‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 32 sur 56 · E. EGGER · texte numérisé non relu

E. EGGER

Monsieur Louis Véron^ àJ.-J. Weiss.

10 janvier 1862.

ftlon cher Monsieur,

Je ne saurais vous dire combien j'ai été touché de

votre article de ce matin. Vous venez au secours des

honnêtes gens, dupés, et traités comme des nègres.

C'est bien une destitution ^ On m'a chassé comme

1. Véron(Louis-Désiré), néà Paris, le 15 avrill798. Docteur en médecine, il se jeta dans la politique et fonda en 1820 la Revue de Paris. 11 prit la direction de l'Opéra et y fit jouer les principales œuvres de Meyerbeer; en 1840, il devint directeur du journal le ConstUulionnel, qu'il fut obligé d'abondonner en 1860. Autour des Mémoires d'un bourgeois de Paris. Membre de la Société des gens de lettres.

2. M. le docteur Véron venait d'être forcé d'abandonner la direction du journal le ConsUluUonnel.

un laquais, et M. de Persigny m'avait dit, et m'avait écrit :

Vous pouvez dire ou ne pas dire, faire ou ne pas faire, ce qu'on vous demandera. Mais la seconde couche du pouvoir, habituée depuis dix ans au sommeil le moins troublé, n'a pu supporter le pli de la rose.

Proh! quantum forluna humer is jam pondère fessis

Amolitur onus.

Mes remerciements de tout cœur.

LOUIS VÉR0i\.

Monsieur Renan^ à J.-J. Weiss.

Mars 1862.

Mon cher Weiss, Je serais assez aise que le Journal dît quelque chose de la question de droit soulevée par une suspension ^ Je ne suis ni blessé, ni fortement contra-

1. M. Renan (Joseph -Ernest), né à Tréguier en 1823, mort en 1892. Professeur au Collège de France. Membre de l'Académie française et des Inscriptions et Belles-Lettres. Auteur de la Yie de Jésus, de VHistoire du peuple d'Israël, de l'Abbease de Jouarre. Mort directeur du Collège de France.

2. Il venait d'être chargé de la chaire d'hébreu au Collège de France. La leçon d'ouverture donna lieu à des manifestations bruyantes, qui entraînèrent une suspension du cours. La lettre ci-dessus se rapporte à celte affaire.

"liili CHOIX DE LETTRES.

rié, mon cours devant se rouvrir bientôt. Je suis touché d'ailleurs des égards personnels que l'on a eus. Mais je maintiens que, dans ma leçon, je ne suis pas sorti du droit. J'ai fait une leçon d'histoire, non une leçon de théologie. Je n'ai pas réussi à contenter les théologiens de toutes les éghses ; mais où en serait la liberté de l'enseignement littéraire, historique et scientifique, s'il fallait contenter tous les cultes reconnus par l'État? Le tour de la phrase incriminée n'est pas négatif; il n'implique pas la divinité, mais il ne l'exclut pas. Certes on ne doit pas faire de théologie au Collège de France ; je l'ai dit et je le répète. Mais ce n'est pas faire de la théologie que de traiter au point de vue de la science positive les points d'histoire que les théologiens traitent à un autre point de vue. Autrement, les pages les plus belles et les plus importantes de l'histoire seraient supprimées.

Monsieur Renan à J.-J. Weiss.

Mars 1862.

Mon cher Weiss, Je suis fort contrarié de ne pas avoir trouvé ma lettre dans le Constitutionnel de ce matin. Dites, si

VOUS voulez, que je proteste contre toute assertion impliquant qu'on na'ait fait des conditions ou que j'aie pris des engagements personnels.

Du reste, je prétends même ne pas être sorti du rapport de M. Rouland. Je n'ai pas fait une leçon de théologie; j'ai fait une leçon d'histoire, voilà tout. J'ai le droit de traiter toutes les questions qui se rattachent à mon sujet, en historien et en critique. La seule chose que je m'interdise moi-même, c'est la polémique ex professa contre les dogmes.

Tout à vous,

Monsieur Sainte-Beuve à J.-J. Weiss.

Ce 24 septembre 1862.

