Mot illisible
sa campagne d'été. Un mois sans faire de visites ! On ne se figure pas cà combien de gens cela peut mettre martel en tète. Elle a été dans tous les embarras des embarras. Elle ne savait à qui répondre ni que répondre. « Pourquoi diantre ne vient-il plus » ? disait monsieur X... ôbaubi. — « C'est un garçon de sens, » reprenait la belle-mère, et ce n'est pas un ingénieur et un galant, et, je vous le confie, il n'aime pas beaucoup toutes vos lionneries. Vous lui aurez fait quelques sottises que vous n'osez dire. » Puis ça été le tour des bonnes amies. Une notairesse mère, à l'aiïLit de toutes les méchancetés, est revenue exprès de sa maison de campagne des P***, à une demilieue d'ici, pour lui... dire, à peine tombée dans son fauteuil : « Ah ! ma chère ! une chose bien étonnante ! On ne voit plus du tout chez vous ce petit monsieur qui était sans cesse pendu à vos cotillons l'hiver dernier. » Enfin, depuis un mois que je suis avec elle d'une vertu rigide, je l'ai plus compromise que par un an de cour publiquement avouée. Voyez un peu ce que rapporte la vertu en province I
Pendant qu'elle me contait tout cela et bien d'autres choses encore, c'étaient des colères, des rires, des larmes, des bonds de vanité outragée ; « Un mois sans venir ! » Gaie, triste, ou creuse, il n'y a que cette note qui revient dans sa conversation 1 Rompre brutalement sans dire pourquoi. Manquer aux devoirs
les plus vulgaires de la politesse, efc envers qui 1 Ah ! il ne fallait pas au moins que je me figure qu'elle eût seulement remarqué mon absence, sans la fausse position où mon manque de savoir-vivre avait failli la mettre. Le malheur de Madame X *** c'est qu'elle me croit très roué, et d'une grande suite dans mes volontés. Elle s'est persuadé que j'ai irrévocablement résolu de faire sa conquête ; que la date de sa chute est arrêtée dans mon esprit, que j'ai eu recours à la ruse ordinaire des Lovelace, et que je me suis promis sa capitulation sans merci au bout d'un mois de retraite sous ma tente. C'est comme cela que les choses se pratiquent dans tous les romans dont elle a le cœur gâté. Sur cette belle persuasion, elle m'a déclaré avec beaucoup de mauvaise humeur et infiniment d'esprit que j'étais bien faquin de croire qu'on céderait dès que je me présenterais, bien aveugle de confondre les marques d'amitié qu'on voulait bien me donner avec des témoignages d'amour et bien hargneux de trouver mauvais qu'elle tendît le dimanche la main à S... — c'est l'ingénieur — sous l'unique prétexte qu'elle aurait eu le malheur de me la tendre le samedi. Je lui ai répondu avec toute la politesse désirable que je n'étais pas un conquérant, qu'il n'y avait aucune femme à Dijon de qui la conquête pût tenter un homme aussi malheureux aussi délicat que moi sur beaucoup de
certaines choses ; que j'avais assez de clairvoyance pour distinguer l'expression simple et sincère de l'amitié des démonstrations à grand orchestre, la coquetterie ; que, pour ce qui était de monsieur S*'-'*, loin de trouver mauvais qu'elle lui tendît la main, j'étais charmé qu'elle eût si particulièrement distingué son rare mérite ; que je me faisais un plaisir (le tout ce qui pouvait en être un pour lui : qu'au surplus, il paraissait depuis six semaines arrivé au comble de la joie, et que si, par hasard, elle était pour quelque chose dans cette joie, je la félicitais du fond du cœur d'avoir si bien placé ses préférences ; car S***, en tout bien tout honneur, était sincèrement épris d'elle, Octave Feuillet n'était pas plus pur que le fond de son cœur, et il n'y avait personne à Dijon de qui elle pût se flatter d'être aimée davantage ni d'une amitié plus irréprochable. Tout ce que je disais là était sincère. Mon indifïérence et mon sangfroid n'avaient rien de joué. Depuis deux mois que je n'ai parlé à Madame X'^' '•'•*, elle m'était unpeu sortie de l'imagination. Je suis tourmenté, hélas ! de bien d'autres ambitions que de celle de ravir les cœurs dijonnais. Eh bien, voyez comme il est difficile de contenter les femmes. Elle était tout à l'heure furieuse de ce que je m'étais promis sa conquête. Quand elle a vu que j'abdiquais toute prétention sur elle, au moment où elle feignait d'applaudir, le sourire sur
CHOIX DE LETTRES. 26o
les lèvres, à mon désintéressement, elle a tout à coup et sans transition éclaté en sanglots. J'étais au beau milieu de mon panégyrique de l'ingénieur. « Ah ! c'est indigne ! c'est indigne! -> s'écriait-elle, et elle ne pouvait dire autre chose. Je me suis précipité vers elle. J'ai cru qu'elle éfouflait. Elle s'est levée comme le vent d'orage, belle de colère, je n'ose dire de douleur : « Vous êtes un sot, un simple sot, cher monsieur, oui, cher, et vraiment cher malgré tout. Vous finassez sur tout et vous ne voyez pas ce qui vous crève les yeux. Moi, je suis une coquette î moi, moi, j'aime monsieur S*** plus que vous ! moi, je suis allée à Paris à cause de lui ; moi je ne vaux pas qu'un homme de quelque délicatesse attache du prix à mon amitié! Ah ! vanlez-voQs de votre délicatesse. Je vous hais de ne pas vouloir vous a])ercevoir de tout le chagrin que vous m'avez causé pendant un mois, de tout celui que vous me faites depuis que vous êtes ici! » Qu'auriez -vous fait? Je suis tombé à ses pieds.
