CHAPITRE VI
Cependant l'Empereur avait commencé en 1860, par des réformes économiques, révolution libérale qu'il continua jusqu'à la fin de son règne, sans gagner les doctrinaires de la révolution. J'y applaudissais de loin, et on le comprendra, en relisant ce que j'ai raconté, pages 108-109, de ma première audience impériale. Mais je me gardai bien d'en rien témoigner au prince, croyant qu'il n'avait pas plus gardé souvenir de mes paroles que de ma très obscure personne. Je me trompais. Le 28 février 1862, je reçus la lettre suivante du secrétaire de l'Empereur :
« Monsieur,
« La lettre de l'Empereur à votre adresse venait de partir, lorsque Sa Majesté exprima la crainte de ne l'avoir pas signée. Je soutins le contraire; Elle persista. Un pari est engagé. Veuillez avoir l'obligeance de me transmettre un oui ou un non qui termine le différend. « Agréez, Monsieur, etc.
« Mocquard. »
Je répondis : « Monsieur, je ne sais pas si vous avez gagné; mais j'ai perdu, puisque je n'ai rien reçu ». Le même soir la lettre suivante m'arrivait et signée :
« Monsieur,
« ... Je fais appel à vos profondes connaissances pour découvrir dans les auteurs de l'époque de César, des preuves à l'appui de l'assertion suivante.
« J'avance que la grandeur du génie d'un homme se mesure d'après la durée de l'influence qui lui survit, c'està-dire de l'influence des idées qu'il a fait triompher et qui domine longtemps encore lorsqu'il n'existe plus.
« Ainsi après la mort de César tous les actes de ce grand homme sont remis en honneur. Brutus lui-même en donnant des jeux se voit forcé de les placer sous l'invocation de César, et Cicéron, quelque part dans ses lettres, s'indigne de l'obligation imposée aux meurtriers du dictateur.
« Le même auteur, dans une lettre à Atticus, s'exprime ainsi : « Toutes les actions de César, tout ce qu'il a écrit, « toutes ses paroles, toutes ses promesses, toutes ses pen- « sées, ont plus de force après sa mort que de son vivant ». Le nom de César donné aux Empereurs jusqu'à nos jours témoigne de même de cette influence.
« Il s'agirait donc de retrouver aux époques qui ont suivi celle de César d'autres preuves de mon assertion. J'aime à compter, Monsieur, sur votre obligeance pour vous charger de ce travail et je vous offre l'expression de tous mes sentiments.
« Napoléon. »
27 février 1802.
Je répondis, le lendemain, par le mémoire ci-joint. « La proposition qui fait le fond de la lettre impériale est incontestable. Il n'y a même de grand homme qu'à cette condition. L'homme simplement distingué meurt tout entier; l'homme supérieur se survit à lui-même et sa taille se mesure à la durée de son influence à travers les siècles, comme celle des grands chênes à l'ombre qu'ils projettent derrière eux.
« Mais je crois qu'il faut moins chercher l'influence de César dans les citations des auteurs contemporains ou postérieurs que dans les grands faits qui se produisirent après lui. C'est moins une question d'érudition que de politique.
« Qu'après le meurtre ses actes aient été maintenus, que Brutus ait été contraint de mettre ses jeux sous la protection de la grande victime et que Cicéron s'indigne de voir César mort plus puissant que César vivant, cela prouve combien étaient grandes sa popularité et la force de son parti.
« Mais ce qu'il est plus important de chercher, c'est de savoir :
« 1° Quelle fut son œuvre?
« 2° Si cette œuvre lui a survécu?
« 3° Quelle part revient à ses idées dans l'organisation de l'Empire Romain?
« 4° Examiner s'il n'aurait pas pu conjurer quelques-uns des périls auxquels les institutions d'Auguste laissèrent le monde exposé.
« 5° Enfin, montrer la longue influence exercée sur le monde par l'organisation qu'il avait fondée.
« Je reprends chacun de ces points :
« 1° L'œuvre de César?
« 11 a accompli la plus grande révolution de l'antiquité et une révolution nécessaire, en mettant un terme à la domination tyrannique de deux cents familles qui exploitaient le monde vaincu. Depuis les Gracques, beaucoup, à Rome, Sylla et Marius, Pompée et Crassus, même Catilina, s'étaient essayés à la royauté. César seul fut assez fort pour renverser l'oligarchie et élever à sa place un gouvernement nouveau.
2° Cette oeuvre lui a-t-elle survécu?
