CHAPITRE IX
A la table analytique du volume de Delalain (p. 926) se trouvent, au mot Cours d'adultes, les renvois aux documents qui concernent cet ordre d'études. Je mécontenterai de placer ici quelques lettres officielles qui montreront la misère de mon budget et l'admirable élan des instituteurs.
Paris, le 10 janvier 186G.
« Sire,
« Le Conseil d'État vient de rejeter trois cent mille francs inscrits au budget de 1867 pour le lycée Louis-le-Grand. J'en suis désolé.
« Mais il a reporté au chapitre des secours pour maisons d'école deux cent mille francs que M. le Ministre des Finances m'avait obligé, en conseil, d'effacer : j'en suis ravi.
« Restent cent mille francs qui sont sans emploi.
« Je supplie l'Empereur de ne pas les rendre à M. Fould, mais de les donner aux cours d'adultes.
« J'ai cinquante mille francs à mon budget pour ces cours. Les médailles, les livres que je donnerai à quelques instituteurs emporteront bien vite cet argent. Cependant, chaque jour, les préfets m'écrivent pour me signaler des dévouements qu'il n'est pas possible d'accepter. Des instituteurs, non contents d'ajouter gratuitement deux heures de travail à leur labeur quotidien, payent de leur bourse les dépenses pour le papier, les livres, le chauffage, l'éclairage, etc.
<( Ah ! Sire, quelles braves gens! Votre armée de la paix vaut l'autre. »
Lettre du 19 juin 18G6.
« Sire,
« Nous avons un moyen excellent de mesurer les progrès de l'instruction populaire : c'est le recensement de l'état des conscrits qui est dressé chaque année par le département de la Guerre.
« M. le Maréchal vient de me communiquer les résultats constatés au tirage de 18G5; ils accusent un progrès considérable.
« Le nombre des conscrits ne sachant ni lire ni écrire, qui était encore, en 1818, de 31,91 p. 100, n'est plus, en 1865, que de 25,73.
« Cependant, la campagne des cours d'adultes n'a commencé que dans l'hiver de 1804, et je n'en avais en mars 18G5 que 7500. IVai-je pas le droit de concevoir de belles espérances maintenant que j'en compte 20000?
« Mais il faut que le dévouement des instituteurs soit récompensé. C'est pour cela que j'essaie de déterminer un courant de donations aux écoles, comme il en existe un
qui va aux couvents. Des sommes considérables ont été déjà votées par les conseils généraux et municipaux dans leur dernière session et chaque jour je reçois des offrandes particulières.
« Dans le monde physique, les infiniment petits sont les agents les plus puissants de destruction et de renouvellement. Il en est de même dans le monde politique, avec le suffrage universel. Et voilà pourquoi, en temps de paix, mon humble ministère a un rôle considérable à jouer, non pas dans la politique d'aujourd'hui, mais dans celle de demain.... »
Lettre du 28 août 1866.
« Sire,
« Voici une adresse des instituteurs de l'Aisne. Que Sa Majesté ne fasse pas attention à ce qui est dit du Ministre. Je ne me fais aucune illusion sur mon compte et sais, mieux que personne, ce qui me manque pour servir comme je le voudrais l'Empereur et la France; mais ces lettres prouveront à Votre Majesté l'intensité et l'excellence du mouvement qui se produit. C'est un fait politique qu'il importe que l'Empereur connaisse et dont mes collègues ne saisissent peut-être pas toute l'importance.
« J'ai bien un intérêt à faire ces communications : je voudrais décider l'Empereur à plaider la cause de mon pauvre budget contre M. Fould.
« J'ai fait sans un sol :
« 900 cours libres de littérature et de sciences;
« 25 000 cours d'adultes1;
« L'Enseignement spécial et Cluny;
1. Durant l'hiver de 1868-1869, il y eut 33 638 cours d'adultes, suivis par 793 136 élèves, dont 114 383 femmes. {Op. cit., p. 9.08-909.)
et je viens de distribuer aux instituteurs, au nom de Votre Majesté et du Prince Impérial, pour quatre-vingt mille francs de récompenses.
« Mais je suis à bout d'expédients. »
Ces résultats n'étaient obtenus qu'au prix de continuels efforts, soit par de fréquentes visites dans les villes, grandes ou petites, soit par une correspondance laborieuse. Chaque matin m'arrivaient 150 ou ^00 lettres, que je renvoyais aux bureaux avec une note pour les autorités scolaires, ou auxquelles je répondais personnellement, sachant que le plus simple billet écrit par un ministre, à un maire ou à un conseiller général, avait plus d'effet que vingt dépêches officielles.
