FÉLIX PYAT
Une dame à J.-J. Weiss,
Cher Monsieur, Vous m'avez causé une aimaJDle surprise hier matin, et j'ai passé, grâce à vous, une charmante journée à
1. M. Félix Pyat, né en 1810, mort à Saint-Gratien en 1889. Auteur dramatique. Ancien représentant du p?uple. Exilé après le 2 décembre. Journaliste révolutionnaire et socialisie. Auteur dramatique : Les deux Serruriers, Biogène, le Chiffonnier de Paris.
2. Remerciement pour l'article que J.-J. Weiss avait écrit sur VHomme de peine, drame en huit tableaux, que Félix Pyat venait de faire jouer à l'Ambigu. Voyez le recueil que nous avons donné, en 1890, sous le titre de : les Théâtres parisiens (dernier volume des Trois années de théâtre, page 239).
me promener dans « le pays du Rhin^ ». Cette promenade m'a appris beaucoup de choses, elle m'a enseigné aussi que j'avais raison de vous admirer comme je le fais et de trouver que personne n'écrit aussi bien que vous. J'ai eu le plaisir d'aller entendre de la très jolie musique avec vous, de voir défiler de beaux régiments, de faire la connaissance de l'empereur Guillaume et d'aller entendre le prêche en vieux français.
Même vous m'avez presque donné le désir d'aller me noyer dans les flots verts du Rhin. Heureusement que nous en sommes loin, et que le Danube est jaune comme le teint d'une Française, Son ondine n'est donc pas à craindre.
Vous devriez bien venir écrire « au Pays du Danube ». Cela vous ferait beaucoup de bien et vous nous feriez une grande joie. Vous iriez flâner le long du Ring en faisant des éludes sur les tailles des Viennoises qui sont incomparablement belles; vous iriez manger de la Linserlarle chez Sacher, auPrater, en regardant de jolies montagnes qu'on voit au loin et en écoutant des valses de tziganes.
11 ne fait pas chaud à l'Opéra. Vous pourriez donc y aller admirer des danseUses aux grands pieds et
1. J.-J. Weiss avait rassemblé les impressions d'un récent voyage en Allemagne dans un livre qui venait de paraître sous ce titre.
aux formes plastiques qui dansent en chemise avec des herbes marines tout comme des ondines. A dix heures, vous seriez couché.
A propos de livres, quelle est la dame fortunée à qui vous dédiez « Au Pays du Rhin » ? J'espère que ce n'est pas Madame X et que ce n'est pas le souvenir de son chapeau de bergère de Dijon qui vous a inspiré? Je serais capable, si c'était vrai, d'en avoir la jaunisse de jalousie et d'aller me précipiter dans la Wien, où il y a juste assez d'eau pour noyer une puce.
Vous m'aviez fait une description très exacU; de notre ambassadeur. Je l'ai reconnu tout de suite. Je dois dire cependant qu'il a été aimable pour nous, et qu'il a daigné me tendre la main, ce qu'il ne fait pas toujours. Jamais il ne la tend à un de ses secrétaires, et jamais il ne leur offre de s'asseoir.
En fait de qualités, il a une belle voiture, un chasseur magnifique et un excellent cuisinier. En fait de prétentions, rien ne lui manque, pas même celle de parler bien l'allemand qu'il ne comprend pas du tout.
H cite des phrases de Schopenhauer; mais quand un laquais lui dit que la princesse reçoit dans le jardin et que Son Excellence ferait mieux de garder son paletot, il s'empresse de le retirer d'un air entendu. Si on lui faisait observer timidement qu'il a compris
de travers, il répondrait avec assurance qu'il n'entend pas la langue des laquais.
Ach, mein Gotl! Je crois que je me moque de mon chef. Chut! la diplomatie est l'art de savoir se taire, et je ne dirai plus rien, bien que personne ne soit aussi discret que vous et que mes moqueries soient en sûreté entre vos mains.
Avant de finir, laissez-moi vous demander quelque chose. Un jeudi, à l'heure oii vous vous dirigez vers le boulevard Malesherbes, soyez assez aimable pour vous asseoir à votre table et pour me griffonner sur un petit bout de papier bleu, gris ou rose, selon la couleur de vos pensées, un mot de souvenir qui me fera grande joie. Dites-moi comment vous allez, et, de temps en temps, en fredonnant un petit air de valse, pensez un instant à vos amis éloignés qui vous aiment et vous admirent beaucoup.