« On a beaucoup vanté l'adresse d'Octave. Mais si César n'avait point créé un grand parti dévoué à l'ordre nouveau, s'il n'avait point eu pour lui l'armée, le peuple de Rome, les provinces, Octave n'aurait recueilli de l'héritage de son père adoptif que sa toge sanglante. Ce parti est assez fort, au lendemain même des Ides de Mars, pour imposer au Sénat le maintien des actes du dictateur, et sa popularité est si grande que, lorsque les meurtriers veulent haranguer le peuple, celui-ci, éclatant en menaces, force ceux qui s'appelaient les libérateurs de Rome à fuir au Capitole, qu'ils avaient changé en une forteresse gardée par leurs gladiateurs. Lorsque, le surlendemain, Antoine réunit le Sénat dans le temple de Tellus, de toutes parts on lui crie de se bien garder, et il faut, pour les satisfaire, qu'il leur montre une cuirasse sous sa toge. A la lecture du testament de César, il y eut encore une explosion de reconnaissance et de menaces; mais aux funérailles, c'est la victime elle-même qui chasse de la ville ses meurtriers. « Le tyran est mort, s'écriait Cicéron, et la tyrannie vit « toujours. »
« L'armée est comme le peuple. A la nouvelle du meurtre, les tribuns des troupes de Macédoine invitent Octave à se
COMMENT JE DEVINS MINISTRE. ITo
mettre sous la protection de ces légions dévouées. Dans son voyage de Brindes à Rome, les soldats qu'il rencontre le saluent de leurs acclamations et les vétérans des colonies accourent lui offrir leur épée. Antoine essaye de perdre ce jeune rival. Tous les tribuns militaires qui se trouvaient à Rome se rendent auprès de lui et lui imposent une réconciliation avec Octave.
« Quant aux provinces, un seul fait montrera leurs dispositions : toutes avaient à Rome des représentants; aux funérailles de César, ils se signalèrent au milieu de la douleur commune par la vivacité de leurs regrets. « Chaque nation, dit Suétone, vint à son tour faire retentir autour du bûcher ses lamentations et pleurer à sa manière le protecteur qu'elles avaient perdu. »
« Voilà ce que César léguait à son héritier, c'est-à-dire les moyens de reprendre et d'achever son ouvrage. S'il y a entre le coup des Ides de Mars et la bataille d'Actium un sanglant intermède de treize années, c'est que le grand parti des Césariens se partagea entre le plus brave soldat de César et ce jeune homme de dix-neuf ans qui portait son nom, mais n'avait encore rien fait. Pour la République, elle était bien morte à Pharsale et si, par impossible, Cassius fût demeuré vainqueur à Philippes, c'eût été très certainement pour prendre la place de César. Catilina avait dit depuis longtemps le mot de la situation : « Au peuple romain, il faut une tète ».
« 3' Quelle part revient aux idées de César dans l'organisation de l'Empire Romain?
« La monarchie que César avait constituée n'avait rien de commun avec les monarchies à demi sacerdotales de l'Orient. C'était une sorte de primatie populaire et armée
qui était le pouvoir d'un seul, au profit de tous : gouvernement d'espèce nouvelle pour lequel on ne trouvait pas de place dans les classifications habituelles, parce qu'il n'était pas simplement l'autorité, la domination, mais un composé de toutes les forces populaires qui avaient antérieurement régi la République.
« César, en effet, fut dictateur à vie et consul pour dix ans avec droit de disposer du trésor public.
« Comme imperator à vie, il eut la puissance militaire; comme tribun, l'inviolabilité et le veto sur le pouvoir législatif.
« Prince du Sénat, il dirigeait les débats de cette assemblée.
a Préfet des mœurs, il la composait à son gré.
« Grand pontife, il faisait parler la religion selon ses intérêts et en surveillait les membres.
« Les finances, l'armée, la religion, le pouvoir exécutif, une partie du pouvoir judiciaire et, indirectement, presque toute la puissance législative étaient donc réunis dans ses mains. L'hérédité apparaissait même déjà, puisque le titre d'imperator, c'est-à-dire l'autorité militaire, et la charge de grand pontife furent déclarés transmissibles à ses fils.
« Auguste ne fit pas autre chose.
« Comme César, il prit le Sénat pour le grand instrument de sa politique, tout en constituant, à l'exemple de son père adoptif, un conseil privé qui prépara les affaires et d'où sortit plus tard le consislorium principis.
« Comme lui, il conserva les charges républicaines, en retirant d'elles la force qui faisait leur vie, pour la concentrer dans ses seules mains. Si l'on voulait énumérer ses prérogatives, il n'y aurait qu'à refaire la liste de celles de César,
en laissant de côté la dictature qu'il ne reprit pas et qui lui était inutile.
