‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 3)Chapitre 19 sur 46 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La Restauration fut préoccupée de cette question qui s'imposa même au gouvernement de Charles X : M. de Guernon-Ranville, un honnête homme à qui la politique de ses collègues ne plaisait pas, mais qui, par un sentiment d'honneur, ne voulut pas les abandonner dans le péril, adressa au Roi un rapport où se trouvait à peu près tout ce que contient la loi organique de 1833 : des élèves gratuitement admis; le traitement des instituteurs augmenté; en cas d'insuffisance des ressources communales, subventions fournies par le Département et par l'État; création d'écoles modèles préparatoires (écoles normales primaires), destinées à former des instituteurs; enfin l'allocation budgétaire portée de 50 000 francs à 300 000'.

Cette préoccupation des intérêts scolaires du peuple fut donc un héritage de la Restauration accepté par le Gouvernement de Juillet. Les nouvelles Chambres en firent un article de leur programme et l'adminislration s'étant mise

\. Mémoires du Comte de Guernon-Ranville, p. 396-406.

en mesure de répondre à ce vœu, la législature vota la loi de 1833. M. Cousin l'appelait « Ma loi », sans avoir un droit légitime à cette paternité, et on l'appelait justement la loi de M. Guizot, puisque, ministre alors de l'Instruction publique , il la présenta en bénéficiant , ce qui était son droit, des travaux antérieurs qui l'avaient préparée et de l'aide que ses collaborateurs lui devaient.

Malgré ces efforts, il restait beaucoup à faire, car le nombre des Français ne sachant ni lire ni écrire était toujours considérable. Bien résolu à effacer ou à diminuer cette tache noire sur la carte de la scolarité, j'eus le bonheur d'arriver au Ministère avec la confiance absolue du prince. De 1863 à 18G9, j'ai été, en effet, dans une situation absolument privilégiée. Jamais ministre n'eut tant de liberté et ne fut moins entravé par l'ingérence du souverain dans son administration intérieure; aussi suis-je responsable de tout ce qui s'y est fait. Étranger aux affaires scolaires par sa jeunesse passée à l'étranger et ne sachant de l'Université que les choses d'intérêt très général, Napoléon III acceptait toutes les mesures proposées pour le développement de l'enseignement populaire qui lui semblait une dette de la société, et pour le progrès des hautes études qui importait à l'honneur et à la fortune de la France.

Dans un discours que j'eus à prononcer à Lyon, le 23 juin 1867, je parlais des autres motifs qui me poussaient dans cette voie. « Je n'imagine pas, disais-je, qu'il se cache dans les vingt-cinq lettres de l'alphabet une vertu magique, par laquelle soient immédiatement transformés ceux qui les possèdent. Mais je suis persuadé qu'il y a, pour le plus grand nombre des hommes, un lien néces-

saire entre l'esprit qui s'éclaire et le cœur qui se purifie. Le maître d'école ne met qu'une clé dans la main de ses élèves, clé de plomb qui plie, se fausse et reste inutile ou dangereuse pour quelques-uns; mais, pour d'autres, clé d'or, ouvrant les portes qui conduisent à tout; et d'abord, au juste, à l'honnête. Instruisons donc les enfants dans les écoles primaires, qu'il faut multiplier; les adultes dans les classes du soir, qu'il faut conserver et accroître; les jeunes filles dans les écoles professionnelles, qu'il faut fonder; celles qui n'ont pas besoin d'un état dans des cours supérieurs, qu'il faut ouvrir. Enfin, pour l'enfant, pour la femme, augmentons le temps de l'étude, diminuons celui du travail *. »

Ces paroles étaient une partie du programme dont mon administration poursuivit l'application.

Le 8 décembre 1864, j'avais déjà demandé à l'Empereur la permission de mettre sous ses yeux trois lettres que je venais de recevoir, d'un curé, d'un maçon et d'un homme qui était sans doute quelque négociant à son aise.

« Elles révèlent, disais-je, la profondeur du mal que Votre Majesté veut guérir. J'ai imprimé, sans nom propre bien entendu, ni désignation de lieu, dans mon Bulletin administratif, la lettre du curé, afin d'éveiller l'attention des préfets et de tous ceux qui croient qu'il n'y a rien à faire. Celui de l'Aisne, à qui j'ai demandé des explications sur cette lettre partie de son département, m'écrit ce matin une longue justification qui se résume en ceci : « Tout va au mieux dans le meilleur des départements et dans la commune de Nauroy, quoi qu'en dise un mauvais prêtre,

Page 1