‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 3)Chapitre 39 sur 46 · Ci-dessus p. 108 et suiv · texte numérisé non relu

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voir ne me changea pas. J'estimais toujours que la plus précieuse conquête de 1789 est la tolérance et je respectais les croyances que je ne partageais pas. Jamais, ni par mes paroles, ni par mes actes, je n'ai gêné la liberté de ceux pour qui la religion était une affaire de conscience. Étaitce un homme de parti celui qui envoyait aux préfets les instructions suivantes : « Quand un conseil municipal vous demandera de changer le caractère de son école, soit laïque, soit congréganiste, usez de tous les moyens dont vous disposez pour vous assurer que ce conseil exprime bien le vœu de la majorité des pères de famille de la commune, et, dans ce cas, faites ce qu'il vous demande». Cinq ou six fois sur dix, il s'agissait de donner une école aux Frères et j'approuvais toujours par respect pour l'autorité paternelle1. Je me rappelais trop combien le monde avait souffert de la doctrine contraire. En outre, je croyais que la bonne politique, loin de se faire avec des théories nées parfois dans un cerveau malade, devait tenir grand compte

1. Dans une lettre, adressée le 2 juin 1879 à mon fils Albert, par un des fonctionnaires les plus distingués de l'administration centrale, M. des Cilleuls, je trouve les lignes suivantes : « Je lis dans le Figaro daté du 2 juin que M. Duruy, ministre de l'Instruction publique, opposa toutes sortes de difficultés à la fondation du Collège des Dominicains d'Auteuil. Cette accusation est absolument fausse. C'est M. Rouland et M. Roitelle, préfet de police, qui suscitèrent ces difficultés et, au contraire, ce fut sur la demande de M. Duruy que le Conseil des Ministres décida qu'il y avait lieu de laisser ouvrir l'établissement en question. L'affaire, dont je m'occupai à cette époque, m'est très présente et je pourrais vous en relater toutes les phases si c'était nécessaire. Il me suffira de vous dire qu'on invoquait contre les Dominicains les lois révolutionnaires, prétendant qu'elles subsistaient toujours, mais en présence des rapports des commissions parlementaires de 18W et 1850, et des déclarations formelles qui y sont contenues. M. Duruy n'hésita pas à soutenir, devant l'Empereur et les Ministres, le droit du I*. Captier et gagna la cause de l'infortuné religieux. » Signé : « P. des Cilleuls ».

des faits existants. Or, nous avions trente millions de Français qui étaient ou se croyaient catholiques et, à leur tête, le grand corps de l'épiscopat, quatre-vingts évoques dont le devoir était de défendre et de propager leur religion. Que cette religion eût une grande influence de moralisation sur le peuple, j'en doutais, tout en croyant qu'elle pouvait élever très haut le cœur de quelques individus et produire les admirables dévoûments du missionnaire ou de la sœur de charité. Au moyen âge, l'Eglise a tenu dans sa main, durant des siècles, les populations dociles à son autorité; en a-t-elle amélioré les mœurs? Si l'on met à part quelques nobles et pures intelligences que l'Évangile forma, nul temps n'a connu plus de grossièretés, de violences et de vices. La conséquence pratique de ces idées était que la politique commandait de laisser largement ouverte la porte des temples à ceux qui voulaient y entrer, mais aussi que les prêtres n'en devaient pas sortir pour occuper la place publique et régenter l'ordre civil. Ces dispositions me portaient à avoir d'excellents rapports avec les évêques qui se résignaient à ne remplir que leurs fonctions sacerdotales. Le clergé de France avait bien dit dans la fameuse déclaration du 19 mars 1682 : « L'Église n'a reçu de puissance de Dieu que sur les choses spirituelles, non sur les choses civiles et politiques » ; mais il croyait aussi avoir reçu d'en haut la mission de sauver les âmes et il n'avait jamais abandonné l'espérance de gouverner la société tout entière : affaire d'ambition pour quelques-uns; affaire de conscience pour les autres. Que deviennent alors les intérêts terrestres à côté de ceux du ciel dont ils tiennent la clef? Pour réussir dans cette conquête du monde, il garde, malgré l'affaiblissement des croyances, de puissants

moyens d'action à laide desquels il peut créer à la société civile bien des embarras. A lui seul le corps sacerdotal forme une grande armée qui a ses finances dans le budget, ses généraux dans les quatre-vingts évêques, ses soldats dans l'armée des fidèles, sa discipline dans l'esprit d'obéissance qui fait arriver en un jour la volonté des chefs sur tous les points de la France. C'est un État dans l'État et c'est pourquoi il est si redoutable, surtout pour le Ministère de l'Instruction publique qu'il considère comme son principal adversaire.

