‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 3)Chapitre 37 sur 46 · M. Jules Simon · texte numérisé non relu

M. Jules Simon

« Ouverte aux étrangers comme aux nationaux et n'exigeant aucun grade, elle recueille, au profit de la science, les vocations spéciales qui se produisent en dehors de l'Université et de ses enseignements généraux. Aussi fait-elle des cours sur des matières qui ne sont enseignées nulle part ailleurs, et il se trouve parmi ses élèves des hommes qui, n'étant candidats à aucune fonction, ne suivent ses enseignements que pour arriver à un degré supérieur de culture intellectuelle.

« Son but est de faire des savants et non pas des professeurs.

a Elle se propose de fortifier, pour les lettres savantes, l'érudition, et d'exciter, dans les sciences, l'esprit d'induction.

a De là, deux grandes divisions :

« La section des Sciences historiques et philologiques, qui a pour direction soixante-quatre conférences par semaine et, pour moyen d'étude, une bibliothèque spéciale mise à la disposition des élèves.

« La section des Sciences physiques, chimiques et naturelles, qui a des laboratoires où se font des conférences, des manipulations, des analyses et des recherches.

« La première conduit au diplôme de l'Ecole, lequel n'est accordé qu'aux élèves dont les mémoires ont été jugés dignes, par l'assemblée des professeurs, d'être imprimés, et cette collection compte déjà plus de cinquante volumes.

« La seconde mène les élèves au doctorat es sciences qui, depuis la fondation de l'École, a singulièrement gagné en nombre et en qualité, et elle les guide vers les points obscurs de la science qui peuvent devenir demain des points lumineux.

« Les laboratoires de cette section sont de deux sortes :

« 1° Laboratoires d'enseignement, où un très grand nombre d'élèves viennent étudier, en la pratiquant, la science faite;

« 2° Laboratoires de recherches, où un petit nombre d'hommes, gradés ou non, mais ayant déjà donné la preuve d'une aptitude prononcée pour l'investigation scientifique, aident le Directeur dans ses travaux de recherches et apprennent en même temps les moyens de faire avancer la science.

« L'unité de cette école était dans son Comité de patronage que l'on ne convoque plus, et ses laboratoires sont dans tous nos grands établissements de Paris, même à Lille, à Marseille, à Caen, à Saint-Maur, partout, enfin, où le Ministre, découvrant un homme supérieur, a le droit de lui venir en aide par une subvention pour achat d'instruments ou frais d'expériences.

« Les méthodes de la section littéraire ont gagné les Facultés qui, toutes, à présent, ont des Conférences.

« Enfin, elle a été imitée à Florence et à Vienne. Elle coûte peu, ce qui de mon temps était un mérite, elle a déjà rendu beaucoup et elle rendra bien davantage, si on la laisse vivre.

« Allez voir, à la Sorbonne, le laboratoire d'enseignement pour la chimie, où, du matin au soir, quatre-vingts jeunes gens manipulent, et le laboratoire de recherches pour la physique, où sont réunis tous les instruments imaginés pour forcer la nature à répondre à nos questions, et vous direz que la cause du progrès scientifique est gagnée.

« Mais n'allez pas visiter les salles étroites et sombres de

la section littéraire. Si ce n'est pas la rue du Fouarre, il s'en faut de peu. Hier, à la Conférence de philologie grecque, ils étaient trente, là où quinze eussent tenu à peine. En les voyant prendre des notes debout dans les coins de la pièce et dans l'embrasure de l'unique fenêtre, vous auriez été touché de la vaillante ardeur de ces jeunes gens. Mais, comme il convient aujourd'hui, les sciences tiennent le haut du pavé et les lettres logent modestement à leur ombre.

« Encore un mot, mon cher ami, sur une grave question qui s'agite en ce moment.

a J'estime que la division du travail est aussi bonne dans le domaine scientifique que dans le champ industriel. A la Sorbonne, on cherche à absorber la section littéraire de l'École des Hautes Études, en prenant ses méthodes, et l'on aimerait à s'enfermer comme elle dans des Conférences à huis clos. Transformer des auditeurs de passage en élèves assidus, c'est excellent; mais supprimer la leçon publique et fermer la porte à ceux qui viennent à nos cours chercher un plaisir de l'esprit, ce serait mauvais.