Une dame à J.-J. Weiss.
30 juillet 1886.
Monsieur X...
Depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir à Paris, j'ai eu maintes et maintes fois la pensée de vous écrire et de m'informer de votre sanlé. Un sentiment
de discrétion m'a seul retenue et J3 me suis contentée de rares nouvelles que je trouvais çà et là, me réjouissant du fond de mon àme à la pensée que vous reprendriez votre tâche, et que vous nous feriez encore entrevoir quelques rayons de vérité. En lisant votre beau livre sur « le pays du Rhin », en m'arrêtant émue et troublée sur quelques-unes de vos plus belles pages, je priais Dieu avec ferveur que la lumière qui éclate de ces lignes ne s'arrête pas seulement sur une humble intelligence comme la mienne, mais qu'elle frappe et éclaire celles qui se sont imposé la mission de diriger noire patrie dans les voies dangereuses où elle est engagée. Mais je ne voulais pas vous dire tout cela, je voulais simplement vous demander de vouloir t>ien me permettre de ne plus traverser Paris sans avoir le triste plaisir de vous y voir et de causer encore avec vous, quelques instants seulement, de mon bien-aimé frère. Le soin d'une chère tombe nous appelle de temps en temps à Paris. Mon mari y a fermé les yeux en revenant d'un séjour, malheureusement trop long, que nous avions fait en... Il repose au Père-Lachaise. Je commencerai les vacances de mes enfants par ce pèlerinage à la tombe de leur père. Combien je serais heureuse, monsieur, si dans le cours de l'éducation de mes enfants, de mon fils surtout, vous vouliez bien me permettre de venir quelquefois près de vous chercher
un bon conseil et une inspiration que j'aurais sûrement trouvés toujours près de mon frère vénéré- Cette prière sort non pas seulement d'un cœur de mère, mais de celui d'une Alsacienne, inconj'Olable du passé, n'ayant plus en ce monde qu'un seul désir : celui de préparer dans ses enfants des serviteurs fidèles et dévoués à leur patrie. C'est à cette tâche seule que je voudrais consacrer les forces qui me restent.
Veuillez, Monsieur, me pardonner la longueur de cette lettre, et me faire savoir par quelques mots quel est le jour où je pourrais avoir l'honneur de vous voir, soit du 1-2 au lo août prochain, soit dans la première quinzaine de septembre, en revenant du petit séjour que nous allons faire en...
Je ne sais si je vous ai communiqué un sonnet que mon pauvre cher frère a composé il y a bien des années déjà :
Libre est la fleur des bois, et libre est l'hirondelle ; Libres sont les déserts, libres les deux changeants, Et libres sont aussi des vastes Océans Les flots purs et profonds et leur plainte éternelle.
Pourquoi ne l'es-tu pas, Psyché, fleur immortelle Que le semeur d'en haut fait lever de nos champs? Qui donc osa porter la main sur ton printemps? Étouffer ton haleine et te rendre moins belle ?
J'aimerais mieux vous en faire la lecture, et y
joindre, si je m'en sens le courage, celle d'un autre sonnet, datant des heures les plus sombres de sa vie, et que je ne relis jamais sans être envahie tout entière par la tristesse qui l'a inspiré, et qui finira peut-être par me dominer pour toujours.
Veuillez agréer encore une fois. Monsieur, l'expression de tous mes meilleurs sentiments.
Une dame à J.-J. ^'eiss.
19 novembre 1887. -
Mon cher raaîlre,
On dit beaucoup, j'ai entendu dire, que vous ne faites pas grand cas de votre élection à l'Académie, que vous ne vous êtes décidé à vous mettre sur les rangs qu'à cause des sollicitations de vos amis, que vous n'êtes qu'un candidat contraint et forcé : pour preuve on ajoute que vous habitez complètement la campagne et que vous ne vous dérangerez même pas pour venir à Paris.
Voilà le bruit qui court et qu'on répétera peut-être un de ces jours dans la Gazette de Hollande.
J'ai tenu, mon cher maître, à vous en avertir.
TABLE DES NOMS PROPRES