V. DURUY
/.-/. Weiss à madame ***
Dijon, 1858.
Un rayon de soleil vient de paraître, je me dépêche de le saisir pour vous envoyer des idées pas trop sombres. Si le bonheur consiste à voir tous les soirs danser les Bourguignonnes, à entendre le Trouvère, à faire de longs dîners de cérémonie où le chambertin coule à flots pour le malheur de ma gorge, et à boire du petit vin mousseux de madame X... qui m'agace
les nerfs, je suis un homme heureux. A tous ces plaisirs joignez un petit brin de je ne sais quoi que je me suis décidé à éprouver pour madame X... et vous aurez, avec l'épouvantable ennui et le désir effréné d'être à La Rochelle, le plus clair de ma vie. Pour madame S... bonsoir. La dernière fois qu'elle m'a plu, c'est à un concert où elle portait un burnous blanc qui allait au cœur. Depuis je lui ai rendu visite, et je l'ai fait danser. C'est, sur une foule de points, une femme très intelligente. Sur les seuls qui m'intéressent, c'est une oie. Ça fait peut-être son éloge.
Reste madame X... Je la soupçonne de s'être levée un beau matin du mois de janvier avec le projet bien arrêté de m'ensorceler. Je voudrais bien avoir près de moi une de vos fines mouches de Rochelaises qui me diraient quelle est madame X..., et quel jeu elle joue. Elle me fait les accueils les plus souriants du monde, bien I Mais elle donne des dîners oiî elle ne m'invite pas et oîi elle invite sans cesse l'ingénieur du chemin de fer, qui est « un cavalier accompli, d'infiniment d'esprit et de tact », son danseur assidu. L'autre soir, après le bal, elle m'a retenu à souper, et m'a placé à sa droite. Ron! Mais elle avait mis à sa gauche l'ingénieur endiablé, et elle a si exactement partagé les prévenances et les attentions, les paroles gracieuses, les coups d'œil furtifs, entre sa droite et sa gauche, que le diable même n'y aurait compris goutte.
Et cependant, chère madame, le diable n'est pas bête ; à moins toutefois que le diable n'eût amené madame sa femme, — car il doit en avoir une en expiation de tous les péchés qu'il a commis — pour l'aider à discerner les nuances imperceptibles à des yeux masculins. Enfin, enfin, j'ai trente ans et plus, j'ai assez connu le monde, je ne suis pas plus obtus qu'un autre, et la première femme qui tombe sur mon chemin dans une ville où presque toutes les femmes manquent de finesse, j'ai beau faire le fin, je n'y entends pas un mot. Après cela j'admire les hommes qui décident qu'une femme est ceci ou qu'elle est cela. Je vous ai écrit que madame X... faisait de grands gestes; c'est une sottise: quand elle veut faire la naturelle, elle peut être même naturelle. Ce que voyant, j'ai réformé ma sentence, et j'ai jugé que c'était une femme d'un goût irréprochable. Le beau jugement 1 Le lendemain da jour où je le rendais, elle venait au concert panachée comme une sous-lieutenante qui a dessein d'aller au bal du Préfet dans la compagnie de madame S...
Ce qu'il y a de plus étourdissant dans madame X.. c'est que... eh bien, je vais vous le dire tout de suite. Je ne veux vous faire languir. Eh bien madame X..., il n'y a pas six ou sept ans, a été demandée en mariage par le beau P... P... lui-même, P.. . l'hydrauhque, au moment où il revenait d'Afrique. Elle
a eu le cœur de le refuser. Je retrouve P... partout, à Marseille, à Aix, à Dijon, et refusé par les quatrevingt-six départements. Quelle humiliation ce va être pour... de n'avoir pu conquérir le beau P... que par la grâce de madame X. . . Et direque madame X. . . a failli habiter La Rochelle. Ah ! elle n'y eût pas gagné !
/.-/. Wdss à Madame ** '^
Dijon, 1858 (?).
Je paresse, moi, je paresse. Je ne vous écris pas, et, pendant ce temps, les événements se succèdent, les catastrophes se précipitent avec une rapidité inouïe; si bien que je pourrai à peine aujourd'hui vous en conter une faible moitié. Madame S... est culbutée de fond en comble; madame X,.. triomphe sur toute la ligne, et, sans fatuité, pour le moment je triomphe aussi. Je n'avais auprès d'elle qu'un rival, ingénieur du chemin de fer; il est culbuté comme sa collègue. Ce n'était pas un mince rival. Il n'est pas seulement ingénieur, ce qui est une qualité aussi redoutable à Dijon qu'à La Rochelle. Il a mon âge. Il est cavalier charmant, infiniment d'esprit et de tact; une valse admirable. Ah! il m'a donné bien du tintouin.
