MUSIQUE. — LIAISON
La poésie ou plutôt la versification sera peutêtre le dernier conservatoire des liaisons. Elles y demeureront comme certaines autres formes abolies du langage (Quoi? c'était ua exploit que ma fille lisoit !) qui témoignent aujourd'hui encore de façons de parler disparus.
Les liaisons sortent de plus en plus do Fusage parlé.
Un jour, bien certainement il faudra dire :
V'oici venir les temp (s) où vibrant sur sa tige chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir, lei son (3) et les parfums tournent dans l'air du soir valse mélancolique...
D'ailleurs à une liaison qui disparaît, succède souvent un hiatus : une musique en remplace une autre.
L'allitération se dégage du retour perceptible d'un même son ou de la succession de sons très voisins.
On doit être d'autant plus ménager des allitérations qu'elles sont un moyen d'expression plus évident et plus tangible.
Rien n'est si fatigant que l'abus des allitérations, rien n'est si maniéré ni si artificiel. (Voir les Hortensias bleus, passim.)
Le retour d'un même mot ne détermine pas une allitération.
On cueillait (es pavots, tes bleuets, tes jonquilles.
Le sifflement parfois exquis qui se dégage de liaisons successives n'en est pas non plus une.
MUSIQUE. — ALLITÉHATION 161
Les jours harmonieux et les soirées heureuses.
11 ne faudrait pas croire à cause du fameux sont ces serpents de Racine que l'allitération ne puisse être qu'imitative. Elle ne serait alors qu'un petit moyen, rien d'intéressant.
C'est quand elle est une musique désintéressée qu'elle a le chant le plus singulier et le plus pénétrant.
Mon cœur est un palais plein de parfums flottants...
nous saisissons ici une allitération typique, nous la tenons en mains, nous ne savons point pourquoi elle agit ainsi sur nous.
Tout le début du poème dont est pris ce vers expose un emploi si subtil de ces ressources musicales que nous le voulons entièrement citer :
UM NOTES ET RÉFLEXIONS SUR l'aRT POETIQUE
Mon cœur est ua palais plein de parfuma flottants
qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire
et le brusque réveil de leurs bouquets latents
— sachets glissés au coin de la profonde armoire —
soulève le linceul de mes plaisirs défunts
et délie en pleurant leurs tristes bandelettes...
puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,
laissez fumer vers moi vos riches cassolettes.
{De Noailles )
Voit-on comme ce petit mopccau développe la musique du premier vers, comme les mêmes consonnes se retrouvent sans que la redite soit en- . nuyeuse, comme les nasales se varient avec agré- 2 ment pour prolonger l'efTet des premières perçues, et comme toutes ses liquides s'y rappellent et s'y nouent en un ruban capricieux et charmant l
Quelle science merveilleuse, ou, mieux encore, quel incomparable instinct !
Il faut éviter, comme allitération, de faire redoubler une consonne, par une consonne de
liaison.
MUSIOUE. — ALLITÉRATION 163
Malherbe critiquait déjà chez Desportes cette façon de faire, quand il la rencontrait ; il barrait l'dine amoureuse et le cœur qui Vêtait immolé. Malheureusement, nous n'osons point nous appuyer sur l'autorité de Malherbe ; il est trop rare que nous l'acceptions : le triage que nous ferions dans ses idées pour en conserver quelques-unes, n'apparaîtrait qu'une impertinence.
Quand un semblable redoublement se rencontre entre des voyelles identiques, on ne saurait le supporter (les saisons ont. Courir y recevoir).
Arrêtons-nous après avoir touché les seules conditions de musicalité des vers qui soient évidentes et sans mystères.
C'est en vain qu'à présent nous essaierions de dire comment il faut varier les voyelles dans un vers pour en tirer un effet harmonieux. Nous pourrions citer des espèces innombrables sans parvenir à en tirer une règle.
Et quand bien même nous parviendrions à dire pourquoi ce vers ;
Alors je rêverai des horizons bleuâtres.
est un enchantement, personne ne saurait tirer de cette raison le moyen de le renouveler.
Sans doute avez-vous vu, parfois devant l'officine ^'un apothicaire ou d'un marchand d'iierbes, V Esclave de ùNIichel-Ange portant une ceinture herniaire et un bas à varices, la Femme inconnue de Laurana garnie d'une mentonnière en caoutchouc?... symbole exact, image fidèle des préoccupations du technicien, ou plutôt du technicologue.
Sur les marges d'un Baudelaire qui dut appartenir à un cuistre, à côté de la pièce Moesta cf.
