histoire est propre au génie français, qui a toujours cherché l'idée dans les faits, et c'est un honneur de cette Académie de maintenir ces nobles traditions. Sans remonter aux Bossuet et aux Montesquieu, et à ne citer que quelques contemporains, M. Chéruel trouvait les modèles de cette histoire dans les œuvres des Guizot, des Mignet,
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des Tocqueville. Comme eux, il croyait que le vrai but de l'histoire n'est pas d'occuper et d'intéresser l'esprit, mais d'instruire et d'éclairer les peuples, et il protestait contre les théories de certaines écoles historiques qui repoussent systématiquement toutes les considérations générales auxquelles peut conduire l'étude des époques disparues. " A qui, écrivait-il, sinon aux temps écoulés, les sociétés en péril demanderont-elles des conseils ou des inspirations? C'est alors que se montre et s'élève le rôle de l'historien. Plus le péril est grand, plus il est nécessaire d'avertir les peuples, en leur rappelant à quelles catastrophes ont entraîné les mêmes fautes. » Il voulait que, pénétré de ces idées, l'historien signalât, dans le passé, les vérités en même temps que les erreurs, et les vertus en même temps que les faiblesses ou les crimes. " Laissons, ajoutait-il, laissons l'érudition sottement infatuée dédaigner les leçons morales de l'histoire. La vertu et le bien sont choses immortelles ; et quiconque les enseigne et les fait aimer mérite bien de l'humanité ! »
Au milieu de tant de travaux et d'études, le moment approchait où M. Chéruel allait être forcé d'y mettre un terme. Déjà, dans le cours de l'année 1888, il avait eu dans sa santé un premier aver-
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tissemcnt. Le fragment d'une lettre qu'il adressait alors à l'uii de ses plus anciens amis montrera, mieux que je ne saurais le faire, les dispositions de son esprit. « L'heure approche, écrivait-il; il faut m' apprêter au {^a'and et mystérieux voyage d'où l'on ne revient pas. .l'ai toujours été spiritualiste et théiste ; je suis redevenu sincèrement et pratiquement chrétien, comme aux jours de mon enfance et de ma jeunesse. Je tâche de me préparer à rendre compte d'une vie déjà longue, non toujours bien employée, et où la joie et la tristesse, le bonheur et le malheur ont été mélangés et tempérés l'un par l'autre. En somme, je n'ai pas à me plaindre. Né avec des moyens médiocres, d'un travail lent et pénible au début, je n'ai eu qu'un mérite, l'amour de l'étude et la persévérance dans cet amour; il m'a conduit aux succès de lycée, à l'École normale, au professorat et au delà de ce que je pouvais ambitionner. A ce mérite se sont mêlées des erreurs et des fautes. Je prie Dieu de me les pardonner. »
Un répit d'un peu plus de deux années fut toutefois accordé à M. Chéruel, pendant lesquelles, ainsi que je l'ai dit, il continua de travailler, soit en abordant des études particuhères, soit en poursuivant des publications commencées. Ses forces
néanmoins déclinaient, quand un deuil de famille, par la douleur qu'il lui causa, les abattit tout à fait. Mme Chéruel, qui avait été durant un demisiècle la compagne de son existence et le soutien de sa pensée, mourut le 14 février 1891. Ce fut un coup funeste pour M. Chéruel, qui, en dehors des satisfactions que donnent les occupations de l'esprit, n'avait cherché et connu que les douceurs domestiques. Dix semaines après, malgré les soins dévoués dont l'avait entouré son petit-fils d'adoption, ]M. Georges Detlian, il succombait. Ainsi avait vécu, ainsi mourut cet homme excellent, aux mœurs simples, au caractère modeste, travailleur infatigable, qui, soit comme professeur, soit comme historien, porta dans ses travaux la conscience qu'il porta dans sa vie, et qui, en cherchant non pas seulement à instruire, mais à élever les esprits auxquels il s'adressait, demeura fidèle à ce qui fait le véritable objet en même temps que la dignité de l'histoire.
Cette vérité, — que la littérature d'un peuple porte l'empreinte de ses sentiments et de ses idées, — ne fut jamais plus sensible qu'en France à l'époque de la Révolution. On retrouve à ce point, dans le style révolutionnaire, le reflet des doctrines et des passions qui ont caractérisé ces temps extraordinaires, qu'il suffit d'étudier ce style en lui-même pour en déduire, abstraction faite des événements, l'esprit général de la Révolution. C'est ce que je me propose d'établir dans le présent travail. J'emprunterai d'ailleurs les éléments de cette étude, non aux discours, mais aux écrits; j'entends les écrits qui sont comme la littérature courante de cette époque, tels que proclamations, arrêtés, circulaires, adresses, pétitions et autres productions de ce genre. Ce n'est pas que le langage y suive des règles précises; l'art y fait
défaut, au contraire, et cela môme est àc'yd un symptôme. Mais de l'espèce de désordre qu'on y remarque se déyajjent des formes principales qu'il est possible de saisir. Encore me suis-je enfermé de préférence dans l'année 1793, c'est-à-dire dans la période où la llépublique devient le régime politique de la France et où, la Révolution atteignant sa plus grande intensité, le style qui en est le reflet €St le plus caractérisé.
Ce qu'on remarque tout d'abord dans ce style, •c'est l'emploi fréquent de certaines abstractions pour exprimer les principes dominants dont l'écrivain s'inspire. La liberté, l'égalité, la justice, la raison, l'iiumanité, la nature, tels sont les termes qu'on rencontre le plus communément. 8i l'on excepte le très court moment où, sous l'influence de Robespierre, la dénomination d'Etre Suprême apparaît dans les écrits, presque jamais on n'y rencontre le mot Dieu. Ceci est caractéristique. On a dit que la Révolution française ressemblait aux
révolutions religieuses. Elle y ressemble en effet par la foi en ses principes, par son ardeur de propagande, non par son but. En elle, rien de religieux. Elle est essentiellement humaine et attend tout de l'homme. Sous ce rapport, elle dérive directement des encyclopédistes. C'est dans l'homme qu'elle cherche sa force et ses moyens; c'est lui également qui est son but, et on peut la définir, dans son objet, la régénération de l'homme par l'homme.
Il est en outre à noter que ces abstractions n'ont rien de local, ni de particulier; je veux dire qu'elles ne sont applicables ni à un lieu, ni à un peuple déterminé ; ce sont des termes que tous les peuples, tous les hommes peuvent et doivent comprendre. On trouve ici un autre signe de la Révolution. Elle est universaliste, si je puis m'exprimer ainsi. Elle a en vue non pas la France seulement, mais toutes les nations. Ainsi qu'on l'a tant de fois répété, ce ne sont pas les droits des Français qu'elle proclame, ce sont les droits de tous les hommes, quels que soient le pays, le nom, la race. De là sa faiblesse. Par cela même qu'elle se jetait dans l'absolu et perdait le sens du relatif, elle devait se heurter inévitablement à des difficultés, à des mécomptes, à des impossibilités. De là aussi
sa ffrandciir et sa puissance. Si elle ne se fût inspirée (le principes universels et ne les eût exprimés par des mots ([ne tons les hommes pussent entendre, elle n'eût pas soulevé le monde.