Je me suis humilié dans la poussière avec mille imprécations contre moi-même. Je dévorais ses mains de baisers. Je remarquais bien à part moi que ses diables de mains devaient avoir l'habitude de ce qui leur arrivait là ; car elles avaient la mine d'être aussi peu efîarouchées que possible. Cependant je me voyais embarqué coule que coûte dans une
"Zm CHOIX DE LETTRES.
grande passion. Elle me redemandait ses lettres. Je lui prodiguais les serments. Elle me repoussait et m'attirait. J'étais d'une minute à l'autre le plus heureux des hommes et le plus malheureux. Je pleurais moi-même à chaudes larmes ; je songeais au mari qui pouvait rentrer dans ce moment critique avec son marteau de forge. C'était une tragédie. Elle sonne. Je me lève comme un ressort. Sa femme de chambre arrive, moi ébaubi de ce coup de sonnette qui me surprenait les yeux encore mouillés, elle toujours en larmes et au désespoir. Et alors d'une voix entrecoupée et avec un accent lamentable que rien ne peut rendre, elle dit en s'afîaissant sur son fauteuil : « Catherine, vite, je vous prie, un mouchoir. » — « Oui » , (lit r»iitre, sans manifester la moindre surprise de cette jeune femme expirante et de ce jeune homme aux joues brûlantes : probablement elle y est faite comme les mains auxbaisers. Elle rapporte si vite le mouchoir demandé qu'il est à supposer qu'il y en a toujours de tout prêts pour ces occasions brûlantes. Mais moi alors, avec le sentiment de l'amour blessé et du dévouement méconnu : « Ah 1 madame, lui ai-je dit, appeler, mettre un tiers entre vous et moi dans le temps que m'abandonnant tout entier à une passion coupable je mettais à vos pieds ma vie, mon cœur et mon salut éternel, croyez- vous donc que je n'y mettais pas aussi mon mouchoir? »
Là-dessus je me suis sauvé sans regarder derrière moi. J'ai pris mon chapeau, je ne me suis arrêté qu'à C***, d'où je vous écris.
Monsieur Assolant à J.-J. Weiss.
Mardi 7 février 1859.
Mon cher ami,
Celte fois, comme toujours, tu ne seras ni décidé, ni prêt. Apprends donc à saisir à temps le cheveu de l'occasion. Où en est ton article de la duchesse d'Orléans^ ? Tu rêves, tu rafTmes, tu subtilises au lieu de donner au public de bonnes grosses tartines dont il raffole.
N'est-tu qu'un ciitique de paille, ou ne sais-tu pas pratiquer les excellents conseils que tu donnes à tes amis?
Quand viendras- tu ?
As-tu vu que j'ai appelé Buloz savoyard, dans l'avant-dernier courrier ? C'est pour lui apprendre la politesse. Quel ours ! Je t'en dirai prochainement un trait surprenant. C'était la veille du journal, ma foi,
1. Voir plds loin le remerciement adressé en 1860 par le Comte de Paris à Weiss pour cet article.
je n'ai pas manqué ma vengeance. Je le connais. Le nom de Savoyard le crispe. Son tic est d'être genevois, comme Calvin et Prévost-Paradol^ Ta voudrais bien Fêlre aussi, mais la nature s'y oppose. Tu es basque, mon pauvre J.-J., et tiré en arrière par ta nature allemande. 11 faut en prendre ton parti.
