‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 53 sur 56 · UN VIEIL ACTEUR · texte numérisé non relu

UN VIEIL ACTEUR

1. La Harpe, dans une note de son Cours de littérature sur le xviii» siècle, 1. i, chap. vu, s'est borné à dire : « // passe pour certain que Marmontel arracha un jour les œuvres de Racine des mains de madame Denis, en lui disant : Quoi! vous lisez ce polisson-là ! Je puis du moins attester qu'elle-même racontait le fuit. »

Lettre d'un inconnu, signée R. L.

Lundi 26 mai 1884.

Monsieur,

Vous affirmez dans votre feuilleton de ce matin que « quelque chose s'est altéré dans l'âme française, et c'est surtout dans ce dernier quart de siècle que l'altération a été rapide et continue* ». Ce dernier quart de siècle m'a vu naître : cette altération de l'âme française, je voudrais bien ne la partager point.

Ce serait une curieuse étude que celle de ce changement moral, et quel profit, quel plaisir pour nous, si vous consacriez vos loisirs pendant la fermeture prochaine de la plupart des théâtres à nous en tracer le tableau, à nous en exposer les causes ! Avons-nous tout perdu à ce c déplacement de l'âme française », est-il aussi grave, aussi irrémédiable que vous le proclamez dans un accès de pessimisme?

Je suis trop jeune pour souscrire à cette condamnation de mon époque sans en appeler, j'ai aussi pour cela une foi trop vive, trop ardente, trop naïve, si

1. Ainsi finissait Tarticie du Journal des Débats, le feuilleton dramatique sur Esther et Bérénice, que nous avons repris, avec d'autres, dans le volume intitulé A propos de théâtre, 1893.

VOUS voulez, dans la vitalité du génie national. Franchement, et sans oublier l'objet même du procès, est-il étrange qu'un Français à peine au sortir de l'enfance se refuse à désespérer de son temps, à pleurer sur la décadence de son pays quand il lui est donné de voir debout tel ou tel écrivain, de saluer tel astre au zénith ou telle gloire naissante? Et quelle semaine, juste ciel, choisissez-vous encore, monsieur, pour crier à notre ruine? Celle même, celle, dis-je, où nous sortons, frémissants encore d'admiration, de la lecture des Blasphèmes ou de Sapho?

Quant au goût de Racine, — c'est là le nœud du débat que j'ose instaurer entre nous — je comprends combien vous devez particulièrement être choqué de sa disparition, de sa rareté ou de son peu d'intensité. J'étais à Bérénice, je me respecte trop pour avoir manqué d'assister à celte fôte... littéraire, puisque littéraire on dit aujourd'hui. Je suis un de ces étudiants qui, d'après l'observation que vous faisiez naguère, vont chercher dans l'enseignement du théâtre, dans le monde fictif qui se déroule sur la scène, le complément de leur éducation. Vous avouerai-je que je me sens marri d'être resté au-dessous de l'enthousiasme que vous manifestez pour « le chef-d'œuvre du maître »? Non que je sois rétif à son admiration. Dieu merci, nous en avons fini, sauf exception chez quelques excentriques mal éduqués.

avec les outrages d'antan férocement lancés aux vieilles perruques du xvu^ siècle. Nous ne sommes pas assez jeunes (puisque j'ai fait allusion à mon âge) pour épouser des querelles surannées. Il nous suffit de marier Corneille et Hugo, Racine et Musset dans une commune apothéose. Mais les nouveaux venus, quoi qu'on en ait, ont changé, sinon tout cela, du moins certaines choses. Cette simplicité de moyens, si exquise soit-elle, si délicat qu'elle suppose l'art qui l'emploie, nous ravit et nous charme moins. A la lecture passe encore; dans le silence du cabinet, l'élégance, la finesse, la sobriété racinienne prennent leur revanche et ressaisissent tous leurs avantages : nous sommes encore capables de lire entre les lignes, de distinguer l'éloquence vraie du pathos amphigourique, la science du développement des incohérences chaotiques. Au théâtre, il n'en va pas de même. La variété dans les incidents, la multiplicité dans la représentation au point de vue du décor, du va-etvient des personnages, etc., voilà ce qui réveille notre sens artistique, peut-être prématurément blasé, en tous cas plus exigeant, plus difficile à distraire, à captiver et à retenir. Ceci est pour le fond. Pour la forme, les variations, je n'ose dire le progrès, sont plus sensibles et plus manifestes. Nous la désirons, nous l'aimons plus plastique, plus nourrie, plus redondante, plus sonore, plus nerveuse aussi. Cette