Il faut vous dire que, toute la semaiue dernière, j'ai abominé madame X... D'abord elle m'a confessé qu'elle se met de la pommade de goudron. Ensuite elle avait la prétention de ne recevoir mes visites que le dimanche, jour qu'elle reçoit tout l'univers et où sa maison est plus peuplée que la Chine. Ensuite, samedi, au concert des pauvres, elle s'était suspendue trente-six machines algériennes à la coiffure, aux oreilles, autour des épaules; elle était panachée comme une sous-lieutcnante, tandis que madame S... était mise avec une simplicité adorable et portait un blanc burnous qui allait au cœur. .Jugez de mon malheur! Dire qu'en dépit de madame S... il n'y a qu'une jolie femme à Dijon, madame X..., et qu'elle se met du goudron! Dire qu'il n'y a qu'une femme d'esprit, madame X... encore, et qu'elle fait des mines. Aussi, je m'étais bien promis de ne pas aller à son bal lundi soir... 11 a fallu aller au bal. 0 vous qui connaissez les femmes pour l'avoir été, dites-moi un peu quel jeu a joué ce soir-là madame X... ?
Une robe de satin jaune, avec des volants bordés d'une légère plume blanche, vraie neige tombante, un ruban rouge dans les cheveux, un collier sur les épaules, et rien de plus. Et, avec cela, elle était jolie et exquise à damner saint Antoine. Or, c'est moi qu'elle s'est mise en tête de choisir pour saint An-
toine. A neuf heures, sans aucune manœuvre préparatoire et sans parallèles, elle vient droit à moi : « Puisque vous ne m'invitez pas, je vous retiens pour le septième quadrille. » — « Désolé, madame, je ne danse pas. » — « Avec les autres, oui. Mais je suis maîtresse de maison ; je dispose de mon monde, et je vous garde pour moi toute seule. » — « Alors, je vous gronderai tout le quadrille. » — «Pourquoi?» — « Vous manquez à tous vos devoirs d'iiôte ; vous êtes la plus jolie. Il est vrai que vous n'y pouvez rien. Mais vous êtes aussi la mieux mise, et, pour cela, c'est votre faute. » — Parenthèse importante : jie lisez cette phrase de ma lettre ni devant madame L..., ni devant madame B..., je la leur ai dite cent fois les jours où elles recevaient; elles se permettraient de trouver que je n'ai pas l'esprit inventif.
Là-dessus madame X... réplique : « Si je n'avais pas dû être la plus jolie, cher monsieur-, je ne vous aurais pas invité. C'est bien assez de vous avoir fait un si pitoyable effet l'autre soir au concert. Avouez que vous ne m'avez pas trouvée bien. » — « Franchement, je n'ose pas vous dire que vous aviez Pair de la plus charmante perruche du monde, mais d'une perruche. » A dix heures et demie elle reparaît. Nous causons dix minutes. Et elle, tout d'un coup : « Mais je n'en reviens pas ! Mais c'est que vous êtes très aimable I Vous avez été de trois dîners d'hon-
CHOIX DE LETTRES. âil
ûeur ce mois-ci. Ils disent tous que vous êtes une souche. Vous voyez, je vous rends votre perruche, nous sommes quilles. Moi, je ne suis pas de leur avis. Sans façon, je vous trouve tout à fait de mon goût. \o\\h dix minutes dont je ne me suis pas aperçue. Mon bal finira à deux heures du matin. Ne partez pas jusque-là. Nous souperons ensemble. » Vous pensez bien que je suis trop homme d'opéra-comique pour n'avoir pas aussitôt fredonné comme mademoiselle Lemercier dans les Rendes-Vous : « Nous souperons ensemble, etc.. » Mais j'ai aussitôt interrompu ma chanson pour lui dire ; « Serons-nous beaucoup à ce souper? Je n'aime guère où l'on est un régiment. » — « Nous serons trois, mon mari, vous et moi. Est-ce trop? En conscience, même pour vous faire plaisir, je ne puis en mettre un de moins. » Et elle s'est sauvée. Tout cela dit simplement, sans gestes, sans attitudes. Qu'eussiez-vous fait? Je suis tombé des nues ou plutôt je me suis envolé jusqu'au septième ciel. Hélas ! sexe perfide et changeant, je croyais te connaître. Mais qui peut se vanter de te connaître jamais? Je m'enflammais trop. Madame X... a eu soin de me ménager deux douches. Au septième quadrille, je me dirige triomphant vers sa banquette. Je la trouve au bras d'un dragon. « Ah! c'est vrai, dili-elle aussitôt. Je ne me souvenais plus que je vous avais promis pour le septième. Je viens de le
donner à monsieur. Comment faire? » Et sa figure disait quelle avait sincèrement oublié : c Ah! mon petit ami, vous croyiez que vous me trottiez déjà dans la cervelle, eh bien! vous voyez que non. » Je l'ai plantée là avec son militaire. A deux heures du matin, quand nous nous sommes mis à table, qui est entré avec nous dans la salle à manger? l'ingénieur endiablé, avec qui madame X... n'avait point cessé de danser. Il est clair que l'un de nous avait été invité uniquement pour que l'autre ne fut pas le seul à l'être. Lequel des deux?
