CHAPITRE II
La maison centrale de Poissy. — Eugène R... — Son amour. — La faveur ministérielle. — Le changement de prison. — Le 3 mars 1866.
Fontevrault. — Le beau carabinier 5 g 8 . — Gustave Engel. — Correspondance clandestine. — Jalousie, douleur. — Je ne suis plus moi. — Le chant aux vêpres du dimanche. — La folie du désespoir, l’isolement. —Les jardins cellulaires. — La procession de la Fête-Dieu 1868. La libération de Gustave Engel.—Le 22 juillet i8ji.
Ce fut vers les premiers jours de septembre 1861, à minuit, que j’arrivai, enchaîné avec un autre détenu, à la maison d’arrêt, de force et de correction de Poissy.
CONFIDENCES ET AVEUX
Quand je fus classé, le lendemain de mon arrivée on me conduisit à l’atelier des Images. C’était l’état le plus doux, le plus convenable de la prison ; on y découpait ces dentelles qui ornent ces charmantes g'ravures religieuses que nous avons tous aimées et que les jeunes femmes aiment toujours ; puis l’on colorait du papier à lettre ; il y avait de ces feuilles qui, revêtues d’un bouquet à l’aquarelle, étaient de véritables chefs-d’œuvre. Mon petit talent en dessin me fut très utile à Poissy.
Tout nouveau tout est beau, dit le proverbe ; tout ne me paraissait pas ainsi à Poissy ; mais chaque chose que je voyais, chaque visage que je remarquais était une étude pour moi ; sous cet habit,' dont de légères nuances égayaient seules la triste uniformité, je cherchais à reconstruire les rôles de tous ces hommes qui m’entouraient et dont les types curieux étaient de piquantes ou tristes pages {Fig. a 4 ).
Le premier ouvrier du découpage était un nommé Eugène R..., condamné à dix ans de réclusion pour avoir mis du plâtre dans sa farine. R... avait alors vingt-sept ans ; c’était ce que Ton nomme dans les campagnes un beau gars et, s’il eût pu se départir de ses allures villageoises, il eût fait également un très bel homme n’importe où. Sa figure était franche, ouverte et souriante ; il avait de beaux grands yeux et une bouche qui dénotait la passion et la sensualité. Mais, grâce à cet esprit de ruse que possèdent
d’un parisien
Fig. 24. — Types de détenus de maisons centrales.
I. Cafard, lâche et méchant. — 2. Chatte à la recherche d’un pourvoyeur. — 3. A été militaire. — 4- Mignon de Paris. — 5. Ancien instituteur. — 6. Détenu repentant. — 7. A aimé les cocottes de Bréda. - 8. Détenu pour viol. - 9. Pilier de prison. — 10. Assassin. — ii. Était voyageur en marchandises. — 12. Ambitieux espérant une place d’écrivain. — i3. Garçon de Paris, ex-camelot. — i4. Bon jeune homme que les femmes ont plumé dehors et qui se fait plumer dedans par les chattes. — i5. Jobard de campagne auquel d ne faut pas se
CONFIDENCES ET AVEUX
fier. — i6. Écrivain général. — 17. Prévôt, homme en place. — 18. Type infâme, qui sé trouve dans toutes les prisons. — 19. Bonne tête. — 20. Détenu à un dixième, ancien forçat.