« Les leçons publiques sont nécessaires pour entretenir, en dehors de nos établissements, ce courant intellectuel où se conservent quelques-unes des plus brillantes qualités de l'esprit français; et les conférences à la mode allemande, fort utiles, nécessaires même, ont cependant un danger.

« Maîtres et élèves n'étant plus sous l'œil du public, seront pleins d'ardeur aujourd'hui, demain, peut-être, languissants et endormis.

« Il ne faut pas que notre enseignement supérieur, tout en acceptant d'utiles réformes, perde son ancien caractère, et il faut laisser à chacun la tache qu'il peut le mieux remplir.

« A FÉcole Normale le soin de former l'élite de nos professeurs.

« A l'École des Hautes Études, celui de préparer des savants.

« A la Sorbonne, le soin de faire des licenciés, des docteurs, même des agrégés à qui, cependant, manquera presque toujours la large éducation de l'École Normale et aussi le soin d'entretenir le feu sacré de l'esprit.

« Animée d'une noble ambition, la Sorbonne veut faire

tout cela à la fois. Je ne trouve pas qu'elle ait tort, mais

à la condition qu'elle ne tue pas les Écoles qui ont leur

mission particulière et dont une a un glorieux passé.

« Tout à vous,

« V. Duruy. »

Les lettres suivantes montrent les efforts tentés en diverses directions pour le développement des Hautes Études.

Pour la création de l'observatoire météorologique de Montsouris :

Lettre du 9 avril 186S.

« Sire,

« Je viens de visiter, avec MM. Dumas et Alphand, le plateau de Montsouris où la ville de Paris va faire de grandes dépenses pour créer un quatrième parc.

« Il se trouvera derrière l'Observatoire, au bout, par conséquent, du quartier latin, à proximité des écoles et des savants. Cette situation doit, ce me semble, lui faire donner un caractère particulier.

« A un ou deux kilomètres de là, nous avons trois lycées qui sont trois prisons où vivent, comme internes, sans air

et sans espace pour s'ébattre, mille cinq cents enfants de bonnes familles : sur les dix-huit ou vingt hectares que couvrira le nouveau parc, on aménagera aisément des places pour des jeux de barres, de balle, de paume, pour une gymnastique modèle et municipale, comme Lille vient d'en faire une, comme en ont toutes les villes de Suisse, etc., et j'y enverrai chaque jour une partie de mes prisonniers.

« Voilà pour les élèves; pour les savants, je propose de faire entrer comme combinaison architecturale dans la décoration du nouveau parc la construction de l'Observatoire météorologique dont j'ai eu l'honneur d'entretenir Votre Majesté.

« La météorologie est une science à créer.

« Elle peut avoir pour la Marine et pour Y Agriculture les plus heureuses conséquences. A ce double titre, elle mérite que Sa Majesté la prenne sous son patronage personnel et direct.

a L'édifice à construire coûtera peu. M. Alphand, qui ne connaît pas mon projet, me parlait de son intention d'y transporter le Bardo (Palais du bey de Tunis au Champ de Mars). Le Bardo à lui tout seul suffirait peut-être; dans tous les cas, ce n'est pas une dépense à effrayer la Ville, qui n'a rien donné encore pour les Hautes Etudes, et qui s'honorerait en faisant du nouvel établissement une institution municipale, comme bien d'autres villes en ont créé; Marseille m'a accordé cent cinquante mille francs pour avoir un observatoire.

« En résumé :

« La création proposée est utile à la science et aux intérêts matériels du pays.

« La dépense de premier établissement se perdra dans la dépense générale du parc.

« La dépense d'entretien pour les instruments et le personnel s'élèvera par an à cinquante mille francs, et si la Ville ne la prend pas à sa charge, elle pourra être répartie par portions égales (dix mille francs) entre la Maison de l'Empereur, la Ville et les trois Ministères intéressés : Marine, Agriculture, Instruction publique.

« La Commission du budget, qui paraît disposée à rejeter toute dépense nouvelle pour mon ministère, n'aurait pas à intervenir, c'est-à-dire à repousser un crédit.

« Que faut-il donc pour que ce projet réussisse?

« Une seule chose :

a Que Sa Majesté veuille bien faire savoir à M. Haussmann qu'Elle en verrait avec plaisir l'exécution.

« M. Dumas m'a assuré que si le Préfet n'y est pas contraire, il obtiendra du Conseil municipal l'argent nécessaire.