Je me suis posé cette question pendant que madame X... entrait dans sa chambre à coucher changer de toilette, et j'ai pris le parti de ne point le résoudre. Une fois dans ma vie j'ai eu du bon sens. Au bout d'un petit quart d'heure madame X... est revenue. Elle n'était plus qu'un flot de mousseline. Elle avait une façon de bonnet de nuit, un petit casaquin à la mode marseillaise, blanc, rayé de jaune, une jupe de même étoffe. Elle prend place entre nous deux. « Me voilà, dit-elle, entre les deux larrons. » — « Le bon et le mauvais », reprend l'ingénieur. Et chacun de nous deux part, madame X... souriant à droite et à gauche et jugeant des coups. Mais l'ingénieur n'était pas de force. Deux heures du malin est l'heure où je commence à m'éveiller, et celle où l'ingénieur commence à dormir.
Madame X..., sous prétexte que nous étions brouillés depuis le quadrille et qu'il fallait boire à notre réconciliation, me versait à chaque instant de son vin. Je dis son vin; car elle en avait un spécial à table pour elle toute seule. C'est un vin d'Italie et c'est bien son vin. Il lui ressemble. 11 est comme elle tout en fusées et en mousseline, électrique, saccadé, d'une nature irritante à force d'être artificielle. Il m'a donné Ja fièvre, il m'a fait mal à la gorge, je suis bien sûr que je n'aurai jamais la folie de l'aimer et d'oublier pour lui certains petits vins du pays, limpides et nets, qui ne font pas tant de mousse, mais qui ont le corps et le bouquet, et cependant je ne pouvais m'empêcher d'en boire avec délices. A force d'en avaler de petites gorgées, j'ai eu le courage de mes opinions, et je me suis mis à déchirer les ingénieurs, tandis que mon ami des Ponts et chaussées, fort indifférent à l'honneur du corps, dévorait un pâté de foie gras, qui ne contribuait pas à le désalourdir. « Mais, disait madame X..., toute surprise et toute scandalisée, mais qu'est-ce que vous dites donc là? Les ingénieurs sont ce qu'il y a de plus charmant et de plus recherché. Je l'ai toujours entendu dire. On ne veut se marier qu'avec eux. Moi j'ai eu un ingénieur pour futur pendant trois mois. » — « Tiens, dit le chemin de fer entre deux coups de fourchette, je l'ai probablement
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connu. Lequel est-ce? » Ici, j'eus un pressentiment qu'il allait se passer de grandes choses ; et c'est alors que m'est tombée sur la tête la tuile la plus étonnante de celte nuit féconde en chutes de tuiles. « Lequel??... de R... » — « Le beau P..., l'hydraulique! Ah! parbleu, cane ne pouvait pas manquer, fis-je en éclatant. Mais il a donc failli épouser toute la terre? Mais quel était le tuteur barbare qui voulait vous réduire à épouser P...? » — a Le tuteur barbare? c'était moi-même. Je me suis brouillée avec toule ma famille pour me faire demander en mariage par lui. Et puis, j'ai réfléchi; je n'ai plus voulu; je ne sais pas pourquoi. » Moi, je suis alors parti d'un franc éclat de rire, et je me suis mis à admirer les imbéciles qui ne voient pas qu'il y a un petit génie malin qui agence les choses ici-bas, de manière à produire les rencontres les plus étourdissantes. Mais je n'étais pas au bout : « Où diantre avez-vous connu P... » — « En Normandie, dont je suis, et où nos deux familles sont voisines de campagne. Avant mon mariage, j'habitais B...?» — «Ah! le joli petit pays, vous me reportez au temps où j'avais dix-huit ans. Connaissez-vous Saint-Rupert, le château de ***, à trois lieues de B... » — « Je le crois bien, j'ai bien souvent couru dans le parc de Saint- Rupert, quand j'avais quatorze ans, et que j'arrivais de Paris, humant l'air de la mer et des vacances. »
CHOIX DE LETTRES . "Zi^