Eh ! sans doute, Monsieur et cher confrère, nous sommes plus d'accord au fond qu'il ne semble. Et c'est pour cela que je me suis permis cette forme un peu inusitée d'article ^ Je n'ai fait que développer et

1. L'article dont parle ici Sainte-Beuve est celui qu'il a reproduit dans son troisième volume des Nouveaux Lundis sous le titre suivant : Connaissait -on mieux l'homme aii XVI i^ siècle après la Fronde, qu'au xvi ii" siècle avant et après 89? Il y répondait en contradicteur à la thèse soutenue par "Weiss dans un article des Débats qui se trouve reproduit au chapitre II de ses Essais sur l'histoire de la littérature française. publiés en 1865.

compléter voire idée plutôt encore que je ne l'ai contredite. C'est bien ainsi que je l'ai entendu. Le canon retentissant du Premier Paris m'a obligé, pour ne point paraître faire fausse note, à marquer l'altitude de contradicteur un peu plus que de raison. Nisard lui-même, que vous avez loué par des paroles qui ne s'oublient pas, et que j'aime infiniment, est combattu sous votre nom^ On oublie une chose dans cette préférence de nouvelle mode décernée au XV II'' siècle pour ce côté moral : c'est que, chez la plupart des écrivains de ce siècle, la connaissance morale est liée et aboutit à la religion. Sacy me disait l'autre jour qu'il lisait Rousseau, mais qu'il y trouvait bien des absurdités. Mais est-ce que Bourdaloue qui passe pour si sage ne contient pas infiniment plus d'absurdités que Rousseau? rs'e sont-ce pas des absurdités que ces sermons en trois points et ces textes équivoques sophistiquement subtilisés et divisés^? On passe tout cela à Bourdaloue parce que c'est routine. Mais, pour sortir de cette routine, pour rompre ces lieux communs catholiques, pour désengainer la morale, il fallait risquer, et les paradoxes de Jean-Jacques ont plus servi, en effet, l'esprit

1. C'est-à-dire, c'est surtout Nisard que j'ai combattu en vous répondant.

2. Le Sainte-Beuve de 1858 pariait autrement de Bourdaloue. Voy. t. IX des Causeries du Lundi.

CHOIX DE LETTRES. 28o

humain, et ont pu contribuer à l'assainir, que tous les lieux communs, si ingénieux d'ailleurs à l'intérieur, des Bourdaloue, je crois, en vérité, que je me mets à disserter !

Agréez, Monsieur et cher confrère, l'expression de ma gratitude pour votre indulgence et de mes sentiments les plus distingués.

SAINTE-BEUVE

Le Comte de Montalemherl^ à J.-J. Weiss.

23 mars 1863.

Je suis encore tout ému, Monsieur, de l'admirable article que vous avez écrit hier sur la Pologne^ et

1. M. le comte de Monlalembert (Charles, Forbes de Tryon), né à Londres le 29 mai 1810, mort à Paris le 13 mars 1870. Pair de France par droit héréditaire. Grand orateur. Défenseur de l'Église. Membre de l'Académie française. Auteur de VHisloire de Sainte- Elisabeth de Hongrie.

2. Cet article sur la Pologne avait été écrit par Weiss la veille (le 22 mars 1863) dans le Journal des Débats. 11 finissait par ces lignes : « Nous ne vous dirons pas, Polonais, que vous n'avez point failli à Marathon I Vous avez fait plus, vous y avez vaincu, oui vaincu ceux qui se glorifient avec une aveugle imprévoyance de votre défaite. Qui sait mourir comme vous mourez, qui sait se donner de ces trépas sublimes dont le monde entier tressaille, celui-là a prouvé au monde entier que sa patrie est impérissable. »

son plus récent héros^ Je ne résiste pas à l'envie de vous adresser mes félicitations cette fois-ci désintéressées. Quand vous ferez le recueil de vos articles, n'oubliez pas cette page : nul n'en écrira jamais de plus généreuse. Il y a un mot toutefois que je déplore, et que je voudrais discuter avec vous. Je n'aime pas qu'un défenseur de la Pologne se moque des homélies sur la mort de Louis XVI. Il faut faire des homélies sur les crimes, sous peine d'être complice de cette lâcheté de l'histoire que vous signalez si bien. L'assassinat judiciaire de Louis XVI est, comme le partage de la Pologne, un de ces crimes qui ne doivent être oubliés que lorsqu'ils ont été réparés et effacés par un repentir immortel.

J'ai été charmé, Monsieur, d'entrer en relations avec vous, car il y a longtemps que votre talent et vos opinions ont fixé mon attention. Nous avons l'un et l'autre bien peu de temps à nous, j'espère cependant que nous nous reverrons quelquefois. Vous me trouverez chez moi aujourd'hui par extraordinaire jusqu'à cinq heures, et vendredi jusqu'à deux heures et demie.

Agréez mes sentiments de haute et sincère estime.

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