Ainsi, le 21 janvier 1866, je répondais au maire de Dijon : « Je viens de lire le rapport de M. Luce-\ illiard sur l'extension à donner à l'instruction publique dans la ville de Dijon. Permettez-moi de remercier et de féliciter le Conseil municipal d'avoir libéralement inscrit une somme de cinq mille huit cents francs à son budget pour doter la ville d'un système complet d'enseignement populaire.
« Par une heureuse rencontre, les programmes de l'Enseignement spécial que je compte publier bientôt établissent, comme M. Luce-Villiard l'a proposé pour vos classes d'adulles, une série de cours qui permettront à l'enfant du peuple d'acquérir facilement des connaissances demeurées jusqu'à présent pour lui inabordables.
« Puissent toutes les municipalités comprendre comme la vôtre, Monsieur le Maire, que l'instruction du peuple est une question de moralité, de dignité et de bien-être pour l'individu, de force et de grandeur pour la patrie. Car, lorsque tous nos enfants auront reçu cette première cul-
ture sans laquelle il n'y a pas de moisson abondante, ce ne sera plus seulement par centaines de mille, mais par millions que la France comptera ceux qui forment la réserve où elle va prendre ses chefs d'usine et d'administration, ses écrivains et ses artistes. »
Presque chaque jour partait quelque lettre semblable.
A Paris, c'était aulre chose. Je visitais fréquemment les classes du soir et j'y trouvais parfois ma récompense. Dans une de ces écoles, un jeune homme me dit que son patron avait successivement élevé son traitement de 800 à 2 200 francs, grâce à ce qui lui avait été enseigné au cours d'adultes. Un autre me donna la raison qui explique la nécessité, même à présent, de ces cours où l'on répare le mal du passé : « A onze ans, je savais lire et écrire, mais depuis j'ai tout oublié; ici, je recommence à apprendre et je ne perdrai plus rien. » Un soir, l'instituteur, un frère de la Doctrine chrétienne, me présenta un de ses élèves âgé de trente ans et encore revêtu de sa serpillière. Je le félicite du bon exemple qu'il donne eu venant à son âge chercher de l'instruction et il m'explique que, lui aussi, avait laissé tomber le long du chemin ce qu'il avait reçu dans sa première école. « Mais, au moins, ce qu'on vous donne ici peut-il servir à votre avancement dans votre profession?— Certainement, je suis tonnelier avec une paye de trois francs cinquante à quatre francs par jour, mais je vais passer charretier! — C'est donc plus avantageux? — A coup sûr. Le charretier fait les livraisons, il porte les factures, écrit et signe les reçus; c'est l'homme de confiance du patron. Ah! je suis bien heureux et pas seulement pour cela : aujourd'hui, j'ai pu écrire ma première lettre à ma mère. » Comment, après avoir entendu de telles paroles,
surtout la dernière, n'aurâis-je pas eu un saint enthousiasme pour la croisade que j'avais entreprise?
Cependant je rencontrais de l'opposition auprès de quelques ministres. Le discours que j'eus à prononcer le 27 mai 18G6, à l'Association philotechnique (voir Delalain, p. 302-312), fut incriminé auprès de l'Empereur auquel j'eus à écrire le lendemain :
« Sire,
« Il paraît que le discours prononcé hier par moi blesse quelques-uns de mes collègues et il est possible que l'on s'en plaigne à Votre Majesté. Me voilà forcé de remettre sous les yeux de l'Empereur ces paroles qu'il a cependant daigné approuver.
«J'ai marqué au crayon rouge les passages incriminés.
« Dans l'un, paraît-il, je flatte bassement le peuple, et, dans l'autre, j'attaque la mémoire de Napoléon Ier. Voilà des gens qui sont vraiment plus royalistes que le roi.
« Ouant au premier passage, il n'exprime que ce que Votre Majesté pratique, puisqu'Elle livre sans cesse au pays des documents qui éclairent tous les actes de l'administration, ne réservant le secret que pour les choses diplomatiques et militaires, ou de haute police.
« Vous ne craignez pas la lumière, Sire, et vous la faites partout, parce que vous cherchez en tout le bien du pays.
