IV. LE COMMERCE DU CHANGE
I. Signfication du mot Change. — II. Commerce du change. — III. Prix et Pair du change. — IV. Variations du prix du change. — V. Du change soi-disant, favorable ou défavorable. — VI. Opérations de cliange. — Vit. Arbitrages de banque. — VIII. Ecrits sur le change. — IX. Contrat de change.
§ I. Stgniflention du mot Change.
Le mot de Change* a, en dehors de l’acception littéraire, qui n’est elle-même qu’un trope de l’acception de vénerie, plusieurs significations économiques et commerciales qu’il est important de préciser tout d’abord.
il indique une des branches du commerce des banquiers, le commerce de place en place ou d’un lieu à un autre des monnaies et surtout des lettres de change et des autres effets de commerce qui en sont la représentation. Il indique aussi, par abréviation, ce que les banquiers nomment encore le prix (Inchangé, c’est-à-dire le prix auquel se vendent et s’achètent ces différents effets, papiers ou valeurs. C’est dans ces deux sens que nous l’entendrons dans cet article, où nous nous proposons de traiter particulièrement de la branche particulière du commerce de la Banque que nous venons d’indiquer, et
* 2* édition; la I" édition dans le Dictionnaire de l'économie poUliqm.
* Du latin cambium, troc, échange, change, et de l’italien cambio, d'où on a fajt cambiste. On dit place cambiste d’une ville où on fait le comniei cc du change sur une grande échelle. On dit cambiste d’une personne qui s’entend en opérations et calculs du change.
COHUERCr, CHA^^.E, AGIOTAGE.
que des auteurs du dix-huitième siècle désignent sous les noms de change réel^ change mercantile et môme change mixte.
Le met de Change exprime aussi le commerce àes changeurs, [ qui vendent et achètent en boutique des billets de banque et . des papiers payables sur des maisons de premier ordre, des monnaies d’or ou d’argent nationales, ou étrangères, ou qui, pour parler plus usuellement, échangent ces billets et ces pièces contre d’autres billets ou d’autres pièces, à la convenance de ceux qui s’adressent à eux. Ils tirent naturellement un bénéfice de ce trafic, et ce bénéfice ou agio porte aussi le nom de change.
Jadis on distinguait le Change proprement dit, le commerce de place en place, de celui des changeurs en désignant celuici sous les noms de menu change, change pur, change naturel, change commun ou change manuel. On dit aujourd’hui plus clairement change de monnaies.
Le mot de Change a aussi une signification judiciaire, générale, désignant la convention par laquelle on donne une chose pour une autre, d’un lieu à un autre. Sous ce rapport il a vieilli, et est actuellement remplacé par Contrat de change (V. p. 287).
Il a eu des acceptions plus restreintes, que l’usage a peu à peu rejetées, et que nous devons rappeler cependant, parce qu’on les rencontre souvent dans les écrits du dernier siècle. Change se disait aussi, soit du lieu oii s’effectuait le change des espèces en d’autres espèces, soit encore du lieu ou de la place où se faisait le commerce du change. Le mot anglais exchange sert à désigner le lieu, l’hôtel de la Bourse où on fait des affaires de change proprement dit.
Change signifiait encore ce qu’on appelle plus particulièrement aujourd’hui la monnaie d’un billet ou d’une pièce, c’està-dire l’ensemble des pièces fournies par les changeurs. Il se disait pareillement de l’agio entre l’argent de banque et l’argent courant.
Enfin il se disait quelquefois de l’Intérêt de l’argent et aussi de l'Escompte (qui sont tout autre chose que le prix du
change), pour des sommes prêtées à court jour entre commerçants ou pour d’autres avances. C’est dans ce sens qu’il faut se rendre compte des mots change sec, adultérin, feint ' ou impur, qui servaient à désigner le profit de certaines opérations au-dessus du taux légal et flétris comme usuraires.
Ces dernières significations ont heureusement cessé d’être en usage; et dans les lignes qui suivent, nous le répétons, nous allons nous occuper seulement du commerce du change.
§ 11. Du commerce du chance.
Ce commerce du change, auquel se livrent plus particulièrement certaines maisons de banque, est utile à tous ceux qui ont des payements à effectuer en d’autres pays ou des recouvrements à y faire : avec les facilités qu’il donne, celui qui a de l’argent dans une ville peut se le procurer sans se faire expédier directement des espèces, et réciproquement celui qui a besoin de faire parvenir une somme dans une ville peut satisfaire son créancier sans se donner la même peine, avoir les mêmes soucis et courir les mêmes risques ; il ya plus, c'est que souvent ce commerce permet de tirer bénéfice, soit des recettes, soit des payements qu’on a à faire.