IGf) NOTES ET RÉFLEXIONS SUR l'aRT POÉTIQUE
errabunda (dis-moi, ton cœur parfois...), j'ai relevé cette annotation :
« Le son / circule à travers la deuxième partie « de ce poème de façon de plus en plus rapide. « Il part d'une dentale : paradis, il aboutit en « queue à une autre dentale : furtifs, se faisant « dans l'intervalle entendre , quatorze fois à la « suite d'une dentale.
« Dans la première partie du poème on avait « déjà une quinzaine d'«, et le poème entier com- « mence, comme il finit, par un i suivant une « dentale.»
Voilà, ce qui s'appelle, on n'en disconviendra pas, étudier de près le métier des maîtres, mais oîi cela mène-t-il? Ni à refaire, ni à goûter.
Pater qui connaissait la technique de Watteau n'a cependant pu être que Pater.
Quand on démonte une horloge, peut-être apprend-on à en rccoastniira une. Relativement aux techniques esthétiques, il n'y a rien de pareil.
La technique ii importe paSy mais le résultat,
William Jamks.
Si le temps ne fait rien à r affaire, les soins ni l'application qu'un auteur apporte à son ouvrage n'entrent pas davantage ea balance au moment qu'on le juge.
Que m'importe qu'une femme prenne tel ou tel soin de sa beauté, bains singuliers, massages et eaux de jeunesse, onguents, cataplasmes d'herbe ou qu'elle suive avec exactitude telle rigoureuse discipline : qu'elle soit belle !
L'airain de Gorinthe et les vitraux de Chartres dont le secret est perdu, nous charmeraient-ils davantage, si nous ne connaissions le procédé?
L'ignorance est l'assaisonnement de toutes les
168 NOTES ET RÉFLEXIONS SUU l'aBT POÉTIQUE
satisfactions et principalement des plaisirs esthétiques; les arts ne sont surprenants que pour ceux qui n'en soupçonnent point la technique. C'est pourquoi les plus mystérieux sont ceux dont le système est le plus complexe et le moins étudié par le vulgaire (musique, littérature, chorégraphie).
Les techniques galvaudées (peinture, art théâtral, virtuosité musicale), les arts qui les emploient ne nous donnent plus d'émotions fraîches.
La satisfaction du technicien qui disloque un beau vers, qui va dire pourquoi « Ariane, ma sœur » est un beau vers, est loin derrière le plaisir sensuel qu'éprouve un ignorant émotionnable.
Il n'est de plaisir vif que des sens, et le plaisir s'affaiblit en passant des sens à rintelligence.
L'intelligence est mortelle au goût. N'est-ce
pas elle, par exemple, qui conduira quelqu'un à estimer pour telles causes intrinsèques des ouvrages qui choquent ou blessent sa sensibilité?
C'est une vertu morale que rendre justice à son ennemi. Mais parvenir à estimer ce qui nous déplaît, est-ce un progrès ?
Les arts n'auraient dû nous donner que des satisfactions sensuelles.
Quand d'une œuvre on aurait dit, comme Perdican de sa fleur, « Je trouve qu'elle sent bon, voilà tout », ce devrait être assez.
On ne devrait parler de la cuisine d'un art qu'à portes closes.
L'inquiétude technique est le fait des professionnels.
Les professionnels d'un art ne le goûtent pas si vivement que ne le faisaient les dilettantes.
S'intéresser à la technique est de la part d'un dilettante une sorte de perversité, un moyen d'émousser son plaisir, puisqu'en le rendant plus intellectuel, il le diminue.
Pour ce qui est des professionnels, ce ne sont plus des hommes ; mathématicien, poète, commerçant, industriel qui est professionnel, est une sorte d'infirme. 11 ne sait plus voir au monde qu'une seule chose ; sa vision est faussée par son point de vue ; l'univers n'existe plus pour lui qu'en fonction de sa spécialité.
Voyez des groupements confraternels. Vous serez surpris par la similitude des préoccupations qui animent ici tels artistes, et là, tels fabricants. Vous reconnaîtrez les mêmes façons, vous entendrez presque les mêmes mots.
La connaissance technique détruit le plaisir esthétique.
— Mais s'il en est ainsi, monsieur, me dira-t-on, à quelle fin tendez-vous en écrivant ces pages ?
— J'en suis à me le demander. Je sais que je m'en vais gâter le plaisir de ceux qui ne sont pas des spécialistes, que pour les autres je vais exciter leur fureur ou leur mépris, s'ils ne partagent pas mes idées, et s'ils les partagent leur déplaire cependant par quelque biais... et je m'expose à ces éventualités sans parvenir à connaître rinquiétude ou l'influence qui m'y porte.