‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 3)Chapitre 13 sur 46 · De V Allemagne, chap. xvm · texte numérisé non relu

De V Allemagne, chap. xvm

la foule infinie des choses qui composent le monde intellectuel et moral, les effets et les causes, les fins et les moyens, le beau et le laid dans l'art, le bien et le mal dans la morale, le juste et l'injuste dans la vie et dans la société, les mœurs, les religions, les institutions politiques et civiles, etc.

« On n'est homme qu'à la condition de s'être fait une idée de toutes ces choses; et on est grand ou petit parmi les hommes selon que ces idées, on se les est faites claires ou obscures, exactes ou fausses.

« L'idée de quantité qui, avec toutes ses combinaisons, forme la substance même des mathématiques, est une abstraction de l'entendement. C'est au fond de la raison pure qu'elle habite; on pourrait être un grand géomètre sans ouvrir les yeux du corps sur les choses de la terre, ni les yeux de l'esprit sur celles du monde moral. Cependant, ces choses-là, il faut les connaître; et puisque les mathématiques ne peuvent donner d'idées claires que sur la grandeur, demandons à d'autres études ces connaissances que tout homme doit posséder; développons en nous le principe intelligent non plus par un seul, mais par tous les moyens de culture, et arrivons à établir cet équilibre de nos facultés qui, embellies par l'art, secondées par l'histoire, dirigées et contenues par la science, produiront l'effet de mille rayons concentrés en un foyer d'où s'échappera ensuite une puissante et pure lumière.

« J'ai fini sur ce point, Messieurs, et je le livre, en toute assurance, à vos méditations '. J'arrive maintenant à ce qui

1. Voir sur cette question de belles pages dans le livre de M. L'évoque d'Orléans, notamment au chapitre qui a pour titre : De la haute éducation intellectuelle, t. 1, p. :MG et suiv.

sera l'objet de nos entretiens dont j'espère vous avoir démontré l'utilité.

« L'homme, avec ses idées et ses actes, est à lui seul un univers. C'est dans cet univers que votre professeur de littérature et moi avons mission de vous conduire. Mon collègue sera chargé de vous montrer les plus belles formes de la pensée humaine , mon lot est moins attrayant. Avec moi, vous tomberez des hauteurs de l'idée et de l'art au milieu des faits. Mais, derrière ces faits, nous trouverons bien aussi quelques idées mêlées à de grands intérêts et à de magnifiques spectacles. Je me propose d'étudier avec vous, durant la première année, les grandes questions qui marquent comme les étapes successives de la civilisation moderne, et, l'an prochain, d'étudier cette civilisation même dans ses principaux éléments. Notre pays aura naturellement une part considérable dans nos travaux, d'abord parce qu'il est la France, notre patrie bien aimée, ensuite parce qu'il a joué le premier rôle dans l'histoire du monde moderne. C'est lui qui est à l'avant-garde et qui tient le drapeau sur lequel les autres se guident. Ils suivent de loin, essayant de résister à la pénétrante influence qu'ils aiment et qu'ils combattent. Ils parlent bien haut de nos fautes et de nos travers; ils réveillent leurs plus patriotiques souvenirs et exaltent leurs gloires nationales; mais la première langue qu'ils apprennent, après celle du foyer domestique, c'est la nôtre, et le premier regard qu'ils jettent hors de leurs frontières et de leur histoire tombe sur la France.

« Tout cela, ce n'est pas moi qui le dis par un entraînement de patriotisme, mais des étrangers, presque des ennemis. Le comte de Maistre, qui a été si injuste pour la

plupart de nos gloires et de nos affections, appelle cependant la France « le plus beau royaume du monde, après « celui du ciel », et écrit encore : « La France a deux bras « avec lesquels elle remue le monde : sa langue et l'esprit « de prosélytisme qui forme l'essence de son caractère. « C'est grâce à cette double influence qu'elle exerce une « magistrature réelle sur les nations ». Un autre écrivain, un des historiens les plus renommés de l'Allemagne contemporaine, représentait, il y a peu de temps, la France « comme ayant reçu la mission de reviser, d'époque en « époque, les grandes lois de la vie européenne et les « institutions qu'elle avait le plus contribué à faire préva- « loir autour d'elle. » Nous serons donc souvent en France, mais nous ferons de là de continuelles excursions, pour voir les peuples qui grandissent ou s'effacent et étudier les causes de ces prospérités comme de ces décadences.

