‹ Notes et petits traites contenant elements de statistique et opuscules divers faisant suite aux traites d'economie politique et de financesChapitre 54 sur 205 · III. NOTICE SUR L’APPROVISIONNEMEM · texte numérisé non relu

III. NOTICE SUR L’APPROVISIONNEMEM

I. Mécanisme naturel de l’approvisionnement. — II. Approvisionnements publics en grains et farines: action du gouvernement; action du commerce. — III. Approvisionnement d’eau dans les villes. — IV. Approvisionnements de ménage. — V. Approvisionnement d’une armée.

(Traité d' Économie peliiique, cliap. vi, sur l'industrie commerciale; ch. vn, sur la libre concurieucc; — cliap. u, sur la règlementation.)

§ I. Mécanianie naturel de l’approviiiionnement.

Il n’y a pas de sujet plus intéressant pour une population que son alimentution. Primo vivere, a dit Voltaire, deinde philosophari; il faut vivre d’abord, on peut philosopher ensuite. Mais heureusement la nature a doué l’homme d’un stimulant énergique, l’intérêt individuel, dont l'action, s’exerçant universellement, fait naturellement et incessamment correspondre l’approvisionnement au besoin d’alimentation et aux autres besoins. Il ne faut pour cela qu’une chose : la liberté et la sécurité des transactions. La nécessité de manger et de se procurer de quoi satisfaire aux autres exigences de la vie provoque la culture du sol ou l’exploitalion des mines et carrières, qui occupe une partie de la population, tandis qu’une autre partie met en œuvre les produits du sol et échange son travail et ses services avec la première. Elle est aidée dans cet échange par une troisième partie de la population, qui sert d’intermédiaire, s’occupant plus spécialement de répartir, par le transport et la voie des échanges, les produits agricoles et les produits manufacturés des lieux de production aux lieux de consommation, des mains du producteur aux mains des consommateurs. Une autre grande catégorie de travailleurs s’adonnent aux sciences, à renseignement, aux lettres, aux

* 2* édition, augmentée du § II relatif aux approvisionnements publics, à l’action du gouvernement et du commerce. — La 1™ édit, dans le Dictionnaire universel du Commerce et de la Navigation, publié par M. Guillaumin, 186..

fonctions gouvernementales (judiciaires, militaires, administratives), à l’art de guérir, aux voyages, aux beaux-arts, aux arts d’agrément, etc., et fournissent plus ou moins indirectement ou avec le secours d’arts intermédiaires leurs produits ou leurs services aux classes que nous venons de citer et qui les payent plus ou moins directement ou avec le secours d’intermédiaires par des produits agricoles ou manufacturés, parmi lesquels les subsistances figurent en quantité notable. Ce qui anime tout ce monde, ce qui stimule l’agriculteur, l’acheteur, le manufacturier, le commerçant, l’artiste, le savant, l’extracteur ou l’ouvrier, c’est le Besoin, c’est l’Intérêt, c’est la libre Concurrence. C’est ainsi que la production de toute chose, que la séparation des occupations, que la circulation, l’échange et la répartition des produits se font d'elles-mêmes, et que le Commerce, universellement répandu et reliant toutes les branches du travail entre elles, exerce l’action incessante de l’approvisionnement.

L’autorité publique de l’État, ou de la Province, ou de la Commune n’a donc pas à s’immiscer dans des rouages qui fonctionnent bien sans eux, et qui ont été conçus par l’ordonnateur suprême pour fonctionner sans eux. Leur mission est simplement de se tenir attentifs, de veiller à ce que des obstacles et des entraves ne viennent déranger la nature des choses, à faire que la liberté et la sécurité des transactions soient parfaites, et ensuite à laisser faire et à laisser passer, c’est-à-dire à laisser travailler et à laisser échanger. C’est à cette combinaison si simple qu’a conduit l’économie politique; mais on a longtemps cru le contraire, et l’opinion ne s’est pas encore rangée entièrement du côté de la science. De sorte que tous les gouvernements ont été conduits et que la plupart sont encore conduits à se préoccuper de mesures administratives capables, ou soi-disant telles, de faciliter les approvisionnements, mais dont le résultat a toujours été contraire au but qu'ils se proposaient.