« Ensuite, j'ai entendu plus d'une fois l'Empereur s'indigner qu'on laissât la Gauche représenter la France
comme asservie à l'absolutisme. Les 99/100es des hommes sont conduits par les mots plus que par les choses. A l'opposition qui parle sans cesse d'oppression, il est politique de répondre sans cesse aussi que nous sommes libres à notre manière et que nous avons les institutions et les usages de la liberté qui nous conviennent. Est-ce flatter le peuple que de lui parler comme je l'ai fait page 7? Si on me reproche d'aller, en votre nom, au milieu de 4 000 ouvriers, les ministres anglais n'y vont-ils jamais, et l'Empereur ne verrait-il pas avec plaisir que les siens y allassent plus souvent?
« Quant au second reproche, je m'étonne bien plus encore qu'on me l'adresse.
« Si on y trouve un blâme indirect du premier Empire, on y trouvera, par contre, l'éloge du second, et tous deux mérités. Est-ce que le fétichisme pour le passé empêche de voir cette grande et glorieuse vérité qu'il importe de proclamer plus que jamais : votre modération, Sire, dans le triomphe :
Incedo per ijnes
Supposlfos cïnere doloso.
« De l'Empereur, etc. »
Je n'étais pas plus heureux avec quelques préfets. A l'un d'eux, je fus obligé d'écrire, le 10 décembre 1866 :
« Monsieur le Préfet,
« Je ne puis considérer votre lettre comme une réponse à ma question.
« Représentant du gouvernement dans un grand département, vous estimez qu'une mesure prise par le Gouver-
nement lui-même et dont l'Empereur s'est félicité dans le discours d'ouverture des Chambres est une chose mauvaise.
« J'ai le droit et le devoir de vous demander sur quels faits repose votre appréciation; quel désordre a eu lieu, en quel point, quand et comment? Si un trouble s'est produit, il fallait fermer l'école et m'avertir. Vous dites que je parais « partager votre opinion en reconnaissant que la création des écoles exige de nous un surcroit de vigilance. Soyons sérieux, Monsieur le Préfet, vous savez parfaitement que nous différons d'avis, mais aussi qu'il peut être fait abus des meilleures choses et qu'en conséquence le devoir d'administrateurs intelligents, actifs et dévoués, c'est de veiller sans relâche.
« Votre département est au dernier rang pour l'instruction des conscrits. Je ne crois pas qu'un préfet chargé des intérêts matériels et moraux de 500 000 âmes puisse penser que cette situation ne mérite point son attention.
« Si pour faire le bien vous avez d'autres moyens que ceux que j'emploie, votre devoir est de me les indiquer.
« Enfin l'Empereur veut ces classes du soir; le gouvernement travaille à leur développement; les préfets doivent le seconder. La discipline par en haut est aussi nécessaire que par en bas. »
Trois mois plus tôt, le 10 septembre 1800, le marquis de La Valette, Ministre de l'Intérieur, m'avait, au contraire, écrit :
« Monsieur le Ministre et cher collègue, « Je m'empresse de vous transmettre, suivant le désir que vous m'en avez exprimé, les rapports de MM. les Pré-
fets relatifs aux distributions des prix décernés aux instituteurs primaires à l'occasion des Cours d'adultes.
« J'applaudissais, en lisant ces rapports, aux persévérants efforts du Ministre qui, par sa seule initiative, avait su donner une telle impulsion au ser/ice de l'Instruction primaire. Permettez-moi de vous dire, aujourd'hui, puisque l'occasion s'en présente, que je m'associe de grand cœur à vos succès. L'éclat exceptionnel dont ont été entourées les distributions départementales montre combien était féconde la pensée dont vous poursuivez la réalisation. Ces solennités ont produit partout le meilleur effet politique et votre département ne sera pas le seul à en recueillir les fruits.
« Agréez, etc.
« Signé : le Ministre de V Intérieur, « La Valette. »
Je reproduis, encore au sujet de ces cours, une -lettre adressée par moi à M. Conti, conseiller d'État et secrétaire de l'Empereur :
Pans le 2 mars 1868.
« Mon cher Conseiller,
« Vous avez vu, l'autre jour, les résultats obtenus, à Parthenay, dans le cours d'adultes fait aux soldats et qui pourront être obtenus partout si la Guerre s'y prête; vous trouverez, dans la lettre et les copies ci-jointes, l'effet produit sur des paysans par une explication, donnée à l'école, de la loi militaire.
« De tout cela vous conclurez que nous avons dans les cours d'adultes un bien puissant levier.
« Supposez maintenant qu'il existe, pour chaque région agricole de la France, un bon petit livre d'économie rurale, et un autre, susbtantiel et court, sur l'hygiène des hommes et des animaux domestiques; supposez que chaque département ait son histoire populaire, patriotiquement écrite, et chaque industrie son traité élémentaire et économique; alors, vous souvenant de nos trente mille cours d'adultes, où l'instituteur pourrait, chaque soir, couper la monotonie de la leçon par une lecture, vous admettrez qu'une masse considérable de vérités saines et utiles serait rapidement versée sur tout le pays.