« Je sais combien l'œuvre que j'entreprends est difficile. Il y a dans Virgile une belle et saisissante image de l'histoire : le laboureur des champs de Philippes, qui voit sortir de chaque sillon ouvert par sa charrue des armes rongées de rouille, des ossements brisés et qui s'arrête à méditer sur ces ruines. Il faut que l'historien, lui aussi, enfonce le soc dans le passé et exhume ce qu'a recouvert la couche épaisse des siècles. S'il sait par une patiente étude reconstituer ces débris mutilés, s'il a le souffle de vie et le répand sur ces corps inconnus , les voilà qui se lèvent de leur couche funèbre, qui reprennent leur nom, parlent et agissent; voilà une société détruite qui revit tout entière, et nous devenons les contemporains de ces hommes d'un autre Age. Leurs mœurs, leurs institutions, leurs arts sortent de la sombre nuit et reparaissent au jour.

« Dans cette résurrection du passé, l'enfant, le jeune homme et ceux qui ne savent pas vieillir ne veulent voir que les choses éclatantes : les drapeaux qui flottent au vent, les trompettes qui sonnent, les épées qui se brisent, les forteresses qui s'écroulent; ou bien la belle châtelaine qui chevauche sur sa blanche haquenée, entourée de ses chevaliers et de ses pages, et le roi victorieux qui passe dans un tourbillon de pourpre et d'or.

« Mais ceux dont l'âge a mûri l'esprit ou qui, comme vous, ont pris de bonne heure l'habitude des réflexions sérieuses, cherchent et trouvent dans l'histoire autre chose qu'un intérêt de curiosité. S'il fallait voir seulement en elle un musée de vieilleries intéressantes, les plus vigoureux esprits n'auraient point fait de ses récits leur constante préoccupation.

« Elle est d'abord un des plus brillants côtés de l'art d'écrire et un des plus nobles exercices de la pensée, mais de plus elle est une nécessité pour tout homme d'éducation libérale, parce que nos lettres, nos arts sont pleins des faits qu'elle raconte, des sentiments et des idées qu'elle provoque.

« Elle est encore le trésor de l'expérience universelle; car pour toutes choses, même pour les plus obscures, il importe, comme on dit en style administratif, d'étudier les antécédents de la question : et il est bien peu de questions d'ordre moral ou économique pour lesquelles elle n'ait d'utiles réponses à donner. Je sais bien que l'humanité ne repasse jamais par les mêmes voies, et que le chemin qu'elle suit est un pont qui s'écroule derrière elle. Mais les ruines mêmes qu'elle fait lui servent de matériaux pour ses constructions nouvelles. Dans le présent, ce qu'il y a le

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plus, c'est toujours du passé et parfois du passé le plus lointain. Chacun de nous porte en soi l'humanité tout entière. Écoutez bien, et vous entendrez au fond de votre âme, dans vos opinions et dans vos croyances, le sourd retentissement des siècles.

« L'histoire a, en outre, pour les passions politiques une grande vertu d'apaisement, parce que, sans diminuer l'amour du bien, même l'impatience du mieux , elle enseigne que les esprits absolus exposent à plus de dangers qu'ils ne rendent de services; que toujours il faut compter avec le temps pour qu'il mûrisse les idées, comme il mûrit les moissons; qu'enfin l'art de gouverner les hommes est surtout l'art des tempéraments, les chocs et les soubresauts ne valant pas mieux, dans la vie normale d'une société qui marche, que dans la machine puissante qui fonctionne régulièrement.

« Surtout elle est un grand enseignement moral, et je voudrais qu'on lui donnât son vrai nom : le livre des expiations et des récompenses; vous n'y trouverez pas une faute, une erreur, un crime qui n'aient été punis. Il est vrai que parfois cette justice des choses semble étrange et confond toutes nos idées de la responsabilité personnelle. S'il a été dit : « Semez le vent et vous recueillerez la tempête », celui qui fait la moisson funeste n'est pas toujours le semeur réprouvé. A la vue de ces expiations imméritées, de ces fils qui payent pour leurs pères, vous ressentirez, Messieurs, un trouble profond dans votre conscience morale; et peut-être irez-vous, pour expliquer ces iniquités, jusqu'à la dure doctrine du châtiment providentiel qui montrait au comte de Maistre tant de coupables dans les victimes de la Terreur. Regardez bien cependant et vous y

rouverez aussi une haute leçon de moralité pratique.

