L'ART DE LA GARDE-MALADE
CE qu'il est et ce qu'il n'f.st pas.
M"* Florence Niglitingale héroïque garde-malade. — Elle n'aurait pas eu besoin d'écrire son livre si elle eût été sœur de charité. — Connnent saint Benoît veut que l'on traite un malade. — Ce que disait, à ce sujet, la sœur du marquis de Pomponne, l'abbesse de Port-Royal, Angélique Arnaud. — Quarante ans de tortures pour une partie de plaisir sur la glace. — Comment la bienheureuse Lydwiue enseigne aux malades à prolonger leurs jours, malgré la maladie, et à être heureux sur un lit de douleurs.
Tel est le titre du livre qiie vient de publier miss Florence Niglitingale. Un bon livre après tant de bonnes actions! du génie et de l'héroïsme ! l'admiration et la reconnaissance universelles! L'héroïque garde-malade peut bien se dire : J'ai assez vécu pour la gloire et pour le bonheur !
Sans doute on ne taxera pas mes paroles d'exagération quand on se rappellera que Miss Nightingale a sacrifié sa fortune, son repos, et, ce qui est si cher aux Anglais, son « comfort » pour traverseras mers, parcourir des champs de bataille, prodiguer des soins, des consolations, son âme en un mot, à des soldats blessés et mourants. Mais ce qui donne peut-être d'elle la plus noble idée, c'est l'ascendant exercé par elle sur les compagnes qu'elle à entraînées dans cette généreuse croisade. Qui de nous ne sent pas à l'occasion s'enflammer son âme d'un pur enthousiasme ? Mais il s'éteint bien vite, et nous abandonnons les premiers notre propre drapeau ; mais un feu qui se communique, et embrase tout autour de lui. ne peut partir que du plus ardent foyer.
Rien ne manque à son bonheur, disais-je, mais Je me trompais ! Que n'est elle une des humbles filles de saint Vincent-de-Paul ! C'est là qu'elle devait briller, si l'on peut dire qu'elles brillent, ces femmes qui descendent souvent d'un rang élevé afin d'ensevelir leurs noms et leurs vertus. Sœur de charité, miss Nightingale n'aurail pas eu besoin de publier son livre; car ce livre est déjà fait : les constitutions de tous les ordres religieux ont formulé il y a des siècles le principe qui doit animer la personne chargée du soin des malades. Il y a plus de 1200 ans que saint Benoît écrivait au chapitre 36 de sa Règle : « Avant, et sur toutes choses, l'on doit avoir soin des malades en sorte qu'ils soient servis comme si c'était Jésus Christ en personne. »
Voici ce que prescrivaient les constitutions de l'ordre du Carmel : «Que l'infirmier se dévoue à remplir avec une affection suprême ce devoir d'une excellente charilé; qu'il en endure les très fréquentes contrariétés avec allégresse pour l'amour de Celui qui a dit : J'étais malade et tu m'as visité. Mais surtout que le supérieur s'applique à consoler et à soulager les malades, quels que soient les voyages, quelles que soient les dépenses qu'il y ait à faire, et nous enjoignons strictement qu'il soit déclaré un indigne supérieur, celui qui ne soigne pas ces malades et ces hôtes avec une suprême charité, d'autant plus que c'est surtout grâce à ce zèle de tendresse que notre ordre, si humble d'abord, s'est accru, et que Dieu l'a béni, ainsi que nous le savons par nos traditions. »
Dans un autre endroit, la même Règle dit : «Un frère dévoué, aimable, n'ayant pas de préoccupation, aura la garde spéciale des malades, et ce frère saura, pourra et devra les soigner avec le talent et avec l'amour convenables, sous peine de dix jours de.... »
Une abbesse de Fort- Royal, Angélique Arnatid, sœur du
marquis de Pomponne, disait à ses religieuses : « Ou ue fait rien en servant les malades quand on n'agit que par compassion, et il arrive que si l'on rencontre des personnes qui ne considèrent pas les services qu'on leur rend et qui se plaignent lorsqu'on ne pense qu'à leur faite du bien ou qui seraient de mauvaise humeur ou diOiciles, on n'a plus le même zèle pour les servir, parce que l'arailiè se sent blessée de cette conduite.... La charité a des principes bien différents de cetie amitié : c'est J. -C. qu'elle aime, c'est lui qu'elle sert, c'est à lui qu'elle veut plaire; ainsi les difficultés et même les rebuts qu'elle peut avoir à supporter ne diminuent rien de son zèle et l'augmentent au contraire, parce que la charité est d'autant plus pure et forte qu'elle est dégagée de ce qui est purement humain. «
En un mot rien n'est plus ordinaire, dans toutes les institutions catholiques, que la répétition de ce précepte : a Regardez, traitez, chérissez un malade, fût-il couvert d'une affreuse lèpre, comme le Christ en personne.» Un tel précepte élève bien haut l'âme d'une garde-malade, et lui inspire sans doute plus de lumières, plus de zèle et plus de tendresse que ne feront jamais les livres écrits par miss Florence Nighfingale.
L'auteur de l'article du QuarUrly Review rapproche de ce dernier ouvrage, comme pendant, celui qui a pour titre : La vie dans la ch.xmbre d'un maiade. Eh bien ! encore ici, la tâche était remplie depuis longtemps : et lorsque la religion pénétrait davantage dans notre vie quotidienne, elle versait sur nos plaies et sur nos blessures un vin et une huile autrement réparateurs. Les exeuiples abondent, je n'eu citerai qu'un seul. C'était pendant l'hiver de 1395, sur un lac de la Hollande occidentale ; une gracieuse jeune fdle patinait à la mode du pays avec ses compagnes; tout-à-coup elle tombe sur un amas de gla-
çons, renversée par une imprudente patineuse ; on la relève, mais cruellemunt blessée, et à partir de ce moment, elle ne quittera plus son lit d'inexprimables douleurs que pour celui de la tombe. Son long supplice dura jjrès de quarante ans. Pendant ces longues et tristes années elle ne prit d'abord pour aliments que quelques miettes de pain et quelques gouttes d'eau; épuisée par des maux inouis, elle dut renoncer même à cette ombre de nourriture et prolongeai miracle de sa vie, sans sommeil etsans aliments, pendant dix-neuf ans entiers ! Tout son corps, immobile pendant dix-sept ans, n'était qu'une vaste plaie. Elle vida jusqu'à la lie le calice des douleurs humaiDes ; passant tour à tour du frisson à la fièvre, dévorée vivante par les vers; devenue aveugle, ayant perdu tous ceux qui pouvaient l'aimer, elle s'imposait encore les rigueurs de la haire et du cilice ; enfin elle cessa de souffrir et de vivre le mardi de Pâques de l'an 1^3^, seule et abandonnée, comme elle l'avait demandé à Dieu. Cette femme s'appelait Lydwine. Thomas à Kempis, Jean Brugman et Jean Gerlach ont écrit sa vie ou plutôt la légende de cette sainte fille ; j'ai lu les deux premiers, et j'ai conpris, en lisant leurs crédules et naïfs récits, comment cette vierge de la Hollande avait pu tant souffrir et si longtemps, comment son âme devenait toujours plus grande que sa douleur, et comment enfin, assaillie de tous les maux qui sont l'héritage de la chair, elle goûtait encore de sublimes délices. C'est que le malade ne vit pas seulement d'air pur, de tisane et de petits soins! C'est que le principe mystérieux de la vie relève surtout de l'âme ; or, l'âme de Lydwine, fortifiée par des aliments divins, rallumait ce flambeau toujours prêt à s'éteindre.