« Auguste précisa ce qui était indécis; il réglementa ce qui ne l'avait pas été, mais il innova fort peu. L'Empire Romain vécut trois cents ans sur le plan d'après lequel il l'avait constitué; or, ce plan était celui de César.
u 4° Examiner si César n'aurait pas dû conjurer quelquesuns des périls auxquels les institutions d'Auguste laissèrent le monde exposé.
« Mais César, quand il mourut, n'avait pas dit le dernier mot de sa politique. Le poignard de Brutus l'avait frappé dans la plénitude de la vie et du génie, au lendemain de sa dernière victoire et quand la guerre civile était à peine achevée. S'il eût accompli ce que la nature lui promettait de jours, il eût certainement élevé de ses puissantes mains un édifice plus durable que le mensonge politique dans lequel son successeur se complut quarante-quatre ans, parce qu'il y trouva le moyen de vivre tranquillement au jour le jour.
« Auguste, qui partagea même en apparence l'Empire avec le Sénat, cacha une royauté absolue sous des oripeaux républicains. Il n'osa pas constituer franchement la monarchie et il en résulta deux maux qui firent toutes les révolutions de l'Empire. D'un côté, il laissa aux oligarques leurs espérances avec assez de force apparente pour leur donner la tentation de les réaliser, ce qui les constitua en état de conjuration permanente contre lui, assiduic in eum conjurationes ; de l'autre, comme il affectait de rester simple particulier, tout en prenant la réalité du pouvoir, il ne put songer à fonder ces institutions monarchiques qui couvrent le monarque.
« Pour être tout, il n'y avait qu'à trouer d'un coup de poignard une poitrine d'homme que rien ne défendait. De là tant d'empereurs assassinés et tant de révolutions de casernes ou de palais.
« César regardait plus haut. Sa persistance à se faire offrir le titre de roi montre qu'il voulait rompre avec le passé et commencer une ère nouvelle. Qu'était-ce qu'un titre pour un esprit comme le sien ? Ce désir et l'hérédité qu'il attacha à une partie de ses fonctions prouvent qu'il songeait à organiser l'avenir.
« Quand je le vois ordonner à Varron de réunir dans une bibliothèque publique tous les produits de la pensée humaine, tenter une première codification des lois romaines, donner le droit de cité à la Transpadane, à la Sicile, à la légion de l'Alouette, à tous les provinciaux qui l'ont bien servi, aux médecins, aux professeurs d'arts libéraux, c'est-à-dire à la noblesse de l'esprit, comme le Sénat l'accordait jadis à la noblesse politique dans les municipes du Latium, je me sens en présence d'un grand et libéral esprit, qui veut faire de Rome la métropole de l'intelligence, qui, six siècles avant Justinien, se préoccupait de ce qui a été la seconde gloire du peuple roi, peutêtre la première, son code; et, deux siècles avant Marc- Aurèle, de ce qui a été son plus grand bienfait, l'égalité civile.
« Enfin l'ordre donné à trois géomètres de parcourir l'Empire pour en mesurer les distances et en lever le plan, annonce l'intention de réorganiser l'impôt et l'administration provinciale.
« Il est un point sur lequel je ne puis proposer qu'une hypothèse, mais qui me paraît d'une haute importance.
« L'Empire romain est tombé, après quatre siècles seulement d'existence, sous les coups d'ennemis misérables, parce qu'il n'a jamais formé un tout homogène et ne fut qu'une simple juxtaposition de cités et de provinces. Les cités n'avaient entre elles aucun rapport politique et les provinces étaient, les unes pour les autres, des terres étrangères, terra aliéna. Pour les relier ensemble, il eût fallu des institutions représentatives dont le germe était partout, mais qu'Auguste et ses successeurs laissèrent avorter.
« Or, je vois César réunir à Tarse les députés de toutes les villes de Cilicie. En Espagne, il convoque les députés de l'Ultérieure à Cordoue, et ceux de la Citérieure dans Tarragone. En Gaule, il assemblait régulièrement chaque année les États Généraux du pays. Il tire de ces assemblées un trop bon parti pour n'en avoir pas compris l'utilité et il me semble difficile de croire que celui qui, comme général, avait pratiqué cet usage, ne l'eût pas consacré comme prince. Alors l'Empire Romain aurait eu nos Conseils généraux si utiles pour faire connaître les besoins des provinces, comme pour recevoir et propager autour d'eux l'action du pouvoir. Cette institution, placée entre l'Empereur et les cités, aurait été un de ces liens dont je parlais tout à l'heure et qui étaient si nécessaires pour resserrer l'Empire autour de l'Empereur et unir toutes ces forces en une seule qui eût été, pour des siècles, indestructible.