En elTet, le commerce du change s’établit entre ceux qui ont des dettes à payer dans différents pays, et ceux qui ont des fonds à y recevoir; il consiste pour les négociants et les banquiers à vendre l’argent qui leur est dû dans différentes villes de leur pays ou des pays étrangers, à des personnes qui leur en payent la valeur. Cette vente ou transmission se fait au moyen de la vente d’une Lettre de chatige, c’est-à-dire d’un ordre de payer qu’ils adressent à leurs débiteurs, pour leur prescrire de payer à ces acheteurs ou à leurs délégués ; et c’est ainsi que se trouve évité, pour le plus grand nombre de cas, le transport des monnaies, par la compensation réciproque des dettes particulières entre eux, des dettes des localités et des nations qui s’achètent, se vendent, se transmettent des propriétés, des produits ou des valeurs.
COMMERCE^ CHANGE, AGIOTAGE
Il y a toujours à Paris un grand nombre de personnes qui doivent à Marseille, par exemple; mais on peut dire aussi, d'une manière générale, qu’il y a toujours à Marseille uii grand nombre de personnes qui doivent à Paris. Il en résulte que si A de Paris a un payement de 1 ,000 fr. à faire à B de Marseille, il n’a pas besoin d’envoyer un sac d’écus à ce dernier; il peut acheter à un banquier une lettre de change sur Marseille, ou payable à Marseille, c’est-à-dir.e un ordre adressé par un créancier C de Paris à son débiteur D de Marseille, pour que celui-ci paye à A de Paris ou à son ordre. A de Paris transmet cette valeur, par un endossement écrit sur la lettre, à B, son créancier de Marseille. Celui-ci vend sa lettre à un autre, ou se présente chez D à l’échéance, et reçoit, d’une manière ou de l’autre, le montant de sa créance sur A de Paris. Ainsi se trouvent acquittées : la dette de A de Paris vis-à-vis de B de Marseille, et la dette de D de Marseille vis-à-vis de G de Paris, sans transport de numéraire, par l’envoi et la circulation de la lettre de change, qui ne nécessite que quelques menus frais de banque (intérêt, commission, courtage, ports de lettres, timbre), inférieurs au coût du double transport des espèces, et sans les risques et l’embarras qu’occasionnerait ce mouvement de fonds.
Nous venons de décrire une opération de change intérieur. Si à la place de Paris et de Marseille nous avions pris Paris et Londres, nous aurions décrit une opération de change étranger.
Mais on n’aurait qu’une idée incomplète du mécanisme des changes, si l’on supposait qu’il y a toujours deux courants de lettres de change en sens contraire entre deux pays. On voit constamment des lettres tirées d’un pays sur un autre, sans qu’aucune traite ne soit faite de ce dernier sur le premier. Un fabricant de Lyon, comme le fait remarquer M. H. Say dans son Histoire des relations entre la France et le Brésil (ch. vu), expédie des soieries à Bio de Janeiro, et devient le créancier du correspondant de celte ville; d’autre part, un négociant du Havre, qui a besoin de recevoir du café pour alimenter son
commerce avec Paris, s’adresse à un autre correspondant qui lui expédie du café, devient ainsi son créancier, et fait sur lui une traite payable au Havre. Cette traite est naturellement achetée par le commissionnaire qui a vendu les soieries, et qui la fait passer au fabricant de Lyon en remboursement de ses tissus. Et c’est ainsi que l’on voit des lettres tirées de l’Amérique sur l’Europe, bien plus constamipent que des lettres tirées d’Europe sur l’Amérique. C’est ainsi que le Brésil ou tout autre pays peut aussi constamment solder les marchandises qu’il fait venir de Paris avec des traites sur Londres, par exemple, au moyen desquelles il se rembourse de ses envois de sucre ou de café.
Quoi qu’il en soit, on voit donc que l’origine, la source du change se trouve dans la réciprocité des dettes ; mais il est évident que ce commerce n’a pu prendre une certaine extension que depuis l’invention de la lettre de change, signe représentatif des monnaies, constituant la valeur des dettes et des créances réciproques des particuliers et des nations. A partir de ce moment, le change et le crédit particulier ou public ont été munis d'un admirable instrument*, dont la circulation est susceptible d'un incomparable degré de rapidité.
§ III. Prix et Pair dn ctaunse.
D’après ce qui précède, on peut dire qu’une opération de change intérieur consiste à vendre ou à acheter une somme en monnaies nationalès, payable dans une autre place de l’intérieur; et qu’une opération de changes étrangers consiste à vendre ou à acheter une somme de monnaies étrangères payable dans une place extérieure. Le prix auquel on vend dans un lieu la somme d’argent ou d’or, qui doit être payée dans un autre, est ce qu’on appelle, avons-nous dit, le prix du change ou simplement le change. A Paris, le change sur
‘ Le change et la banque font aussi un fréquent emploi des autres effets de commerce :. le mandat, le billet à ordre, le chèque, le billet de banque, etc.