Alors, je l'ai regardée avec attention. Dès le premier jour que je l'avais vue, je m'étais demandé où j'avais rencontré cette figure mobile et traversée de mille caprices d'enfant gâté. Ce fut un éclair que le mot de Saint-Rupert. A dix-huit ans, au collège, j'étais fort lié avec le fils d'un pair de France, dans la famille duquel, aux vacances d6 184S à 1846, je suis allé passer une huitaine de jours; et c'est durant ces huit jours que j'ai vu madame X... à Saint-Rupert tout un après-midi. Je lui ai rappelé une circonstance, dont elle s'est souvenue, et aussitôt : « Quoi ! vous êtes ce grand jeune homme, si gauche, qui avait tant de cheveux si mal peignés! » — « Quoi! vous êtes cette petite fille qui chassiez si bravement les lapins!... » Nous étions déjà en beau chemin de devenir intimes; pour le coup, nous le sommes devenus tout à fait. Trois heures sonnaient au palais des États. La nuit n'a plus été qu'une suite de moments délicieux. La lampe tremblotant, à demi éteinte, n'éclairait plus la salle à manger que d'une lumière incertaine. En face de nous, sur le buffet, se dressait une pyramide de fleurs. Sur la chaise à dos sculpté, placée à côté de la mienne, je ne voyais plus qu'en un amas bouffant la mousseline blanche qui pâlissait sous le lustre, et d'où sortait la tête adorablement fatiguée de madame X... Ses yeux brillants et surexcités disaient qu'elle ne se soutenait plus que
par le pétillement de son vin dont elle mouillait de temps à autre ses lèvres, par la joie de savourer si longtemps les arrière-plaisirs du bal, par le bonheur de se sentir admirée et accablée de choses coquettes. A sa gauche, je distinguais à peine l'ingénieur qui faisait semblant de ne pas dormir et dont la barbe d'or reluisait et se" hérissait dans l'ombre. Monsieur X... était plongé dans une conversation politique avec un troisième convive dont j'ai oublié de vous parler. Ils discutaient ce qu'on ferait du Pape après la prochaine guerre. Nous étions en réalité tête à tête et seuls, madame X... et moi, grâce au Pape. J'avais un petit frisson de froid ou de luxe. Elle fumait une cigarette dont elle lançait en l'air la fumée d'un air de bravoure. Il me semblait que je goûtais pour la première fois la vie mondaine dans tout son charme. Tout me passait par la tête et je disais tout.
Dulces sub noctc sii-mrros. C'est du latin, mais du bien joli latin. Pendant une heure et plus nous avons échangé les doux murmures, les divins propos, les petits rires étouffés; et chaque fois qu'un mot trop vif nous brouillait et qu'il fallait, encore et toujours, faire notre paix, le choc argentin de nos verres retentissait par-dessus notre babil i. Enfin, à quatre
1. Voir clans la lettre suivante le souvenir donné au charme de cette nuit.
heures, l'ingénieur, se dépêtrant de son pâté, s'est levé et a donné la retraite. La chambre à coucher de madame X... est au bout de l'escalier qu'il nous fallait descendre. Elle se tenait sur la porte entr'ouverle quand nous avons passé. Elle avait une rose à son corsage. C'était le cas ou jamais de chanter Joconde :
Mais à quelqu'un ce don si doux Est destiné, je le suppose; Chacun voudrait être l'époux Qui recevra de vous la rose.
Et je l'ai chantée. Elle ne m'a pas donné la rose. Mais, en serrant son casaquin contre ses épaules, et en fléchissant un peu le genou, elle a paru s'enfoncer dans sa mousseline, par un mouvement d'une grâce reptile, et elle m'a jeté un « Adieu Monsieur » qui m'a brûlé les veines.
L'ingénieur, qui esl mon voisin, m'a entraîné chez lui sous prétexte de fumer une pipe. Nous avons longtemps causé. Il m'a d'abord chanté l'éloge de toutes les grâces de madame X... J'ai dit amen fort naturellement. Il a insinué ensuite qu'il se pourrait pourtant que ce fût une bien dangereuse coquette. J'en suis tombé d'accord avec lui. Je me suis même mis à énumérer toutes les perversités dont il ne paraît pas mal de soupçonner madame X... Vovant que j'étais décidé â faire chorus avec lui sur tout ce qu'il disait, il a un peu bâillé et s'est levé : « Bonsoir,
248 CHOIX de lettres.
mon cher, j'ai sommeil. Il faut que vous soyez malade ce matin; vous ne contredisez pas. Mais, à votre place, je ferais la cour à madame L..., elle a moins de vingt-cinq ans, c'est une femme sûre, et, hier encore, elle me parlait de vous dans des termes ! . — « Voilà un conseil d'ami, ai-je répondu. Je veux de suite le payer par un autre. Dimanche soir, j'étais dans la loge à côté de celle de madame F..., la maîtresse de forges ; elle n'a pas quitté votre stalle des yeux; elle n'a pas plus de dix-sept ans; sa figure est d'une niaiserie ravissante, et, si j'étais homme d'expérience conime vous, c'est une éducation que je voudrais faire.