Ce qui, à côté de ces abstractions, est encore à remarquer, c'est la fréquence des néolojjismes, soit qu'imaginés à la veille de la Révolution ils deviennent alors d'un usage habituel, soit qu'ils dérivent de la Révolution même. Aucune règle ne préside d'ailleurs à la formation des néologismes révolutionnaires. Ils semblent comme le produit spontané d'une force instinctive. Leur forme est parfois si étrange, si grossière même, que beaucoup ont disparu avec l'époque qui les a vus naître. Si quelques-uns, tels que " civisme, républicanisme ", et d'autres que je m'abstiens de mentionner, sont demeurés, qui de nous aujourd'hui userait des mots « tyrannicide, liberticide, nationicide "? Qui voudrait écrire que « l'aristocratie pestiféré les esprits " et que « la liberté cosmopolise les peuples "? Ce ne sont pas seulement des idées nouvelles, mais de nouveaux sentiments qu'expriment ces néologismes. Il y a plus; l'année, les mois, les jours sont appelés d'autres noms. On s'aperçoit qu'un âge nouveau, ou (jui prétend l'être, a commencé pour la France.
Que si, après ces premières considérations, l'on examine en son ensemble le style révolationnaire, on est tout aussitôt frappé du mouvement qui l'anime. J'entends par là moins la rapidité que ce qu'on est convenu d'appeler le mouvement oratoire. Il semble que tous ceux qui écrivent soient des orateurs plutôt que des écrivains. En lisant une adresse, une circulaire, on croit entendre un discours. La différence qui sépare le discours du livre, le langage parlé du langage écrit, n'est phis saisie, encore moins observée. On n'écrit pas, on parle; et comme la production des écrits est alors incessante, on est amené à conclure, en debors de toute autre preuve, que la France est, à ce moment, comme une immense assemblée où cbacun, d'une sorte de tribune, prend tour à tour la parole. Dans le style régulier, les mouvements sont rares et n'en font que plus d'effet. Ici, au contraire, le mouvement est l'allure babituelle, le repos l'exception. Les points d'exclamation, les points d'interrogation abondent. Par les premiers, l'écrivain manifeste les sentiments qui l'agitent. Par les seconds, il apostrophe le lecteur, fait appel à son patriotisme, à son courage, à sa vengeance. Pour mieux l'ébranler, il n'iiésite pas à répéter les mêmes mots, à reproduire les mômes
formes. Dans un écrit (lu premier janvier 1793 adressé par la commune de Nantes aux quarante-huit sections de Paris, je lis : « Ditesnous si vous êtes encore dignes de la liberté que tous ensemble nous avons conquise? Dites-nous si c'est en vain que nous vous avons aidés à briser le sceptre de la royauté? Dites-nous enfin si vous êtes las de poursuivre les despotes, ou si vous êtes trop faibles pour les combattre encore? » C'est à cette tendance aux répétitions que se rattache l'usage, alors nouveau, de reproduire plusieurs fois, comme une sorte d'appel, le mot « citoyens! " dans les proclamations. Napoléon, en répétant si souvent le mot u soldats! » dans les siennes, est un imitateur de la Révolution.
Ces répétitions ne sont, au reste, qu'un des moyens auxquels a recours l'écriAain pour émouvoir le lecteur. Par les qualificatifs qu'il ajoute ordinairement aux termes dont il se sert, il donne à ceux-ci un caractère, un signe, qui les représente d'une manière plus frappante à l'esprit. Parle-t-on du devoir, il est sacré ; de l'égoïsme, il est aveugle; de la perfidie, elle est noire; du patriotisme, il est brûlant. Il est rare qu'un mot ne soit pas accompagné d'une éphitète qui le colore, le grandit ou l'augmente. Chez les citoyens dignes de ce nom,
l'indépendance est toujours " fière », et l'énergie « mâle et républicaine " . Par un effet de la même tendance, pour exprimer un état quelconque de l'esprit, on choisit toujours les mots les plus forts. S'il s'agit d'un sentiment, tel que celui de la liberté dont sont animées les âmes républicaines, c'est un « feu ". Encore n'est-ce pas assez; ce feu les embrase; il sort d'elles, se répand au dehors. « Le feu qui embrase les citoyens du Calvados, lit-on quelque part, se communique à tous les départements. " De même il ne suffira pas d'écrire que l'opinion des Français est contraire au principe de la royauté. C'est plus qu'une opinion; c'est une conviction, qui est elle-même devenue une passion ; cette passion, c'est de la haine, et, comme pour en augmenter encore la portée, on retendra dans une durée illimitée en disant : " Je jure haine à la royauté, une haine éternelle. »
De là à donner la vie aux mots, ou, pour mieux dire, à rendre vivantes les idées qu'ils traduisent, il n'y a qu'un pas. Ce pas est franchi à tout instant dans les écrits. C'est ainsi qu'en se servant de l'expression « corps pohtique, corps social » empruntée par la Révolution aux temps qui l'ont précédée, on ne se contente pas de la froide dénomination que représentent ces deux termes assemblés. Le
corps social vit; il a « des artères, des veines », laiis lesquelles circule un sang vigoureux ou impur. Il a aussi des plaies qu'il faut guérir; il a « des membres corrompus et gangrenés » qu'il faut retrancher, afin qu.e la corruption n'arrive pas jusqu'au cœur.
Cet emploi habituel des épithètes, cette préférence donnée, dans le choix des termes, à l'expression la plus forte, cette vie communiquée aux idées ne dénotent pas seulement des temps agités, comme déjà l'indiquait le mouvement général du style, mais une époque passionnée où tous les sentiments sont portés à l'extrême. On fait plus que donner la vie aux idées ; on les personnifie. Les termes abstraits, dont j'ai constaté l'usage alors si fréquent, tels que la justice, la liberté, la raison, et d'autres termes du même genre, désignent des êtres qui vivent, regardent, parlent et agissent. « L'œil de la Justice est toujours ouvert, » écrit le Comité de salut public dans l'un de ses arrêtés. « Les citoyens du Calvados, lit- on dans une adresse à la Convention, sont levés ; ils veulent partir. Que la liberté outragée pousse un cri, et ils accourent auprès de vous ! " Ce que je dis de la liberté et de la justice, je le dis également de la raison. Elle aussi vit, parle; elle marche et s'avance au milieu
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des hommes. Il y a plus; tandis qu'aux abstractions dont il s'agit est ajoutée parfois l'épithète de « sainte >',leur donnant ainsi, avec la personnalité, un caractère sacré, ont voit, en tête de nombre d'imprimés, certains de ces mots entourés d'une auréole, comme pour mieux signaler à la vénération du lecteur les idées qu'ils représentent. Le cidte public dont la Raison fut un moment l'objet n'était que la manifestation sensible de celui qu'elle avait déjà reçu dans les écrits, et l'on ne fît, en quelque sorte, que le transporter des écrits dans le temple.