« Eh bien! il est aisé de faire de cette supposition une vérité.
« On a enfin inscrit à mon budget les cent mille francs que je demandais en vain depuis quatre ans pour les bibliothèques scolaires. Il m'est donc, à présent, permis de provoquer, par une promesse de subvention, la composition de quelques-uns de ces traités, qui ne seront lus et compris qu'à la condition d'être faits pour le département lui-même,- ou pour une région agronomique bien caractérisée par ses cultures spéciales.
« Si l'Empereur approuvait cette idée, je ferais ouvrir par les Préfets des concours pour la composition de ces petits ouvrages d'utilité locale et j'emploierais une partie du nouveau crédit à les répandre dans les écoles.
« Vous avez vu que la réforme de l'enseignement supérieur commence au budget.
« Le Conseil d'Etat a admis le principe des laboratoires de recherches, même pour les savants qui ne sont pas professeurs, et celui de Y amélioration du matériel scientifique, etc.
« D'autres mesures sont à l'étude ou en préparation, en vue de donner aux savants trois choses dont ils ont absolument besoin : des moyens (Y in formation, de travail et de publication.
« En même temps, nous étudions les besoins de nos grands établissements et ceux de chaque science en particulier. Deux projets de décret pour l'École des Langues Orientales vivantes et pour l'Observatoire sont pendants au Conseil d'Etat.
a Vienne l'emprunt de M. Magne pour les travaux de la paix, et, avec peu de dépense, l'Empereur pourra faire, en faveur des Hautes Etudes, ce qu'il a accompli pour les autres. Ce sera un magnifique ensemble. »
Une de mes premières mesures avait été, pour les instituteurs, un très sérieux soulagement. Par le décret du A septembre 1863 (op. cit., p. 14), ils furent assurés de trouver désormais, dans la maison d'école où ils entraient en fonction, un mobilier personnel fourni moitié par l'Etat, moitié par la commune, et qu'ils n'avaient plus à acheter, souvent en contractant une dette dont il leur était difficile de se débarrasser.
Rien dans tout cela n'était moyen de corruption politique, mais stimulant énergique pour l'œuvre nationale à accomplir. Si, dans mes lettres à l'Empereur, je montrais l'influence heureuse que certaines pouvaient avoir sur la politique générale du Gouvernement, c'était tout naturel. En servant le pays, je croyais servir mon chef et, pour
obtenir l'adhésion du prince , malgré l'opposition qui se produisait souvent autour de lui, il n'était pas indifférent de lui montrer quel profit il devait tirer d'une sage administration des affaires publiques. Plus d'une fois, je lui avais répété ce mot : « La meilleure des politiques est la bonne gestion des intérêts nationaux » ; et ce mot fut toujours ma règle de conduite. Ceux qui m'ont succédé au Ministère de l'Instruction publique — ils sont nombreux et de toute origine, — n'ont pu trouver dans les dossiers une circulaire ou un mot de moi demandant aux instituteurs de reconnaître, un jour d'élection, par un vote favorable, ce que le gouvernement faisait pour eux. J'avais , pour les attacher à sa cause, un procédé meilleur : c'était d'honorer leurs services. A l'Exposition de 1867, le jury international leur avait décerné, à l'unanimité et par acclamations, une médaille d'or pour les cours d'adultes. C'était une décoration qui allait au corps tout entier. Les seuls professeurs de Lycées et de Facultés attachaient sur leur robe les larges insignes d'officier d'Académie ou d'officier de l'Instruction publique; j'en changeai la couleur (du noir au violet) et je transformai ce qui n'était qu'un détail de costume officiel en une décoration accessible à tous les dévoués serviteurs de l'Instruction publique et qui pourrait se porter à toute heure sur l'habit, quel qu'il fût. Lorsque l'Empereur signa le décret du 7 avril 1867 , je lui dis : « Votre Majesté ajoute cinq cent mille francs à mon budget, car, avec deux ou trois aunes de ce ruban violet, nous ferons des merveilles. » Aujourd'hui on donne chaque année mille cinq cents de ces titres1; je ne dépassais pas,
1. En cette année 1901, le chiffre que M. Duruy estimait excessif est dépassé de plusieurs milliers (note de l'éditeur).
afin d'en conserver la valeur, le chiffre de soixante ou quatre-vingts, et les instituteurs en avaient leur part l. L'insigne leur était délivré en séance du Conseil général de leur département par le président de ce conseil, et la lettre du Ministre de l'Intérieur, citée page 237, atteste l'effet de cette solennité 2. Elle avait aussi pour l'instituteur décoré un résultat utile, car le Ministre lui allouait une subvention annuelle de cent francs : c'était sa médaille militaire.