S'armant du précepte ile et docete génies, ils se donnaient le droit de retenir sous leur direction les écoles de filles tenues par les sœurs, en vertu de la lettre d'obédience qu'ils leur délivraient sans examen, et les écoles de garçons en exigeant que l'instituteur restât dans la dépendance du curé.

La fonction paroissiale par excellence est l'enseignement du catéchisme. Le clergé se déchargeait, en beaucoup de lieux, de ce soin sur les instituteurs; au risque d'exposer ceux-ci à faire des faux pas sur le terrain dogmatique, mais avec l'avantage d'user de cette coutume pour s'épargner un travail pénible , pénétrer dans les écoles et s'y attribuer un droit de surveillance. Dans celles de nos provinces où régnaient des langues étrangères et des patois, ils exigeaient que les instituteurs fissent apprendre le catéchisme dans l'idiome du lieu. Pour des raisons patriotiques dont personne aujourd'hui ne me blâmera, j'aurais voulu, au contraire, principalement sur la frontière du nord-est, qu'il n'y eût dans les écoles qu'un enseignement français : c'était un moyen d'achever la formation de la France. Les curés d'une partie de la Lorraine, celle que

les Prussiens ont prise en 1871, obligeaient les instituteurs à faire le catéchisme en allemand. Je provoquai sans bruit une décision du Conseil départemental de la Moselle qui maintenait dans les écoles renseignement unique du français et renvoyait aux curés le catéchisme tudesque. Il en résulta une très vive pétition du clergé à l'Empereur; mais la décision du Conseil départemental ne fut point rapportée et ne pouvait l'être. Même opposition dans la Flandre. J'eus beau écrire à l'archevêque de Cambrai que, en confinant ses ouailles dans leur patois, il les condamnait à ne jamais gagner leur vie hors de leur commune, il me répondit : « Le français est le véhicule de toutes les mauvaises idées. » C'était bien aussi l'opinion de l'évêque de Troyes qui révoqua i'aumonier du Lycée et de l'École Normale de cette ville, en le privant des pouvoirs spirituels, pour Tunique raison que cet abbé, rédacteur d'un journal très catholique, ne se montrait pas suffisamment ultramontain. Le 28 mai 1868, sous le pontificat de Pie IX, je transmis à M. Conti une lettre désolée de ce prêtre, pour qu'il la mît sous les yeux de l'Empereur, et j'ajoutais : « Il se produit dans l'Église un double mouvement de concentration qui doit donner à penser aux puissances séculières. Les évêques sont énergïquement rattachés au pape et à sa politique qui est en contradiction absolue avec les institutions de la société moderne, et les évêques imposent à leurs prêtres l'obéissance militaire. L'Église, en un mot, fait un violent effort de discipline pour le grand combat qu'elle veut livrer à l'esprit nouveau. Cela me promet de bien mauv ais jours, car le fort de la bataille portera sur les écoles l.»

1. Du temps de Pie IX il était permis de parler ainsi ; il ne le serait plus sous le pontificat de Léon XIII.

Une autre fois, j'écrivais à l'Empereur même :

21 avril 1866.

« Je viens de repasser consciencieusement toute ma vie ministérielle qui a déjà trente-quatre mois de durée, pour examiner si j'avais bien été le fidèle exécuteur des intentions de Votre Majesté.

« Quand je fus appelé au Ministère, je dus me demander le sens de cette nomination, et je crus que l'Empereur voulait :

« 1° Faire gouverner l'Université sans faiblesse ni violence, mais en la plaçant dans le large courant des idées et des besoins d'une société nouvelle.

2° Développer l'instruction dans toutes les directions, comme se développaient l'industrie et le commerce, afin qu'une des branches de l'activité nationale ne restât pas languissante.

« 3° Contenir, sans persécution ni taquinerie vexatoire, mais par l'application de la loi et surtout par l'essor donné aux écoles laïques, les progrès des dix-huit congrégations enseignantes déjà reconnues et ceux des associations non autorisées.

(( Je n'ai pas encore accompli toute cette tâche, mais je n'ai point passé un jour, une heure, sans y penser et sans diriger ma conduite et mes actes de manière à avancer vers ce triple but.

« Au point de vue scolaire, les études sont ranimées partout.

« Au point de vue politique, l'opposition est réduite au silence sur une question très populaire, celle de l'Ensei-

gnement. Nul n'a le droit de dire qu'il se trouve, en France, quelqu'un ayant plus à cœur que le Gouvernement impérial l'instruction du peuple, et nos quarante mille instituteurs laïques seront, en 1869, de précieux auxiliaires.