tous les paysans, aux yeux des chefs et de l’aumônier, R... savait se composer un visag-e placide et naïf qui voilait parfaitement ses tendances passionnées ; aussi l’administration le tenait-elle pour un bon sujet. Les choses étaient ainsi lorsque je fis mon apparition dans le monde de fauteurs de toutes sortes. Poissy n’est qu’à six lieues de Paris; les détenus sont donc en partie des Parisiens, et il y avait alors des échantillons de toutes les classes. L’on pense bien que dans tous ces hommes, quelques-uns avaient, du moins d’une façon indirecte, connu la Comtesse et presque tous en avaient entendu parler. Rien ne se propage en centrale comme le passé d’un arrivant, quand celui-ci a un passé qui, par son étrangeté, doit éveiller l’attention. Il n’y avait pas deux heures que j’étais arrivé que tous les hommes en place se disaient mon histoire et que ce récit arrivait aux oreilles des autres détenus. Il faut peu de chose pour occuper l’esprit d’hommes éloignés de toutes les agitations de la vie ; il faut aussi bien peu pour éveiller dans l’imagination de ceux qui sont jeunes des idées de paillardise, de rêves passionnés, que l’habitude de la vie en commun justifie ou explique du moins. Ceux qui étaient enclins au dehors à des goûts de débauche hors nature le deviennent bien plus encore
PARISIEN
d’un
dans une maison centrale. Celui qui n’avait pas ces pensées s’y adonne très facilement. Donc ma venue agitait bien des idées, faisait naître bien des désirs. Je n’ai jamais été joli, mais j’ai en moi des parcelles avantageuses qui donnent souvent à une physionomie plus d’éclat, plus de charme qu’une réelle beauté ; j’avais surtout alors une telle habitude de plaire que je recherchais l’effet à produire en tout et partout. On m’avait, au dépôt de la Roquette, beaucoup parlé de cette vie de centrale et les mariages qui s’y établissent ne laissaient pas que d’occuper mon esprit. J’avais fait un calcul basé sur ces récits ; ce calcul était mauvais ; il justifiait cette dureté de cœur que l’on me reprochait si bien et, je puis le dire, si bien à tort. Mais enfin me voyant enfermé pour dix ans, • pensant avoir tout à refaire une fois libre, je voulais, pour avoir plus d’argent, gagner le plus possible et accepter les cadeaux de comestibles que l’on me ferait, afin de ne pas toucher à l’argent de mon pécule; pendant tout le temps de mon séjour à Poissy, il en fut ainsi ; je mettais presque tout ce que je gagnais de côté.
Lorsque je fus installé aux Images, les prétendants se montrèrent, et c’étaient, comme de raison, les plus jeunes et les mieux faits de l’atelier ; chacun me faisait des offres et les garçons cherchaient à se faire aimer de æÜQ fille qui aurait du boulottage tant qu’elle en voudrait. Habitué à spéculer sur
CONFIDENCES ET AVEUX
l’inconduite des hommes, je choisis le moyen que tant d’autres emploient : j’acceptai les offres de R... Ce jeune homme, économe et sobre, qui se privait 'pour amasser une somme d’argent, devenait prodigue pour se faire aimer ; il me donnait tout ce qui pouvait se donner et s’acheter dans un tel lieu. 11 m’avait écrit en m’annonçant ses intentions; son billet ne contenait que deux lignes : Je t’aime, si tu veux être mon petit ami et n’aller qu’avec moi, je ne te laisserai manquer de rien. J’acceptai. Dès lors commença une existence dont je n’avais pas l’ombre d’une idée. R..., comme toutes les natures dissimulées, cachait une ténacité d’esprit, une fougue de passion qui ne tardèrent pas à m’effrayer et à bannir de mon être toute tranquillité. Cet homme n’avait de préoccupation constante que moi, de pensées, de regards que pour moi. C’était, chez lui, une idée fixe ; sa nature, assoupie par de longues années de tranquillité, s’était réveillée ardente, passionnée, fougueuse ; il en était arrivé à perdre son repos ; il ne me quittait pas plus que mon ombre, sur la cour, à la chapelle, au réfectoire, à l’atelier ; partout je voyais ses yeux rivés sur moi. 11 avait des accès de jalousie impossibles ; à force de m’aimer il en était venu à me torturer; je ne pouvais parler à aucun camarade, jeune et passable, sans le voir pâlir et, de suite, je recevais un billet de reproches ou de menaces. Au dortoir il me faisait fouiller par les
d’un parisien
gardiens et souvent je fus puni à son instigation ; la jalousie l’avait aveuglé au point de le rendre lâche. Je ne comprenais pas ce sentiment, et je me repentais, mais trop tard, de m’être lié ainsi. Quand, à bout de patience, je lui disais : « Je ne veux plus rien de toi, fais-moi punir si tu veux, mais je ne te parlerai plus », il restait abasourdi, puis ne travaillait plus et se prenait à pleurer. Ce sentiment était si profond que les chefs, après en avoir ri, avaient conseillé aux gardiens de fermer les yeux sur les lubies du pauvre garçon, comprenant bien que le tourmenter n’aurait rien amené de bon. Cela dura quatre ans et cinq mois ; à cette époque, ayant encore dix-huit mois à faire, il fut gracié. La vie qu’il m’avait faite avait été un véritable purgatoire, et pourtant, la veille de son départ, malgré sa joie d’être libre, il pleurait à chaudes larmes et embrassait mes mains avec une affection sincère. 11 m’avait supplié de ne pas rester la fin de mon temps à Poissy ; il savait que le Ministre de la Justice accorde le droit de changer de prison centrale a tout condamne pour la première fois et il me supplia de partir ; son amour redoutait de me voir l’ami d’un autre, même quand il ne pouvait être témoin de cette liaison. Je lui promis de le satisfaire, car, malgré moi, j’étais touché de cette amitié qui se trahissait d’une si complète façon et qui, en me faisant souffrir, l’avait rendu aussi bien malheureux. Puis, il s’était privé chaque jour
CONFIUeNCES Et AVEUX
pour moi ; il m’avait donné au moins pour 200 fr. et il faut bien des sacrifices pour en arriver là. J’écrivis donc une supplique au Ministre et je la lui montrai ; dans cette lettre je sollicitais mon transfère-^ ment à Fontevrault. Le pauvre R... fut heureux; il partit en me demandant pardon : « Si je t’ai rendu malheureux, me dit-il, c’est que je t’aimais trop, vois-tu..., tu m’as rendu fou... » J’ai esquissé cet épisode en une page ; j’aurais pu en faire le sujet de vingt, tant il comporte d’incidents étranges...