COMMERCE, CHANCE, AGIOTAGE
Marseille, c’est le prix auquel on y vend des francs payables à Marseille; — à Madrid, le change sur Barcelone, c’est le prix auquel on y vend des réaux payables à Barcelone. Le change de Paris sur Londres est le prix à Paris des livres sterling payables à Londres ; et réciproquement à Londres le change sur Paris, dit de Londres sur Paris, c’est le prix auquel on vend à Londres les francs payables à Paris.
Le prix du change intérieur se cote dans les cours des changes à tant pour cent de perte ou de bénéfice. A Paris, par exemple, on dit que le change sur Marseillë est à 1/4 bénéfice ou 100 1/4, c'est-à-dire que 100 fr. payables à Marseille valent 100 fr 25 c. à Paris. A Madrid, on peut dire que le change sur Barcelone est â 1 de perte ou à 99, et cela signifie que 100 réaux payables à Barcelone se vendent à Madrid 99 réaux. Le ’ prix du change, comme tous les prix courants, se compose de deux termes : l’un, le nombre 100, correspondant au montant de la lettre de change ou de l’effet de commerce, est invariable et s’appelle le certain; l’aulre, correspondant à la valeur de l’effet, est variable, et s’appelle l'incertain.
Le prix du change étranger est aussi exprimé en raison de deux termes. Les diverses places cambistes donnent le certain aux unes, l’incertain aux autres, et cotent avec quelques-unes le change à tant pour 100. Ainsi, par exemple, le change de Paris sur Londres est coté à 25,50, plus ou moins; le change de Paris sur Lisbonne, à 640, plus ou moins; celui de Paris sur Francfort, à 1/2 perte ou à 99, plus ou moins, c'est-à-dire que Paris donne (l’incertain) 25 fr. 50 c., plus ou moins, pour 1 livre sterling payable à Londres ; que Paris donne toujours 3 fr. (le certain) pour 640 reis, plus ou moins, payables à Lisbonne ; que 99 1/2 francs de Paris, plus ou moins, valent 100 fr. payables à Francfort. On conçoit que pour faire des conversions de monnaies et des calculs de change dans ce dernier cas, il faut connaître le rapport fixé par l’usage des francs de France aux florins d’Empire, monnaie de compte de Francfort (640 fr. =297 florins d’Empire).
Ces prix et ces rapports deviei4[p4de en jour plus sim*
SOTES ET PETIÏS TRAITES.
pies, à mesure que les systèmes monétaires se perfectionnent. De leur nature, les calculs des opérations de change sonf^rès' faciles, mais ils sont malheureusement encore, pour beaimoup de pays, longs et compliqués, par suite de l’emploi dans l’expression des prix du change étranger, soit de la méthode à tant pour 100, soit des monnaies intermédiaires, imaginaires ou de change, qui exigent la connaissance et l'emploi de nombreux rapports et nécessitent une règle conjointe ou une proportion composée difficile à poser et qui nécessite une série de multiplications et de divisions, là où une simple division ou une simple, multiplication pourrait suffire, — comme c’est le cas pour le change entre Paris et Londres, dans lequel . le certain est représenté par l’unité, et dans lequel le certain et l’incertain sont exprimés on unités ou fractions décimales de la monnaie de compte des deux pays.
Lorsque le poids d’or ou d’argent pur contenu dans le certain est égal au poids d’or ou d’argent pur contenu dans les monnaies qui forment l’incertain, on dit que les lettres de cliange se vendent au pair. Le pair du change n’est donc autre chose que l’égalité parfaite entre la quantité de matière pure contenue dans les deux termes du prix du change. En tenant compte de la valeur numéraire des souverains et des pièces de 50 fr. , comprenant la valeur intrinsèque de l’or ou de l’argent pur quelles contiennent, plus les frais de fabrication, — de leur titre ou degré de pureté de l’or que ces pièces contiennent, — de leur taille, c’est-à-dire de leur poids ou de la quantité que l’on peut faire de souverains avec la livre troy, et que l’on peut faire de pièces de 20 fr. avec un kilogramme d’or, — on trouve que la livre sterling correspond exactement à 25 fr. 22 c. On dit que le pair du change entre la France et l’Angleterre est de 25 fr. 22 c.; et cela signifie que l’argent pur extrait de 25 fr. 22 c. est égal au poids d’argent que contiendrait une livre sterling, si on fabriquait une pièce semblable ‘
* Voici le calcul type de tous les calculs propres à donner le pair des autres changes ;