« En agissant ainsi, ai-je créé des embarras à votre Gouvernement? Oui, en deux circonstances; mais des embarras calculés et prévus pour faire sortir un grand bien de difficultés passagères.

u Si le rapport sur l'instruction primaire a mécontenté quelques personnes du monde officiel, il a produit le réveil salutaire auquel nous assistons; et, en poussant à la gratuité dans les écoles rurales, il aura ce double effet politique de dégrever les populations pauvres des campagnes et d'arrêter l'envahissement des congrégations , sans qu'elles puissent se plaindre ouvertement d'un moyen qui leur est emprunté.

« L'affaire actuellement pendante du recrutement militaire pour les congréganistes, cause, dit le Préfet, quelque émoi dans le clergé. Mais les maîtres de forges étaient-ils satisfaits au lendemain du traité de commerce? J'ai affaire à des gens qui connaissent admirablement les voies souterraines, qui se glissent partout, et partout font pieusement entrer avec eux la médisance, la calomnie, sans que je puisse leur répondre. Mais que dirait le peuple des ateliers et des campagnes si un membre de l'opposition se levait à la Chambre et révélait les avantages qui sont accordés en secret aux congréganistes touchant l'impôt du sang. Je dis en secret, car, tandis que, depuis 1831, les ministres, le conseil impérial, la cour de cassation, enfin la loi même du recrutement et celle de renseignement, ont proclamé hautement le principe de Yégallté, l'administra-

tion, par une faiblesse que M. de Parieu lui-même n'a pas eue, a laissé s'établir le privilège.

« Que Votre Majesté daigne lire les documents joints à cette lettre et Elle verra si, derrière cette question, il ne s'amassait pas des difficultés, des rancunes qui auraient fini par faire un jour une de ces explosions qu'il est très politique de prévenir.

« Sans l'extrême et inexplicable opposition de la Guerre, qui a cependant refusé de porter la question au Conseil d'État, sans l'avis donné par M. Rouland d'adresser une pétition au Sénat, il n'y aurait eu ni bruit ni débat et seulement une sourde colère contre moi *.

« Monsieur le Ministre des Cultes n'aura pas de quelque temps à former des appels comme d'abus; mais ce grand corps sacerdotal ne peut se résigner à s'enfermer dans le temple. C'est à mon Ministère, à présent, que tous les coups viennent retentir. Ils renoncent à saisir de haute lutte l'influence; ils veulent la conquérir lentement par les écoles, sachant bien que « qui a l'éducation a l'avenir ».

« Voici deux faits récents :

« Un prêtre disait au maire de Vitré, il y a trois semaines : « La génération actuelle nous a en partie « échappé, mais nous aurons la suivante tout entière ». Et un député m'a rapporté une conversation tenue devant

1. A ce propos j'écrivis, le 19 avril 18G6, à M. Fould demeuré l'ami de Rouland : « Mon cher collègue, on m'assure que M. Rouland attise le feu contre moi au Sénat, en faveur de la pétition de l'archevêque de Rennes et des congréganistes. Vous lui rendriez service, en l'avertissant qu'il fait là une bien mauvaise campagne. Je n'ai agi qu'avec l'aveu de l'Empereur qui n'a pas, sur ce point, cédé à mes instances, mais a voulu que la loi fût enfin exécutée. Je n'aime pas la guerre, mais, quand on me la fait pour des idées que je crois justes et nécessaires, utiles à l'Empereur et au pays, je l'accepte et la fais alors à la façon du sanglier, allant tout droit devant moi, les défenses en avant. »

lui par deux ecclésiastiques, l'un jeune, l'autre vieux. Le jeune se lamentait sur la dureté du temps présent. Le vieux, son parent, lui répond : « Mon fils, tu n'es qu'un « sot. Les religieuses ont les trois quarts des filles, les « Frères ont la moitié des garçons. Avant dix ans, la « France est à nous. »

« Je sais bien, Sire, que la France, quoi qu'on fasse, restera la petite-fille de Voltaire, je veux dire l'héritière des bons côtés de son esprit. Mais au prix de quelles luttes? Je l'ignore.