Ce n'est pas uniquement à des abstractions de ce genre, et qui sont comme les emblèmes divins de la Révolution, qu'est attribuée la personnalité. A ce moment où la France, en proie à la guerre étrangère, est encore déchirée par les discordes civiles, la patrie est souvent évoquée et se montre dans les écrits avec toutes les apparences de la vie. Les administrateurs d'un département écrivant à la Convention pour l'adjurer de mettre fin à ses divisions intérieures : " Ce n'est pas nous, disentils, c'est la Patrie elle-même qui, en habits de deuil et toute couverte du sang de ses enfants les plus chers, s'avance au milieu de vous et s'écrie : Étouffez, étouffez ces divisions cruelles. » On comprend
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d'ailleurs que, sous l'influence de tant de passions ([ni l'agitent, la Révolution personnifie ce qu elle hait, aussi bien que ce qu'elle aime. " Le Fanatisme est là, écrit le Comité de salut public en parlant des prêtres réfractaires qu'il accuse de soulever l'opinion; il est là, il veille la palme du martyre à la main; il attend ses crédules victimes. » J'ajoute que le fanatisme, le fédéralisme et d'autres objets de la haine révolutionnaire apparaissent ordinairement comme des « monstres » ; ces monstres habitent des " repaires ", et c'est dans ces repaires que la Révolution, telle que l'Hercule moderne, doit aller les saisir et les abattre.
De cette propension à vivifier, à personnifier les idées, il résulte que les écrits offrent, non pas seulement des tableaux, mais de véritables scènes animées. L'écrivain, en relatant un événement, ne se borne pas à le présenter à l'esprit du lecteur; il l'offre, pour ainsi dire, à ses yeux. Ce n'est pas un récit qu'il fait; c'est une action qu'il montre. Dans une lettre que les citoyens de Nantes adressent aux Parisiens, je lis : < Quand les despotes d'outre- Rhin posèrent le pied sur nos frontières, vous nous dîtes : Venez à nous ; nous marchâmes ; nous ne les craignons plus. » N'assiste-t-on pas ici à l'événement lui-même? Telle est souvent la force drama-
tiqne du style, qu'on n'assiste pas seulement à l'événement accompli, mais à celui qui va s'accomplir. C'est ce qui apparaît fréquemment clans la correspondance du Comité de salut public avec les représentants en mission. « L'aristocratie se relève à Tours, mande-t-il à l'un d'eux. Un espoir liberticide est conçu. Pars; qu'il soit anéanti. » Parla se manifeste un autre caractère de la Révolution ; on voit que les hommes de ce temps agissent presque en même temps qu'ils pensent. La pensée est si voisine de l'acte qu'elle se confond en quelque sorte avec lui, et l'idée, à peine exprimée, se précipite dans les faits.
D'après ce qui précède, on conçoit que les écrits doivent plus d'une fois revêtir la forme théâtrale. Il est superflu de dire que c'est du genre tragique que, dans ce cas, paraît alors s'inspirer l'écrivain. Mais, si l'esprit et le rire, que ce genre proscrit, sont absents, on ne trouve non plus aucune des délicatesses qu'il comporte. C'est comme une
imitation de la tragédie en ce qu'elle a de plus accentué, avec l'excès de ses passions, soit dans le bien, soit dans le mal, et aussi avec sa prolixité et ses tirades. « Il est donc vrai, lit-on au début de quelque imprimé, il est donc vrai qu'il est des liommes assez vils, assez corrompus, pour vouloir qu'un trône pèse encore sur cette terre où la liberté avait choisi son asile! " Ne croit-on pas entendre ini monologue que débite un acteur entrant en scène? En même temps qu'on emprunte à la tragédie son caractère général, on lui emprunte ses personnages. On évoque les noms des hommes illustres des Républiques grecque et romaine. C'est tantôt Aristide ou Brutus, tantôt Cicéron et Catilina. La Convention elle-même est désignée du nom antique de Sénat. " Est-ce bien quand l'ennemi est aux portes de Rome, lui écrit-on, que le Sénat doit délibérer s'il faut s'assurer ou non de Catilina et de ses complices! » Ce n'est pas que, par ces rapprochements, on entende comparer les institutions; l'on ne cherche en ces souvenirs qu'un effet dramatique. Mais ici le cadre de la scène s'est agrandi, et le public devant lequel on parle est immense; ce n'est pas aux seuls Français que prétend s'adresser l'écrivain, c'est au monde ou, comme parfois il le (Ut lui-même, à » l'univers ».
Par une particularité qu'on peut rattacher à la forme théâtrale et à laquelle il n'est fait exception que clans certaines productions infimes, l'écrivain a une tendance marquée à repousser les locutions vulgaires. C'est ainsi qu'un garde du roi devient un « satellite du tyran » ; qu'un général, parlant de ses soldats, les appellera ses " compagnons d'armes " ; qu'on dira d'un prisonnier « qu'il est dans les fers » ; d'un condamné qui a subi sa peine « qu'il est tombé sous le glaive de la loi ". On ne dira pas non plus les armées, mais les « phalanges >i, les « légions » de la République, ou encore « nos invincibles guerriers ". S'agit-il d'un vieux soldat qui sollicite sa retraite, on écrira : « un valeureux canonnier courbé sous le poids des infirmités et de l'âge ». Cette propension à employer ce qu'on peut appeler le style soutenu pour exprimer les choses les plus simples indique chez l'écrivain la prétention de ne concevoir que des idées élevées et de n'être pénétré que de nobles sentiments. Il semble même que ces sentiments, ces idées doivent être la première nourriture du citoyen, et l'on ne parle qu'avec une sorte de mépris des besoins de l'existence matérielle. Tandis que, dans les rues, des femmes, exaspérées par la disette, crient ce seul mot : « Du
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pain! », on écrira dans une adresse : « La Convention nationale, toujours occupée du bonheur du peuple français, travaillait depuis longtemps, mais inutilement, à lui procurer les choses nécessaires à la vie animale. « Dans cette recherche de ce qui est élevé, on va jusqu'à marquer la distinction entre le corps et l'esprit, et le corps n'est pins qu'une enveloppe que dédaigne le républicain. « Si nous échappons à la fureur des tyrans, dit un officier partant pour le champ de bataille, notre récompense sera votre estime ; si nous succombons sous leurs coups, nous n'aurons laissé à la terre qu'un corps périssable que la nature a fait pour notre pays. »
On comprend que des hommes animés de tels sentiments peuvent devenir des héros. Mais la sincérité n'accompagne pas toujours un semblable langage. Il est trop manifeste que l'écrivain, en employant les grands mots, ne cherche plus d'une fois qu'à produire de l'effet et à s'attirer des suffrages ; que souvent même il sacrifie, dans ce dessein, la pensée à la phrase. De là des écrits retentissants, mais vides, où la parole marche sans la pensée, où l'on ne saisit qu'un bruit, une sonorité qui étonne l'oreille et la séduit aux dépens du jugement. Encore est-ce peu que de sacrifier la
pensée à la phrase; on y sacrifie aussi les principes. Je ne citerai qu'un exemple qne je prends, il est vrai, dans un discours, mais dont il serait aisé de trouver l'analogue dans les écrits. En proposant à la Convention la loi odieuse du 22 prairial, Couthon disait : " La loi donne aux innocents des jurés patriotes; elle n'en donne pas aux conspirateurs. " C'est ainsi qu'avec des mots à effet on se trompe soi-même, qu'on trompe les peuples, et qu'on arrive jusqu'au crime.
A côté de la forme théâtrale, une forme de style qui appartient aussi à l'époque dont il s'agit, c'est la forme doctrinale. En maints endroits, l'écrivain, dans des phrases sentencieuses, rappelle au lecteur les principes qui doivent régir les sociétés, et, en particulier, ceux qui doivent présider au gouvernement républicain. Ce sont tantôt des maximes écourtées, tantôt de véritables dissertations et comme une leçon abrégée de philosophie sociale. Tel ce long préambule par lequel le Comité de Salut public, à l'occasion d'un de ses arrêtés, commence une circulaire envoyée à certains départements : " Si l'humanité commande quelquefois des égards, ces égards ne doivent pas détendre le nerf du gouvernement révolutionnaire. La vertu des temps paisibles n'est pas la vertu des révolutions.