/. J. ^yciss à Madame ^"'''^^
Dijon, 1858.
Chère Madame, iV, i, ni, fini. Je me suis brouillé avec mon amie X... Pourquoi? Ça n'est pas clair. Il ne manque pourtant pas de raisons. Vous conviendrez avec moi qu'il était irritant au possible de trouver le lundi une femme adorable et de voir le mardi se dresser dans ses gestes et dans ses mines le spectre de madame S... Et puis,
il y avait entre elle et moi incompatibilité d'humeur. J'étais sans cesse à lui chanter ;
Bergère sois moins coquette ; elle était sans cesse à me répondre :
Sois moins jaloux à ton tour;
et comme elle ne se dépêchait pas d'ajouter la suite,
Et dans ma douce retraite, Viens me rendre amour pour amour,
ça a fini par m'énnuyer. Je lui ai fait ma déclaration de rupture, jeudi soir, à un bal de campagne, en badinant. J'en reviens toujours sur les femmes à l'opinion de Gros René : « Un certain animal difficile à connaître. » D'abord elle s'est inquiétée de la rupture à peu près autant que de l'empereur de Chine. Elle m'a débité mille choses riantes : que je mentais, que je n'aurais pas le cœur de rester seulement huit jours sans la voir, que, si cela arrivait, le neuvième, au parc, elle me sauterait au bras et m'enlèverait dans sa voiture. Tout cela ne l'empêchait pas de s'en faire conter en même temps par le sous-lieutenant de dragons, un grand flandrin, qui est pour le quart d'heure le héros du beau monde ici, (à cause de son aventure avec la belle coiffeuse, une histoire fort dijonnaise dont je n'ai pas eu le temps de vous réjouir). Et le dragon d'autre part ne l'empêchait pas de faire elle-même des frais de coquetterie de toute sorte
avec l'ingénieur, chaque fois qu'elle supposait que j'étais trop loin pour l'entendre. Vers la fin du bal, voulant préparer ma retraite définitive du monde, je dis d'un ton très naturel à l'ingénieur : « — J'ai un mal de gorge I Toutes ces soirées me sont mauvaises. A partir de demain je ne vais plus nulle part. Je me calfeutre. — Vraiment ? — Vraiment » En sortant, dans le vestibule, comme nous mettions nos paletots, il me poussa vers madame X... : « — Regardez bien monsieur Weiss, si ça vous amuse. C'est la dernière fois que vous le voyez. Jusqu'à son retour de Paris, il n'ira plus chez âme qui vive, pas même chez vous ! » En ce moment elle mettait son burnous et elle en attachait les cordons. Elle arrête son nœud, elle me regarde. Eh bien ! je vous assure qu'il a passé sur sa figure un nuage sincère : c — Ce n'est donc pas pour plaisanter ce que vous m'avez dit tout à l'heure ?» — « C'est la vérité pure. » J'avais, en ce moment, le ton farouche qui convenait à ces paroles romaines. — « Ah ! la jolie petite mine! » reprend madame X... — « Ma foi, dit l'ingénieur, il faudra penser à lui une semaine encore, pour la décfince. Après on l'oubliera. » — « Du tout, reprend madame X..., parlez pour vous : Moi je penserai toujours à lui. Il m'est nécessaire. Je ne sais pas pourquoi, par exemple, ajouta-t-elle en s'adressant à moi, car vous êtes bien le caractère le plus
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odieux. Toujours jaloux! Toujours à ruminer des noirceurs et à chercher finesse sur le compte de ceux qui vous aiment de bonne amitié I C'est bien mal ce que vous faites là. Voyons ! Qu'est-ce que je vous ai fait, que vous ne vouliez plus me voir ? » Suisjebête? Quoique je connaisse jusqu'au bout des ongles les roueries et la frivolité de madame X..., j'ai failli croire à ses regrets et m'atlendrir. Mais la coquetterie même n'a pu rester longtemps sans éclater, et adieu mon attendrissement. Elle est allée s'appuyer contre un angle du vestibule, pour y attendre sa voiture, et de là, enveloppée dans son grand chàle algérien, elle m'a lancé un regard si joli, mais si joli, qu'il ne pouvait être naturel. — a Si vous me regardez de la sorte, je vais vous adorer à deux genoux. — Oh ! c'est trop respectueux ; ce n'est pas ce que je veux. S'il faut vous dire : je vous aime, en mettant la main sur son cœur et en poussant des soupirs mélancoliques, comme madame L..., je n'ai pas ce talent. Mais, de quelque façon que je vous le dise, je vous aime bien déjà, soyez- en sûr; voilà lu vérité vraie, et je crois bien que cela ira toujours embellissant. » Puis, sautant dans sa voilure : « — Je suis bien bonne de croire à vos taquineries. Vous viendrez me voir. Je vous promets, si vous venez cette semaine, de vous donner tout ce que vous me demanderez, tout. »
2o2 CHOIX DE LETTRES.