« Prévenir ces luttes et rattacher fortement par l'éducation les masses populaires à la dynastie impériale, voilà la mission, la grandeur de mon petit ministère. »

« Sire,

« Le clergé a battu des mains pour Waterloo et la chute de Napoléon Ier. La Congrégation a tué la Restauration et miné le trône de Juillet. A la révolution de Février, ils ont bien béni les arbres de Liberté. S'ils ont voté pour l'Empire en 1852, c'est parce qu'ils comptaient exploiter l'Empereur; et beaucoup, en 1859, auraient volontiers imité ce curé qui chanta un Te Deum sur la fausse nouvelle d'une défaite à Magenta. Le clergé ne se donne jamais. J'ajoute qu'il ne peut pas se donner. Si cette lettre n'était déjà trop longue, je le prouverais à l'Empereur par des raisons d'histoire et de théologie. Mais l'Empereur n'a que faire d'une démonstration qu'il possède mieux que moi. »

33 i NOTES ET SOUVENIRS.

Depuis longtemps, en effet, le Prince avait eu la preuve de l'ambition terrestre du clergé. Dans les Archives du Ministère, j'ai trouvé une lettre de l'évèque de Montauban, adressée à l'Empereur, le 23 mars 1858, et renvoyée à M. Pxouland. J'en ai fait prendre une copie qui a été collalionnée sur l'original et certifiée conforme par mon secrétaire général. Cette lettre avait précédé de cinq ans mon arrivée au Ministère, mais elle montrait clairement les secrètes espérances de l'épiscopat, et quels adversaires je devais rencontrer. On a déjà vu, en effet, et Ton verra mieux encore par ce qui va suivre, que l'évêque de Montauban n'était pas seul à penser que la société civile devait se mettre à genoux devant le clergé.

Copie de la lettre de Monseigneur Vévêque de Montauban à Sa Majesté l'Empereur, en date du 23 mars '185 8 :

« Quand il s'est agi d'appeler l'attention du Gouvernement sur quelque grave intérêt concernant la Religion et l'État, les évéques de France ont eu, dans tous les temps, le privilège d'exposer directement au Souverain leurs pensées et leurs vœux.

« C'est d'après leur exemple que je prends la liberté de mettre sous les yeux de Votre Majesté le mémoire ci-joint dans lequel j'indique les améliorations urgentes que demande l'instruction publique sous le rapport de la religion, et la nécessité de mettre un frein à la propagation

des mauvaises doctrines. Pour arracher la France aux conspirations et aux attentats, pour la préserver de révolutions nouvelles, la répression des crimes ne suffit pas. C'est dans sa source qu'il faut attaquer le mal, et cette source, ce sont les doctrines perverses qui depuis longtemps se sont propagées avec un si funeste succès. Guérir et redresser les esprits par de meilleures doctrines, par un enseignement sincèrement religieux et chrétien, telle est donc la grande tâche que le Gouvernement doit s'imposer sans délai et remplir avec autant d'intelligence que de persévérance, s'il veut assurer l'avenir du pays.

« Je crois fermement, Sire, que la mission donnée par la Providence à Votre Majesté a surtout pour objet le rétablissement dans les esprits des doctrines salutaires sans lesquelles il n'y a rien de stable dans les institutions sociales, c'est-à-dire de la religion.

« Je crois également, et pourquoi ne le dirais-je pas hardiment à Votre Majesté, qu'une dynastie nouvelle, dégagée miraculeusement du milieu de tant d'idées anarchiques et révolutionnaires d'où elle est sortie comme spontanément et sans efforts, ne peut s'affirmer que par une coopération énergique et fidèle de son Chef aux desseins de celui qui l'a suscitée.

« Je suis avec un profond respect, u Sire, « De Votre Majesté,

« Le très obéissant et fidèle sujet, Signé : « -\- Jean-Marte, Évêque de Montauban. »

« Montauban, le 23 mars 185S. »

Nécessité de rendre plus religieuse l'instruction 'publique et de mettre un frein à la circulation des mauvaises doctrines.

Pour préserver la France de révolutions nouvelles, pour mettre fin aux attentats, par lesquels des fanatiques désespérés poursuivent l'existence du Chef de l'Etat, la répression légale ne suffit pas, quelque sévère qu'elle soit.

Les esprits sont profondément gâtés et corrompus par des doctrines détestables, surtout dans la classe ouvrière et dans la moyenne bourgeoisie; il faut les guérir par des doctrines contraires prêchées et enseignées partout avec ensemble, avec un zèle soutenu et persévérant. La crainte de la prison et de l'échafaud sera toujours impuissante à retenir les méchants. La crainte de Dieu et de sa justice y peut seule suffire.

Or, il n'y a que deux moyens de ramener les esprits à des doctrines d'ordre, de respect et de soumission envers l'autorité : rendre l'éducation de la jeunesse aussi religieuse que possible dans tous les degrés, empêcher la circulation des doctrines contraires à la religion et à l'ordre social. Et ces deux moyens doivent être employés simultanément, sous peine de perdre par l'omission de l'un ce qu'on aurait pu obtenir en essayant de pratiquer l'autre.