« Dans le monde organique, la nature n'a nul souci de Tindividu : qu'il vive, prospère ou succombe, peu lui importe; c'est pour l'espèce qu'elle réserve toute sa sollicitude. Dans le monde moral, une loi analogue se produit. L'individu n'est pas toujours et sur l'heure récompensé ou puni, mais la société l'est infailliblement. Le bien et le mal jetés dans le monde y germent, y grandissent; tôt ou tard ils portent leurs fruits doux ou amers, et ce n'est souvent que la génération suivante qui les cueille. La justice de la terre, et je ne veux parler que de celle-là, oublie donc parfois le coupable, qu'elle abandonne à une autre, jamais le crime. Elle s'attache à ses pas, le suit, l'atteint et le frappe, même sur la tôle de l'innocent, pour arracher du sein de la société le mal qu'il portait avec lui, de même qu'elle couronne de gloire l'obscur penseur mort à la peine. Que de statues dressées sur nos places par la reconnaissance publique à des hommes qui avaient vécu dans l'abandon et la misère!

« Nous ne nous récrions pas contre la loi d'hérédité qui, dans la famille, rend le fils solidaire du père, et fait que l'inconduite de l'un prépare à l'autre une constitution scrofuleuse et ruinée, avant même que cet autre ait été conçu. Qu'on sache bien aussi que, dans la société, toute faute est expiée par celui qui l'a commise ou par ceux qui l'ont acceptée. La grande ambition de chacun de nous, comme homme, c'est de fonder une famille; comme citoyen, c'est d'aider dans la mesure de nos forces à la prospérité de notre pays; j'excepte bien entendu la race odieuse de ces misérables qui disent : « Après moi le déluge ». Ayons donc toujours présente aux yeux cette vieille vérité qui, dans

la Bible, promet la bénédiction ou les châtiments jusqu'à la postérité la plus reculée. Quand elle sera entrée au fond de tous les cœurs, ne voyez-vous pas quel lien puissant aura été établi, au sein des familles et des sociétés, entre les générations qui se succèdent?

« L'histoire vient donc compléter et étendre les principes de la morale individuelle que Dieu a mis en nous et que la raison dégage, en les fortifiant par cette solidarité qu'elle atteste. Elle est la conscience du genre humain. Et ce qu'elle enseigne, ce n'est pas plus l'égoïsme d'Helvétius que la raillerie de Voltaire, le désespoir de Pascal que les expédients de Machiavel, mais la noble et austère doctrine du devoir qui est à elle-même sa propre récompense, parce que l'esprit ne s'élève jamais plus haut que lorsqu'il s'abaisse devant elle : devoir pour chacun de nous de payer au Créateur la dette de la vie en accroissant la force intelligente et morale qu'il nous a donnée; devoir pour chaque peuple de travailler au labeur commun de l'humanité, cette voyageuse infatigable que Condorcet, du pied de son échafaud, voyait s'avancer chaque jour plus forte, plus heureuse et plus libre sur la route que Dieu lui a montrée.

« Je résume, Messieurs, ce qui fait le fond de cet entretien. Le monde a deux océans de faits et d'idées. Plongez dans l'un, sondez-en les profondeurs, mais laissez-vous aussi conduire, ne fût-ce qu'à la surface de l'autre, pour que votre horizon s'élargisse et que votre pensée aille plus loin, monte plus haut. Vous portez l'épée. Faites donc tout ce qui est nécessaire aujourd'hui pour que l'épée de la France devienne encore plus redoutable, afin qu'elle soit, s'il est possible, tirée moins souvent : mais n'oubliez pas

que, si ce pays aime à respirer l'odeur de la poudre, il a toujours placé, à côté de la gloire des batailles, celle des arts, des lettres, et qu'une partie de sa puissance au dehors tient aux idées de justice qu'il a répandues sur le monde. Nos pères nous ont légué ce double héritage; nous l'avons accepté pour vous le transmettre : restez-y fidèles.

« Et d'ailleurs, savoir, comprendre, n'est-ce pas le plaisir suprême? « Plus de lumière, disait Gœthe mouce rant, encore plus de lumière! » Comme lui, et jusqu'à l'heure dernière, cherchons le jour. Mais ne croyez pas qu'on ne le voie que du côté où se lèvera l'aurore de demain !

« On raconte qu'à la mort d'un roi de Perse, les candidats au trône, loin de se déchirer entre eux, selon l'usage, s'entendirent pour réserver la couronne à celui qui le premier verrait le soleil, le grand dieu du pays, sortir de l'aube matinale. Tous tendirent leurs regards à l'orient; un seul se tourna en arrière, et, avant les autres, il aperçut le premier rayon qui, passant par-dessus les brumes épaisses de l'horizon oriental, frappait au zénith et rejaillissait à l'occident.