Il n’y avait pas huit jours que R... était en liberté, lorsqu’un matin, à cinq heures, le brigadier vint au dortoir et me dit : « Levez-vous ; vous partez pour Fontevrault. » Tout est habitude dans la vie; le croirait-on, au moment de quitter cette prison où j'avais déjà bien souffert, je fus pris d’un serrement de cœur indicible et ce fut en pleurant que je suivis le brigadier. Une voiture cellulaire m’attendait; j’arrivai à Fontevrault au bout de douze jours ; ce fut le 3 mars 1866. Selon l’habitude, à l’arrivée de tout prisonnier, on me conduisit à la salle de bains et, quand je sortis de l’eau, un beau jeune homme, d’une admirable figure, quoique très pâle, me donna un drap pour me sécher et une chemise pour me couvrir en me disant : « Tiens, petit 1 » Ce grand et beau jeune homme était le garçon de magasin ; c’était le n“ 698, ancien trompette du i®*' carabiniers ; c’était celui qui
D^UN PARISIEN
devait être pour moi plus qu’un frère, c’était Gustave Engel.
On m’avait classé à l’atelier des cordonniers et, bien que l’on m’eût mis à la piqûre — ce qui est le moins pénible — je ne laissais pas que de comparer ma situation présente avec celle qne j’avais abandonnée. A Poissy j’étais mon maître ; c’était moi le premier ouvrier de l’atelier; on me consultait; ce que je faisais, ce que je produisais était toujours bien ; je ne récoltais que des éloges, je gagnais beaucoup, je n’avais en mains que des objets coquets, élégants, de jolies images dentelées, des cahiers de papiers à lettres glacés, dorés, découpés à jour, de légers pinceaux, des crayons, de belles tablettes de couleurs ; tout cela me rappelait en quelque sorte les heures envolées des jours perdus. Et, dans le sale atelier des cordonniers, je ne touchais qu’à des objets, à des outils grossiers et puants, je me voyais affublé d’un ignoble tablier de cuir, tout rempli de poix et tout raide de crasse. Ma vanité en souffrait, car, habitué à produire de l’effet, aux yeux mêmes de mes compagnons de prison, je sentais que non seulement cette impression échouerait à Fontevrault, mais encore que les récits du passé par la comparaison du présent me combleraient de ridicule. En prison comme partout, plus que partout peut-être, on peut étaler sa vanité, s’imposer et faire figure quand les événe-
CONFIDENCES ET AVEUX
ments qui vous y ont amené vous mettent à même de rechercher ces avantages; mais, pour arriver à cela, il faut avoir un emploi qui permette de se soigner dans son habillement. Or, dans tontes les prisons, le cordonnier, piqueur ou monteur, s’il n’est contremaître ou surveillant, est toujours sale et mal habillé ; à la distribution des vêtements, on donne à cet atelier ce qu’il y a de plus vilain, en ayant soin d’ajouter : c’est assez beau pour les cordonniers.