Nous avons l'Enseignement primaire, l'Enseignement secondaire et l'Enseignement supérieur.

L'Enseignement primaire s'applique aux deux sexes dans les campagnes et dans les villes.

L'Enseignement secondaire comprend les lycées qui sont à la charge de l'État, et les collèges qui sont à la charge des communes.

L'enseignement supérieur comprend le Collège de France, les Facultés et l'École Normale supérieure.

Qu'y a-t-il à faire dans chacune de ces diverses classes pour y assurer une éducation vraiment religieuse?

I. — Il faut confier, autant que possible, à des congrégations religieuses l'instruction primaire des filles du peuple, tant dans les villes que dans les campagnes. La loi ne s'y oppose pas et, si elle s'y opposait, il faudrait la réformer. L'éducation chrétienne des femmes est à ce prix, et, par l'éducation chrétienne des femmes, la première éducation des enfants, qui se fait dans le foyer domestique par la mère de famille, sera partout ce qu'elle doit être, vraiment basée et fondée sur la religion. Il est rare :

Que l'enfant qui n'a pas entendu parler de Dieu à sa mère, écoute plus tard ce qu'on lui en dit et qu'il en profite;

Que celui qui a reçu d'abord de bonnes et salutaires impressions les perde tout à fait et n'y revienne pas tôt ou tard ;

Et que l'enfant profite beaucoup des bons principes qu'on lui inculque à l'école, lorsqu'il ne voit rien dans la conduite de ses parents qui les lui rappelle et les affermisse dans son esprit.

Il est peu de communes qui ne puissent avoir au moins deux sœurs, et cela à peu près sans frais; car elles vivent si pauvrement que les rétributions scolaires suffisent à leur entretien presque partout une fois les premiers frais d'établissement étant faits.

On n'a donc qu'à faire appel au zèle, au dévouement et au désintéressement bien connu de ces excellentes filles. En très peu de temps, Dieu aidant, elles pourront satisfaire à toutes les demandes et à tous les besoins.

II. — L'enseignement primaire des garçons dans les villes, et, en général, dans toutes les communes d'une population notable, peut être aussi confié à des congrégations religieuses, et je n'hésite pas à dire qu'il est nécessaire de le faire, sous peine de laisser l'éducation de toute cette jeunesse, qui forme la grande majorité de la population mâle du pays, en dehors de l'influence de la religion. Quoi que fassent les instituteurs laïques, même bons chrétiens, ils ne peuvent obtenir que de médiocres résultats. Il leur est impossible d'apporter à leurs fonctions les conditions absolument nécessaires pour en assurer le succès, le zèle, la suite, la vigilance, les soins assidus et le désintéressement : ces qualités n'appartiennent qu'à des hommes voués de cœur à la vie religieuse.

Ici, encore une fois, les premiers frais d'établissement étant soldés par les communes, on peut croire que les rétributions scolaires, même avec la gratuité pour les pauvres, suffiront à l'entretien des frères.

III. — Cela, il est vrai, ne peut pas s'appliquer à l'enseignement primaire dans les petites communes. Pour elles, il est nécessaire qu'on se contente d'instituteurs laïques, et il reste à chercher le meilleur moyen de former ces instituteurs, afin que leur enseignement soit vraiment religieux.

Le plus simple, celui qui se présente naturellement à l'esprit, après ce qui vient d'être proposé plus haut, ce serait de charger les établissements tenus par des congrégations religieuses de choisir parmi les meilleurs de leurs élèves ceux qui paraîtraient les plus propres à devenir instituteurs et de les préparer à en remplir les fonctions par un stage d'une ou deux années. Des instituteurs ainsi formés seraient certainement tout ce qu'il faut pour les

campagnes. Il serait même grandement à souhaiter que ces instituteurs appartinssent généralement à la commune dans laquelle ils exerceraient. Tout contribuerait alors à les contenir dans une conduite morale, sage et religieuse.

Il est entendu qu'avant de leur permettre d'exercer, on les soumettrait aux examens d'usage.

Mais, dira-t-on, que deviendra alors l'action du Gouvernement? Tout l'enseignement primaire ne sera-t-il pas placé en dehors de sa direction et de sa surveillance? Voici ma réponse :

Je conviens d'abord que les Écoles Normales entretenues par les départements n'auront plus d'objet; mais quant à la surveillance et à la direction en tout ce qu'elles ont de nécessaire, le Gouvernement pourra les exercer par le moyen des instituteurs, comme il le fait en ce moment.