COMMERCE, CHANGE, AGIOTAGE

g II. ApproTiaionnenienta pnbliea ea graina et farinea.

— Aetioa du eouveraenient; aetion du eonimeree.

C’est surtout à propos des subsistances alimentaires et particulièrement des grains ou farines que les gouvernements des États ou des grandes villes ont recherché dans leur intervenvention et la réglementation les moyens de faire ou de faciliter l’approvisionnement.

Ces moyens ont consisté dans le passé et con.sistent encore de nos jours dans l’achat des grains et leur revente par l’autorité, — dans la conservation des réserves dans des magasins publics, dits greniers d'abondance, — dans la prescription de réserves aux boulangers, — dans la prohibition de ventes autres que celles effectuées sur le marché, — la prohibition, sous des peines très-fortes, de l’accaparement, — la prohibition d’exporter les grains, — ou de les employer à la distillation, etc.

Toutes ces opérations et ces mesures ne peuvent produire ce qu’on en attend, car elles n’ont aucune efficacité; elles donnent, de plus, lieu à de nombreux abus, et ont le grave inconvénient de décourager le commerce et d’en suspendre l’action. — Parlons d’abord des achats de grains par l’autorité .

Les agents d’une administration générale ou d’une administration urbaine sont parfaitement incapables de faire les achats à propos et avec avantage. Ils sont toujours mal renseignés sur la nature des récoltes et la situation des approvisionnements locaux. Aussitôt qu’ils se mettent en mesure d’agir, leur préoccupation et leurs démarches jettent l’alarme dans le pays et sont cause, d’une part, que tous les particuliers cherchent à grossir leurs approvisionnements, et, d’autre part, que les détenteurs de grains et de farines devieKnent moins empressés à vendre et plus exigeants, d’où résultent le ralentissement des échanges et de la circulation des grains, l’augmentation de la demande, la diminution de l’offre et finalement la hausse des prix qu’on voulait prévenir.

Mais ce n’est pas tout; aussitôt que le commerce libre apprend que l’administration va faire des achats, il s’arrête en présence d’un concurrent qui opère avec les fonds publics, ne court pas de risques, ne vise pas à faire des bénéfices et se propose, même assez ouvertement, de vendre à un prix plus bas que celui auquel il achète. Or, l’accroissement de l’approvisionnement que peuvent produire les agents administratifs, quelque considérable que soit le capital qu’on leur confie, est loin d’équivaloir à celui qui résulterait de l'action continue et universelle du commerce, dont les ramifications sont infinies.

Sous ce rapport, l’expérience commerciale de tous les pays a confirmé l’assertion que nous venons d’émettre et qui s’accorde complètement avec les conclusions de la science économique. Toutes les fois que les gouvernements et les administrations sont sortis de leur attribution naturelle, le maintien de l’ordre et la garantie de la sécurité des transactions, pour se mêler de l’approvisionnement, ils n’ont pas fait autre chose que grossir les alarmes et élever les prix, en perdant beaucoup d’argent aux contribuables.

En 1789. Necker jugeant, d’après les renseignements qu’il avait reçus, étant ministre, fit faire des achats à l’étranger et annonça à l’Assemblée nationale que 800,000 quintaux de blé étaient déjà arrivés, comptant que cette communication tranquilliserait les esprits et ferait baisser ou du moins maintiendraitleprixdublé. C’est l’effet contraire qui fut produit : l’opération malavisée du ministre répandit l’inquiétude, et les prix haussèrent; et cependant un observateur savant et digne de foi, l’agronome Arthur Young, qui parcourait la France à celte époque, affirme que partout onlui avait dit que la récolte avait été ordinaire.

