‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 52 sur 56 · HETZEL · texte numérisé non relu

HETZEL

Weiss à Madame ***.

J'aimerais mieux avoir laissé chez vous mon nianteau ; mais je ne suis pas tout de même fâché que ce soit ma canne ; ou plutôt je suis ravi de savoir enfin où réside ma canne et que ce soit chez vous. Une canne de choix et hors de prix que j'avais achetée, pour faire honneur à mon gouvernement, le jour où j'ai été nommé ministre plénipotentiaire! Pendant trois jours et trois nuits, je ne faisais que la chercher et penser à elle. Pas moyen d'imaginer ce qu'elle avait pu devenir. Dimanche matin, j'ai eu une idée qui n'a pu m'être inspirée que par l'envie que me donnait le beau soleil de dégourdir une seconde fois mes pauvres jambes endormies par une immobilité ministérielle de six semaines. Je me suis

dit : « Je dois avoir laissé ma canne chez le père Latapie » , et me voilà reparti pour Suresnes au cabaret du Lapin inconsolable. Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée pendant toute la matinée du samedi.

« Père Latapie, dis-je en arrivant, c'est vous qui avez ma canne. » — « Je n'ai pas de canne du tout », répond le père Latapie. — Mon opinion était faite : je pensais que le père Latapie avait flairé dans ma canne un objet précieux de chez Verdier et que ce vieux scélérat la gardait pour lui. J'ai trouvé, d'ailleurs, le père Latapie non encore revenu de son abasourdissement de l'éblouissante dame qu'il avait hébergée la veille. 11 n'aura plus d'autre histoire pendant le reste de sa vie pour les habitués du Lapin inconsolable. Il dira avec une juste fierté comment vos jolies dents blanches croquaient sa friture et avec quel délice vous buviez à petites gorgées sa carafe de piquette. Il contera comment vous avez voulu confectionner vous-même, de votre main de déesse, dans sa propre cuisine, l'omelette aux champignons. D ne se doute pas, il ne se doutera jamais qu'affamés comme nous étions par notre course à travers le bois vous avez recouru à cette précaution pour n'être pas trompée par lui sur le nombre d'œufs. Mais savez- vous pour qui il m'a pris, le maroufle? Pour votre domestique. Il me l'a dit crûment. « Et

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VOUS, êtes-vous le valet de chambre ou le cocher de la comtesse ? »

Voilà comment le père Latapie m'a fait expier ma vareuse de dix-sept francs cinquante et mon chapeau rond poussiéreux. Ça m'apprendraà ne m'être pas mis au niveau de vos friperies de chez Worth et Madame Virot.

J'irai chercher ma canne un de ces jours, de quatre à sept. Si vous êtes aussi jolie que la dernière fois, et moi seul avec vous, je vous avertis que je vous fais une déclaration, mais là sérieuse et pour l'éternité, comme du temps où fleurissaient la harpe et les femmes incomprises. Mais je ne serai pas plus tôt seul cinq minutes avec vous qu'arriveront le tigre avec ses jalousies noires, le dragon avec sa misanthropie et l'autre Robert avec ses bouquets à Chloris. Je suis charmé d'avoir pu faire obtenir à votre vieille femme ce qu'elle désirait. Cela prouve que F*** vaut mieux qu'on ne dit. J'avais sollicité une faveur semblable dans le temps de ce grand bellâtre de F. D***. Je n'en ai rien tiré ; et, en six jours, F*** a fait la chose, qui est plus difficile que vous ne croyez et sur quoi je ne comptais pas. Nous voilà unis dans une bonne action. Prenez bien garde; je ne vous prends pas en traître. Avec votre bon cœur, c'est plus dangereux pour moi que de manger de la friture en tête-à-tête au Lapin inconsolable.

Une dame à J.-J. Weiss.

23 juillet 1882.

Non, il n'est pas possible d'être plus aimable — voici un charmant sourire pour toute ma journée — et quelle journée, grand Dieu ! — la pluie tombe à torrents, la mer gérait sans arrêt, et les tamaris et genêts d'Espagne se tordent avec désespoir. La plage déserte, le sable humide, des tapis de fleurs éplo-

rées Et venez encore me parier des charmes de

la nature, monsieur le lettré. Tenez, il faut tout l'alticisme de votre langage, toute la délicatesse harmonieuse de votre pensée pour vous faire pardonner les quelques lignes amies reçues ce matin ; mais vous charmez par ce tour inimitable, par cette sonorité exquise, œuvre d'art d'une ciselure si fine. Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse ; dans sa douleur elle regrettait d'être immortelle. Est-ce cela* ? Je n'ai jamais dépassé ces deux ou trois premières lignes — hélas ! je ne suis pas immortelle, et Ulysse n'a jamais apparu.