Le lé(jislatcnr est obligé souvent de froisser les intérêts particuliers pour arriver aux grands résultats que commande le salut du peuple. Il doit pour cela s'isoler des hommes et des affections ordinaires. Dans le silence de la retraite et de l'étude, le philosophe médite sur les passions des hommes; au milieu de l'orage, le législateur les dirige ou les entraine... » On reconnaît ici, par un nouveau signe, un régime que, sur plus d'un point, a inspiré la philosophie du siècle. Déjà même cette forme sentencieuse avait commencé de se montrer dans le préambule de certains édits de Louis XYL Encore ne faut-il pas croire que les pouvoirs pubhcs soient seuls à donner ainsi des leçons. Les simples citoyens, de leur côté, ne se font pas faute d'en donner aux pouvoirs publics. Qui ne sait combien pullulent à ce moment les feuilles, les brochures adressées à la Convention et portant poin* titre : Observations, Jvis, Reflexions, Projets de décrets! On lui envoie jusqu'à des « plans de constitution " dressés article par article et tout prêts à être promulgués. Ces mêmes citoyens, qui donnent des leçons à la Convention, prétendent en donner également aux puissances étrangères, à l'Europe, et il semble que tout Français se pose alors en précepteur des nations.
C'est d'ailleurs avec un ton constant d'autorité que parlent ces donneurs de leçons. Quelque différentes, dans le détail, que puissent paraître leurs idées, tous s'accordent sur un point, c'est que la République, envisagée dans son principe, est un dogme indiscutable, qui doit s'imposer à toutes les intelligences et dominer toutes les volontés. C'est là encore un côté par où la Révolution française ressemble aux révolutions religieuses. Par elle, un dogme nouveau a été annoncé au monde. Cette pensée est si bien celle des hommes de ce temps, que le Comité de salut public, pour qualifier l'œuvre des représentants en mission, n'hésite pas H se servir du mot « apostolat ". Ce n'est pas uniquement par la parole, c'est, au besoin, par le fer que la reUgion révolutionnaire, telle qu'un autre islamisme, sera propagée au dedans et au dehors. « Il faut, dans les départements rebelles, écrit ce Comité, porter tout ensemble la lumière et la terreur. " Par une conséquence des mêmes idées, les ennemis du nouveau dogme sont traités " d'ennemis du genre humain ". De là la mort qui leur est infligée au nom du salut commun ; car, par leur résistance à la vérité, ils s'opposent à celui de la France et du monde, et la Révolution, en frappant ses adversaires, peut dire, comme les
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orthodoxes du moyen âge : Mort aux hérétiques! Par cela même ([ue la Révolution est une révélation, une lumière nouvelle apportée au monde, on se rend compte que, dans l'esprit du républicain, les opposants, les adversaires ne doivent constituer qu'une infime minorité. Aussi, quelque soit leur nombre, dit-on d'eux communément « une poignée de rebelles, de factieux », comme on dit u une poignée d'aristocrates >' . De là également l'injure lancée aux nations qui se refusent à la lumière. A l'imitation des anciens Grecs qui se croyaient seuls en possession de la civilisation, le républicain voit dans ces nations des " Barbares » . Dans une adresse du département des Vosges où il est dit qu'il faut s'armer en hâte contre l'ennemi qui s'avance vers la frontière : " Il ne sera plus temps de se préparer, » ajoute-t-on, « quand les cohortes des Barbares auront inondé nos plaines et qu'elles auront dévoré nos troupeaux et nos moissons. » Ne dirait-on pas un Grec annonçant les ravages que vont accomplir sur le sol sacré de l'Hellade les hordes de Xerxès?
ni
Une forme de style qui appartient encore à la Révolution, forme qui, à la vérité, apparaît déjà quelque temps avant elle, mais qu'elle s'est appropriée en l'exagérant, c'est la forme sensible. Maintes fois se rencontrent dans les écrits les mots " cœur, âme » et, en général, tous les termes exprimant la sensibilité et l'attendrissement. Parlant de la constitution de 1793 qui venait d'être promulguée, des citoyens d'un département s'écrient : « Nous la recevons avec attendrissement, cette constitution admirable; nous la serrons contre nos cœurs, nous l'arrosons de nos larmes d'allégresse. » Ce langage ne se trouve pas dans les seuls écrits des particuliers. Les hommes qui sont à la tête du pouvoir se servent des mêmes locutions. Dans l'une de ses lettres, le Comité de salut public insiste sur le u sentiment délicieux » que fait éprouver la conviction du bien accompli et qui, ajoute-t-il, " doit être le premier besoin des âmes l'épublicaines. " Dans une autre, où il répond à
(les plaintes qu'on lui adresse et qu'il dit mal fondées : « Ces phrases sont échappées de votre pUime, écrit-il; elles ne sont pas de vos cœurs. »
Ces formes de langage indiquent un autre caractère de la Révolution. En anéantissant le passé, en mettant fin à ce qui lui semhlait luie civilisation menteuse, elle a prétendu faire disparaître l'homme faux, factice qui en était l'image, et lui substituer l'homme vrai, bon, sensible, tel que l'a créé la nature. Les barrières que cette civilisation avait élevées entre les hommes, et par lesquelles elle les tenait divisés, ont été renversées, et, par-dessus, ils se sont tendu la main. Le tutoiement, alors en usage, n'est pas seulement un signe d'égalité, mais de fraternité. Les républicains, unis dans les mêmes principes, les mêmes aspirations, ne doivent plus former qu'une famille. « Apprenons à l'univers, écrivent les administrateurs d'un dépar tement, que, dans une répubUque, tous les citoyens sont frères. »
Ce qui étonne, c'est que, tout en répondant à certaines tendances de la Révolution, ce genre de style ait pu se produire dans le moment même où s'accomplissent les événements les plus tragiques. Alors que le régime de la Terreur sévissait dans toute son horreur, on publiait des romans intitulés ;
Nouveau voyage sentimental, r Amitié dangereuse, Ursule et Sophie. Il y a plus ; plusieurs des hommes dont la conduite publique était inhumaine se montraient doux et honnêtes dans les relations privées. Il en fut de même aux jours sombres du moyen âge ; ceux qui envoyaient les hérétiques au supplice n'étaient pas tous des monstres. Ce contraste s'explique, au moins en la plupart des cas, par le fanatisme, lequel, n'enflammant les passions dans l'homme que sur certains objets, le laisse, sur les autres, maître de lui-même; et il en est du fanatisme politique comme du fanatisme rehgieux. L'un et l'autre ont pour effet d'allier ensemble la douceur et la violence, la vertu et le crime.