« De l'Empereur, etc. »

La négociation s'engagea avec M. Haussmann. A cette question : « Que comptez-vous. faire du Bardo? » Il me répondit : « Une buvette ou un logement pour les gardiens. » — « Prêtez-le moi. J'y mettrai des savants qui seront une attraction de plus pour votre parc et ils y feront, entre autres travaux, des études météorologiques utiles pour la ville. « Haussmann y consentit très libéralement et les conditions suivantes furent arrêtées : le Bardo sera remis pour trente ans au service de l'Instruction publique, moyennant un prix annuel de location de un franc; la Ville se chargera de l'entretien et des réparations de l'édi-

fîce. Je ne crois pas que l'Université ait jamais fait une convention financière moins onéreuse.

Autre lettre du 12 avril 1868.

« J'ose prier l'Empereur de lire celte description du Laboratoire physico-chimique que les Prussiens construisent à Bonn. Elle est navrante pour votre Ministre de l'Instruction publique et menaçante pour la science française.

« Cependant si l'on exécutait les travaux approuvés par Sa Majesté pour la Sorbonne et pour l'École de médecine, tout serait réparé. La Commission du budget, qui ne voit pas ou ne sait point que Votre Majesté a augmenté en vingt ans le seul revenu agricole de la France de cinq milliards, s'est laissé saisir d'une ardeur bien imprudente d'économies. Elle va, dit-on, me refuser les cinquante pauvres mille francs que je demandais pour Claude Bernard, Berthelot, Pasteur et Wùrtz, etc. Nous ne sortirons de cette misère que si l'Empereur veut bien, en me rendant cette note mercredi, dire assez haut pour que M. Rouher l'entende qu'il faut que ces travaux s'accomplissent, dussent quelques millions être ajoutés à l'emprunt.

« On me fait si gueux qu'on me rend inventif; mais si la foi transporte les montagnes, le dévoûment le plus absolu ne suffit pas pour bâtir des écoles.

« De Sa Majesté, etc. »

Lettre du 11 juin 1868.

« Sire, « L'Empereur connaît la juste renommée du lieutenant Maury, ancien directeur de l'Observatoire de Washington.

Engagé dans la guerre de Sécession, il a quitté l'Amérique et vit à Londres. Je crois entrer dans les vues de Sa Majesté en me préoccupant des moyens d'attirer M. Maury en France, sa patrie d'origine.

« La création d'un Observatoire météorologique au parc de Montsouris fournira peut-être ce moyen.

« L'Empereur veut-il autoriser M. le Ministre des Affaires étrangères à tenter cette négociation, et moi à offrir à M. Maury une place de 6 000 francs dans le futur Observatoire. Les deux autres ministres intéressés aux progrès de la météorologie, ceux de la Marine et de l'Agriculture, pourraient fournir une somme égale, ce qui déciderait sans doute M. Maury.

« La ville de Paris a acheté pour 120 000 francs le palais du bey de Tunis au Champ de Mars et elle veut le transférer à Montsouris comme décoration.

« Un mot de Sa Majesté à M. Haussmann aiderait bien au succès.

« Avec cette double conquête de Maury et du palais tunisien, la science nouvelle prendrait l'essor.

« Je suis heureux de dire à l'Empereur qu'une paix parfaite règne à l'Observatoire. M. Le Verrier ne perd plus son temps à tourmenter ses collaborateurs, et ceux-ci, protégés contre ses caprices, se sont remis à travailler. Ce calme durera-t-il? Je mettrai tous mes soins à le conserver.

« La question des laboratoires avance, et peu à peu des exercices pratiques s'établissent à côté des enseignements théoriques. Au Collège de France, M. Berthelot aura le sien avant la fin de l'année. Celui de M. Claude Bernard coûterait 40 000 francs et serait adossé à un mur que la Ville jettera bas peut-être dans six mois ou un an. Je ne suis

pas assez riche pour dépenser 10 000 francs à un édifice qui durera un an. Aussi, de ce côté, il faut encore négocier avec la Ville pour arriver à quelque chose de définitif.

« A l'École Normale, M. Pasteur aura tout un édifice.

« Au Muséum, la mort de M. Serres m'a permis d'établir provisoirement, dans la maison qu'il occupait, deux laboratoires pour la zoologie et la botanique.