Toutes les mesures du gouvernement révolutionnaire pour la France et en particulier pour Paris, qu’il serait trop long d'e.xposer ici, eurent pour effet (etnotamment la loi du maximum) d’augmenter la disette, à la fin du siècle dernier.

Napoléon 1" ne fut pas plus heureux avec son Conseil des subsistances (décret du 20 août 1811), ses achats des grains

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et farines, sa réquisition des moulins du département de la Seine ‘et l’établissement d’un maximum du prix du blé. La récolte de 1811 avait été médiocre, mais, en somme, les importations étrangères ne s’élevèrent pas à plus de 762,000 quintaux métriques pour les deux années 1811 et 18l2, le 120® de ce que la France produisait alors, tandis que le conseil des subsistance^ avait cru pouvoir l’évaluer à 25 millions de quintaux ’ !

Le prix du sac de farine monta successivement de 72 francs à 140 francs (14 avril 1812). Les boulangeas, à qui on imposait une taxe inférieure au prix de revient, ou restreignaient leur fabrication, ou renonçaient à leur établissement, ou faisaient faillite. Quant au trésor, il dépensa 12 millions pour produire tous ces beaux résultats.

En 1817, l’administration fit de nouveau la faute de vouloir soulager la disette par des achats administratifs. Le gouvernement consacra 70 millions à l’achat de 1460 mille hectolitres de blé, qui fit hausser les prix et jeta le trouble et la panique dans les marchés (un tiers des achats avait été fait en France) ; mais le gouvernement constata une fois de plus combien il est impropre à ces opérations, et le ministre en fit' l’aveu dans un rapport du 24 décembre 1817, en disant que « le commerce seul, le commerce libre et indépendant, peut attirer et répandre dans rintérieur les ressources nécessaires. »

En 1846, le gouvernement n’intervint pas de cette façon; mais, fort de ses informations statistiques, il voulut renseigner le public et affirma que les inquiétudes de l’opinion sur la dernière récolte n’avaient pas de fondement. Or, l’administration était complètement dans le faux, car le déficit s’éleva à près delSmillions*. L’effet de cette assurance de l’autorité fut d’in- ,duire l’opinion en erreur, de retarder et d’amoindrir l’action du commerce, c’est-à-dire l’importance des achats à l’extérieur et les spéculations sur les diverses parties du territoire. En

* Y. au Journal des Économistes, !'• série, t. VI, p. 224, un article de M. Emile Yiiiceus, ancien conseillcnd’Êtat.

* Hectolitres.

KOTES ET PETITS THAITÉS.

18H , les informations du gouvernement lui avaient exagéré le déficit; en 1846, elles le lui avaient caché.

En 1846, le gouvernement rendit le commerce des céréales plus libre en supprimant provisoirement le tarif des céréales ; mais comme il prit cette mesure fort tard, elle ne produisit pas tous les effets qu’on pouvait en attendre, le commerce n’ayant pu prendre à temps les dispositions nécessaires pour combiner ses spéculations et organiser ses relations. Or, un des avantages du commerce libre consiste principalement dans la permanence de cette organisation commerciale toute prêle au moment de la disette pour fonctionner en vue de l’approvisionnement et de l’accroissèment de l'importation des céréales. Le gouvernement de 1846 n’osa point proposer aux chambres la suppression du droit sur les bestiaux, les viandes et les autres substances alimentaires !

En 1853, au début de la disette qui s’est prorogée par suite de la faiblesse des récoltes de 1854, 1855 et 1856, le gouvernement supprima de bonne heure les droits sur les céréales et réduisit radicalement les droits sur les viandes et les bestiaux. Il eut aussi le bon esprit de rassurer de bonne heure le 'commerce en déclarant, comme celui de 1817, que l’action de l’administration serait plus nuisible qu’utile dans les opérations relatives aux achats des substances alimentaires, et que le commerce seul était capable de faire venir et de répandre dans toutes les localités le plus d’aliments possibles. Toutefois, soit par faiblesse, soit par préjugé ou pour ne pas brusquer l’opinion des masses, il établit des prohibitions regrettables, telles que la prohibition de distiller les céréales et la prohibition de la sortie des pommes de terre, des légumes secs, des châtaignes, etc.