Si cette institution donnait de l'honneur à quelques-uns d'entre eux, tous n'en gardaient pas moins leur pauvre traitement. Je fis de grands efforts pour les faire sortir de ce que j'appelai, un jour, la misère en habit noir.
« Je crois, écrivais-je à l'Empereur, que Votre Majesté n'a point de doute sur l'utilité dont pourront être les instituteurs un jour de bataille électorale. Je les regarde comme vos soldats de la paix et ils donneront beaucoup sans qu'il soit besoin de leur demander rien.
« Pour maintenir leur dévoûment qui, à cette heure, est bien acquis, il faut leur assurer au moins le strict nécessaire et beaucoup ne l'ont pas.
« Les soldats reçoivent trois cent soixante-cinq francs de pension après vingt-cinq ans de service, c'est-à-dire à quarante-cinq ans, époque de la vie où ils sont encore capables
1. J'étais très avare de cette distinction. Un vieux général me l'ayant demandée avec instance « parce qu'il était, comme inspecteur général de la gendarmerie, chef d'un corps lettré »,je la lui refusai, n'estimant pas que des procès-verbaux fussent des titres littéraires.
2. Cette solennité exigeait que le parrain délivrant les palmes d'argent portât lui-même les palmes d'or; ce qui m'obligea un jour de donner celles-ci à un président de Conseil général qui était en même temps chambellan. « Mais c'est un imbécile, » me dit l'Empereur; j'en convins, tout en donnant au prince les raisons qui m'avaient condamné à agir ainsi.
d'ajouter à leur pension le produit de leur travail. Pour les instituteurs, il faut trente ans de service au moins et soixante années d'âge. Cependant les pensions sont liquidées en ce moment en moyenne à cent francs, soit trentesix centimes par jour, à un âge où Ton est incapable de trouver un emploi qui ajoute quelque chose à la pension. Pour assurer à tous les nécessiteux une retraite d'un franc par jour, il suffirait d'ajouter au projet de budget une somme annuelle de cent cinquante mille francs qui ira en diminuant et disparaîtra en 1884, époque où le minimum de trois cent soixante-cinq francs sera acquis de droit en vertu de la loi de 1853. Ce serait un très grand bienfait et de la justice, car l'Etat doit au moins du pain à ceux qui l'ont servi trente ou quarante ans. Avec ces cent cinquante mille francs, on ôterait un prétexte d'agitation.
« En outre, à la différence des autres fonctionnaires dont le traitement s'accroît avec l'âge, les vieux instituteurs sont souvent, quand leur activité faiblit, rejetés d'une école nombreuse et lucrative, qu'ils ne peuvent plus tenir, dans une école plus petite où ils sont moins rétribués. La retraite, calculée d'après leur dernier traitement, se trouve diminuée d'autant.
« Enfin, leurs fonctions laborieuses et très pénibles mériteraient de les faire passer dans ce qu'on appelle le service actif où le droit à la pension s'ouvre à cinquantecinq ans et non à soixante.
« Plusieurs députés, de la majorité comme de l'opposition, et des pétitions renvoyées par le Sénat demandent :
1° Que la retraite soit, par voie gracieuse, portée à 36o francs pour tous ceux qui, au jugement des Préfets, en auront réellement besoin;
2° Que la retraite soit calculée d'après la moyenne de traitement dans les six meilleures années;
3° Que le service de l'instruction primaire soit compris dans le service actif (la retraite possible à cinquantecinq ans).
« Je place ces demandes d'après le degré d'importance qu'elles me paraissent avoir, et je prie Sa Majesté de me permettre de répéter, en appuyant ces propositions, que le Gouvernement est bien résolu à satisfaire des besoins si légitimes. »
Plusieurs amendements dont je n'étais peut-être pas innocent furent présentés à la Chambre, mais repoussés par le Ministre des Finances dont ils dérangeaient le budget, et je fus moi-même contraint de les abandonner, par les raisons données au Corps législatif et qui ne furent pas reproduites exactement. De retour chez moi, j'en refis le texte.
« La Chambre n'attend pas de moi que je combatte le principe de l'amendement qui vous est soumis, ni la pensée qui a inspiré les autres propositions dont vous aurez à délibérer.