« M. Milne Edwards (zoologie) a déjà trente-cinq étudiants inscrits, dont plusieurs docteurs, mais la place est trop petite et vingt-six seulement peuvent travailler.

« Chaque dimanche, M. Decaisne (botanique) emmène pour les herborisations jusqu'à cent personnes à huit ou dix lieues de Paris. Les jours suivants, les plantes sont analysées et déterminées au laboratoire du professeur et quarante-sept personnes prennent part à ces études pratiques.

« Le laboratoire de M. d'Archiac (paléontologie) va s'agrandir de deux pièces; celui de M. Delafosse (minéralogie), qui est presque un sous-sol obscur, sera augmenté d'une galerie vitrée. D'ici à six mois, le Muséum aura ainsi cinq ou six écoles pratiques où des étudiants passeront chaque jour plusieurs heures avec le maître.

« Dans les masures de la Sorbonne, je renvoie de leur logement, en les indemnisant, les garçons de bureau, j'abats des cloisons et je donne un peu de lumière et d'espace à M. Duchartre pour fanatomie végétale et à M. Hébert pour la géologie.

« L'exemple de M. Decaisne a piqué d'honneur les professeurs de la Faculté de médecine et de l'École de pharmacie qui, à leur tour, ont entrepris avec leurs élèves des excursions botaniques.

« Du laboratoire de M. Jamin, à la Sorbonne, viennent

de sortir trois intéressants mémoires qui ont été présentés lundi à l'Académie des Sciences.

« L'Empereur voit que les professeurs de l'Enseignement supérieur se réveillent et veulent faire par en haut ce que les instituteurs font par en bas.

« Ceux-ci ont encore accompli celte année une belle campagne scolaire, malgré la disette, l'arrêt du travail, la fatigue, malgré aussi les pronostics défavorables et les excitations contraires. Ils ont eu 32 331 cours d'adultes auxquels ont assisté 683 097 hommes et 95 281 femmes. La proportion des conscrits illettrés a diminué de 2 p. 100, proportion énorme qui, jusqu'à présent, n'avait jamais été atteinte. Cependant les conscrits illettrés sont encore au chiffre de 21 p. 100! Ce qui restreint le choix des colonels pour remplir les cadres des sous-officiers. »

Lettre du 15 juillet 18G8.

« Sire,

« J'ai l'honneur de proposer à Votre Majesté de vouloir bien signer deux projets de décrets que MM. Dumas, Claude Bernard, Pasteur, Wiïrtz, Jamin, Milne Edwards, Balard, Frémy, Alfred Maury, etc., tiennent pour excellents.

« Ils sont le résultat d'un bien long travail et ont été mûrement discutés dans de nombreuses conférences.

« Le Conseil Impérial les a adoptés à l'unanimité.

« Le Rapport qui les précède expose les motifs de leur présentation.

« Les Règlements qui suivent montrent à l'avance ce que seront ces décrets dans l'exécution.

« Si l'Empereur les approuve, cette grosse machine peut fonctionner dès demain.

« Dans le cas où quelques doutes s'élèveraient dans l'esprit de l'Empereur, j'ose prier Sa Majesté de vouloir bien m'appeler près d'Elle.

« Il me semble d'ailleurs que je n'ai fait en tout ceci que réaliser la pensée que l'Empereur daignait m'exprimer, il y a six mois, sur l'embarras où se trouve à Paris un jeune homme studieux qui ne sait aujoud'hui où aller chercher la science qui lui convient. Demain, il saura où la prendre.

« Quant aux voies et moyens, tout est prêt.

« Le Corps Législatif a déjà voté, pour 1868, 50 000 francs en faveur des laboratoires de recherches.

« Demain il votera :

u Pour la même dépense en 1869, 100 000 francs.

« Pour les laboratoires d'enseignement, 80 000 francs.

« Enfin on travaille aux laboratoires de Claude Bernard et de Berthelot au Collège de France.

« A ceux de MM. Milne Edwards, Frémy et Decaisne au Muséum.

« On se mettra incessamment à celui de Pasteur à l'École Normale.

« Restent la Sorbonne et l'École de médecine qui exigent de trop gros crédits pour que je puisse y pourvoir avec mes ressources ordinaires; mais que l'Empereur me donnera Tan prochain.