L’exposé des expériences faites chez les autres peuples depuis soixante ans donne des faits analogues. En 1856-1857, le gouvernement espagnol, commettant la faute des gouvernements français de 1811 et 1817, a voulu faire des achats par lui-même, et a dépensé en pure, perte une somme assez considérable pour ne produire que des résultats fort insignifiants.

COMlIRRCr, CnARCE, AGIOTAGE.

Les greniers d’abondance, ou magasins publics, tenant en réserve des grains pour les temps de disette, doivent être mis au nombre des illusions de l'administration et du public. Ce sont des institutions qui ont, dit-on, existé dans l’antiquité, dans l'enfance des sociétés, mais qu’il n’a jamais été possible de réaliser de nos jours.

L’histoire nous parle des approvisionnements de Joseph en Égypte à la suite des songes de Pharaon. Ce ministre patriarche amassa pendant sept ans le cinquième de la récolte et le resserra dans les villes, et quand vinrent les années de famine, il le distribua*.

Les Grecs connurent aussi leS greniers d’abondance; il y avait dos dépôts publics dans Athènes, à l’Odéon, au Pompéion et h l'Arsenal maritime. Dëmosthéne lit partie des sitonomes, c’est-àdire des administrateurs de ces dépôts. A Sparte, on vivait en communauté et on devait avoir des magasinsgénéraux. A Rome, on cite de nombreux- greniers qui renfermaient des blés apportés de la Sicile, de la Sardaigne, de l’Attiqueet de l’Égypte, et dont on faisait des distributions mensuelles et gratuites à diverses catégories de prolétaires. Mais ce sont là de simples vestiges historiques qui ne prouvent pas grand’chose dans la question qui nous occupe. L’opération de Joseph ne semble pas avoir été imitée ; Athènes et Sparte étaient deux cités fort restreintes, et de plus Sparte était une espèce de caserne. A Rome, les distributions de blé étaient une simple taxe des pauvres, et les magasins dont on nous parle ne fonctionnaient pas comme des greniers d’abondance.

L’expédient des greniers d’abondance, que l’on retrouve dans l’histoire moderne de plusieurs villes, fut un de ceux auxquels on voulut avoir recours sous la Révolution. Un décret de la Convention du 9 août 1793 ordonna la formation d’un gre-

* Les bâtiments qu’on appelle au vieux Caire les greniers de Joseph sont un ensemble de cours sans voûtes ni couvertures, entourées de murs dont la construction remonte aux Sarmsins. On y dispose le blé qu’on paie en tribut au grand seigneur de toutes les parties de l’Égypte. Ce sont des dépôts provisoires qui ne fonctionnent pas comme nos greniers d’abondance proprement dits.

SÛTES ET PETITS TRAITÉS

nier d’abondance dans chaque district et des fours publics dans chaque section des villes : — le Trésor devait tenir cent millions à la disposition du conseil exécutif pour l’achat des grains, outre ceux que les particuliers étaient autorisés à verser en payement de leurs contributions. Par un autre décret du 10 septembre, la Convention régla le mode de distribution des blés ; mais ce plan, qui aboutissait à des distributions gratuites et à une taxe des pauvres, ne reçut qu’un faible commencement d’exécution, et ne fut pas suivi.

Un semblable projet fut repris sous l’Empire et ne fut pas poussé plus loin. Il est résulté de celte tentative l’érection de vastes magasins sur le boulefard Bourdon, à Paris, restés pendant un demi-siécle à l’état improductif.