ASSOLANT
Monsieur Sainte-Beuve- à J. J. ^y
19 février 1859.
Vous me comblez. Monsieur, par une note si honorable pour moi et si flatteuse. Je crois en eiïet que non pas les beaux esprits, mais les bons esprits se rencontrent. Celui qui a cet avantage à'occasion de passer le premier sur un sujet, trouve beaucoup de réflexions et d'observations inévitables; celui qui vient après les retrouve de lui-même comme il les
1. Prévost-Paradol était parisien. Voir le Dictionnaire des Contemporains du Vapereau.— J.-J. Weiss, d'origine alsacienne, est né à Bayonne.
2. Sainte-Beuve, Charles-Auguste, poète et critique, né àBoulogne-sur-Mer, en 1804, mort à Paris en 1869 ; de TAcadémie française en 1845, sénateur en 1865; auteur de Joseph Delornie : les Consolations ; Histoire de Port-Royal; Chateaubriand et son groupe littéraire; les Causeries du Lundi; Nouveaux; Lundis.
eût trouvées tout le premier, s'il avait passé devant : questions de priorité qui ne comptent pas entre honnêtes gens ! Mais je n'en suis pas moins sensible à votre procédé et il me touche doublement venant d'un écrivain tel que vous.
Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
SAINTE-BEUVE
Monsieur Assolant à J.-J. Weiss.
Orléans, 3 avril 1859,
Mon cher Weiss,
Je t'attends ici tous les jours. J'attends aussi que tu me préviennes de ton arrrivée. J'ai pour toi une chambre et un lit.
Si tu t'arrêtes à Orléans, sans aller plus loin, comme je Pespère, écris-le moi trois jours d'avance. J'en préviendrai F... et, s'il n'est pas trop malade ou trop misérable, nous le verrons à coup sûr. Il s'ennuie beaucoup là-bas, et moi beaucoup ici, c'est par ces visites que nous charmons les ennuis de l'exil.
Je suis, plus que jamais, dégoûté de notre hdle France; il n'y a pas d'Algérie qui soit pire. Majestueux Missouri, quand donc me baignerai-je dans tes ondes ?
L'Uni versilé me sort du... front. J'aspire déjà les âpres parfums de la solitude. Je vois d'ici les Montagnes Rocheuses et la contrée des Grands-Lacs. René m'appelle et Chactas me sourit. Adieu, France, adieu !
Et toi, sceptique, qui ris de mes croyances, bonsoir.
Quand tu seras fatigue de marcher sur l'asphalte des boulevards, viens à moi par delà les mers : lu partageras mon wigwam, et nous pécherons à la ligne dans le lac Michigan ces goujons de soixantedix livres que le dieu Michabon donne à ceux qui l'honorent.
Voici mon adresse ; rue de la Main-qui-File, G.
A. ASSOLANT
Monsieur Tainc à J.-.J. ]yeiss.
20 décembre 1859.
Mon cher ami.
Je te remercie et je te félicite bien sincèrement de ton article^ C'est de la critique définissante. Tu as
1. Dans cet article {Revue de l'Instruction publique du 15 décembre 1859), J.J. Weiss avait rendu compte en juge favorable, non sans plus d'une sérieuse réserve, des Essais de crilique et d'Histoire, de Taine.
trouvé le moyeu du plaire aux gens ei de leur dire des vérités, d'être agréable et indépendant.
Au fond, je pense à peu près comme toi sur tes reproches. Je ne suis pas un artiste, je n'y ai jamais prétendu. Je fais de la physiologie en matières morales, rien de plus. J'ai emprunté à la philosophie et aux sciences positives des méthodes qui m'ont semblé puissantes, et je les ai appliquées dans les sciences psychologiques. Je traite des sentiments et des idées comme on fait des fonctions et des organes. Bien mieux, je crois que les deux ordres de faits ont la môme nature, sont soumis à des nécessités égales, et ne sont que l'envers et l'endroit d'un même individu, l'Univers. Voilà tout, les défauts sortent ici de la même donnée que les mérites. J'accepte très bien les premiers. Toute mon ambition est d'écrire mon idée. Quant à la forme, ce n'est qu'un moyen de me faire mieux comprendre. J'en fais aussi bon luarchô qu'on voudra.
Encore merci et tout à toi,