Un des caractères de la Révolution étant de se rapprocher de la nature, il en résulte que plus d'une fois on retrouve dans le style, à côté de la forme sentimentale, la forme pastorale. Un de nos célèbres historiens remarquait que, dès 1790, le gouvernement parlait au peuple comme à un berger de Gessner. Marat, à la veille de la Révolution, n'écrivait-il pas un Roman de cœur, autrement dit : les Aventures du jeune comte Potowski, où l'on ne voit qu'amours champêtres, ruisseaux et prairies? Les mêmes remarques s'appUquent à l'année 1793, ainsi que suffisent à l'indiquer certaines images
dessinées en tête de plusieurs imprimés de cette époque. Tandis que, sur quelques-uns, on voit figuré un sabre formidable avec cette inscription : « La liberté ou la mort, " d'autres représentent un laboureui' à demi courbé vers la terre dont il ouvre les sillons, pendant qu'au loin, sur un coteau, apparaissent les premiers rayons du jour; c'est limage de la paix, du travail et de l'innocence.
Dans cette voie, la Révolution arrive même à l'idylle. Rien ne le démontre mieux que certaines fêtes publiques qu'on célébrait alors. Il me suffira de citer, comme exemple, le programme d'une fête célébrée à Bourges le 10 août 1793. J'omets 1 indication de divers préparatifs, tant pour la décoration du lieu où doit se faire la cérémonie, que pour les places que doit occuper l'assistance. « Tous les groupes étant à leur rang, ajoute le programme, le président puisera de l'eau dans la fontaine de la Régénération, décorée de fleurs et de feuillage, et, de sa tribune, il arrosera la terre tout autour par forme de libation, en disant à voix haute : Je te purifie, terre souillée par seize siècles de servitude : sois à jamais le sol de la liberté! Ensuite, prenant une coupe remplie de cette eau salutaire, il en boira le premier, et la même coupe
passera successivement aux électeurs, qui en boiront chacun à leur tour une gorgée ; et chaque fois qu'un électeur aura bu, il sera fait un roulement de tambours. Après que tous les électeurs auront bu, le président dira : Citoyens, vos représentants, en buvant à la même coupe, vous ont annoncé que nous sommes tous frères. Donnez aussi par vousmêmes un signe non moins expressif de cette civique union ; que chacun de vous donne à ses voisins le baiser fraternel (ce qui sera exécuté entre voisins seulement) . Le président en donnera l'exemple, et, pendant ces embrassements, les musiques joueront l'air chéri : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? »
La fête devait s'achever par un banquet et une danse, ou, comme on dirait aujourd'hui, par un bal public. Mais qu'on remarque en quels termes sont annoncés l'un et l'autre. « Enfin, se retournant vers le peuple, le président dira : Français, devrais républicains sont frères; et des frères assemblés n'aimeraient pas à se séparer sans s'être témoigné dans un banquet frugal leur affection réciproque. La verdure et l'ombrage vous offrent, à cet effet, un emplacement simple et républicain. Que les mets apportés par chacun de vous soient communs à tous, et que, par des danses joyeuses, le peuple
termine l'expression piiblic(ue de son allé(jresse et de son bonheur. »
Ce mot "bonheur », par lequel finit cette citation, m'amène à une dernière considération. Ce mot est, avec ceux que j'ai déjà signalés, l'un des termes qui se présentent le plus habituellement. « C'est maintenant que nous avons une terre délicieuse à habiter, écrit-on dans quelque adresse à propos de la Constitution de 1793; cette Constitution, ayant pris sa source dans la raison éternelle, doit nous procurer la félicité qui en est le résultat nécessaire. « On sait que, dans cette Constitution même, il est dit à l'article premier que " le but de la société est le bonheur commun. » Je n'ai pas besoin d'ajouter que le Comité de salut public tient aussi, plus d'une fois, un langage analogue. « Si ta mission offre des difficultés à vaincre, mandet-ilà un représentant, elle offre à l'homme sensible un ministère bien consolant, celui d'apprendre à ses concitoyens le secret d'être heureux. » Il va même plus loin dans l'expression de ces idées. Ecrivant à un autre représentant qui lui avait rendu compte de sa mission dans un département : « Vous avez fait partager au Comité, lui dit-il, la douce émotion que vous avez éprouvée au sein d'un peuple de frères. Au milieu de tant d'impressions
si délicieuses, on se rappelle l'âge d'or, que, malgré la corruption du siècle, la philosophie parviendra à réaliser sous les auspices de l'égalité et de la liberté. "
Un pareil langage, dont il serait facile de multiplier les exemples, montre qu'aux yeux des hommes de ce temps, la République, qui prétend remettre toutes choses à leur vérital)le place et, par cette réforme générale de la société, satisfaire à tous les besoins de l'homme comme à toutes ses aspirations, représente l'ordre parfait, idéal, et qu'avec lui une ère de félicité, un nouvel âge d'or, doit s'ouvrir pour le monde. Un des traits les plus caractéristiques que j'ai rencontrés attestant à quel point les esprits étaient alors pénétrés de cette pensée, c'est une phrase par laquelle une femme d'humble condition, plongée dans le chagrin et la misère, commençait une pétition adressée à la Convention. Cette phrase, qui dénote bien des espérances et aussi bien des déceptions, contenait ces seuls mots : « Citoyens ! je suis républicaine et cependant malheureuse ! »
Telles sont les principales considérations, sinon les seules, auxquelles conduit l'étude du style révolutionnaire. Que si l'on demande de quels modèles, en dehors de ce qui lui appartient en propre, il a
148 DU STYLE i; EVOLUTIONN AIRE
pu s'inspirer, je répondrai, avec plus d'un historien, que c'est dans les œuvres de Jean-Jacques Rousseau qu'il faut surtout chercher ces modèles. Jamais, dans les écrits de ce temps, on ne retrouve le style de Voltaire, ce style à la fois simple et lumineux, modéré et ferme, où la passion est toujours réglée et contenue par la pensée. C'est le style de Rousseau, avec ses mouvements oratoires et son abondance des épithètes, avec son penchant à la déclamation et ses évocations de l'antiquité, et aussi avec sa forme sentencieuse, dogmatique, ses tendances au lyrisme et son goût de la nature. Pour tout dire, c'est le même style, exagéré dans ses défauts comme dans ses qualités.
Je terminerai par une réflexion qui s'offre d'ellemême à la fin de cette courte étude. Quelque variés que soient les caractères que présente le langage révolutionnaire, c'est, en somme, la passion qui y domine. De là on peut conclure, en dehors de toute notion fournie par les événements, que l'époque dont il est le reflet sera une époque transitoire; les sentiments extrêmes, comme le style qui les exprime, ne pourront 'garder toujours le même degré d'intensité ; dès lors, par une réaction naturelle, succédera pour les intelligences une lassitude, qui, portée par elles jusque dans le domaine
des principes, se tournera en scepticisme. Ainsi l'étude du style, par laquelle on a pu connaître, sous ses divers aspects, l'esprit des temps révolutionnaires, indique aussi une limite à leur durée et l'état moral qui les suivra.