En résumé, des greniers d’abondance nécessiteraient, quand il faudrait les remplir, des achats par l’autorité, qui auraient les inconvénients que nous avons signalés plus haut; il en serait de même quand il s’agirait d’écouler les quantités emmagasinées pour la vente; ou bien, dans la plupart des cas, cette vente serait remplacée par un don gratuit ou à peu prés, au grand détriment du trésor public et sans profit pour les masses.

Les entrepôts de douanes contiennent souvent des quantités notables de céréales et de farines, et sont, par le fait, de véritables greniers d’abondance; mais ils résultent des spéculations du commerce, profitant des facilités que leur offre la douane, et ils n’ont aucun rapport avec les greniers d’abondance d’organisation administrative.

Les projets avortés de greniers d’abondance ont laissé après eux le système dit des réserves, qui consiste dans l’obligation imposée aux boulangers, dans plusieurs villes, de tenir en réserve chacun une certaine quantité de farine, déposée dans un magasin public. Ces réserves sont une véritable illusion : si le commerce n’en avait pas d’autres dans ses dépôts naturels, par suite des spéculations auxquelles il se livre , ces réserves ne pourraient suffire que pour un petit nombre de jours. Elles donnent, en outre, lieu à des frais de transport, de manutention, de garde, d’avaries, d’intérêt du capital, à

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une perle de temps, à des démarches et des désagréments avec la police qui se traduisent par une élévation des prix.

Toutes les prohibitions de vente, ailleurs que sur le marché; toutes les entraves à la circulation ou à la vente; toutes les prohibitions d’accaparement (V. p. 244); toutes les défenses d’exportation et de distillation sont des violations de la propriété des possesseurs des grains; toutes arrêtent l’initiative du commerce, soit en l’effrayant, soit en lui ôtant l'appât d’un bénéfice légitime, soit en lui faisant courir des chances de perte ; toutes découragent la production agricole ; toutes, au lieu d’agir pour faciliter l’approvisionnement, produisent un effet inverse.

En résumé, les approvisionnements sont l’affaire du commerce et non celle du gouvernement. Le devoir de celui-ci est de supprimer toutes les entraves, toutes les prohibitions, — et de protéger l’entière liberté des transactions et des marchés, la sécurité des routes pour toute spéculation, toute circulation, toute exportation.

« Les règlements et les gênes ne produisent pas un grain de plus; mais ils empêchent que le grain surabondant dans un lieu ne soit porté dans les lieux où il est plus rare. La liberté, quand elle n’augmenterait pas la masse des grains en encourageant la production, a au moins l’avantage de répartir le plus promptement et le plus également possible les grains qui existent ^ » — Que le gouvernement se garde donc de vouloir faire des approvisionnements par lui-même, organiser des conseils ou des commissions de subsistance, faire des achats et des ventes, et se mettre à la place du commerce, ou jouer le rôle de la Providence. — Ce sont là des fonctions en dehors de sa nature et au-dessus de ses forces. En se les donnant, il accroît la disette et la crise; en restant dans ses attrihutions, en faisant respecter l’ordre, en garantissant la sécurité, en faisant rendre la justice, en laissant faire au commerce tout ce qu’il

‘ TonooT, IMtreisur la liberté du commerce des grains, tome I, p. 198 de sesCEuvres, éd. Guillaumin,

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peut faire, il atténue les effets de la crise et de la disette autant qu’il lui est donné de le faire.

§ III. Approviaionnement d’enn dana lea villea.

L’eau en abondance est un des principaux besoins des familles et aussi un des principaux besoins collectifs des grandes agglomérations d’habitations et de population. Si on ne peut en faire une grande consommation pour le ménage, pour l’alimentation des fontaines et des lavoirs, pour l’arrosage et le nettoiement des rues et des égouts, les conditions de l’hygiéne ne sont pas remplies et le séjour de la ville est dangereux et morbide ; de sorte que les municipalités ne sauraient faire un meilleur emploi des ressources que les citoyens mettent en commun.