Je regarde l'Océan dans un silence absolu, silence

1. Il faudrait connaître la lettre de Weiss, à laquelle celle-ci répond, pour avoir le pourquoi de cette citation inattendue des premiers mots du Télémaque.

du cœur — silence de pensées. J'attends je ne sais quoi — les jours s'écoulent, ainsi va la vie. Mais de grâce, ne me parlez pas du charme de la province. C'est avec effroi que je l'envisage, avec joie que je la fuis. Pour moi, l'air n'y est pas respirable et une nostalgie étrange m'envahit à mon insu. Je passe mes journées dans un désœuvrement absolu. Le tictac de la pendule en marque les heures. Puis je m'achemine vers la mer, c'est l'heure du bain, l'eau est froide, le vent glace au retour, et vous appelez cela vivre, bien excellent ami?

Du reste, personne ici — sœur Anne ne voit rien venir. — Les baigneurs attendus se font toujours attendre.

Que dit-on à Paris? Ici, le 14 s'est passé dans le plus grand silence, pas un son n'a traversé l'espace, pas une lumière n'a lui à l'horizon. Toute grandeur s'impose, et ici une force invisible nous domine à noire insu. Nous vous laissons donc, à vous autres Parisiens, vos agitations d'une heure, vos luttes plus stériles encore. Dieu nous préserve cependant de la guerre avec l'Egypte^ ! ceci est un mot de mère, et votre courageuse défense de M. Gambetta ne m'a pas

1. Voir, sur la queslion égyptienne dont se préoccupaient les puissances à cette date, et qui allait être bientôt si tristement résolue pour nous, l'étude politique de Weiss que nous avons insérée dans le recueil publié par nous en 1893, sous le titre de : Combat constitutionnel.

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absolument prouvé que vous en étiez convaincu vous-même.

Tenez, je ne sais que penser do votre illustre ami, mais je sais que le siècle de Louis XIV n'a été que le faisceau de toutes les intelligences. Beaucoup de défenseurs comme vous, et, pour celte fois j'y croirai.

Je vous serre la main. Donnez -moi de vos nouvelles souvent.

Une dame à J.-J . Weiss.

Cher monsieur,

Je voudrais qu'il vous arrive souvent des aventures comme celle de mercredi, afin que je puisse recevoir quelquefois des lettres comme celle d'aujourd'hui. Mon Dieu quelle est jolie, et qu'elle m'a fait rire !

Remarquez seulement que je ne mérite pas vos reproches ; que ce n'est pas ma faute si l'affiche du théâtre a été changée et si vous vous êtes imaginé qu'il y avait une soirée, quand je vous avais annoncé une intimité absolue. Quand j'ai appris que vous ne veniez pas, je me suis envolée de mon côté, et j'ai

été me consoler de votre absence chez madame ***. Notre valet de chambre vous a pris pour un distrait, celui de madame *** pour un escroc ; tout cela n'est pas de ma faute. Je regrette seulement votre visite. Vos aventures sont tellement amusantes que j'en ris de tout mon cœur qui, cependant, est très touché de votre souvenir.

A dimanche. Ne vous imaginez pas que c'est un festin, ne vous figurez pas que vous allez voir des épaules aussi éblouissantes que celles de madame ***, ne mettez pas de cravate blanche ; nous voulons jouir du plaisir de vous voir en égoïstes ; vous ne trouverez que nous, plus deux chats; on vous offrira un pâté et on vous dira qu'on vous aime beaucoup rue de***.

U7ie dame à J.-J. Weiss.

Dimanche, mai 1882.

Quelle désillusion, mon Dieu ! quelle désillusion ! Gambetta est venu causer dans un coin avec madame***; j'étais en tiers. Pendant trois quarts d'heure, ils se sont récité des articles du Temps avec un sérieux et une conviction inébranlables. C'était tout à fait la conversation élevée de (mot illisible). Deux ou trois fois j'ai tendu la perche au grand

homme en jetant des bêtises de ma façon au travers de ses tartines. Ou bien il est sourd (c'est l'avis de madame ***j, ou bien il est devenu irrémédiablement prud'homme. Toujours il a repris son homélie du même ton solennel et prétentieux. J'enrage de bon cœur lorsque je pense que vous le gobez. Il y a peut-être eu un Gambetta spirituel. Celui là est mort, bien mort. Trois quarts d'heure de dissertation avec madame '''** sur les besoins de la démocratie ! Quelle désillusion ! et que je suis vexée ! Bonsoir.