Par malheur, cela était encore trop beau pour être dit à la belle étoile, sur le marchepied d'une voiture, juste en présence de M. X... qui montait, du cocher qui regardait, et du laquais qui tenait la portière. Cependant, comme à moi tout seul je ne devinerai jamais le sens vrai des paroles d'une femme, assemblez vos fines mouches en conseil, y compris madame V..., délibérez là-dessus et me faites réponse. Eu attendant, je déserte madame X..., et, à partir de demain, je passe avec armes et bagages dans le camp de madame L... Ah! bonté! je ne vous ai encore rien écrit de madame L... ni expliqué ce qu'on appelle ici les Lionnes, une chose dont vous n'avez pas du tout l'idée à la Rochelle. Mais, si je vous écrivais tout, depuis mon carnaval, il faudrait vous envoyer chaque soir une lettre de huit pages ; ce qui vous ennuierait. Je vous l'expliquerai une autre fois. Sachez seulement qu'elles sont ici quatre lionnes: Madame X..., madame G..., madame L... et madame R...; elles représentent assez bien les quatre saisons: Madame X..., avec ses vingt-cinq ans, est le printemps; madame R..., l'été; madame L..., l'automne ; madame G... ne veut pas du tout être l'hiver ; mais diable, si elle ne l'est, elle ne va pas tarder à l'être. Comme vous voyez, je saute par-dessus l'été, et je passe sans transition du printemps à l'automne. Eh bien, vrai, cela me fait un
petit tintouin de dire adieu à madame X. .. ; je ne veux pas la quitter sans lui rendre justice. Après tout. qu'elle ait bon cœur ou non, c'est une femme charmante ; je n'ai rien à lui reprocher, et je lui dois beaucoup. Quand une femme n'est ni laide, ni sotte, on ne passe guère dans sa familiarité, ne fût-ce qu'un mois, sans garder d'elle quelque chose. Madame X... m'aura appris à discerner les grandes coquettes, celles qui le sont à sa manière, par amour pur de lart, des cœurs d'or qui ont juste ce qu'il fautdecoquetterie pour charmercontinuellement, d'une façon nouvelle, ce qu'ils aiment, et pour le ressusciter de temps à autre, en^ . Elle m'aura donné l'aplomb mondain que je n avais pas du tout et que les châtelaines de la Normandie et du Maine sont trop bonnes femmes pour avoir pu me donner. Elle a presque fait de moi un élégant. Croiriez-vous qu'à présent je me frise tous les matins absolument comme le beau D..., que je fais à tout le moins deux toilettes par jour, que je ne sors jamais sans gants et que je ne porte plus de cache-nez de peur de gâter la blancheur de mes cols? Si madame L..., entre les mains de qui je vais me mettre, m'apprend à valser, je finirai par être un cavalier accompli vers le temps où je commencerai à grisonner. Il ne sera pas encore tout à fait trop tard. Demain, après^ 1. Mot illisible.
demain, je vous conterai ma visile à madame L... Le printemps et l'automne sont, en tout, le contraire l'un de l'autre. Madame L... n'aime que le sentiment et les paroles profondes Madame X... ne comprend que le pétillement du plaisir et les choses de surface gentiment tournées. Madame X... rit toujours, même quand elle fait mine de pleurer, et madame L... a encore l'air de pleurer quand elle rit. Va-t-il falloir que je me fasse poète élégiaque après tout un mois que je viens de passer à être houzard fringant. Plus d'habit bleu à boutons d'or, plus de moustache en croc, plus de Chambertin et de l'éloquence qu'il donne, mais l'habit noir avec le gilet de velours, des cheveux négligés dont je n'aurai plus besoin de dissimuler la rareté, et la tête pleine de Méditations de Lamartine.