Au bout de sept jours passés à la piqûre, où j’étais loin de satisfaire mon patron d’apprentissage, je résolus de ne pas rester davantage dans cet atelier. L’inspecteur, en me classant, m’avait dit : « Je vais, en attendant, vous mettre à l’atelier des cordonniers, car il n’y a pas d’emploi pour vous en ce moment, mais je ne vous y laisserai pas... «
Je le suppliai de m’accorder un emploi quelconque; deux heures après je faisais mon entrée aux sculpteurs de l’atelier des ébénistes. Je respirais, la première partie était gagnée ; là je devais faire les dessins pour les’meubles et sculpter le bois. Ce travail se fait debout; chaque ouvrier est placé devant un établi et ce meuble est lui-même exposé à la place la plus claire et la plus belle de l’atelier ; deux grandes fenêtres éclairaient celui de l’atelier où je venais d’entrer.
A la classe pour l’enseignement des détenus, je fus nommé moniteur. Alors on me donna un habille-
CONFIDENGÉS ET AVEÜX’
vains, à la prison de Fontevrault. Je me retrouvais un peu tel que j’étais à Poissy et je pouvais affronter, en me promenant en rang sur les cours, les regards de tous les détenus. En plus de cette vanité que ma vie passée avait enracinée chez moi, il se joignait un plus puissant motif. Depuis que j’avais vu le carabinier, je ne pensais qu’à ce jeune homme ; son type martial et doux à la fois, la beauté de sa figure et tous les bruits qui circulaient sur son compte m’avaient inspiré un sentiment que je ne m’expliquais pas encore, mais qui me préoccupait continuellement. La liberté était grande au dortoir ; plusieurs fois j’avais questionné mon voisin de lit sur le garçon de magasin ; mais cet homme, qui se montrait très empressé de m’être agréable, semblait prendre à tâche de me peiner sur ce sujet ; quand je lui parlais de celui auquel je pensais sans cesse, il ne me répondait qu’à contre-cœur et avec de mauvaises paroles telles que celles-ci : « Le carabinier, ah ! c’est un assez mauvais drôle, et vous avez bien tort de vous en occuper, ce n’est pas l’ami qui vous convient. »
Deux ou trois autres hommes de l’atelier, auxquels je m’adressai, me répondirent d’une façon analogue ; il était certain que ces détenus étaient animés par un sentiment hostile, qui prenait sa source dans la jalousie que les avantages et la beauté du carabinier leur inspiraient. Sur ces entrefaites, il lui arriva
D*UN PARISIEN
un désagrément qui hâta notre liaison. II fut renvoyé de sa place et reclassé à l’atelier des cordonniers, où il était avant qu’on .ne lui donnât l’emploi de magasinier. Les gens qui ne savent vous répondre selon votre désir ont la facilité la plus grande pour vous apprendre les nouvelles qui peuvent vous faire de la peine. Un des hommes auxquels j’avais parlé de lui vint, tout joyeux, me dire : « Il est cassé, ah ! il ne va plus faire son maître maintenant et le voilà ramené à la boule de son comme les camarades, et encore il va avoir faim, car il est grand mangeur et, à la suite de sa punition, il ne pourra même pas acheter de pain; le directeur l’a privé de cantine pour un mois. »
Je résolus de lui procurer le plus de cantine possible ; j’avais presque deux cent cinquante francs d’argent disponible, je pouvais acheter. Ah! combien les idées d’économie et de rapacité étaient loin de moi! Cette affection, malgré son côté coupable, m’a purifié. Avec quelle joie, chaque matin, j’enveloppais les comestibles que j’envoyais à cet ami, dont je ne savais pas encore le nom, car en Centrale on appelle presque toujours les détenus parleur numéro matricule. J’avais joint à mon premier envoi un billet, dans lequel je priai le carabinier d’accepter sans façon ce que je lui donnais en ami ; dans ce billet, je lui demandai son nom, il me répondit :
CONFIDENCES ET AVEUX
« Ami,
« Je te remercie de ce que tu fais pour moi, je ne l’oublierai pas ; ici c’est difficile de correspondre, car il y a des yeux et des méchants partout, mais je suis franc et il y a toujours moyen, soit dans un livre, soit d’une autre façon, de se passer un billet. Je me nomme Engel Gustave, dit carabinier, parce que j’ai été trompette au i®‘' régiment de carabiniers. Je te remercie de tout cœur, mais il ne faut pas te priver pour moi.
« Tout à toi.