« Faites comme lui, Messieurs, et pour mieux voir en avant, regardez en arrière. »

Cette leçon fut si bien reçue qu'on me demanda de la faire imprimer et qu'elle eut, en quinze jours, deux éditions. De ce côté, la partie était donc gagnée et la suite du cours ne fit que confirmer ces débuts de bon augure.

Avant de partir pour ma première inspection générale, j'eus à terminer une affaire dont j'avais été chargé comme inspecteur d'Académie et où j'appris ce que j'allais bientôt

avoir à appliquer au sujet des conférences publiques. M. Albert Le Roy, professeur, si je ne me trompe, à Sainte- Barbe, avait institué, rue de la Paix, des cours libres qui donnèrent à quelques esprits la tentation de mêler la politique à la littérature. L'autorisation avait été accordée à la condition que cette confusion ne se ferait pas. Or, le 22 février 1862, j'eus à écrire à M. Le Roy la lettre suivante :

« Monsieur,

« Je n'assistais pas ce soir au commencement de la leçon de M. Pelletan. Un de mes amis m'apprend que le professeur, accueilli à son entrée avec force applaudissements, y a répondu par une profession de foi où se trouvaient des paroles qui m'auraient blessé si j'eusse été présent. Je croyais avoir droit à d'autres procédés. On aura beau grossir la voix, on ne fera croire à personne que votre salle ressemble à ces palais où tout était suspect, omnia circumspectabantur . Un honnête homme vient s'asseoir au milieu de vous et vous dit pourquoi il y vient, sans avoir à discuter avec vous l'engagement que vous avez pris et que vous étiez parfaitement libre de ne pas prendre. On lui demande si, rue delà Paix, il assiste à un cours ou à un club; si l'on ne compromet pas une liberté bonne en soi, mais difficile à acclimater chez nous, par le plaisir de faire la guerre des insinuations et des sous-entendus, qui n'a jamais été la guerre des forts. Comme M. Legouvé avec son magnifique succès de vendredi, M. Laurent Pichat avec sa poésie des enfants, M. Deschanel avec Corneille et Shakespeare comprennent mieux le bien qu'ils peuvent faire! M. Pelletan lui-même ne nous a-t-il pas charmé

deux fois par sa belle étude sur Raphaël? Ces soirs-là, il n'était occupé qu'à faire passer de nobles sentiments dans l'esprit de ses auditeurs. Était-ce le même effet qu'il cherchait, hier, à produire, lorsque après rémunération des crimes des Borgia, il s'écriait : « Avis aux imitateurs? »

« Ce qui ne concerne que moi est, après tout, indifférent. Mais prenez garde, Monsieur, que vos cours ne glissent sur une pente au bout de laquelle ils se perdraient, parce qu'ils cesseraient d'être la distraction élégante recherchée par votre public d'hommes mûrs et de mères de famille, pour devenir une prédication qui a sa place ailleurs. »

Le 22 février 1862, M. Le Roy me répondit :

« Monsieur l'Inspecteur général,

« Je vous remercie de la lettre que vous avez bien voulu m'adresser, et je vais répondre loyalement aux différentes observations qu'elle renferme.

« Je regrette bien que la séance ait commencé quelques minutes avant votre arrivée, et je suis très fâché de l'interprétation donnée aux premières paroles de M. Pelletan. Je suis convaincu que cette interprétation n'aurait pas été la vôtre : pour ma part, j'affirme que jamais l'intention de M. Pelletan n'a été de dire, ni de faire penser quelque chose qui dût, ou qui pût même vous blesser personnellement. Nous avons tous trop d'estime pour votre caractère, et nous reconnaissons trop l'esprit bienveillant avec lequel vous assistez aux Entretiens, pour que je ne me hâte pas de protester contre cette imputation.

<( Notre désir est de fonder un enseignement élevé et d'obtenir un succès, tels que vous les déterminez dans votre lettre ; mais l'émotion de la parole est plus ou moins

active suivant le caractère de celui qui parle. Quant aux allusions, l'auditoire en voit, ou plutôt en fait, lorsqu'il en cherche. Pour la séance de samedi, d'ailleurs, si elle a eu une physionomie particulière, c'est sans doute à cause de la surexcitation causée clans la journée par l'ouverture du cours de M. Renan au Collège de France. Sans ces éléments extérieurs, notre séance aurait eu le calme habituel. « Veuillez agréer, Monsieur l'Inspecteur général, l'expression de mes sentiments respectueux.

« Albert Le Roy. »

J'avais envoyé à M. Rouland copie de ma lettre à M. Le Roy; je lui écrivis encore le 24 :

« Monsieur le Ministre,

« Je vous dois compte des suites de ma lettre à M. le Directeur des Entretiens de la rue de la Paix.