.. « Par cet ensemble de mesures, les besoins de l'Enseignement supérieur auront reçu, en grande partie, satisfaction.

<( De Votre Majesté, etc. »

Lettre du 28 septembre 1808.

« Sire,

« En daignant signer les décrets du 27 juillet sur les laboratoires et Y Ecole des Hautes Études, l'Empereur m'a dit qu'il lui semblait que c'était quelque peu confus.

« Depuis la publication des décrets au mois d'août, j'ai fait le mort.

« Aucune réclame, aucun article dans les journaux, aucune pression sur personne.

« Cependant, quoique nous fussions en temps de vacances, cent cinquante-sept inscriptions ont été prises qui se répartissent de la manière suivante :

« Sciences mathématiques, quinze;

« Sciences physiques et chimiques, cinquante et un;

« Sciences naturelles et physiologie, quarante-sept;

« Sciences historiques et philologie, quarante-quatre;

« Parmi les inscrits se trouvent :

« Des étrangers;

« Des Français qui étudiaient en Allemagne ;

« Des personnes déjà pourvues du titre de docteur;

« Des agrégés de l'Université déjà en fonctions et qui demandent à abandonner leur place et leur traitement pour venir puiser à cette source nouvelle de savoir approfondi.

« Trente ou quarante élèves nous auraient suffi pour les premiers jours; nous en avons trois ou quatre fois plus qu'il ne nous en faut, ce qui permettra un triage sévère.

« Afin que les études puissent commencer dès le 15 novembre, je fais travailler jour et nuit aux laboratoires.

« Je prie l'Empereur de vouloir bien aussi jeter les yeux

sur une lettre qui m'est arrivée d'un comte polonais. Il me signale, dans le décret, une lacune volontaire, celle des sciences économiques ou camerales, comme on dit en Allemagne l.

« Je dis lacune volontaire, parce que je n'ai pas trouvé d'écho à la Faculté de Droit de Paris, quand j'ai essayé de l'amener à cette idée et que je fais étudier, en ce moment, l'organisation de ces sortes d'études en Allemagne. Ce n'est donc que partie remise. Une note placée au bas du décret indiquait déjà cette intention qui est, je crois, dans la pensée de l'Empereur.

« J'étudie un plan de réorganisation du Muséum en vue d'y constituer, sans frais, par conséquent immédiatement, un sérieux et solide enseignement d'agronomie. Un des éléments du succès sera de ne pas renommer, au 31 décembre prochain, Chevreul, directeur. C'est une de nos gloires scientifiques; il est très respecté, mais il a quatrevingt-deux ans; je supplierai l'Empereur de lui donner, en échange, une place au Sénat. »

Lettre du 17 janvier 1869.

« Sire,

« Daignez me permettre de rappeler à Votre Majesté que l'Empereur veut bien ajouter dans son discours un mot pour l'Instruction publique.

« A ne considérer que le côté matériel, la France a

\. Le dernier acte de ma vie ministérielle fut l'envoi au Conseil d'État d'un projet de décret, délibéré en Conseil Impérial, pour fonder dans toutes nos écoles de droit une section des sciences économiques. Quelques mois après, au Sénat, je fus rapporteur d'un projet de loi qui m'occupa beaucoup, pour organiser en France la médecine gratuite des pauvres : projet qui vient d'être repris et sera voté, je l'espère.

250 millions à dépenser pour ses maisons d'écoles et 20 millions pour ses grands établissements.

u Je n'ai rien pour ceux-ci, et seulement au compte des maisons d'école, une allocation annuelle de 1 000000 francs. Il faudrait tripler ce crédit et ce serait du travail et de l'argent à mettre dans les communes rurales.

« Mais la question est plus haute : l'Empereur connaît le mouvement qui s'est produit dans l'enseignement primaire à la suite d'une de ses paroles dans un discours du Trône. L'hiver dernier, 33 000 classes se sont ouvertes à 800 000 adultes, et une souscription volontaire a produit le chiffre, énorme pour nos habitudes françaises, de 2 200 000 francs.

« Voilà, évidemment, un vœu, un besoin du pays.

« Eh bien! Sire, je sens la môme ardeur qui commence dans l'enseignement supérieur, à Paris et dans les départements où quelques-unes de nos Universités provinciales se réveillent.

« Le décret du 31 juillet (création de laboratoires et de l'École pratique des Hautes-Études) fait sans bruit une révolution dans nos Facultés.