« Je vois de trop près les instituteurs pour ne pas connaître les besoins qu'ils éprouvent et les services qu'ils rendent, par conséquent les droits qu'ils ont à votre bienveillance.
« Mais la question n'est point d'ordre scolaire; il s'agit de traitement, c'est-à-dire de finance; le dernier mot dans la discussion doit donc être au budget et à son interprèle, Monsieur le Ministre des Finances.
« Nous sommes tous, ici, d'accord sur ce point qu'il faut améliorer la condition d'une partie des instituteurs.
Gouvernement, majorité, opposition, nous pensons de môme à cet égard. Nous ne différons que sur Y opportunité.
« Les ressources pour faire face aux dépenses qu'on propose sont-elles préparées? L'opposition dit oui, en demandant la suppression d'une moitié de l'armée. Les auteurs de l'amendement croient qu'on peut faire droit immédiatement à leur demande; les Finances répondent non, en montrant le budget qui se solderait en déficit si les augmentations étaient adoptées.
« Comme l'équilibre du budget est un intérêt d'ordre supérieur, le Ministre de l'Instruction publique est obligé, à titre de membre du Gouvernement, de se ranger du côté de son collègue des Finances et de dire avec lui que, si le principe de l'amendement est excellent, s'il est à souhaiter qu'on le puisse appliquer dans l'avenir le plus prochain, ce n'est cependant pas au présent budget que les crédits nouveaux peuvent être inscrits.
u Votre commission, Messieurs, pense encore sur ce point comme le Gouvernement. Elle n'a point accueilli, dit-elle dans son rapport, les autres amendements, du moins quant à présent. Elle laisse donc, comme nous, la porte ouverte à l'espérance.
« Mais parmi les raisons qu'elle donne, il en est une sur laquelle je dois une explication pour dégager ma responsabilité.
« Le Ministre de l'Instruction publique, dit-elle, qui a le devoir d'assurer l'exécution des services confiés à son administration, n'a pas réclamé d'augmentation sur ce point.
« Si je n'ai élevé aucune réclamation, ce n'est pas que j'ignorasse l'étendue des besoins, mais parce que j'ai dû
me soumettre à la convention arrêtée entre tous les ministres que le budget de 1870 serait rigoureusement calqué sur celui de 18G9.
u Mon honorable ami, Monsieur le Ministre des Finances, parlait, il y a quelques jours, du rôle ingrat qu'il avait à jouer en repoussant des demandes de crédits inspirées souvent par le pur amour de l'humanité. Que mon collègue me permette de lui dire qu'il se trompait. Il est dans la •vérité de sa fonction quand il combat les propositions qui dérangent ses calculs, et tout le monde applaudit, moi le premier, aux persévérants efïorts du gardien inexorable de l'équilibre de nos budgets.
« Mais la situation vraiment douloureuse est celle du Ministre de l'Instruction publique exprimant l'avis d'ajourner des dépenses qu'au fond de son cœur il croit nécessaires.
« Depuis six ans j'ai beaucoup exigé des instituteurs et ils m'ont donné plus que je ne leur demandais
« J'ai souhaité qu'ils ouvrissent des cours d'adultes; ils ont créé trente mille classes du soir où ils ont appelé huit cent mille élèves.
« Je leur montrais l'ignorance à faire reculer et, en cinq ans, ils ont gagné sur elle huit pour cent. En 1803, sur cent jeunes gens, on en comptait plus de vingt-huit plongés dans les ténèbres de l'esprit; il n'y en a que vingt à présent. Jugez d'après ces chiffres de combien s'est accru, par leurs efforts persévérants, le capital intellectuel de la France, puisque c'est par centaines de mille qu'il faut compter ceux de nos concitoyens qu'ils ont mis en état de s'élever dans leur profession, d'être plus utiles à eux-mêmes, à la société tout entière et à l'armée qui aura
moins de difficulté à trouver des soldats capables d'arriver aux premiers grades.
« Je leur ai demandé d'appliquer leur zèle à multiplier l'enseignement agricole pour entretenir parmi leurs élèves le goût des champs et leur donner d'utiles notions d'horticulture; et ils sont venus en grand nombre gagner les récompenses des comices agricoles.
« Et maintenant, au moment où vous allez sans doute repousser les amendements, laissez-moi, Messieurs, envoyer d'ici aux instituteurs l'expression de la gratitude de l'administration de l'Instruction publique et du gouvernement, laissez-moi leur dire, du milieu de cette Chambre, qu'ils ont bien mérité du pays.