Mais je dis en second lieu : jusqu'ici, l'enseignement primaire organisé par la loi n'a guère produit que des ennemis de la société et de tout gouvernement. Qu'est-ce qui vaut donc le mieux au gouvernement lui-même, ou de conserver l'état actuel avec les résultats anarchiques qui en découlent, ou d'abandonner pour la plus grande part à des corps religieux l'éducation du peuple, avec l'espoir fondé d'en voir sortir des générations plus morales et plus faciles à gouverner? Ce qu'il a fait jusqu'ici tourne contre lui manifestement. Ce qu'il laissera faire à l'influence chrétienne sera tout à son profit.

Si cela est vrai, comme les faits le prouvent, il est facile de choisir.

IV. — Je viens à l'Enseignement secondaire, et d'abord à celui des collèges des petites villes, chefs-lieux d'arrondissement ou autres.

Les collèges ont, en général, très peu d'élèves, et, pour en augmenter le nombre, on a été obligé partout d'y joindre des écoles primaires sous le nom d'écoles préparatoires. Par suite le personnel des professeurs est également peu nombreux. Dès lors, des études sérieuses et complètes y sont impossibles. Il n'y a d'émulation ni chez les élèves ni chez les maîtres. Pour ceux-ci la tâche est ingrate au suprême degré. Et cependant les villes s'imposent de grandes dépenses pour soutenir ces établissements.

En fait, il ne faudrait généralement dans ces localités que deux ou trois maîtres de latin capables de conduire les élèves jusqu'en quatrième, ou tout au plus en troisième. Arrivés là, les jeunes gens seraient reversés dans les établissements où l'enseignement est complet. Je conviens qu'il est beaucoup moins onéreux pour les familles d'avoir sous la main le moyen d'achever sous leurs yeux l'éducation de leurs enfants. Mais ce doit être un principe pour le Gouvernement que l'éducation secondaire soit payée par ceux qui la reçoivent, sauf sans doute des exceptions plus ou moins nombreuses pour lesquelles le Gouvernement, les départements et les communes ne manqueront pas d'accorder toujours des bourses, comme on l'a fait par le passé.

Ma pensée est que le Gouvernement devrait abandonner ces collèges aux évêques qui, avec deux ou trois ecclésiastiques, feraient tout ce qui est nécessaire, avec beaucoup moins de dépenses pour les communes.

Pour moi, si le Gouvernement veut y consentir, je me chargerai volontiers des deux collèges de Castel-Sarrasin et de Moissac qui, ensemble, n'ont pas quarante élèves secondaires, et je pourrai, en le faisant, me contenter de la

moitié de ce que ces villes s'imposent pour les entretenir.

V. — Il serait infiniment à désirer qu'on laissât aux villes qui ont des collèges communaux, même complets, la faculté de les confier soit aux évêques, soit à des congrégations religieuses; car, on ne peut trop le répéter, sans cela, avec des maîtres laïques et une direction toute laïque, une éducation solidement et franchement religieuse est impossible. Ce n'est pas qu'on doive espérer que tous les jeunes gens deviendraient par là de bons chrétiens; mais la majorité y puiserait certainement une pureté et une fermeté de principes qui serait plus tard un élément puissant d'ordre et de stabilité.

Dans tous les cas, le Gouvernement devrait au moins s'appliquer, en ce qui regarde l'enseignement de Y histoire et de la philosophie, à ne les confier qu'à des professeurs catholiques et bien orthodoxes. Un professeur catholique peut facilement y remplir sa tâche sans blesser les élèves juifs ou protestants. Un professeur juif ou protestant ne manquerait pas de mettre en danger la pureté de la foi des élèves catholiques.

VI. — Pour les lycées, les améliorations sous le rapport de l'éducation religieuse sont plus difficiles à obtenir. Il y a pourtant évidemment quelque chose à faire sur cet article.

S'il ne s'agissait que d'instruction, un bon aumônier suffirait. Mais il s'agit d'éducation. La religion est une affaire de cœur, de pratiques et d'habitudes salutaires contractées de bonne heure, bien plus qu'une affaire d'esprit et de science. Or, ces habitudes et ces pratiques ne peuvent se former et se conserver que sous une action et une influence continuelles, laquelle est impossible dans la

constitution des lycées. Avec le proviseur et le censeur, ce seraient surtout les surveillants qui devraient l'exercer. Mais encore ici l'organisation et le personnel de la surveillance ne permettent pas d'en attendre ces résultats désirables. Que faire donc? J'émets une pensée que je nourris depuis longtemps. On devrait s'adresser à quelque congrégation religieuse pour en obtenir des surveillants et en faire l'essai d'abord dans un lycée ou deux. Après expérience, on verrait s'il y a lieu de l'étendre à d'autres. Je ne doute pas qu'avec de bons proviseurs et de bons censeurs, ce moyen ne produisît d'excellents effets.