Ainsi tout change, tout passe,
Ainsi nous-mêmes nous passons
Diantre! ce n'est pas celle-là qu'il faudra que je lui récite. Elle a beau aimer Lamartine, cela lui rappellerait trop qu'elle est l'automne. Ah ! je mène une vie qui forme bien un homme ! Celte vie ne m'amuse pas. Quand je rentre le soir à minuit et que je m'assieds sur mon fauteuil à tisonner mon feu, je n'évoque qu'une image avec bonheur : ce sont les soirées de la place d'Armes. Mais il ne s'agit pas de
CHOIX DE LETTRES. 2oo
s'amuser. Il s'agit d'acquérir un peu d'expérience et de trouver des pcrsonnagies pour le roman que je ferai un jour. Pourvu que madame L... ne me fasse pas mourir de langueur ! Quand j'ai annoncé, l'autre soir, à madame X..., que dorénavant j'adorerais en litre madame L..., elle a ri de son plus beau rire: « Vous faites bien. Voilà ce qui s'appelle choisir à sa convenance. C'est une bouteille d'orgeat ; elle vous adoucira la gorge, et puisse-t-elle vous adoucir du même coup le caractère »
J. J. WEISS
P. S. — Eh bien, elle n'a pas voulu en avoir le dédit. Luttez donc avec une femme ! J'ai évité ces deux jours le parc avec un soin méticuleux, je ne suis allé aujourd'hui qu'un instant sur la place des États où on ne la rencontre jamais. En traversant la place, je vois s'avancer vers moi un mélange inouï de bleu, de brun, de vert et de plaques d'acier à la ceinture. Je ne me détourne point, j'étais sans défiance. Je prenais cette apparition pour quelque institutrice anglaise arrivant de Rome avec des bibelots du Saint-Père. Pas du tout ! c'était madame X..., elle est incroyable I Comment une femme qui se met avec tant de goût au bal peut-elle sortir sous une telle mascarade sans s'en apercevoir. Mascarade ou non, j'ai été pris. « Ah I Ah ! Monsieur qu'on ne doit
plus voir, vous allez m'offrir votre bras et me ramener chez moi. » Que faire à moins d'être un cuistre ? Je l'ai ramenée. Mais j'ai eu du caractère. Je l'ai quittée à la porte de son hôtel sous je ne sais quel prétexte. 11 est vrai que, si elle avait eu une autre toilette, mon caractère se serait envolé, j'aurais succombé. Je n'ai pu digérer toute cette coutellerie de Langres suspendue à sa ceinture. On a beau être maîtresse de forges; ce n'est pas une raison pour s'habiller de ferraille.
J.-J. Weiss à Madame ***
Paris. 1858 (?).
Bonté du ciel! Quelle lettre vous m'avez écrite. Mais c'est du sentiment tout pur I Mais vous avez eu une distraction ! Mais, vous oubliez que vous êtes une poupée sans cœur ! Mais je ne reconnais plus le masque impassible que vous mettez d'ordinaire sur voire figure ?
Mais, prenez-y garde 1 il ne faut pas jouer avec le feu, surtout quand on a vingt-sept ans ; c'est que ça se gagne rien qu'en en parlant, ces choses-là, et tout de bon vous uniriez par être prise dans votre jeu. Comment, si vite enflammée pour quelqu'un que
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VOUS connaissez à peine d'hier, et dans le portrait duquel j'ai bien peur d'avoir mis beaucoup de mon imagination qui est inventive.
Ce que c'est que de nous !
Moi, d'abord, je ne l'aurais jamais cru. Dimanche, après vous avoir écrit, je suis allé je ne sais pourquoi au Musée, j'y ai rencontré monsieur X... et ma pensée a volé vers Dijon. Derrière monsieur X... s'avançait votre ami Y... et je me suis trouvé rue des Bons-Enfants, montant ce diable d'escalier où je sens toujours un étranglement qui me saisit comme si j'avais dix-huit ans. Et comme mon esprit arrivait en haut de l'escalier — je dis mon esprit, remarquezle bien, pas autre chose que mon esprit, quoique bien certainement j'étrangle et que je ne me charge point d'expliquer comment l'esprit peut étrangler — mes yeux sont tombés sur le rendez- vous de chasse de Vanloo. Il y a là quantité de beaux messieurs et de belles dames en costume Louis XV, assis sur riierbe. Leurs cors sont suspendus aux branches des arbres. Ils boivent, ils croquent de leurs dents blanches toutes sortes de mets friands ; ils jouent, ils rient, ils devisent. On voit à leurs mines qu'ils sont tous également charmés les uns des autres, que, s'ils forment des groupes, c'est au hasard, et par l'effet de préférences d'une heure, qu'amour et amitié sont des mots qu'ils peuvent bien prononcer, mais qui,