« Du reste, confiants dans la sollicitude paternelle de l'Empereur et dans votre justice, ils attendront avec une patiente résignation les jours meilleurs que la prospérité croissante de nos revenus et les récentes paroles de M. le Ministre des Finances promettent à tous les fonctionnaires de l'Etat dont les traitements sont insuffisants. »
Je poursuivis jusqu'à la fin cette campagne. Le laF mai 18G9, j'écrivais encore à l'Empereur :
« Un crédit de cinq cent mille francs est inscrit au budget du Ministère de l'Instruction publique pour secours aux anciens instituteurs et aux anciennes institutrices. Durant la dernière session, la proposition a été faite d'augmenter ce crédit de deux cent cinquante mille francs par un amendement qui impliquait une modification à la loi sur les pensions civiles. On ne pouvait, à la fin de la session, ni déranger l'équilibre du budget, ni amender par la loi de finance une loi organique.
« D'ailleurs, à cette époque, le chiffre exact de nos
besoins n'était pas connu. Mais il Test aujourd'hui, et il résulte des rapports envoyés par les préfets qu'une somme de trois cent mille francs serait nécessaire : 1° pour porter par voie gracieuse à trois cent soixante francs les ressources des institutrices primaires dont la pension de retraite et les revenus personnels ne s'élèvent pas à celle somme; pour distribuer des secours aux anciens instituteurs et anciennes institutrices non retraités qui n'ont pu recevoir, cette année, qu'une somme inférieure à celle qui leur est ordinairement allouée, parce que plus de la moitié du crédit affecté aux secours a dû être employée, selon le vœu du Gouvernement et du Corps législatif, à augmenter la pension très faible des instituteurs retraités.
« J'aurais voulu pouvoir attendre une prochaine session pour proposer à l'Empereur de demander au Corps législatif ce crédit indispensable. Mais l'urgence des besoins est si grande qu'un ajournement serait trop pénible.
« Le crédit alloué pour les dépenses de l'instruction primaire imputables sur les fonds généraux de l'Etat, et inscrit au chapitre XXXI du budget, s'élève à 8 251 700 francs. Il ne parait pas impossible de trouver dans ce chapitre, à l'aide d'économies provisoires, sans inconvénient pour le service, la somme qui permettrait de venir immédiatement en aide aux anciens instituteurs.
« Ainsi seraient réalisés une prévision de la commission du budget et un des vœux de Votre Majesté en faveur des modestes et dévoués fonctionnaires qui ont usé leurs forces au service de l'État, sans avoir acquis le droit à une pension, cette sécurité des derniers jours. »
L'Empereur me renvoya ce rapport avec les mots sacramentels : « Approuvé, Napoléon », qui devaient lever tous
les obstacles, du moins au sein du Gouvernement. Mais quelques semaines plus tard, je quittais le ministère.
Une opinion qui s'était produite à plusieurs reprises dans la presse et au Corps législatif inquiétait les instituteurs. Un d'eux me demanda par lettre si, vraiment, le Gouvernement était disposé à laisser aux communes la nomination des instituteurs. Je lui répondis :
« Malgré le respect que j'ai montré en toute circonstance pour l'autorité municipale, je crois comme vous que le service courrait le risque d'être compromis et qu'à coup sûr les intérêts des instituteurs seraient en péril si leur nomination dépendait absolument des conseils municipaux. L'avancement, par exemple, deviendrait impossible, et l'excellence des services nuirait ou, du moins, ne profiterait plus à celui qui les rend. Je comprends bien qu'on n'impose pas à une commune un instituteur qui lui déplaît et qui, par conséquent, n'aurait pas la confiance des familles. Mais je ne saurais admettre que, dans un corps hiérarchique, où existe la diversité des traitements sinon celle des grades, la nomination ne soit pas laissée aux chefs qui seuls connaissent les personnes, les aptitudes, le caractère et la qualité des services, même les désirs particuliers et légitimes des fonctionnaires.
« L'État fournissant une part du traitement a droit d'intervenir et il intervient au nom de l'intérêt général, parce que l'instruction primaire est un service public et non communal. Veuillez donc être assuré que je serai contraire à une pareille disposition. »
J'étais d'autant moins disposé à abandonner ce droit de l'État, auquel je tiens encore, qu'une occasion s'offrit d'élargir le recrutement du corps enseignant. Le 2 mai 1868, j'écrivais à l'Empereur :
« Votre Majesté a bien voulu demander à chaque département ministériel de lui faire connaître quelles places, dans l'ordre civil, pourraient être réservées aux militaires ayant passé dix ans sous les drapeaux.