démocratie qui compose la masse des assistants même éclairés, même instruits, même cultivés, veut une éloquence tribunitienne qui frappe fortement Toreille et agisse puissamment sur l'esprit. Cette quasi-brutalité dans l'expression s'accentue, je l'accorde, d'une manière parfois inquiétante. Combien en viennent à estimer l'agitation impétueuse et frénétique en place du mouvement, le tapage pour l'harmonie grande et large! De là cette vogue qui s'est attachée parmi nous, au regret de beaucoup d'entre nous, à des œuvres dont les auteurs ont évidemment spéculé sur la perversion du jugement critique. La littérature rivalisant avec les autres arts, leur empruntant leurs ressources, tendant à traduire l'objet respectif de la peinture ou de la musique, c'est l'idéal de l'école contemporaine, c'est à quoi ses adeptes, certains des plus en vue parmi les romanciers et les poètes de l'heure présente se félicitent d'avoir atteint; c'est la conquête dont se glorifiait E. Zola dans un article paru il y a quelques années au Figaro. Quelles que soient les exagérations dont moi-même, qui essaie de les indiquer au courant de la plume, j'ai peur d'avoir été trop souvent la dupe, et à quelques erreurs qu'on se laisse entraîner en jugeant les productions nouvelles d'après ce critérium, ne serait-il pas inique d'en inférer que tout équilibre soit détruit, toute justesse dans l'appréciation à jamais évanouie? Cette

crise que nous traversons ne se guérira- t-cl le pas d'elle-même? D'autres temps sont venus, c'est sa gourme que le renouveau poétique a jetée. L'art véritable, l'éternel, l'humain, celui qui fait frissonner et pleurer, retrouvera son compte, non pas dans un retour pur et simple au démodé (dont puisse la mode ne jamais refleurir!) mais dans le choix du délicat, du lîn, comme du beau et du grand, au milieu de nos audaces fougueuses et de nos hardiesses effrénées.

Et Racine, — Racine que j'oublie, — sera lu et relu comme nous le lisons et relisons, nous, les étudiants d'aujourd'hui et de demain, si demain il en est de studieux et de curieux ; il sera représenté et applaudi avec conscience et sincérité : et si la foule n'envahit pas l'Odéon, en ces soirées qui nous enchantent, nous, la phalange des fidèles au passé, si ce spectacle n'attire somme toute qu'une élite raffinée (n'en déplaise à votre modestie et aussi à la mienne), si même le critique dramatique d'une de nos principales feuilles analyse l'immortel poème avec sa sagacité, son esprit, son originalité ordinaires, il y a gros à parier, — cela vaut mieux que de parier au Derby, — qu'il se trouvera des acteurs pour jouer la pièce, une poignée respectable et respectueuse d'auditeurs pour les encourager, peut-être même un jeune lecteur de l'article analogue au vôtre pour écrire au piquant et profond rédacteur toute la joie qu'il a eue à le lire

(ce qui n'est pas nouveau) et enfin les timides réserves qu'il se risque à apporter à ses conclusions, ce qui est plus rare.

Veuillez agréer, Monsieur, avec mes excuses pour le bavardage, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

P.-S. — Sur votre acquiescement aux théories émises par Racine au cours de sa spirituelle et mordante préface, je serais également tenté de vous chercher querelle. Que cette préface soit une merveille de causticité, nui n'y contredit. Il était dangereux de s'en prendre au poète, et il mettait dans la riposte une verve terrible aux imprudents censeurs, une raillerie qui, non exempte par- ci par-là d'impertinence, le laissait toujours maître du champ de bataille. Combien aussi dans sa défense il se montre, pour l'ordinaire, avocat adroit, et plus qu'adroit, habile et plus qu'habile, madré et retors comme un Normand, comme le Rouennais Corneille ne l'était pas, il s'en faut, les Examens en font foi ! C'est ici que Racine nous expose clairement et sans ambages une théorie qui lui est chère. Le comble du génie, le triomphe de l'invention dramatique c'est de faire quelque chose de rien. Cette prétention lui sied le mieux du monde, et Dieu sait jusque dans quels replis du cœur, le fameux

CHOIX DE LETTRES. dod

cœur humain, il porte l'investigation psychologique. La souplesse de ce fécond esprit à renouveler ses ressources infinies n'est point en cause. C'est la tendance même que j'oserais, après tant d'autres, incriminer. Eh quoi? raffmer jusqu'au subtil, analyser jusqu'à l'infiniment petit, décrire jusqu'aux moindres détails, est-ce le but véritable de l'art et du grand art? La tâche de l'écrivain se pose-t-elle avec celte complication? iN'est-elIe pas plus simple, je ne dis pas plus facile, mais autrement difficile? Ce qu'il faut à Racine, c'est une action, indigente d'incidents extérieurs et d'éléments scéniques, mais où le crayon de l'auteur d'Andromaque dessinera les traits les plus imperceptibles d'une passion constante, l'amour.

