II NOTES SUR LE SOCIALISME ET LES ÉCOLES SOCIALISTES
I. Origine tlu raot Socialisme. — Ses diverses signiflcalions. — Historique.— Définition. — II. Le socialisme et la science t^onomique. — III. Nomenclature des écoles socialistes. — Profil des priiicijiales sectes contemporaines. — IV. Li'S socialistes sans le savoir. — V. Le socialisme dans le passé. — VI. Tableau des principales formules ■socialistes. — VII. Ouvrages relatifs aux écoles et doctrines socialistes.
Les doctrines socialistes ont pris une grande part dans les préoccupations de notre temps, surtout après la révolution de 1848, et le socialisme est encore en possession des esprits. Nous réunissons ici diverses indications pour guider le lecteur dans ses études.
§ I. Oricine dn mot Soeialiome. — Ses diverses signiUestions. Historique. — BéHnUion.
Nous prenons ici, — comme nous l’avons fait dans nos autres écrits, comme le font les économistes en général, — le mot de Socialisme dans le sens neutre et scientifique de dénomination commune des systèmes sociétaires proposés par un certain nombre de réformateurs excentiiques et modernes de la société, en dehors des principes économiques de la propriété et de la liberté.
C’est dans ce sens que l’a pris M. Louis Rcybaud, qui a beaucoup contribué à le vulgariser, il y a vingt-cinq ans, lorsqu’il a écrit pour la première fois sur diverses écoles dans la
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^OTES SUR LE SOCIALISME. 4Ôt
Hevue des Deux Mondes ‘ ; c’est dans ce sens que l’avaient accepté ces mêmes écoles.
M. Pierre Leroux, dans un écrit récent, revendique la paternité de cette appellation moderne :
« J'ai le premier, dit-il, emprunté aux légistes le terme de solidarité, pour l’introduire dans la pliilosophie, c’est-à-dire, suivant moi, dans la Religion J’ai voulu remplacer la charité du christianisme par la solidarité humaine, et j’ai donné de cela mes raisons dans un gros livre *... C’est moi aussi qui, le premier, me suis servi du mot de Socialisme ; c’était un néologisme alors, un néologisme nécessaire. Je forgeai ce mot par opposition à Individualisme, qui commençait à avoir cours, il V a de cela environ vingt-cinq ans *. »
M. Pierre Leroux et autres accusaient alors assez volontiers l’économie politique de trop s’occuper des dioits de l’individu, c’est-à-dire de la liberté, et de trop méconnaître les droits (le la socûHé, à laquelle il fallait, pensaient-ils, sacrifier la propriété et la liberté. Ils opposaient assez vaguement le socialisme à l’individualisme; ils faisaient du Socialisme un synonyme d'association ou d'organisation du travail, etc. ; et ils appliquaient volontiers ces formules à leurs idées de prédilection, constituant, à leurs yeux, la Science sociale.
• L’usage fréquent qui a été fait de ce mot dans les discussion économiiiuos et sociales, a amené l(;s économistes, qui tiennent à être précis dans leur langage, à le prendre dans le sens de dénomination commune, que nous venons de dire en
• Cos arlides ont ôlî publiés eu 1840 sous ce titre : Eludes sur les liéfbrmaleurs contemporains on Socialistes modernes. Sainl Simon, Chartes Fuurier, Robert Owen. Paris, Guillaumin, s ne rihimanUe, 2 vül.in-8». 1840.
^ J.a grève de Smnarei. liv. 1. cliap. xi.ii, 1805, (jui contient plusieurs souvenirs de l'autour. Je lis dans V Histoire de la Révolution de 1818, par M. Daniel Slorii, XLIX ; « L'un des premiers, M. I asjiail, dans la Revue sociale et dans le Itdforinateur, a prononcé le mot de socialisme. » C'est M. Picne Leroux qui a publié la Revue sociale. Le Réformateur publié par M. llaspail dans les premières années de la monarchie de Juillet était une Icuille politique; il est probable que l’iiistoricn fait une contusion. \
^OTKS KT l*KTH'i THAITKS.
opposition avec les principes de propriété et de liberté; niais parmi les publicistes et dans la langue politique,. le mot n'a pas conquis une acception bien nette.