« Le Ministère de l'Instruction publique est une administration spéciale, soumise à la nécessité d'exiger pour tous les emplois dont elle dispose des grades, des diplômes et des brevets gagnés à la suite d'épreuves publiques.
c Cependant quelques-uns de ces diplômes ne supposent que des connaissances élémentaires qu'il serait facile à un soldat intelligent d'acquérir durant son séjour au régiment, sans dommage pour le service.
« Les instituteurs titulaires et adjoints sont au nombre d'environ 45 000, et ce corps si nombreux comporte annuellement un recrutement de 1800 maîtres nouveaux. Les Ecoles normales primaires ne peuvent en donner que 1000 ou 1200; il reste donc un déficit annuel de 600 à 800 places dont on pourrait disposer en faveur d'anciens militaires, puisqu'elles sont données aujourd'hui à des candidats libres que l'administration n'a point formés et qu'elle aurait le droit de refuser.
« Il ne serait pas môme nécessaire que ces anciens militaires fussent tous pourvus du brevet, lequel n'est pas imposé aux maîtres adjoints, chargés, soit d'aider un instituteur titulaire, soit de diriger une école de hameau.
« Il serait moins difficile qu'il ne semble au premier abord de recruter une partie du corps des instituteurs
dans l'armée. En effet, les soldats qui déclareraient être dans l'intention de se destiner à renseignement trouveront partout autour d'eux, dans leurs garnisons, les moyens d'acquérir les connaissances nécessaires. Il suffirait, pour cela, d'une entente entre les deux administrations de la Guerre et de l'Instruction publique.
« Or, aujourd'hui, un bon instituteur peut aller fort loin ; toutes les positions universitaires, même les plus élevées, lui sont accessibles.
« Comme instituteur, il peut, dans les bons postes, arriver à un traitement de deux à trois mille francs.
« Comme inspecteur primaire, à deux mille six cents francs.
« Comme directeur d'Ecole normale, à trois mille six cents francs.
« Comme inspecteur d'Académie, à cinq mille cinq cents francs.
« Comme inspecteur général de l'Enseignement primaire à huit mille francs.
« La loi de 1865 sur l'Enseignement spécial ayant ouvert aux instituteurs l'accès de l'Enseignement secondaire, ils peuvent à présent monter par cette autre route aux cinq mille places des lycées et collèges.
« Une bonne notice lue ou distribuée dans les compagnies et résumant ces avantages déciderait des vocations, dont le bénéfice se ferait sentir dès le régiment même, où les futurs instituteurs s'appliqueraient à mériter, par leur conduite, des notes dont il serait tenu grand compte au moment de leur placement.
« L'Université a déjà ouvert ses rangs à bon nombre d'anciens soldats.
« Il est inutile d'insister sur les avantages de toute sorte
qu'il y aurait à prendre, chaque année, un certain nombre d'instituteurs dans l'armée, qui est notre grande école de discipline et de dévouaient à l'Empereur et à la Patrie. »
Cette question m'amena à proposer au maréchal Niel une convention, en apparence singulière, au fond très sérieuse. « Depuis la suppression de la dotation de l'armée, vous n'avez plus de réengagements et vos soldats sont trop jeunes. Si vous voulez me laisser, regarder dans vos écoles régimentaires, je mettrai, chaque année, comme prime de réengagement, à la disposition de vos meilleurs sujets, mille ou mille deux cents places, avec maison, jardin, traitement de sept à huit cents francs pouvant s'élever beaucoup plus haut, la conservation des droits acquis pour la retraite dans le service militaire et, au bout de six mois ou d'un an, la plus jolie fille du bourg en mariage. Accordez à mes inspecteurs primaires le droit de donner quelques conseils dans vos écoles; ils prépareront ceux de vos soldats et sous-officiers tentés par mes propositions, et dont la feuille de punition serait blanche, à subir l'examen du brevet primaire qui est très simple. J'aurais le double avantage de servir l'armée, et de placer dans nos communes des hommes habitués à la discipline, au respect de la loi et de ceux qui parlent en son nom. Du régiment, ils apporteront l'esprit de dévouaient, au besoin celui du sacrifice; ils viriliseront nos populations rurales et seront les premiers instructeurs de votre Garde Nationale Mobile. »
L'affaire traîna; je ne pus la conclure; mais je crois encore qu'il serait bon de la reprendre. La loi militaire envoie aujourd'hui les séminaristes à l'armée; la loi scolaire devrait autoriser quelques instituteurs de nos soldats à devenir instructeurs du peuple.