« On accuse, de la mort prématurée de l'Empire, le fisc, les soldats, les esclaves, les mœurs mauvaises; je crois qu'il est mort surtout d'un mal politique : d'une mauvaise constitution du pouvoir et d'une mauvaise organisation de l'Etat, tandis que celle de la cité était, à certains égards,
excellente. Auguste n'a rien fait pour prévenir ce double mal, mais César certainement aurait su y pourvoir. Or, l'Empire Romain mieux constitué, et par conséquent durable, c'était le moyen âge de moins.
« 5° Montrer la longue influence exercée sur le monde par l'organisation que César avait fondée.
« L'Empire d'Alexandre tomba avec lui et l'Empire de Charlemagne ne lui survécut guère. Otton le renouvela au xe siècle; ce fut pour le commun malheur de l'Italie et de l'Allemagne, môme de l'Europe. Mais la Révolution faite par César a vécu un âge de l'humanité, et, lorsque l'Empire s'écroula sous les coups des Barbares, quand la Germanie parut submerger et recouvrir le monde romain, ce monde enseveli resta le vieux sol jusqu'où il fallut descendre pour bâtir sur des fondements solides. On croyait, il y a quarante ans, que l'Europe moderne devait tout aux Germains. Augustin Thierry lui-même a été forcé, dans les dernières années, de reconnaître que nous sommes bien plus les fils de Romulus que ceux d'Hermann.
« Ces lois que César voulait codifier ont traversé le moyen âge tout entier et furent l'arme dont les rois se servirent pour renverser l'anarchie féodale. Dans la royauté de Louis XIV, il y a sans doute un élément juif et oriental, qui lui avait été inoculé par le clergé catholique, celui qui faisait dire à Rossuet : « 0 Rois! vous êtes des dieux »; et à Louis lui-même : « Nous sommes directement inspirés « d'en-haut ». Mais il y en avait un autre, celui qui faisait considérer la royauté comme une magistrature, une fonction, et inspirait à Sugcr ces paroles : « C'est le devoir des « rois de réprimer par le droit de leur office l'audace des « grands qui déchirent l'Etat. »
« Or, de ces deux éléments, le premier provenait du sacre de Clovis et de Pépin, le second remontait à ces chefs du monde romain dont la première prérogative était la puissance tribunitienne.
« Auguste et ses successeurs ont eu beau se faire décerner l'apothéose et incliner de plus en plus vers ridée orientale de l'Etat identifié avec la personne du prince, des fonctonnaires publics regardés comme ses serviteurs, du trésor national devenu son épargne, du sol de l'Empire estimé sa propriété, la vraie nature du Principat reparaissait avec Probus, les Antonins et ce Trajan qui, au fronton de sa demeure, faisait graver ces mots : Palais Public.
« Or, à quoi était due cette nature du Principat? A la nature même de la révolution opérée par César, l'héritier des Gracques et le chef du parti populaire.
(( Les deux éléments qui ont composé la royauté moderne ont été séparés par la Révolution. Elle a tué le principe oriental et n'a laissé vivre que le principe romain, la magistrature. Je ne pense pas que, le 18 brumaire, Bonaparte ait beaucoup songé aux Romains. Il ne faudrait pas croire cependant qu'il ne prit les titres de consul, puis d'empereur, que pour obéir à la mode du temps. Il voulait, par un seul mot, remettre à la base de son pouvoir l'idée de protectorat populaire qui était dans la dictature de César. »
Cette correspondance, pour moi très flatteuse, s'arrêta là et, pendant neuf mois, rien ne vint me détourner de mes fonctions d'Inspecteur général. Mais en novembre m'arriva
une invitation à passer huit jours à Compiègne. Quoique ce fût un honneur très désiré, il m'effraya tellement que j'adressai au grand chambellan une lettre d'excuse. Vers la fin de décembre, la Cour rentra aux Tuileries; peu de jours après, Mocquard m'écrivit qu'étant retenu au lit, il me demandait de le venir voir, parce qu'il avait une communication à me faire de la part de l'Empereur. « Je suis bien vieux, me dit-il, et bien fatigué. L'Empereur voudrait trouver quelqu'un qui fût en état de m'aider. Vous connaissez l'Université; il vous sera facile de nous désigner une personne capable et discrète qui conviendrait à un travail de confiance. » Je promis de faire la recherche demandée, mais, de retour chez moi, je répondis à Mocquard : « Il ne me faudra pas chercher bien longtemps votre homme; car à vos paroles, j'ai compris que le candidat désiré était moi. Inspecteur général de l'Université, je ne puis m'installer dans vos bureaux. Mais bien qu'il ne soit pas d'usage qu'un particulier offre si peu que ce soit à un souverain, veuillez dire à Sa Majesté que j'aurai tous les jours, de quatre à sept, trois heures à son service, à la condition expresse qu'il ne sera question ni de titre ni de traitement. » Je croyais qu'il s'agissait de travaux d'histoire et d'érudition, comme il en avait été question dans la lettre du 21 février p. 172). Le lendemain, je recevais l'invitation de me rendre aux Tuileries où Mocquard me donna quelques lettres officielles à rédiger. Trois jours après, comme j'étais seul, Mocquard s'étant, peut-être à dessein, abstenu de venir, j'entendis quelqu'un arriver à pas lents et je vis l'Empereur. « C'est vous, monsieur Duruy, que faites-vous là? — Sire, je viens d'écrire au cardinal X... pour lui souhaiter la bonne année et j'achève un compliment de jour de
Tan à Soulouque. — Ce sont des bêtises. Laissez cela et venez avec moi. » Je le suivis dans son cabinet et, pendant quelques jours, il ne fut question que de Y Histoire de César dont je relus les épreuves, sans faire autre chose que présenter, çà et là, quelques observations.