Parmi les hommes qui ont marqué au dix-neuvième siècle comme novateurs, une des figures les plus originales est assurément celle de Charles Fourier, l'inventeur de i Attraction passionnée et le fondateur du Phalanstère. Il est devenu chef d'école; de même que Saint-Simon, son émule,- il a eu des disciples zélés qui se sont attachés à sa personne et ont propagé ses idées. Après sa mort, en 1837, non seulement son école a encore subsisté quelque temps ; mais jusque vers le miheu du siècle, indépendamment des livres de propagande répandus par ses disciples, lui et son œuvre ont été l'objet de nombre de pubUcations favorables ou hostiles, et déjà il avait fait assez de bruit pour
152 UNE LETTRE DE l'OURIER
qu'en l'iuie de ces publications on le mit au rang des « contemporains illustres » (1). Puis vint le coup d'État de décembre 1851, d'où sortit un régime qui arrêta, pendant un temps, la liberté de la pensée. Dès lors le silence parut se faire dans le public sur Fourier, et ce ne fut guère que dans le secret que sa mémoire conserva des partisans et des admirateurs. Après la chute du second Empire, l'attention s'est reportée sur lui. Depuis une vingtaine d'années surtout, des philosophes, des savants, dont le nom fait autorité, ont étudié à nouveau ses écrits et jugé ses doctrines (2) . Ses adeptes, plus nombreux qu'on n'eût pu le croire et prétendant former encore une école, sont sortis à leur
(1) Voir DOtammeDt : Reybaud, Études sur les réformateurs contemporains, 1841, 2' édit. — Febrari, Des idées et de l'Ecole de Fourier depuis 1830, dans la Revue des Deux 'Mondes, nov. 1846. — De Loménie, Galerie des contemporains illustres, 1847. — Lerminier, Fourier et son école, dans les Tablettes européennes, 1851. — Ott, Traité de l'économie sociale, 1851.
(2) Outre une longue étude que Renouvier lui a consacrée dans la Critique philosophique en 1883, je citerai plus particulièrement un article de M. Faguet dans la Bévue des Deux Mondes, l" août 1896, et le grand Traité théorique et pratique d'économie politique de M. Paul Leroy-Beaulieu publié cette même année, et dans lequel les idées de Fourier occupent une place notable. J'ajoute qu'en 1890-91 M. Paul Leroy-Beaulieu a consacré à Fourier un de ses cours au collège de France. M. Espinas, en 1898, lui a également consacré un de ses cours à la Sorbonne. Voir aussi un travail de M. Villey paru en 1898 et intitulé Fourier, l'homme et son œuvre.
tour de l'ombre discrète où ils semblaient s'être retirés, et récemment ils se sont unis pour élever une statue dans Paris à celui que quelques-uns appellent un « rédempteur de l'humanité » (1).
En publiant une longue et curieuse lettre que Fourier écrivit en l'an XII et que j'ai trouvée dans les papiers de la police du premier Empire conservés aux xlrchives nationales, lettre où il traçait les grandes lignes de son œuvre non encore mise au jour, mon intention n'est pas de revenir sur les jugements dont cette oeuvre a été et est encore aujourd'hui l'objet. Je ne me propose que d'ajouter un court chapitre à ce qu'on savait déjà de cet homme célèbre. Néanmoins, pour que ce document offre à ceux des lecteurs qui ne connaîtraient pas ses ouvrages tout l'intérêt qu'il comporte, un rapide résumé de ses doctrines me paraît nécessaire. Je n'entends d'ailleurs parler ni de sa philosophie, ni surtout de sa cosmogonie, dont l'appréciation échappe à toute critique, mais seulement de ses doctrines sociales. ,
C'est en 1808, — il avait alors trente-six ans, — que, pour la première fois, il émit ses idées dans un ouvrage intitulé : Théorie des (fuatre mouve-
(i) L'inauguration de cette statue a eu lieu le 4 juin 1899.
inents et des destinées générales, ouvrage qui passa d'abord presque inaperçu et auquel toutefois il dut son premier disciple. Quatorze ans après, en 1822, il reprenait ces idées, en les développant, dans son Traité d'association industrielle et agricole, lequel reçut plus tard, selon ses intentions, le titre ambitieux de Traité de l'unité universelle. Ces deux ouvrages, que d'autres moins importants suivirent ou dont ils n'étaient que l'abrégé, — tels que le Nouveau monde industriel et sociétaire, paru en 1829 et la Fausse industrie, qui date de 1836, — renferment une complète exposition de son système. Mais ils sont rédigés avec si peu d'ordre, dans une langue si imparfaite, et abondent en néologismes si bizarres, qu'il est difficile de les lire et parfois de les comprendi'e. Victor Considérant, qui, après la mort de Fourier, devint le chef de l'école pbalanstérienne, a présenté, en un langage plus net, les doctrines de son maître dans un livre paru en 1845 et intitulé : Exposition abrégée du système de Fourier. Un résumé encore pluï* clair, dû à un autre de ses disciples, Hippolyte Renaud, et dont on a fait de nombreuses éditions, a été publié vers la même date sous le titre de Solidarité ou vue synthétique sur la doctrine de Fourier.
De la lecture de ces deux ouvrages, comme de celle des traités volumineux dont ils sont le résumé, il ressort que les passions humaines, rigoureusement définies et soumises à une classification méthodique, constituent la hase du système social de Fourier. Il pose en principe que toute tendance naturelle à l'homme, toute inclination, quelle qu'elle soit, dirige l'individu vers un but voulu par la Providence. Il établit en outre que toute propension, si étrange, si vicieuse même qu'elle puisse paraître, est susceptible de se rattacher, sous des noms et à des degrés divers, à une passion déterminée. Il ajoute qu'il en est des passions comme des couleurs, comme des sons; qu'on peut les réduire à un nombre limité de passions capitales, au-dessous desquelles se déroulent les espèces infiniment variées des passions secondaires. Classer, étiqueter, si l'on peut ainsi dire, les individus selon leurs penchants, et leur donner les moyens de déployer dans les faits une activité en rapport avec ces penchants, c'est du même coup trouver le véritable emploi des forces individuelles et procurer à l'homme la quantité de bonheur dont il est susceptible, l'homme n'étant heureux que par la pleine satisfaction de ses goûts et de ses incUnations. Ainsi classés et hiérarchisés
dans l'ordre des passions, les hommes sont répartis en groupes, qui, sous le nom de Phalanges (1), parviendront un joiu', par leurs efforts et leurs travaux combinés, à réaliser sur le globe l'état d'Harmonie.
Telle est, en quelques mots, la théorie de ÏÂttraction passionnée. C'est, comme le déclarait Fourier, le système de Newton appliqué au monde social. S'il est vrai, disait-il, que Dieu dirige par l'attraction les sphères planétaires, il ne l'est pas moins qu'il dirige également par ce moyen les animaux, les plantes, tout ce qui, en dehors de l'homme, respire et vit. L'œuvre divine étant une, 'Comment l'homme ne serait- il pas, lui aussi, soumis au même moteur? De là cette théorie des « quatre mouvements " , dans laquelle il embrassait toute la nature, prétendant avoir découvert les lois de la vie universelle, tandis que Newton n'avait découvert que celles de la matière. De là aussi sa persuasion que l'humanité, en appliquant ces lois à elle-même, atteindra les destinées heureuses auxquelles elle aspire. Ce qu'on ne voit pas dans les livres de ses disciples et ce qui éclate dans les siens, c'est l'infatuation, l'orgueil, où le jeta la
(1) On sait que le Phalanstère est le lieu où réside la Phalange.