« D'abord, j'ai reçu de M. Le Roy une réponse où il accepte pleinement le caractère que Votre Excellence et le bon sens assignent à ces cours. « Nous désirons, dit-il, <( obtenir le succès tel que vous le déterminez dans votre « lettre. » C'est donc un nouvel engagement écrit de s'enfermer rigoureusement dans la littérature et l'art.

« Ensuite M. Pellelan attendait ce soir mon arrivée et, en face de plusieurs de ses collègues, il a très chaleureusement expliqué que ses paroles ne s'appliquaient pas à celui qui a l'honneur de représenter, rue de la Paix, le Ministère de l'Instruction publique. 11 avait, à son arrivée, trouvé une brigade de sergents de ville à la porte; un de ses amis avait vu, ou cru voir dans la salle un agent de police. C'était de ce côté qu'il avaij, parlé en protestant

d'avance contre les interprétations qu'on pouvait donner à ses paroles. Quant aux mots : « Avis aux imitateurs! » il voulait bien ne faire nulle difficulté de reconnaître qu'ils étaient partis de ses lèvres plus vite que sa pensée. Il ajouta que « certains auditeurs entendent parfois avec leurs désirs plus qu'avec leurs oreilles »; et il m'assura qu'il n'y avait pour lui et ses collègues de bon et légitime succès qu'en se tenant dans la région des sentiments élevés et en s'efforçant d'y entraîner et d'y maintenir leur public.

« Voilà donc cet incident terminé à la commune satisfaction des intéressés et probablement aussi au profit de tous, puisque la différence entre un cours d'enseignement et un club de petite guerre aura été de nouveau bien marquée et hautement acceptée. Vous exercez là, Monsieur le Ministre, de la police morale, la meilleure de toutes; aussi demandez, je vous en supplie, à vos collègues de n'en point employer d'autre. Qu'on laisse faire Votre Excellence et, de ce côté, tout ira bien.

« M. Pelletan ne fera plus qu'une leçon. Il part pour sa province, afin d'arranger ses affaires avant d'entrer en prison. Je ne connais point l'article qui Ta fait condamner ; mais ne serait-ce point d'une habile indulgence que de ne l'y point recevoir? On m'assure de divers côtés que M. Pelletan est parfaitement honorable, et il me répugne toujours de voir sous les verrous un galant homme, par la seule raison qu'il ne pense pas comme moi.

« Ce soir, M. Weiss, un des nôtres autrefois, a fait une leçon sur Molière : parole très facile, sans éclat ni éloquence, mais quelquefois spirituelle; connaissance très étendue du sujet, vu toutefois par les petits côtés; analyse i. 11

microscopique, au lieu de dessins tracés à grands traits. Il oublie que, pour le suivre, il faudrait savoir Molière par cœur, de sorte que la finesse des aperçus échappe au plus grand nombre. En outre, quantité de thèses paradoxales. »

Je débutai dans ma nouvelle carrière d'Inspecteur général par le lycée de Napoléonville que, plus tard, j'ai transformé en lycée d'enseignement spécial, et, de là, je me rendis à Lorient. Sur la route, j'eus la preuve du peu de progrès de l'enseignement primaire dans cette province. Notre voiture, ayant à traverser un gros village, s'y arrêta suivant les habitudes traditionnelles des postillons bretons, et j'eus le temps de regarder autour de moi. Sur la place de l'Eglise, je vis une foule de jeunes paysans en habits de gala. Comme le calendrier indiquait pour ce jourlà un mardi, je leur demandai à plusieurs reprises pourquoi ils n'étaient pas à l'école ou au travail. Personne ne me comprit. A la fin, le plus avisé d'entre eux me répondit : « C'est dimanche » ; et il me répéta ce mot cinq ou six fois, sans que je pusse tirer de lui autre chose que son éternel « c'est dimanche ». Un gendarme, à qui je contai mon embarras, me dit : « Hélas! Monsieur, c'est un Pardon, par « conséquent une fête, et, pour eux, un dimanche. Aujour- « d'hui on boira terriblement de cidre; il en est que vingt, « môme vingt-quatre litres n'effrayeront pas, et nous aurons, « ce soir, mes camarades et moi, bien de la besogne à « ramasser hommes, femmes, enfants, tombés ivres-morls « par les rues ou dans les fossés de la route. Ah! les Par-

« dons! Je ne sais pas si nos gars y gagnent le ciel, mais ils « y perdent certainement la terre. »