« Que l'Empereur seconde ce mouvement et se place, suivant son habitude, à la tête de cette renaissance scientifique.

« Un mot suffira. Ce sera justice et en môme temps de politique excellente.

« Que l'Empereur me pardonne cette insistance. Mais je vois de près tant de dévouement de la part d'hommes chargés d'années et d'honneurs académiques, que j'ai le devoir de demander pour eux ce qu'ils préfèrent à tout, une marque publique de l'intérêt du souverain pour leurs efforts.

« De Sa Majesté, etc. »

Je ne laissais passer aucune occasion de grouper autour de l'Empereur les représentants de la science française que les réunions à la Sorbonne appelaient momentanément à Paris. Le 5 avril 180G, j'écrivis au prince :

« Sire,

« J'arrive de la Sorbonne où j'ai trouvé cinq à six cents physiciens, chimistes, géologues, etc., venus de tous les points de la France et occupés à lire des Mémoires ou à faire des expériences. Ces savants, réunis à autant d'archéologues, sont les représentants véritables de la Science en province. Il serait, je crois, très politique que l'Empereur daignât recevoir quelques instants leur bureau.

« Je leur ai demandé, en votre nom, Sire, de profiter de leur réunion pour éclairer l'administration sur les besoins de la science française, et, à propos d'un mémoire relatif au passage de Vénus sur le disque du Soleil, le 22 décembre 1874, j'ai pris l'engagement, pour mon successeur, d'étudier les moyens d'envoyer au Pôle Sud une expédition scientifique comme celle de Lacaille en 1750, au cap de Bonne-Espérance, qui fit tant de bruit et dont il est encore parlé.

« C'est une entreprise qui demandera à être préparée de longue main, que la France ne peut se dispenser de faire, sous peine de déchéance scientifique, car les Anglais et les Russes la tenteront certainement, et qui a assez d'importance pour que l'Empereur puisse s'en entretenir avec le Bureau.

« L'Empereur a eu l'heureuse pensée d'ouvrir ses salons, cet hiver, aux membres des Conseils généraux; je ne fais que m'inspirer de cette idée, en proposant à Votre Majesté

de laisser approcher d'Elle, avant lundi prochain, les députés des trois cents sociétés savantes des départements. »

A une déclaration faite à l'Assemblée Nationale par M. Laboulaye, membre de l'Institut et député, je dus répondre le 5 décembre 1874, par une lettre que la Liberté inséra :

« Monsieur et très honoré confrère,

« A la séance d'hier, vous avez dit : « Pendant toute la « durée de l'Empire, on a fait peu de chose pour l'ensei- « gnement supérieur. » Cette affirmation venant de vous, Monsieur, membre de l'Institut, administrateur du Collège de France, a lieu de surprendre, et l'autorité même qu'ont vos paroles m'oblige dy répondre.

« Vous connaissez les efforts faits personnellement par l'Empereur, pour développer les hautes études, par la fondation de grands prix à l'Institut et par l'envoi de missions, souvent aux frais de sa cassette particulière, sur tous les points du globe où pouvaient être recueillis des matériaux utiles à la science. Quant à l'enseignement proprement dit, le Gouvernement impérial avait pris à cœur de répondre aux besoins que les gouvernements antérieurs n'avaient pu satisfaire, en mettant notre ancien système d'instruction en rapport avec les nécessités d'une société nouvelle. Nul ne songe à contester l'énergique impulsion donnée par lui à l'instruction primaire, et l'organisation de l'enseignement spécial, si indispensable à notre commerce et à notre industrie, est son ouvrage. Mais il entendait mettre de l'ordre dans cette reconstruction de tout notre édifice scolaire; il ne voulait toucher à l'enseignement i. 21

supérieur qu'après avoir solidement établi la base et les assises intermédiaires, interrogé, par des enquêtes minutieuses, l'expérience des nations étrangères, et arrêté dans son ensemble le plan de réformation. Ce fut l'œuvre laborieuse, qui jamais n'avait été entreprise, des trois statistiques de l'enseignement primaire, secondaire et supérieure; la dernière fut publiée en 1868, on y trouve la justification des réformes dont le ministre d'alors exposa la nécessité dans le rapport mis en tête de ce volume.