Ce genre d’approvisionnement diffère par sa nature de la plupart des autres en général, et en particulier de celui que nous venons d’examiner. La concurrence ne peut s’y exercer complètement dans la véritable acception du mot. On conçoit parfaitement la liberté complète de la profession de porteur et de fournisseur d’eau ; mais l’autorité est obligée d’intervenir pour l’établissement des fontaines et l’aménagement des eaux de la communauté. Elle est obligée d’intervenir, dans une certaine mesure, quand il s’agit de placer sous le sol des rues une canalisation assez compliquée de tuyaux distributeurs, côte à côte avec ceux du gaz à éclairer.

Dans ce cas, le soin des approvisionnements de l’eau peut être complètement attribué aux municipalités qui font faire et entretenir les travaux directement par leurs agents et par voie de régie ; ou bien encore (et c’est le cas le plus fréquent) qui concèdent, sous de certaines conditions, le privilège de la fourniture des eaux à des compagnies particulières, lesquelles s’entendent ensuite avec ceux des habitants qui consentent à payer l’eau au prix du tarif arrêté.

Il est probable, dit un économiste qui a traité le même sujet, que le service confié à des compagnies est régi avec plus d’é-

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conomie et d’intelligence que lorsqu’il reste sous la direction immédiate des municipalités; car toute la surveillance et toute la bonne volonté possibles ne sauraient donner aux agents administratifs le stimulant énergique et incessant qu’apporte dans le service des compagnies l’intérêt personnel des entrepreneurs ; mais cette supériorité de gestion profite principalement aux compagnies; et, d’un autre côté, il parait résulter des enquêtes publiées en Angleterre que le service de celles-ci se concilie difficilement avec les besoins de toutes les classes de la population, et que les classes pauvres ne peuvent être bien pourvues d’eau que dans les villes où l’administration accepte d’en régler la distribution*.

Sans doute la municipalité est plus libérale et se laisse plus facilement entraîner à des dépenses ; mais il y a ici deux observations à faire: la première, que les classes pauvres payent plus ou moins directement et plus ou moins chèrement, surtout dans les villes à octrois, 1a libéralité des agents municipaux ; — la seconde, que l’administration de la ville peut obtenir, en renouvelant le bail de la compagnie concessionnaire, les réductions de prix indiquées par l’expérience et le progrès de la science hydraulique. Il est vrai que ce moyen ne vaudrait pas à beaucoup près celui de la libre concurrence, s’il était matériellement possible de laisser poser des tuyaux à tout entrepreneur de bonne volonté.

§ IV> Approviaionnenienta du ménage.

Une croyance assez répandue, c’est qu’il y a toujours avantage pour un ménage à faire de gros approvisionnements, ù chercher à se passer de l’intermédiaire du marchand et du détaillant, et à bénéficier son profit. Sauf pour des circonstances ou des cas exceptionnels, il y a une illusion dans cette manière de voir, et voici les raisons que nous avons résumées ailleurs.

‘ M. A. Clément, Diction, de l’Écon. polit., reproduisant l’opinion de Horace Say, Études sur l'administr. de la ville de Paris.

« 1“ En calculant rigoureusement, ou voit qu’il est rare de retirer de semblables opérations l’avantage qu’on s’en était promis : d’abord on est 'victime de son inexpérience, et l’on paye pour les fautes que l’on fait dans un métier que l’on ne connaît pas; 2° on est exposé non-seulement à être trompé sur les qualités, mais à perdre par les avaries ; 5° si les marchandises ne conviennent pas tout à fait, il faut néanmoins les garder, tandis qu’un marchand a plusieurs moyens de placer, chez certaines pratiques, une marchandise qui ne convient pas à d’autres ; 4" il faut un local spécial pour une marchandise qu’on a fait venir en provision, et qui ne peut être consommée qu’au bout d’un certain temps ; 5“ l’avance du prix coûte, en général, un intérêt qui est une augmentation de dépense ; 6° on consomme quelquefois d’une marchandise, dont on a une provision, un peu plus qu’on n’aurait fait si l’on eût toujours attendu que le besoin eût forcé d’acheter ; 7° on ne compte pas les faux frais et les risques, toutes choses qui, pour n’avoir pas été rigoureusement appréciées dans le calcul économique qu’on a cru faire, ont néanmoins une valeur qui renchérit ce qu’on s'est imaginé acquérir à meilleur compte ; 8“ enfin, pour faire cette opération, on a souvent négligé des affaires bien autrement essentielles.