Le 26 avril, j'adressai de Lorient à M. Rouland la lettre suivante :

« Monsieur le Ministre,

« Deux sortes d'élèves étaient un grand embarras pour nos lycées, les candidats à Saint-Cyr et à l'École navale. Les premiers, grâce à des réformes récentes, sont redevenus des élèves tout comme les autres, suivant aujourd'hui d'une manière normale le cours des études classiques. Les seconds sont restés ce qu'ils étaient. Non seulement ils ne font point d'humanités, mais la plupart ne font même pas de classes de grammaire. A Lorient, j'ai trouvé, dans les cours spéciaux où on les prépare, des élèves sortis depuis quelques mois de la cinquième, d'autres de la sixième. Il en résulte d'abord une inégalité extrême de connaissances, qui rend presque impossible l'enseignement simultané; de» plus, le dédain, le dégoût même pour des études qui ne conduisent pas directement et le plus vite possible à l'assaut du Borda.

« C'est que, pour les candidats à l'École navale, on a oublié le grand principe qu'avant de donner une direction spéciale aux forces de l'esprit, il faut créer ces forces par la culture générale de l'intelligence.

« Pour le plus grand nombre des élèves dont nous parlons, cette culture générale n'existe pas. Leur esprit est un champ fort mal labouré où l'on ne sème qu'un peu d'anglais, de géographie, surtout beaucoup de mathématiques, mais pas une idée. Un vice-amiral me faisait l'honneur de me dire : « Je suis sorti de l'École le premier, et ce sont les

« mathématiques qui m'ont valu cette place. Eh bien! dans « tout le cours de ma carrière, je n'ai pas eu à faire emploi « de la centième partie des mathématiques qu'on avait pris « tant de peine à m'enseigner. Mais j'ai eu constamment « des rapports à faire, des mémoires à rédiger, des hommes «à conduire, d'importantes affaires d'administration à « résoudre, même des négociations à suivre. Le binôme de « Newton m'était pour tout cela parfaitement inutile, et « j'aurais échoué vingt fois si, après l'École, je n'avais « point refait l'éducation générale de mon esprit ».

« Nous n'avons, Monsieur le Ministre, nul droit de regarder aux choses de la Marine. Elle fait à ses futurs officiers les conditions qui lui plaisent, et nous n'avons rien à dire touchant les connaissances qu'elle croit nécessaire de leur donner sur le Borda. Là, elle est chez elle et elle y fait ce qu'elle y doit faire, des marins. Mais tant que ses élèves sont chez nous, ne devrait-elle pas nous laisser faire d'eux ce que nous avons la tâche de faire de tous les autres : des hommes?

« Préparer dans l'enfant, l'homme; en même temps, diriger de loin cette éducation générale vers le but particulier que le jeune homme voudra plus tard atteindre, voilà, si je ne me trompe, le but de l'Instruction publique. Or, la Marine nous semble aller, par ses programmes, contre ce principe en spécialisant trop tôt ses candidats. Au delà du lycée sont et doivent être les écoles préparatoires. Celle de la Marine est au Borda et elle y est bien; mais elle veut en avoir une autre au lycée, dans des cours particuliers; celle-là est de trop.

« La Marine et l'Université trouveraient toutes deux leur compte à un arrangement analogue à celui qui a été fait

pour Saint-Cyr; et le règlement à intervenir serait bien simple. Nous proposerions de le réduire à un seul article :

« La limite d'âge étant de dix-sept ans et demi, âge qui est celui de la rhétorique sciences, les candidats à l'École navale subiront un examen qui portera sur l'ensemble des études faites dans cette classe, d'après le programme des lycées.

« Dans l'ordre actuel, un candidat au Borda qui ne réussit point se trouve, avec sa préparation toute particulière et hâtive, dans le plus grand embarras. Il avait naguère la ressource de Saint-Cyr. Maintenant qu'on a modifié les conditions d'admission à l'École militaire, il ne saura plus à quelle porte frapper. Que notre proposition soit admise, et les candidats malheureux seront en mesure de continuer leurs études, avec toutes les perspectives qui se trouvent au bout de nos lycées.