conviction d'être l'auteur d'une découverte inouie. « A moi seul, a-t-il écrit dans son premier ouvrage, les gfénérations présentes et futures devront 1 initiative de leur immense bonheur. Avant moi, l'humanité a perdu plusieurs mille ans à lutter follement contre la nature. Moi, le premier, j'ai fléchi devant elle en étudiant l'attraction, organe de ses décrets. Elle a daigné sourire au seul mortel qui 1 ait encensée; elle m'a livré tous ses trésors. Possesseur du livre des Destins, je viens dissiper les ténèbres politiques et morales, et, sur les ruines des sciences incertaines, j'élève la théorie de l'harmonie universelle. Exegi monumentum œre perennius. "
Si c'était ici le lieu, il ne serait pas sans intérêt de rechercher sous quelles influences se forma son esprit avant que se fussent précisées ses idées. Ce qu'on peut dire, c'est que, fils de commerçants établis en province et destiné lui-même au commerce, il avait, semble-t-il, une médiocrité d'instruction, surtout au point de vue scientifique, qui dut aider à l'originalité de sa pensée et à l'audace de ses affirmations. On démêle dans ses ouvrages qu'il a lu les philosophes du dix-huitième siècle, et, malgré le dédain qu'il affiche pour leurs idées, comme pour celles de tous les philosophes qui
158 UNE LETTRE DE FODRIEIl
l'ont précédé, il est possible de discerner en lui, par quelques côtés, un héritier de Rousseau. 11 faut dire aussi que, tout immorales que paraissent les déductions où, sur certains sujets, comme sur le mariage et l'amour, l'ont entraîné ses théories, il était essentiellement religieux. Non qu'il acceptât les dogmes d'aucvuie religion positive; mais il croyait à un Dieu parfaitement bon, de qui l'homme n'a rien reçu de mauvais ou d'inutile, et c'était même là un des arguments sur lesquels il basait sa doctrine (1). Il y a plus; il voyait dans les Évangiles une annonce et comme ime préparation de son œuvre. « Jésus et Newton, disait-il vers la fin de sa vie, ont été mes deux guides. "
Le lecteur n'aurait pas toutefois une complète intelUgence du document que je reproduis plus loin, si à la brève exposition des idées de Fourier je n'ajoutais l'indication de quelques-unes des rêveries où s'égarait son imagination. La période d'harmonie, qui lui apparaissait comme la récompense future des travaux de l'humanité, devait, selon lui, se manifester, dans le monde physique
(1) Il n'est peut-être pas superflu de rappeler qu il avait une nièce religieuse et qu'il comptait parmi les anciens de sa famille le bienheureux Pierre Fourrier.
et le monde intellectuel, par des merveilles inattendues. A ce moment fortuné, les (places polaires disparaîtront, les saisons seront mieux équilibrées, l'homme, haut de sept pieds, aura une vie moyenne de cent-quarante-quatre ans, et son organisme modifié lui permettra de séjourner au fond des eaux. La Terre, cessant d'être isolée dans l'espace, communiquera avec les autres sphères, et l'homme connaîtra " toute la grammaire de la langue unitaire parlée dans le soleil et les planètes harmonisées ». Alors aussi, il y aura habituellement sur ce globe trente-sept millions de poètes égaux à Homère, trente-sept millions de géomètres égaux à Newton, et ainsi de toutes les productions dans l'art ou dans la science. Toutes ces prédictions, affirmait-il, étaient le résultat de calculs précis, mathématiques. Citerai-je aussi ses prétendues analogies, celles, par exemple, qui lui faisaient reconnaître dans la girafe et le lis l'image de la Vérité et dans la chenille l'emblème de ce qu'il appelait notre fausse civilisation? J'omets cent autres extravagances qui touchent de près à l'insanité.
Si, de nos jom's, Fourier attire de nouveau l'attention, on pense bien que ce n'est ni pour ses extravagances, ni même pour son système de l'At-
traction passionnée relégué depuis longtemps au rang des eiiimères. Mais, au milieu de ces conceptions chimériques et de ces folies, il a émis des idées justes, neuves et presque de génie. C'est surtout pour les vues économiques qu'ils renferment que ses ouvrages méritent de rester et qu'on les relit encore. Sous ce rapport, il a donné les preuves d'une rare pénétration. Le premier, il a compris et mis en lumière les bienfaits de l'association. Là il a été un initiateur et a ouvert une voie féconde. C'est àlui qu'appartient la formule « Association du travail, du capital et du talent. » (1) Il est, en quelque sorte, le père de la coopération, et bien des améliorations sociales que nous voyons aujourd'hui dérivent de ses idées. L'un de nos économistes les plus éminents, jugeant certains socialistes modernes sur lesquels s'égare la renommée, n'a pas hésité à écrire qu'on avait tort < de laisser dans F ombre Fourier, si fertile en combinaisons positives, la plupart, il est vrai, extravagantes, contenant toutefois non seulement des lueurs, mais d'abondants jets de lumière sur l'évolution de
(1) Celte formule a été reproduite sur la face principale du uionumcnt érigé à Fourier en 1899. Sur une autre face, on lit, — ce qui est également à noter, — que ce monument a été érigé « par l'école sociétaire phalanstéricnne avec le concours des associations coopératives de production et de consommation » .
la société et sur les organisations futures " (1) . Je n ai pas besoin de dire que Fourier ne faisait pas cette part dans ses doctrines. Convaincu de la vérité de son système de l'Attraction passionnée, ce qu'il voulait, ce qu'il jugeait d'une application possible et immédiate, c'était l'organisation de l'état social unitaire par la fondation du phalanstère. Mais il n'était, disait-il, que " l'inventeur », n'ayant de ressources que celles de son génie, et il lui fallait, pour la mise à exécution, un homme possédant le pouvoir ou la fortune. Cet homme, ce « candidat " comme il le nommait, il le chercha jusqu'à la fin de sa vie. Un moment, ainsi qu'on le verra, il se flatta de le trouver dans Bonaparte. Après la chute de l'Empire, le 21 août 1816, écrivant à Just Muiron, son premier et alors son unique disciple, qui était impatient de voir se fonder un " canton d'harmonie » : Il faut « un chef », lui disait-il, et on ne peut le rencontrer, que « dans trois classes d'hommes, soit parmi les souverains régnants, soit parmi des princes dépossédés et inclinant à penser que tout n'est pas pour le mieux en ce monde, soit parmi des particuhers riches et portés aux idées libérales. » Depuis 1822,
(Ij Paul Leroy-Beaclieu, ouvrage cité, t. I, p. 146.
. — date à laquelle il avait publié son second ouvrage, — il chercha en Angleterre, puis en France, le « candidat » qu'il appelait de ses vœux. Il s'adressa à M. de Villèle, à tous les personnages influents de la Restauration, quelle que fût leur opinion politique, leur faisant tenir, avec des lettres propres à les persuader, des exemplaires de ses écrits. En 1830, il crut que le jour de « la nouvelle Rédemption " était arrivé. La célébrité lui était enfin venue avec les disciples. Un de ses adeptes les plus dévoués réunit quelques capitaux pour instituer un phalanstère sur un point de la France. A peine engagée, l'entreprise fut abandonnée. Cet échec ne lassa pas la constance de Fourier. Il s'adressa à M. Thiers, tenta même une démarche indirecte auprès du roi Louis-Philippe. Il mourut sans avoir vu un essai de réahsation de son système, mais sans que fût ébranlée sa foi dans la grandeur et la vérité de sa découverte.