L'amour et les sentiments qui en découlent, — surtout la jalousie, — ce sera le ressort unique de ces pièces. Quoi qu'on en dise, aujourd'hui que la faveur succède pour Racine au dédain et que son étoile brille à nouveau, tandis que pâlit celle de son rival d'autrefois (qui lit Corneille, à part nous dont c'est le devoir, qui excite à le lire, à le jouer, qui le vante, qui l'exalte?) l'amour c'est la seule passion que Racine réussisse à peindre. Il est sans rival, peutêtre (j'entends pour l'analyse qu'il en fait, non pour la sensation qu'il en donne), mais son génie s'est stérihsé, appauvri, desséché dans cette élude qui est son idée fixe I C'est l'imperfection de ce parfait génie

d'avoir tout ramené à ce centre d'émotion. Néron s'occupe de Junie, Mithridate a Monime en tête ! Il ne reste que sur ce terrain, où il veut tout cultiver, il s'égare en un dédale où l'attention ne le suit plus. C'est de celle lassitude que vicnl notre refus de nous intéresser aux péripéties compendieuses* de Bérénice. Que fait à des gens qui ne sont pas tous les ignorants que vous semblez croire, la lutte factice entre l'amour de Titus pour la reine et son devoir d'empereur, entre sa passion et la politique? Quand même la haine invétérée de Rome pour une reine comme Bérénice échapperait au public tout entier, serait-ce donc la seule fois qu'un dramaturge du grand siècle poserait au seuil de sa conception d'une pièce un postulatum historique ou autre '^T Corneille n'a-t-il pas ému le parterre de son temps en exigeant de lui des concessions de ce genre? Mais à ce parterre ignorant l'histoire, il apprenait l'histoire à sa façon en

1. L'auteur de la lettre entend par ce mot, longues, trop longues, traînantes. Compendteiix dit précisément le contraire.

2. Weiss avait dit : « Le drame de Racine offre un défaut qui tient au sujet choisi. 11 n'y aurait ni drame, ni nœud du drame, sans le préjugé romain contre les rois, les reines et l'étranger... Un spectateur qui n'est pas sufïisamment versé dans l'histoire romaine, et qui ne connaît pas, qui ne se met pas en disposition de ressentir pour un moment, avec toute son âpreté, la passion anti-royale qui persistait jusque sous le despotisme césarien dans l'âme du peuple romain, loin de s'intéresser à l'objet principal du drame peut à peine le concevoir. »

créant des situations saisissantes autant que variées, fortes ensemble et multiples. Le drame c'est l'action. Elle marche chez Corneille, elle progresse d'acte en acte. Dans Bérénice elle piétine sur place. Autant l'analyse des caractères est abondante, autant leur développement est nul. Sauf la reine qui prend, au dénouement, la détermination héroïque de se résigner au départ, l'indécision originelle qui montre le trio composé de Bérénice, ïilus el Anliochus, demeure la même d'un bout à l'autre. Ne serait-ce pas que Bérénice, malgré vos protestations énergiques, est. Monsieur, une élégie et rien qu'une élégie, mais une élégie chantée par la plus douce, la plus plaintive et la plus harmonieuse des lyres, sur laquelle soupire la mélancolie la plus tendre et la plus pénétrante, mais non pas en définitive une tragédie, une action, un drame? r. l.

Momieur Alphonse DaudeP à J.-J. Weiss.

Comme vous m'a vez remué le cœur ce matin ! Que d'observations délicates et profondes dans

1. M. Alphonse Daudet, né à Nîmes, le 13 mai 1840, mort en 1898. Secrétaire du duc de Morny. Romancier et auteur dramatique. Auteur de les Lettres de mon moulin, des Rois en exil, de Sapho, de Numa Roumestan.

cette étude sur le romancier et l'auteur dramatique*.

Je vous en garde une vive reconnaissance, mon cher monsieur Weiss.

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