VII. — La loi reconnaît et protège les trois cultes qui croient à la Révélation ou qui sont censés y croire. Ne s'en suit-il pas que le Gouvernement devrait, en ce qui regarde l'enseignement supérieur, prescrire aux professeurs qui en sont chargés de rien dire dans leurs cours qui attaque directement ou indirectement les dogmes qui sont l'objet de cette révélation? On ne comprendra jamais, puisque c'est lui qui les nomme et qui les paie pour instruire les citoyens français, qu'il leur permette d'attaquer la religion et de la ruiner par la base en détruisant ou en affaiblissant en eux la foi à la révélation.

VIII. — La mauvaise presse et les mauvais livres doivent être aussi, en ce moment surtout, l'objet de l'attention du Gouvernement. Je ne puis indiquer ici aucune mesure particulière; c'est au Gouvernement à chercher quelles seraient les meilleures et les plus efficaces. Mais au moins est-il certain que la loi devrait interdire la publication de tout ouvrage ou article dans lequel la religion révélée serait attaquée directement ou indirectement, par la négation ou par le simple doute.

RAPPORTS AVEC LE CLERGE. 3'i3

IX. ~— Les prédications des dissidents protestants me paraissent également dignes d'attirer toute l'attention du Gouvernement. L'expérience prouve que ces dissidents ne cherchent à faire des prosélytes que dans les lieux où les habitants sont divisés et surtout dans les pays où les principes du socialisme ont plus de crédit. On ne citerait pas un seul honnête homme, paisible et tranquille dans son ménage ou dans son village qui s'attache à eux. Ces prédications sont donc des causes d'agitation et de désordre.

Je conclus de là que, tout en laissant aux ministres consistoriaux les droits qui leur sont garantis par la loi, on devrait, par mesure d'ordre et de police, interdire les prédications nomades des dissidents.

Je soumets ces réflexions et ces vues au Gouvernement de Sa Majesté dans une entière persuasion qu'il est nécessaire, urgent même, d'améliorer l'état des choses sur tous les points que j'ai indiqués.

Je fais des vœux pour que mes sentiments soient partagés par les hommes que Sa Majesté a mis à la tête des affaires et qui sont, à ce titre, responsables de l'avenir de la France et de la dynastie Impériale.

Fait à Montauban, ce 23 mars 1858.

Signé : f Jean-Marie, Évêque de Montauban.

A sa première séance, la Chambre Introuvable de 1815 vota le principe suivant : « Les collèges et pensions seront sous la surveillance immédiate des archevêques et évêques, qui en réformeront les abus. » Ainsi, c'est à 1815 que l'évêque de Montauban voulait nous faire retourner, en organisant, suivant le mot de Royer-Collard, le gouvernement en sens inverse de la société.

L'évêque de Moulins avait certainement les mêmes idées que son collègue de Montauban. Condamné comme d'abus par le Conseil d'État, pour je ne sais plus quel acte interdit par le Concordat, il avait ordonné, à la réception de l'arrêt, de sonner joyeusement les cloches de sa cathédrale. Cette protestation d'un genre particulier n'était au fond qu'une espièglerie. Monseigneur Pie, de Poitiers, avait fait mieux en prononçant l'oraison funèbre d'un zouave pontifical, et au congrès de Poitiers, à celui de Reims, deux jésuites avaient annoncé leur prochain avènement. « Nous tenons, « disaient-ils, l'armée qui se recrute chez nous, il nous reste « à prendre la magistrature, après quoi nous serons les « maîtres de la loi. »

Le 5 septembre 1868, j'eus avec l'évêque de Périgueux une conversation qui montre le singulier état d'esprit du clergé. Trois jours plus tard, une lettre du préfet de la Dordogne m'avertit que l'évêque colportait dans les salons cet entretien, avec force commentaires, et qu'il se proposait de publier une brochure à ce sujet. « J'ai cru devoir, ajoutait le préfet, vous en prévenir pour que vous puissiez, dès à présent, fixer vos souvenirs. » Je lui répondis, le lendemain, par la lettre suivante que je l'autorisais à mettre dans un journal de Périgueux, si l'évêque donnait suite à son projet :

« Monsieur le Préfet,

« Je vous ai dit, avant-hier, en partant de Périgueux, que j'avais eu avec votre évêque une conversation qu'il avait recherchée.