Lorsque Fourier écrivit en l'an XII la lettre que je mets sous les yeux du lecteur, il était dtjà en
possession de son système. La première pensée lui en était venue, raconte-t-il, à la fin du Directoire, quand il était simple commis marchand à Marseille. Il se rendit alors à Paris, en vue de se livrer à certaines recherches scientifiques que nécessitait l'élaboration de ses théories encore informes en son esprit. Moins d'une année après, des « revers de fortune " l'obligeaient de partir pour Lyon, où il reprenait sa première profession. Tout en exerçant le métier de courtier de commerce, il publiait, dans les gazettes de Lyon, divers articles qui étaient comme une introduction à une exposition ultérieure de ses doctrines. L'article intitulé Triumvirat continental, paru dans le Bulletin de Lyon du 25 frimaire an XII, eut du retentissement. Le nom de l'auteur parvint jusqu'au Premier Consul.
Dans cet article, Fourier écrivait que « l'Europe touchait à une catastrophe qui causerait une guerre épouvantable et qui se terminerait par la paix perpétuelle >' . Le genre humain, ajoutait-il, passera d'abord à une paix temporaire et générale par l'effet du triumvirat continental. Il ne reste sur le continent que quatre puissances marquantes : France, Russie, Autriche et Prusse. La Prusse, malgré sa belle armée, n'est qu'un Etat paraly-
tique. Ouverte de toutes parts, elle sera partagée par ceux des trois autres c[ui voudront se liguer pour l'envahir... Dès lors l'Europe sera réduite au triumvirat : France, Autriche, Russie. On sait quelle est l'issue de tout triumvirat : une dupe et deux rivaux qui se déchirent. Il est bien probable que l'Autriche jouera le rôle de Lépidus... La France et la Russie partageront l'Autriche et se disputeront, sur son cadavre, l'empire du globe. Ainsi, pour donner au globe la paix générale, il faut former le triumvirat par l'anéantissement de la Prusse. Dix ans après, il ne restera qu'un seul maître. Je compte pour rien l'Angleterre dans cette lutte. Celui qui commandera à l'Europe enverra une armée prendre possession de l'Inde, fermera aux Anglais les ports d'Asie et d'Europe ; il fera incendier toute ville qui recevrait les produits anglais même indirectement; alors cette puissance, purement mercantile, sera anéantie sans coup férir... >'
On conçoit que cet article ait éveillé un moment l'attention du Premier Consul, qui n'entendait pas laisser de simples particuliers occuper le public de leurs spéculations politiques. Mais, après renseignements pris, on laissa Fourier à son comptoir, et on se contenta de le surveiller. Cet article fut
suivi d' autres qui attirèrent à leur auteur un avertissement de la police. Dans l'un de ces nouveaux articles {Journal de Lyon, 7 nivôse an XII) , il prenait à partie les journalistes qui l'avaient raillé au sujet de son écrit sur le Triumvirat, leur remontrant « qu'il avait maintes fois adressé des notes politiques au Gouvernement, qu'il avait reçu en réponse des lettres flatteuses signées Carnot, Talleyrand et autres personnages, et que, lorsqu'on avait les suffrages de tels hommes, on pouvait se passer de l'approbation du vulgaire. " On envoya au ministre de la police le numéro du journal qui contenait cet article, avec une note ainsi conçue : " Presque chaque jour, les journaux contiennent quelque nouvelle folie signée Fourrier (1). Aujourd'hui il se moque de ceux qui ont eu la bêtise de se plaindre de son article du Triumvirat dénoncé par les commissaires du Gouvernement. Ne conviendrait-il pas de faire défendre aux journaux d'insérer aucun article politique de cet individu? " Ce fut à la suite de l'avertissement reçu de la police que Fourier écrivit la lettre qu'on va lire. Adressée au grand-juge Régnier, elle était en
(1) Ce n'est que dans les journaux de Lyon que Fourier signe ainsi. Partout ailleurs, dans sa correspondance comme dans ses ouvrages, il écrit son nom avec l'orthographe que l'on connaît.
réalité destinée à Bonaparte. Fourier y annonçait avoir découvert les lois de l'xVttraction passioimée, dont, disait-il, il n'avait fait encore à qui que ce fût la communication, voulant en réserver l'honneur au gouvernement français. Il ne doutait pas que le Premier Consul ne s'empressât de les appliquer, et, pour l'y mieux décider, faisait briller à ses yeux le grade magnifique de Primat ou Empereur du globe, « grade dévolu de droit au fondateur de l'Harmonie universelle. " En datant cette lettre du 4 nivôse an XI, il s'est trompé sur le chiffre de l'année; car, d'une part, cette lettre est postérieure à l'article du Triumvirat iparu le 25 frimaire an XII, et, d'autre part, en marge de la note qui accompagnait le numéro du Journal de Lyon du 7 nivôse an XII, — note émanée vraisemblablement du commissaire de police de cette ville, — un fonctionnaire du ministère de la police, à Paris, écrivait : « On a répondu au commissaire de veiller à ce qu'on n'insère rien d'inconvenant dans ce journal. Cy-joint un autre genre de folie que ce Fourrier a adressé au grand-juge. " Cet autre genre de folie est la lettre en question. Interceptée à son départ en raison de la suscription qui la rendait suspecte, elle alla directement de Lyon au ministère de la police et resta dans les bureaux
sans parvenir à son adresse. C est de là qu'avec les papiers de ce ministère elle est arrivée plus tard aux Archives nationales.
« Lyon, 4 nivôse an 11.
' Citoyen grand juge,
C'est à propos d'une bagatelle que je viens vous révéler de grandes choses. Permettez-moi une demi-page sur cette bagatelle qui donne lieu à l'annonce de l'harmonie universelle.
Je suis informé que des particuliers vous ont adressé leurs observations critiques au sujet de l'article Triumvirat dont je vous fais passer un exemplaire; il me semble que c'était assez du commissaire général de police pour exercer une telle censure; j'en ai conféré avec lui et je suivrai ses instructions.
Diverses fois j'ai adi'essé des notes politiques au Directoire ou au ministre de l'extérieur. J'ai toujours reçu en réponse des lettres flatteuses; je présume que l'article Triumvirat sera de même goûté quant au fond, bien qu'il puisse pécher par la forme, car il a été jeté à main levée.
L'opinion, quoique éloignée du sens de la politique actuelle, n'en est que plus digne d'attention. L'événement menace. A la première guerre continentale, un des deux empires allemands sera morcelé, appauvri, et le Triumvirat formé de fait. Il ne sera, dès sa naissance, qu'un duumvirat; car l'Allemagne, pays ouvert et froissé entre les deux rivaux, deviendra vassale de l'un et l'autre. Mais le duumvirat ne sera encore qu'un piège pour la France; et quand j'avertis mon pays qu'il risque d'être joué dans ce choc ultérieur, que la Russie aura des moyens pour frapper des coups brillants et que la France n'aura aucune chance à son avantage, je n'avance rien que je ne puisse
prouver dans le plus {jrand détail s'il était nécessaire; et j'ose croire que cet éveil obtiendra l'aveu du Gouvernement plutôt que d'exciter sa censure, et que l'imprimeur qui l'a inséré, par confiance pour moi, ne sera nullement inquiété.
Mais ce n'est pas là l'objet dont je me propose de vous entretenir. Ces débats de civilisation sont, dès ce moment, des amusettes à oublier; il se prépare un événement d'une tout autre importance et dont je vais donner connaissance au Gouvernement.
HARJIONIE SOCIALE UNIVERSELLE