Une dame à J.-J. Weiss.

Dimanche soir, 1883.

Si, comme vous semblez le désirer, cher monsieur, il me faut absolument plaindre quelqu'un, permettez que ce soit moi, qui serai peut-être privée, comme maîtresse de maison, d'un des plus brillants fleurons de ma couronne, si les journaux annoncent une première pour le 26, et non vous, qui y aurez glané plaisir et profit ; mais est-ce donc tout à fait nécessaire que vous assistiez à toutes les premières? Ne pouvez-vous y envoyer un ou une

amie qui, vous apportant le lendemain matin un petit canevas succinct de ses impressions, vous mettrait suffisamment à même de rendre compte des vôtres ? Évidemment, si vous êtes tout à fait aimable, c'est ce que vous ferez ; mais, si le « devoir professionnel r> l'emporte, en bon français, vous nous lâcherez ! En faveur de votre post-scriptum, je vous pardonne d'avance, quoi qu'il arrive. Suis-je assez bonne ?

Vous ne savez causer que la plume à la main, avec moi du moins, voici pourquoi je bavarde sur ce papier, comme une pie borgne ; cela m'amuse, car j'ai confiance en votre discrétion... ce qui est un fameux compliment sans en avoir l'air ! Et savezvous pourquoi ? C'est parce que je crois un peu à votre amitié, au regret sincère que vous éprouveriez de me nuire, et d'abuser d'une parole dite à la légère, d'un mot écrit au courant de la plume. Je suis tout plein contente, je vous assure, de vous avoir retrouvé, et je me demande naïvement pourquoi nous vous avions perdu. Les hommes de votre valeur sont assez rares, en somme, pour qu'on leur passe quelques faiblesses, et eux-mêmes doivent se dire, après expérience faite, et quand ils ne se nomment ni M. *** ni M. ***, que le chemin droit allant carrément d'un point à un autre, sans s'arrêter aux buissons du chemin, aux papillons de la route, est encore, en

République, le meilleur moyen d'arriver au but. Tout homme, et par homme j'entends aussi la femme, a son ambition. Il s'agit de la satisfaire, et, pour cela, le meilleur moyen est, je crois, de ne pas s'arrêter en route. Vous aviez en vous, au moment où vous touchiez à la politique, l'étoffe d'un ministre, et du bon coin. Vous devriez l'être, vous le seriez sans doute, si, comme je vous le disais, vous ne vous étiez arrêté à baguenauder en chemin; débarrassez votre conduite de ses fantaisies, gardez celles-là pour votre plume, tout le monde y gagnera, vous le premier. Pour cette fois, je n'ai plus de place. Au revoir.

Lettre signée: Un vieil acteur.

17 mars 1884.

Monsieur, Il ne faut pas confondre Gentil, le burlesque agresseur de Racine, avec Gentil, collaborateur de Desaugiers. Celui-ci, qui a été directeur du théâtre de rOdéon au temps de la Restauration, était l'auteur de Je fais mes farces, de la Petite chatte inerveilleuse^ deux pièces que Potier rendit célèbres; il écrivit avec Desaugiers les Petites Danaïdes pour la Porte-Saint- Martin, et ÏHôtel Garni pour le Théâtre-Français.

L'autre Gentil, joueur forcené de dominos, habitué du foyer de la Comédie-Française, faiseur de mots et de peu d'esprit, inspecteur du matériel de l'Opéra sous le docteur Véron, et dont il est beaucoup question dans les Mystères de VOpéva, de feu de Boignes, se vantait effectivement d'être le premier qui avait appelé Racine un polisson. Cette gloire ne lui appartient pas. «Un jour, dit La Harpe (article Marmontel, Cours de litlérature). Marmontel arracha les œuvres de Racine des mains de madame Denis en lui disant : « Quoi I vous lisez ce polisson-là? s^ Anecdote fausse ou vraie, La Harpe prétend la tenir de madame Denis elle-même; Gentil, vous le voyez, n'avait fait que ramasser l'épithète.

Permettez à un de vos lecteurs habituels de vous offrir ce renseignement que vous avez provoqué, et d'y joindre l'expression très vive de son estime pour votre talent, et de sa considération fort distinguée.

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