heureusemcat pour eux, n'ont pas de sens clans leur langue, qu'ils n'ont aucun souci, pas même celui de se bien divertir, qu'ils ne goûtent qu'un plaisir dans le monde, celui de la bonne compagnie et de la vie élégante, parmi les dorures, les lustres, les gais propos, les caprices sans lendemain, les feux d'artifice dans les beaux jardins, et le vin de Champagne. Je vous ai mise tout naturellement dans ce tableau-là, qui ne ressemble ni de près, ni de loin, à vos lettres. Et malgré vos lettres, n'ai-je pas eu bien raison ? Vous ai- je jamais trouvée parfaite plus d'un jour? N'était-ce pas justement après une soirée pleine de lumières et de fleurs, quand les bougies s'éteignaient, quand l'orchestre mourait, et qu'on entendait rouler les voitures qui emportaient aux quatre coins de la ville les capuchons de soie?... Jamais on n'a joué, et jamais on ne jouera La Belle et la Bête comme nous avons fait à ce souper ; sans reproche, j'étais la bête. Pour dire la vérité vraie, je ne sais pas qui de nous deux a débité, pendant trois heures, le plus de jolis mensonges. Mais je croyais à la fois les miens et les vôtres. Tout le monde autour de nous mangeait, dormait, ou s'inquiétait des destinées du monde. Il n'y avait sur la terre que vous et moi, vous pâlissante et ii demi brisée par le bal, moi ressuscitant pour la première fois que j'étais à Dijon de ma longue et affreuse solitude, ravi de répondre et plus ravi
d'écouter. Ah ! Il aurait fallu être sous-lieutenanl de chasseurs, faire étape pour ce seul soir à Dijon, avoir reçu billet de logement chez vous, s'enivrer toute la nuit de petit vin d'Asti, de vos yeux,... le lendemain à l'aube, n'être arraché de chez vous que par les trompettes sonnant à travers les rues la marche du régiment, et partir pour toujours ! Quel beau souvenir on eût emporté, et qui fût resté inaltérable I Quelle bonne marche sous le brouillard, jusqu'à la grand'halte prochaine, à repasser les émotions du bal qu'aurait toui à tour ranimées et dissipées l'air vivifiant du matin ! Par malheur, j'étais professeur, vilain métier; au lieu de me lancer à travers le brouillard, je suis allé me coucher platement dans un bon lit ; au lieu de partir pour toujours, je vous ai revue, une fois, deux fois, dix fois ; et adieu ce beau rôve d'une nuit d'hiver! A chaque visite tombait quelque bribe de mon fragile bonheur d'une nuit, jusqu'à ce que tout s'en soit allé en poussière. Décidément, chère dame, il n'y a dans la vie que ce qu'on entrevoit et qui nous échappe, àpeine entrevu, qui vaille quelque chose.
J.-J. WEISS
/.-/. Weiss à Madame ***
Dijon, 1858 (?).
Réconciliés!!! comment cela s'est-il fait? je n'en sais rien. Il paraît que c'est moi qui avais tous les torts dans la fameuse question du voyage de Paris. Elle me l'a démontré clair comme le jour. Me voilà rengagé de plus belle. Ça m'apprendra à me brouiller.
C'était avant-hier soir à huit heures. La chaleur du jour commençait à tomber. J'étais sans façon étendu sur l'herbe, regardant l'Ouche couler tandis que l'ingénieur, qui a de la tenue, fumait sou cigare sur un banc de pierre et que le professeur effeuillait des marguerites. Sa voiture arrive. En nous voyant, elle en descend avec son mari et sa petite fille. L'ingénieur s'empare du mari, le professeur de la petite fille, moi, véritablement, mes fonctions ne m'imposaient de m'emparer de personne, de sorte que je reste avec elle en tête-cà-tête. C'était le moment de faire preuve d'aisance et de pétiller d'esprit. J'en profite pour ne dire mot, et je me donne une contenance en jetant des pierres dans l'Ouche. Peu à peu cependant la conversation devient générale. Mais
chaque phrase générale qu'elle disait tombait d'aplomb sur moi. Sa voix tremblait. J'avais un pantalon de coutil sans bretelles, le gilet de velours grenat, qui était à peu près neuf quand je suis arrivé à la Rochelle, il y a huit ans, un vieux chapeau rond, point de col de chemise. Ainsi accoutré, faire trembler la voix d'une femme que tout Dijon adore, qui a cent mille livres de rente, et qui est la fatuité en personne ! Ça m'a ému. J'ai été galant. A neuf heures nous étions encore cà jaser au bord de l'Ouche. Comme dit le proverbe, depuis une heure, il avait passé de l'eau dans la rivière.
Je ne lui avais pas dit que j'irais la revoir. Elle ne m'avait point dit qu'elle m'attendrait le lendemain : et cependant, hier, quand je suis arrivé chez elle, elle était tout à fait sous les armes. Je suis entré à trois heures ; je suis reparti à six. Trois fois je me suis levé, trois fois elle m'a dit : « Il n'est pas encore six heures » de son petit ton de ^ . Voilà le récit
en gros de notre réconciliation. Pour le détail, cela ne peut pas se conter ; ce serait trop long, Il faudrait vous conter tant de petites choses qui prendraient tant de place ; ^ sa tenue, son boudoir, la
manière savante dont elle a disposé ses fauteuils pour