L'Empereur de 1863 n'était pas l'Empereur de septembre 1870, accablé par la maladie, et que l'incapacité de ses ministres et de ses généraux devait conduire à l'enfer de Sedan. Il portait encore l'auréole des victoires de Sébastopol et de Solférino, que nous avons si cruellement expiées, et il avait commencé son évolution libérale. C'était le monarque puissant et glorieux que l'Europe respectait; c'était aussi l'homme affable et doux qui, ne demandant autour de lui ni bassesse ni servilité, autorisait la plus complète liberté de langage. En voici deux preuves. Ayant trouvé à la page 290 du premier volume de la Vie de César ces mots : « On peut légitimement violer la légalité lorsque, la société courant à sa perle, un remède héroïque est indispensable... », je demandai la suppression de cette phrase qui, à propos de Calilina et de Cicéron , voulait justifier le coup d'État inutile du 2 décembre1. « On fait quelquefois de ces choses-là, disais-je, mais le mieux est de n'en pas rappeler le souvenir. » Un autre jour, l'Empereur me lut la préface de son livre, où se trouvaient d'excellentes choses, mais aussi la théorie des hommes providentiels. Je m'élevai contre cette doctrine commode qui donnait la Providence pour complice à des actes doni le bon Dieu ne se mêlait pas. « Ce que nous nommons la Providence , c'est-à-dire l'intervention d'une puissance
l. Voyez ce que j'ai dit sur le 2 décembre dans mon Histoire de France, t. II, p.. 093.
18 'i NOTES ET SOUVENIRS. «
supérieure, était anciennement appelé le Destin, personnage mystérieux créé pour expliquer l'impossible et que nous avons chassé de nos enseignements. — Mais ce que vous dites est affreux. — Non, Sire, le principe de l'éducation est le mérite des actes, et ce mérite, c'est la justice qui le constitue. Celui qui a la charge de préparer l'homme dans l'enfant doit lui apprendre que nous sommes, non pas les esclaves, mais les artisans de notre fortune. » Je ne suis pas certain d'avoir convaincu l'Empereur. D'ailleurs il aurait pu me répondre, avec presque toute l'histoire, que la politique, qui devrait se confondre avec la justice, ne la suit môme pas d'un pas boiteux, comme les Prières de Y Iliade suivaient Jupiter, et que l'axiome : « La force prime le droit » n'est pas né d'hier.
L'histoire de César fut assez vite oubliée dans nos entretiens et, pendant trois mois, l'Empereur voulut bien me faire participer, avec Mocquard, à quelques uns de ses travaux politiques , ce qui amenait des conversations très libres sur une foule de sujets. Ainsi l'Empereur me dit un jour, à propos des conférences de la rue de la Paix1, que le préfet de police demandait à les interdire. — « Gardezvous en bien, Sire; il y a un procédé plus efficace et plus juste pour les tuer, c'est d'en faire de meilleures. »
Plus tard, j'ai pensé que c'étaient aulant d'examens que le prince m'avait fait subir. Sur l'heure, je ne voyais dans ces entretiens que des causeries curieuses, mais, pour moi, sans importance, si ce n'est que, tout en me sentant très honoré de cette association inattendue et sans savoir comment expliquer cette faveur, je me disais avec effroi que la place de secrétaire particulier m'était sans doute réservée.