« En consultant ces documents, vous pourrez vous assurer, Monsieur, que le Gouvernement était au courant des défauts organiques de notre enseignement supérieur et de tout ce qui lui manquait, matériellemeut, pour prospérer. Vous voudrez bien reconnaître que ce qu'il savait, il n'hésitait pas à le dire tout haut, pour se donner, dans linlèrêt de la réforme, l'appui de l'opinion publique, et je puis vous assurer qu'il avait le ferme propos d'y porter remède. La moitié de la guérison n'est-elle pas dans la connaissance certaine du mal?

« A ce moment, tout était donc prêt pour le renouvellement de notre enseignement supérieur. Les projets étaient arrêtés, les crédits mêmes, indispensables pour le matériel et le personnel nouveaux, avaient été assurés par de formels engagements du Gouvernement et de la Commission du budget, lorsque survinrent nos désastres et la révolution.

« Cependant, avant de tomber, l'Empire avait eu le temps d'inaugurer une nouvelle et féconde méthode d'enseignement supérieur, en créant l'École pratique des Hautes Etude, qui donne déjà des professeurs à nos Facultés, même à des académies étrangères, et qui, justifiant la

confiance mise en elle par l'Assemblée Nationale, a récemment reçu le seul diplôme d'honneur délivré, en ces matières, par le jury de l'Exposition viennoise. Il avait construit des laboratoires d'enseignement et de recherches que les allocations promises allaient permettre de multiplier. Il avait fondé l'Observatoire météorologique de Montsouris, et deux Facullés, à Douai et à Nancy; créé, pour des sciences nouvelles, des chaires ou des cours complémentaires, même au Collège de France; ouvert partout des Conférences dont quelques-unes eurent un grand éclat; institué au Muséum, grâce au dévoûment de ses professeurs, une école supérieure d'agronomie, et réorganisé l'École des langues orientales vivantes, de manière à lui rendre son ancienne supériorité sur les écoles rivales de l'étranger, et à permettre d'attendre d'elle les services que Colbert lui avait demandés pour notre commerce et notre diplomatie. En six années le budget du Ministère de l'Instruction publique s'était accru d'un tiers.

« Dans le même temps, une sorte d'Université libre, installée près de la Sorbonne, ouvrait, pour les sciences les plus difficiles, des cours dont quelques-uns n'existaient même pas dans les Universités les plus complètes de nos voisins, et un décret envoyé au Conseil d'Etat allait créer l'enseignement des sciences économiques et administratives dans nos onze Facultés de Droit.

« J'avais présenté au Sénat, comme membre de cette assemblée, deux autres projets de lois, avec l'espoir assuré de l'appui du Gouvernement et de la Chambre haute, pour établir la liberté de l'enseignement supérieur et réorganiser les Facultés de l'État : questions qui doivent être résolues en même temps. C'eût été l'achèvement de l'œuvre entre-

prise. Ce sont là des actes, non des paroles : res non verba.

« Lorsqu'il s'agissait de renouveler tout le système d'instruction d'un grand pays, qui en était resté aux anciens usages, il fallait de l'ordre, de la prudence et du temps. Le temps qui a été donné à l'Empire a été bien employé au profit des deux ordres d'instruction primaire et secondaire; mais vous voyez, Monsieur, que la réforme de l'Enseignement supérieur était elle-même fort avancée et ne demandait plus qu'un vote législatif pour être accomplie.

« Enfin, vous n'ignorez pas qu'un dernier et magnifique encouragement devait être donné au 15 août 1870 à tous les hommes de science : l'Empereur, devançant la mesure si patriotiquement votée dans la session dernière par l'Assemblée Nationale en faveur de M. Pasteur, appelait au Sénat, à côté d'hommes tels que MM. J.-B. Dumas, Claude Bernard et Élie de Beaumont, ceux qui honoraient et servaient le pays par d'éclatants succès dans l'étude désintéressée des sciences.

« Aussi, lorsqu'il pourra être porté sur ces questions un jugement impartial, je crois qu'il est un Gouvernement à qui l'on rendra l'honneur d'avoir fait plus que les autres en faveur de l'Instruction générale du pays, ce sera celui que vous accusez de n'avoir rien fait.

« Recevez, Monsieur et très honoré confrère, l'assurance de ma considération la plus distinguée,

« V. Duruy.

- Ancien Ministre de l'Instruction publique. »

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