(( Engel Gustave. »
Je ne puis rendre la joie où me plongea ce billet ; je ne me lassais pas de lire et de prononcer ce nom, qui me semblait si doux et qui est effectivement si suave et si beau. A partir de ce jour, je compris le mot aiirier; ah! combien je sentis alors que je n’avais jamais aimé, car jamais un tel trouble, une telle ivresse n’avaient noyé mon cœur. J’aspirai l’instant où nous devions aller sur la cour, car j’allais le revoir; il me sourirait, il me parlerait peut-être. Tous ces sacrifices qui avaient aidé à ma perte, et que ceux qui m’avaient débauché avaient faits pour moi, combien j’eusse voulu les faire pour Engel, pour mon cher Gustave, mon ami, mon frère, mon tout? Cet attachement me causa autant de larmes qu’il m’avait causé d’ivresse ; je n’avais qu’une vo-
)’UN PARISIEN
lonté, la sienne ; d’un mot, d’un regard, d’un sourire il me donnait de la joie pour tout un jour. Une lettre de lui faisait mon bonheur ; la prison n’était plus rien pour moi et ces murs que tant d’autres ont maudits, je les ai aimés, je les aime encore, car c’est là que j’ai appris à savoir ce que le cœur peut renfermer d’abnégation, de dévouement pour l’ami qu’il chérit. Tout ce que j’avais, j’étais heureux de le donner à Gustave. Le bonheur sur la terre, c’est une amitié, c’est un amour sans bornes, c’est la réciprocité surtout de ces deux sentiments qui se confondent si bien... Cette réciprocité, je ne l’obtins jamais — du moins dans les mesures que j’aurais désiré.
Je n’avais plus vingt ans. Libre, j’aurais pu, avec l’habileté que j’avais, dissimuler les ravages du temps ; la toilette, les fards m’auraient aidé à cacher plusieurs années, mais en prison il fallait être naturel. Or, Engel aimait la jeunesse et il en était entouré 5 son atelier renfermait de ces pauvres enfants dont la toute jeunesse, presque l’enfance, se sont écoulées dans les Colonies de Mettray ou de Petit-Bourg. Ces garçonnets, non seulement sont jeunes, mais beaucoup sont gentils et quelquesuns très beaux ; de plus, tous ont pris en prison la passion de la pédérastie et de la masturbation ; s’amuser avec un camarade, et surtout ayec un camarade plus grand qu’eux, est leur rêve continuel ; ils ne le dissimulent pas ; ils ont été habitués à cela si jeunes
CONFIDENCES ET AVEUX
que, l’éducation et l’usage ne venant pas contrebalancer la passion, ils la laissent paraître dans toute sa nudité et n’en rougissent pas. Un homme, pour peu qu’il soit jeune et pas trop laid, leur donne de suite des pensées de luxure qu’ils émettent tout haut, et souvent, bien souvent, ils vont au devant d’un voisin de travail ; je les ai vus à l’œuvre et je n’avais pas le droit de les condamner...
Beau comme était Engel, réputé pour être pourvu prodigieusement, il était le point de souhait de tous ceux qui pouvaient avoir accès près de lui. Il en profitait le plus qu’il pouvait ; il était comme tous les hommes sensuels, heureux de faire montre de ses avantages autant que désireux des plaisirs. Les gardiens ont beau surveiller, il y a toujours des instants propices pour ceux qui les recherchent...
Chaque écrivain, comme chaque moniteur, devait, les dimanches, faire la correspondance des hommes qui ne peuvent écrire eux-mêmes. Ces jours devinrent, au bout d’un an de liaison avec Engel, nies heures de supplice. Chacun savait l’amitié jalouse et exclusive que je lui portais, les efforts que je faisais pour lui causer une joie, un plaisir ; ceux qui lui en voulaient en étaient jaloux; d’autres, qui m’avaient fait des offres que j’avais refusées, encore davantage. Alors ils se firent une joie de me faire de la peine ; tout ce qu’ils savaient sur mon ami, ils venaient me le redire et y ajoutaient ce qui leur plaisait. Je souffrais une
d’un parisien
torture sans nom, un mal nouveau comme mon amitié ; j’étais jaloux, mais à un tel degré que j’étalais ma douleur aux regards de tous. La connaissance de
ses débauches continuelles me trouvait sans courage; les larmes coulaient, abondantes et silencieuses, a la grande joie de nos ennemis mutuels. Mes jours se passaient dans des alternatives de joie et de douleur.