« Que Monsieur le Ministre de la Marine veuille bien se persuader que ses élèves ont besoin d'apporter au Borda une certaine quantité de connaissances spéciales, mais aussi le goût du travail, l'habitude de la réflexion et l'angle de la pensée déjà largement ouvert. Avec cela, on va loin. Car un homme est alors comme un navire dont la marche est éprouvée et les soutes pleines de charbon. Il n'y a plus qu'à lui faire le signal de marche et à lui donner la direction pour qu'il parte à toute vapeur et arrive vite et bien. »

Il est probable que cette lettre ne fut pas communiquée à la Marine, caria question de la préparation au Borda ne fut pas discutée. Quatre ou cinq ans après, l'amiral Rigault de Genouilly me demanda, pour ses écoles de matelots,

des instituteurs que je choisis parmi les meilleurs et que je plaçai sous la direction d'un inspecteur primaire très éclairé. Plus tard encore, je fis avec le maréchal Niel une convention qui aurait pu avoir des suites sérieuses.

On voit par ces détails, et on le verra mieux plus loin, que j'entendais mettre le ministère de l'Instruction publique au service de tous les autres. C'est que cette administration, chargée de l'éducation du pays à tous les degrés, possède un levier avec lequel on peut remuer la France.

Je reviens à mon voyage d'inspection, sans m'arrêter aux lieux où je n'eus qu'à remplir ma fonction officielle.

De Lorient, je me rendis à Brest en descendant l'Aulne sur un bateau à vapeur. Nous étions au mois de mai; les collines qui encaissent la rivière s'étaient couvertes d'ajoncs en fleurs et de toutes ces herbes folles, parure de la terre, quand la main avare de l'homme ne les a pas encore chassées de ses sillons. L'air était embaumé, la vue ravissante et, quand nous débouchâmes dans l'incomparable rade de Brest, nous nous trouvâmes en face d'une des grandes forteresses de la France, tout enveloppée de ses glorieux souvenirs.

Un vieux chroniqueur compare la Bretagne à une tête de moine gardant, au-dessous de sa large tonsure, un bandeau de cheveux épais et vigoureux. C'est bien l'image de cette péninsule traversée en son milieu par des montagnes chenues et des landes stériles, mais bordée, à son pourtour, de vertes prairies que nourrissent les brouillards de la mer. Aussi le Breton aime-t-il son climat humide que les effluves du Gulf-Stream attiédissent. « De la pluie chaque jour, me disait-on à Brest, c'est trop; mais tous les deux jours, ce n'est pas assez. »

J'ai hâte, dans ces souvenirs, de traverser Saint-Brieuc et d'arriver à Coutances, non pas à cause de l'importance de cette dernière ville et de son modeste lycée, mais parce que là est née dans mon esprit la nécessité d'une de mes réformes les plus importantes, l'enseignement spécial.

Dans la classe de quatrième, je trouvai un garçon haut deux fois comme ses camarades, avec de larges épaules couvertes d'un sarrau de toile. Pendant qu'il m'expliquait quelques mots de grec ot de latin, dont il se tirait tant bien que mal, plutôt mal que bien, je l'examinai et je finis par lui demander : « Quelle est la profession de Monsieur votre père? — Il est fermier. — Et vous, que comptez- vous faire? — Je serai aussi cultivateur ». Je le laissai continuer sa traduction boiteuse de Phèdre et de César, tandis- qu'à part moi je reconstituai la scène qui s'était passée dans cette famille. Evidemment, le père avait gagné de l'aisance à vendre le plus cher possible son beurre et ses veaux aux Anglais; puis il s'était dit, comme tous les pères : « Puisque j'ai amassé quelque argent, je veux que mon fils en sache plus que moi; et, pour cela, je le confierai au grand corps qui est chargé chez nous de l'Instruction publique. » L'Université avait pris ce fils de fermier, aspirant à devenir fermier lui-môme, et pour toute instruction agricole, elle lui faisait étudier le Jardin des Racines grecques. Le soir, rendant compte à M. Rouland de ce que j'avais vu à Coutances, je terminai mon rapport par ces mots qui se retrouvèrent depuis ce jour dans plusieurs de mes dépêches officielles : « Et de plus, je pense, Monsieur le Ministre, que nous volons le temps et l'argent de ces gens-là ». Ce que je vis dans les autres lycées et collèges, durant mes deux années d'inspection générale, me confirma dans la pensée

que s'il était excellent de faire, par les études classiques, des lettrés, des avocats et des médecins, il ne Tétait pas moins de donner aux futurs employés du commerce, de l'industrie et de l'agriculture, les connaissances spéciales que leur profession réclamait.