Feu à peu le parti de la révolution, tout en rejetant les systèmes des socialistes accentués, s'appiopria quelquesunes de ses formules et s’accoutuma à désigner par socialisme, par association ' ou par organisation du travail ’ l’ensemble de ses aspirations fort mal définies dans son esprit comme dans celui de ses chefs. Il faut dire aussi que le parti de la résistance et celui de l’opposition constitutionnelle n'avaient pas une intelligence plus nette de ces formules et de ces doctrines soi-disant avancées^.
De février 1848 en juin 1848 le socialisme devint synonyme de république on fit à cette époque confusion d’une forme de gouvernement avec un ordre d’idées sociales ; après les événements de juin, tous les partis rejetèrent un moment le socialisme de la république comme synonyme de a doctrines subversives »
En 1849,1e mot socialisme étanlentré dans le langage avec un grand nombre d'autres idées, tantôt d’amélioration, tantôt de destruction, tantôt réalisables et désirables, tantôt absurdes, il y eut une confusion complète, et cette confusion dure encore aujourd’hui pour un grand nombre de personnes : on • a distingué le lion socialisme et le mauvais socialisme, le vrai et le faux socialisme; le socialisme utopique et le socialisme
' Vulgarisé par l'école saiiil-sinioiiieniic.
- Vulj;arisô par M. Louis ülaiic tlaii.s un opuscule publié en 184üsous ce litre et qui a eu plusieurs éditions.
s Des journaux conservateurs (les Wbats. le Conslitutionnel et l' Epoque] publiaient des romans socialistes de M. Liigêne Sue (V. p. iti). M. .\rago r.xlaniait, A>n 1840, l’organisation du travail, à la tribune, sans se rendre eoinple de ce <)ue signifiait celle formule. — Des orateurs, fort peu socialistes au fond, portaient desitoasts socialistes aux banquets réformistes qui ont précédé la révolution de 1848.
* On distingua ensuite la république, — la république démocratique, — la république démocratique et sociale (Formule de M. Barbés, le 16 mai 1848),— la république socialiste.
^•OTES LE iOCtALlSME.
réalisable, le socialisme évangélique, le socialisme révolutionnaire, etc. — O» entend tous les jours faire du mot socialisme un synonyme d’erreur, et dire d’une personne qui fait un raisonnement faux ou qui arrive à des conclusions irréalisables : « qu’elle fait du socialisme. »
D’autres, par ignorance, par calcul ou par faiblesse, désignent par socialisme la science sociale, ou font de ce mot un synonyme de Révolution, de Libéralisme, de Progrès social, de Science sociale C'est à qui accaparera la formule en honneur, soit par esprit d’opposition, soit parce que le mot sonne agréablement aux oreilles des masses, comme une promesse do changements favorables et d’améliorations.
M. Thiers, dans son écrit sur la Propriété *, restreignait le sens de socialisme aux théories enseignant les avantages de l’association, et donnait le nom de communisme à toutes les autres doctrines. M. Garnier-Pagès a fait de même dans son Histoire de la révolution de 1848. — Mais on peut avoir plus ou moins confiance dans l’avenir de l’association, être plus ou moins assodationniste sans être sodaliste; et d’autre part, quand on est sur la pente de l’illusion, en matière d’association, on vire au communisme dont les diverses écoles partent du principe d’association fraternitairc.
Dans un sens plus large quelques publicistes, en imitation des Allemands, ont créé le mol humanisme et ont usé avec prédilection du mol humanitaire ; la formule de science so-
* « Le socialisme est l'étude incessante et désintéressée de tout ce qui peut servir à ainéliorei’ indéfiniment l’état moral et pliysique de la société humaine.. 11 s’agit de reconstilucr la société tout entière, en ne commentant pas par battre du premier couj) et de fond en comble le vieux; nous serions tous forcés de coucher à la belle étoile. Ce n’est pas ainsi que doit travailler un peuple civilisé. Travailler au honlieur de tous sans porter atteinte au bien-être de personne, améliorer sans rien détruire d’avance, tel est le but d'une société qui veut s’organiser d’après les lois iniinorlelies de la nature. » (Raspail, .4//Ha«flc7« dénweraliqiie et social pour — M. Proudlion dans sa polémique contre les
écoles socialistes, donnait le nom de socialisme à l’ensemble de ses arguments contre le socialisme.