CONFIDENCES ET AVEUX
Si j’arrivais au réfectoire, mes yeux se portaient de suite sur la table où était placé mon ami ; l’habitude lui avait fait attendre mon entrée pour me faire un bonjour de la tête, me donner un de ces sourires qui rendaient la tranquillité à mon cœur. Mais quelquefois, préoccupé ou ennuyé, il oubliait cette rente quotidienne ; alors mon visage s’altérait de suite, je ne mangeais pas, un poids semblait étouffer ma poitrine et la voix de la jalousie me criait : tout ce que l’on te dit est bien vrai ; il n’a pas d’amitié pour toi, il ne pense pas à toi... Ces jours-là, un espoir me restait encore : le moment où le gardien venait appeler les hommes pour le chant. Si, ainsi qu’au commencement du repas, il passait sans me chercher des yeux, ah ! alors le chagrin m’envahissait tout entier et, quand les chantres arrivaient de la chapelle, si je le voyais reprendre le rang de son atelier sans avoir réparé ces deux oublis, j’étais véritablement au désespoir. Ce n’était pas une existence et, aujourd’hui que tout cela est enfui, je me demande comment j’ai pu supporter une telle vie pendant quatre ans et sept mois. N’ayant jamais eu d’amour, n’ayant plus ma mère à aimer, j’avais tout confondu dans le sentiment que m’inspirait cet ami que je ne reverrai peutêtre plus jamais. Je me souviendrai tant que j’existerai de l’impression que produisit en moi le premier baiser que nous échangeâmes; en sentant sur ma bouche cette bouche adorée, je crus que j’allais m’éva-
d’un parisien
nouir de bonheur ; les paroles affectueuses qu’il me disait me firent l’effet d’une musique radieuse ; ah ! tout ce qu’il m’avait fait souffrir était oublié ; indifférence, infidélité, tout était pardonné.
Engel avait une voix, sinon belle, du moins assez étendue; M. l’Aumônier lui faisait chanter des solos; à vêpres il disait le Tantum ergo, le Salutaris; eh bien ! mon affection était si puissante qu’elle avait attaqué mon système nerveux ; je ne pouvais entendre les accents de cette voix chérie sans que des pleurs vinssent aussitôt remplir mes yeux. Ah ! me disais-je, est-ce donc ainsi que l’on est quand on aime ?... De telles sensations m’épuisaient. Mon amour pour Engel était si vrai, si dévoué, que je n’en rougissais pas et que tous mes voisins me plaignaient. Beaucoup voulurent me détacher de lui, et quelques-uns m’aimaient sincèrement ; mais c’était en pure perte. Cet amour qui endurait et pardonnait tout, était né presque instantanément; dès que j’avais vu Engel, je l’avais aimé; aussi, après huit ans passés, en écrivant ceci, je sens encore, aux battements précipités de mon cœur, qu’il y vit toujours en entier.
Un jour, à la suite d’une querelle avec Engel, querelle que j’avais fait naître par ma ridicule jalousie, il m’écrivit : « Que j’ai de regrets de t’avoir connu, que je voudrais pouvoir te rendre tout ce que tu m’as donné. Tu m’ennuies avec tes reproches ; j’ai eu la
CONFIDENCES ET AVEUX
certitude, en revenant du chant, que tu as conservé toutes mes lettres et que le gardien a manqué de te les prendre ce matin. Je veux que tu me les rendes toutes, ou je ne te reparlerai de la vie; du reste, à partir d’aujourd’hui, je ne veux plus entendre parler de toi, tu n’es plus rien pour moi. »
Ce billet sans signature, froid et méprisant, mais que j’avais mérité, sinon d’intention du moins de fait, me rendit fou de désespoir. Ses lettres, je les avais dans un portefeuille; elles étaient sur moi, elles ne m’avaient jamais quitté ; c’était mon seul trésor ; la nuit, au dortoir, à? la lueur vacillante de la lampe, je les dépliais avec soin, j’en baisais la signature et je me mettais à les relire. Je confiai, à la récréation du soir, ce dépôt précieux à Édouard B..., le suppliant de me le conserver; il me le promit, mais il fut plus sage que moi et, au bout de quelques jours, il les brûla.