« Et finalement qu’a-t-on épargné? Le plus souvent on a évité de payer à un commerçant un bénéfice réduit à n’être tout juste que le salaire d’une façon productive qu’il a fallu donner également et qui a coûté bien plus cher. L'attention et les soins que l’on consacre à son affaire principale sont généralement les mieux récompensés, parce que ce sont les plus éclairés, les mieux dirigés, ceux où l’on est le mieux servi par son expérience. Lorsqu’on veut, au contraire, courir après plusieurs sortes de bénéfices, on risque de les voir s’échapper tous *. »

Les publicistes, qui de nos jours ont traité le commerçant d’inutile et de parasite, ont-ils bien réfléchi sur la vérité de

* Traité d'écon, polit., 5* édit., chap. vi, alinéa 153.

COMMERCE, CHANGE, AGIOTAGE

ces détails qui inonlrent à la fois rulilité du rôle des intcrinédiaires du commerce, comme aussi les inconvénicnis des gros approvisionnements?

En ce qui touche ces derniers, il est évident qu’ils n’ont raison d’être dans une certaine proportion que pour tout ménage éloigné d’un centre de consommation, et qu’en tous cas ils n’ont pas pour effet de diminuer le prix des produits et de faire bénéficier par le consommateur le profit du marchand,

( Partout où l’on peut facilement se procurer en tout temps des choses dont on a besoin, dit J. B. Say', il ne convient pas de faire de gros approvisionnements : ils occupent de la place, se détériorent et sont exposés à devenir la proie des animaux et des voleurs ; enfin ce sont des valeurs mortes, des capitaux oisifs qui pourraient rapporter un revenu. Les meilleures provisions, celles qui coûtent le moins à garder, et que l’on court le moins de risque à perdre, se trouvent chez le marchand. »

§ V. Approvi«ionnement d'une armée.

C’est la tâche la moins brillante et souvent la plus difficile de ceux qui reçoivent ou se donnent la mission de conduire des armées en campagne. 11 faut des soins infinis et un grand talent administratif pour faire suivre les, troupes de ce qui leur est nécessaire et môme indispensable, la nourriture notamment. Les généraux en chef pourvoient aux besoins des corps qu’ils commandent, au moyen d’agents directs ou au moyen de fourni.sseurs et de munitionnaires, faisant souvent avec eux des marchés scandaleux dont ils sont les premiers à profiter, aux dépens des troupes et au grand détriment de la morale publique. Dans les deux cas, le commerce intervient toujours quand il peut, et est un puissant auxiliaire lorsqu’on s’adresse à lui franchement, quand il est sûr que son intervention sera payée, et qu’il ne sera pas vilipendé, maltraité et rançonné par les gens d'uniforme. L’expérience a prouvé que celles des armées qui pillent sur leur passage sont bien moins ‘ Cours complet, tome II, p. 236.

approvisionnées que celles dont les soldais respectent la. propriété et payent ce dont ils ont besoin. Lord Wellington a raconté qu’il s’était particulièrement bien trouvé de ce simple procédé pendant la guerre d’Espagne. Son armée était beaucoup mieux approvisionnée que l’armée française, uniquement parce que le paysan et le marchand espagnols savaient qu’il payait convenablement les produits et les services dont il avait besoin.

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