- Delà Propriété, 1848. ln-8’’ cltci; Paulin. .4 eu plusieurs éditions.
•NOTES SDl; LE SOCIALISME.
§ III. IHonienelature deM éeoleo BoeialititeH. — ProMI de« principale» «eetea contemporaine».
Le mouvement socialiste est né d’un ensemble d’elTorts et de propagandes : parti des écoles socialistes proprement dites, il a gagné certains partis politiques, et puis l'opinion publique*.
Les écoles qui ont d’abord attiré l’attention sont celles de Saint-Simon et de Fourier en France, d’Owen en Angleterre, sur lesquelles nous donnerons quelquesindications sommaires, plus particulièrement au point de vue de l’organisation économique et sociale, laissant de côté les points de vue religieux et philosophique, moral et artistique.
Dans le système saint-simonien, qui a été plutôt l’œuvre des disciples que celle du maître*, les hommes obéissent à des chefs qui se hiérarchisent spontanément dans le domaine industriel, dans le domaine artistique, dans le domaine religieux. Le prêtre, c’est-à-dire le plus aimant, est le plus capable de relier les autres hommes, de les maintenir en harmonie, de modifier la hiérarchie dans les fonctions de manière à ce que chacun agisse dans le sens de sa vocation et selon les forces de sa capacité, de manière enfin à ce que la société obtienne le plus d’avantages possible dans les travaux de l’industrie, dans les arts, dans la religion.
L’État ayant à sa tête le plus aimant, le plus capable, le plus beau, porté naturellement et par acclamation, en vertu de la loi de la hiérarchie dont seraient imbus tous les hommes, au poste de grand pontife ou de papa, imprimerait le mouvement à toute la hiérarchie, sous les rapports religieux, scientifique et industriel. Les produits^ seraient confectionnés dans des ateliers hiérarchiques; où chaque homme travaillerait selon sa vo-
• Voirp. 41?’*sw^ce mouvemeiU.
- Henry de Saint-Simon, d’une Himille aristocratique, né en ll60, mort en 1827. Disciples principaux : Bazard, Oliade Rodrigues, Enfantin, etc.
-\OTi;S ET rEilTs TlUITEs.
cation et sa capacité. Ils admettaient, par hypothèse, l’Étal et les prêtres en général capables de diriger les ateliers sociaux et l’ensemble de la communauté, qui devait peu à peu se composer de tous les hommes du globe.
Comme les communistes, les saint-sirnoniens n’admettaient pas le principe de la propriété pour les instruments de travail; mais ils l’admettaient pour les produits; ils détruisaient l’héritage; la famille était constituée sur la liberté des unions; les enfants étaient élevés par l’Ktat, et le Couple n’avait plus la responsabilité de sa progéniture.
Les produits une fois obtenus dans les ateliers sociaux, les prêtres devaient en faire la répartition en raison de cette maxime : A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. On admettait par hypothèse que les prêtres avaient le sentiment inné de la capacité des travailleurs et de l’importance sociale de leui s œuvres, de sorte que les travailleurs se li’ouvaient contents de la répartition.
L’école attendait de la puissance de cette organisation de grands travaux artistiques, des voies de communication rapides, des cultures savantes, des découvertes scientifiques de toute nature, et finalement de l’embellissement rapide du globe.
Cette école, dont la partie organique ne mérite guère l’attention,puisqu’elle aboutissait à un despotisme théocratique, a eu une certaine \igueur et une certaine originalité de critique au point de vue social et économique. Au point de vue économique, elle a contribué à répandre les idées de paix, d’ordre et de travail; elle a réhabilité l’industiie; elle a montré l’inanité des discussions purement politiques, éclairci les questions de finances cl donné une vive impulsion à l’opinion sur l'impoitance des voies de communicat on. Klle a publié un journal quotidien, le Globe, une exposition de la doctrine et un assez grand nombre de bi ochui es ‘.
11 y avait dans celle école, née vers la fin de la Ileslauration,
* Piccucillics à la Librairie Capcile.