Après avoir fait ma classe, je remontai à l’atelier et priai le gardien de me conduire au chef. Gomme il faut une raison pour quitter l’atelier, je dis que je refusais le travail, que je ne voulais plus rester sur la détention. Ma résolution était bien prise ; je voulais me séparer d’Engel, non parce que je ne l’aimais plus, mais bien parce que je l’aimais trop et que je pensais guérir par l’éloignement. Nous étions malheureux tous deux ; en me faisant mettre
d’un parisien
à risolement, je lui rendais la vie libre et moi je ne souffrais plus de tous les rapports que l’on me faisait de ses légèretés. Lorsqu’un détenu refuse le travail et se fait mettre à l’isolement, il encourt d’abord une peine d’un mois de cachot ; il couche à terre et ne mange que du pain sec. J’eus la faveur d’une heure de promenade dans les petits jardins séparés du quartier cellulaire. On était alors en mai 1868 ; la nature était toute verdissante et toute fleurie ; je la contemplai longtemps, mais ces beautés naissantes ne faisaient que redoubler ma tristesse. La Fête- Dieu, qui est une solennité très grande, se fête à Fontevrault d’une façon remarquable; on y établit de riches reposoirs ; puis les ateliers, portant une bannière en tête, s’acheminent vers les stations religieuses au son de la musique de la maison. Engel avait la direction des cornets à piston et autres instruments de cuivre. Or, un jour que j’étais à lire en me promenant dans un des jardins, la musique retentit ; j’écoutai machinalement, car on ne se rend pas compte du temps quand l’on vit comme je le faisais ; la lecture m’avait aidé à oublier un peu. J’étais presque gai et, ce jour-là, ma pensée était loin d’Engel, quand, tout à coup, sa voix si connue parvint jusqu’à moi. Les exécutants, qui passaient en s’exerçant dans le chemin de ronde qui longeait mon jardin, venaient de s’arrêter contre le mur; j’enten-
CONFIDENCES ET AVEUX
dis mon ami qui disait : « Reposons-nous un instant, les enfants, car il fait diablemend chaud... » Le livre que je tenais s’échappa de mes mains que je joignis dans un mouvement désespéré ; puis mes genoux fléchirent et je tombai sur la terre en m’écriant ; « Engel ! mon cher Engel ! » et les larmes m’arrivèrent avec cette abondance que possède la douleur partant véritablement du cœur. Les musiciens s’éloignèrent ; je retournai à ma cellule et là je me remis à repasser les incidents de cette affection si puissante ; je me rappelai toutes les lettres qu’il m’avait écrites, ces chères lettres que je croyais retrouver un
jouf.
Le lo mars 1870, Engel partit en liberté. La veille, j’avais été à la visite du docteur pour le voir une dernière fois ; car tout libéré va recevoir un bain. Engel me pressa la main, me dit qu’il ne m’oublierait pas et me remit les petits souvenirs qu’un captif peut donner. Ce qu’il me remit était bien peu de chose et, pourtant, j’y tenais plus qu’à tout ce que j’avais. Le jour de la visite, Engel m’avait donné sa plaque, ou numéro, qui remplace le nom et que tout homme porte sur le bras (ce simple numéro 698 était tout un livre pour moi et combien il m’était précieux puisque mon ami l’avait touché chaque jour), — son crayon avec lequel il m’avait écrit pour la dernière fois. Depuis longtemps il m’avait donné
dVn parisien
des choses plus précieuses ; à différentes reprises, il m’avait envoyé de ses cheveux, qui étaient blonds et soyeux; ces douces mèches, je devais les mettre
dans un médaillon, une fois libre.
Le 22 juillet 1871, je fus libre.
TABLE DES FIGURES
VIOLS ET ATTENTATS A LA PUDEUR
Fig. I. — Tableau indiquant leur fréquence suivant l’âge
des victimes. ig
Fig. 2. —• Tableau indiquant les variations du nombre
des accusés, d’après leur âge. 24-
Fig. 3. — Hymen semi-lunaire biperforé. 4^
Fig. 4- — Hymen semi-lunaire biperforé. 4^
F’ig. 5. — Hymen annulaire biperforé. 44
Fig. 6. — Hymen biperforé par l’introduction brusque du doigt. 4s
PÉDÉRASTIE
Fig. 7. — Torsion de la verge à gauche. igg
Fig. 8. — Torsion de la verge à droite.200