Cette année-là, je parcourus une partie de la France, étudiant le personnel et le matériel des lycées, me rendant compte de leurs besoins, des réformes qu'exigeaient certaines de nos études, et aussi de la situation économique et matérielle de chaque maison, non seulement par l'examen des livres de l'économat, mais encore par celui des dortoirs, même des préparations culinaires, pour savoir si les règlements qui exigent qu'on ne serve aux élèves que des viandes désossées et dégraissées, étaient exécutés. Quelle préparation excellente pour se mettre en état de donner ensuite dans les Conseils de l'Administration des avis autorisés! Si je n'avais pas fait ces deux années d'inspection générale, je n'aurais pas été capable de bien remplir ma fonction ministérielle et d'avoir, au besoin, un avis contraire à celui des employés qui n'avaient pas quitté les bureaux. En visitant, par exemple, les laboratoires de chimie, les cabinets de physique et d'histoire naturelle, j'emportai la conviction que notre outillage scientifique était dans un état déplorable ; et ce furent ces souvenirs qui me conduisirent plus tard à créer les laboratoires d'enseignement et de recherches, comme la présence, dans nos classes d'humanités, de fils de paysans et de petits industriels, me convertit d'avance à l'enseignement spécial. J'ajouterai, pour ceux qui ont aujourd'hui cette belle charge de l'Inspection générale, que je ne manquais pas, dans chaque ville, de rendre visite à tous les personnages

y ayant autorité ou influence, afin de m'entretenir avec eux des intérêts scolaires du département.

A Lyon, je proposai de ne laisser dans la ville qu'un lycée d'externes; de vendre la partie de l'ancienne maison qui était en bordure d'une rue très marchande et, avec le prix qu'on aurait tiré du terrain, de construire en plein champ le lycée des internes : le ministère de l'Instruction publique était alors si pauvre et le resta si longtemps que, malgré le flot d'or qui coule aujourd'hui dans sa caisse, la mesure est encore à prendre. A Marseille, les élèves surabondaient, quoiqu'on eût donné à la maison-mère, dans les environs de la ville, une succursale qui portait le joli nom de la Belle de Mai. Cette capitale de la Méditerranée dont les ports étaient pleins de navires et les faubourgs remplis d'usines, avait besoin d'une école commerciale et industrielle; mais le préfet, M. de Maupas, était un trop grand politique pour s'occuper de pareille misère. A Toulon, il fallait un nouveau lycée; à Nice, un petit collège sur une des collines avoisinantes; etc., etc.

L'an d'après, j'allai à Alger, la blanche sirène qu'on n'oublie plus quand on l'a vue une fois, avec sa verte ceinture de la Miticlja. J'y trouvai les autorités militaires très disposées à favoriser toutes les améliorations scolaires. Ces rudes soldats comprenaient que pour la conquête morale de l'Algérie, il fallait, à la formule de Bugeaud : Ense et aratro, ajouter un mot : et Ubro. Le sous-gouverneur, le général de Martimprey, voulut bien me conduire lui-même au collège franco-arabe, et j'eus l'honneur de voir, au palais cle Mustapha -Supérieur, le maréchal Pélissier. La réputation de rudesse cle ce grand homme de guerre m'effrayait; je fus d'autant plus séduit par la bien-

veillance de son accueil, par son esprit et sa conversation qui faisaient reconnaître un lettré dans le vainqueur de Sébastopol. C'était le jour de mon départ pour retourner en France. J'eus grand'peine à empêcher le maréchal d'envoyer un aide de camp avertir le vapeur, qui chauffait déjà dans le port d'Alger, que je ne partirais pas. Que n'a-t-il vécu jusqu'en 1870! Il nous aurait probablement évité les hontes de Frœschwiller et de Sedan. En vérité, je serais bien ingrat si je ne conservais pas un souvenir reconnaissant à ces glorieux chefs de l'armée qui avaient tant de délicates attentions pour un membre encore obscur de l'Université.

La veille au soir, rentrant à l'hôtel, j'avais traversé un groupe arrêté devant la porte et j'étais monté à ma chambre, que j'avais choisie tout en haut de la maison, pour jouir de la vue incomparable de la mer et des montagnes, éclairées par celte lune d'Afrique qui vaut presque notre soleil. Dès que ma bougie allumée eut averti que j'étais arrivé chez moi, un concert monta d'en-bas; et pendant une reprise, un domestique vint me dire que quelqu'un demandait à me parler. Je crus comprendre que le chef du chœur venait chercher sa récompense et je mis la main à la poche. Mais un monsieur fort bien vêtu entra : « Je suis, me dit-il, le directeur de la Société musicale de notre ville. Monsieur le maréchal Randon a eu mille bontés pour moi et a vu nos modestes commencements; je serais heureux que vous puissiez lui dire ce dont est capable aujourd'hui son orphéon d'Alger ». Voilà comment, sur cette vieille terre d'Afrique, je fus traité en Andalouse qui reçoit un concert sous son balcon.

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