« Après s'être étendu très longuement sur une question d'examen où je lui donnais raison, il se plaignit de ce que

l'Eglise n'avait ni la surveillance ni le contrôle des maisons d'éducation.

« Moi. — Mais cinq cents aumôniers sont présents pour vous dans nos écoles.

« Lui. — Ils y sont gênés dans l'exercice de leur ministère.

« Moi. — Je suis forcé de vous dire que vous êtes tout à fait dans l'erreur, car je n'ai jamais reçu de leur part une plainte ou une réclamation, et ils ont pour l'enseignement doctrinal une liberté absolue.

« Lui. — Je vois bien ce qui se passe ici même, à l'Ecole Normale, par exemple.

« Moi. — L'aumônier que j'ai entretenu hier s'est félicité des dispositions de tout le monde et ne demande qu'une chose, à être confirmé le plus tôt dans ses fonctions.

« Lui. — Et au Lycée, on m'a manqué d'égards.

« Moi. — Vous voulez sans doute parler d'un maître d'étude qui ne vous avait pas salué. Il a nié le fait et a paru prouver son dire. Vous avez droit, par votre dignité, à toute marque de déférence et de respect. Qui s'y refuserait, dans l'Université, serait réprimandé et puni. Car vous avez beau dire, vous ne parviendrez jamais à faire sortir le corps enseignant des convenances, pas plus que l'administration, de la justice. Mais vous-même, n'avez-vous pas manqué à toute charité apostolique, en refusant, à cause d'un incident contesté, de remplir au Lycée vos devoirs épiscopaux. Vous voulez nous mettre en interdit.

<( Lui. — Vos élèves n'obéissent pas aux prescriptions religieuses.

« Moi. — Ceci est encore en contradiction avec les rapports que je reçois. A Orléans, au lieu même où l'Université

a été si violemment attaquée, quatre ou cinq élèves seulement n'ont pas accompli le devoir pascal. Leur abstention a prouvé la liberté des autres et le succès des enseignements de l'aumônier. Il en est de même dans nos autres maisons. Voilà encore une accusation qu'il faudra rayer.

« Lui. — Je la maintiens. Une bonne mère de famille contraint son fils à suivre sa religion. Vous devriez agir comme elle et vous ne le faites pas.

« Moi. — Il est une contrainte que nous exerçons, celle du règlement qui oblige les internes à assister aux offices. C'est une affaire d'ordre général et de discipline scolaire dont nos maisons ont besoin. Pour le for intérieur, nous n'y pouvons rien. Nous conduisons l'élève à la porte de la sacristie, le reste regarde l'aumônier.

« Lui. — Mais vos maîtres doivent l'exemple et ils ne le donnent pas.

« Moi. — Vous voudriez le compelle intrare. Je n'ai pas de gendarmes pour conduire des hommes aux sacrements manu militari, et les billets de confession d'autrefois ont trop mal réussi pour qu'on songe à les reprendre. Dites donc tout de suite, Monseigneur, que ce que nous faisons vous déplaît. Vous êtes contraire au développement de l'instruction primaire et vous l'avez montré d'une manière bien fâcheuse dans votre propre diocèse.

« Lui. — On a trompé l'opinion, mais les honnêtes gens en croiront ma parole d'évêque.

« Moi. — Je me contente de répondre : les honnêtes gens en croiront M. de Saint-Pulgent et sa parole de préfet. Mais n'est-il pas vrai que vous voyez avec tristesse l'impulsion donnée aux études primaires, la réorganisation des écoles normales, les cours d'adultes, l'enseigne-

ment spécial, l'instruction professionnelle et secondaire des jeunes filles, même les mesures pour fortifier renseignement supérieur. Vos journaux me combattent et m'entravent de toute leur force. Vous m'avez personnellement insulté dans une lettre que vous avez rendue publique.

« Lui. — Ne parlez pas de ces cours que vous avez institués pour les jeunes filles. Heureusement, vous avez eu un bel échec.

« Moi. — D'abord, je ne les ai pas institués, puisqu'ils sont libres; ensuite, ils n'ont pas échoué, puisque, malgré vos efforts coalisés, ils se sont établis dans cinquantequatre villes. Vous les condamnez, mais vous, célibataires, de quel droit prétendez-vous savoir mieux que nous, pères de famille, ce qu'il convient de donner d'instruction à nos enfants. J'ai une fille de onze ans, je regrette qu'elle n'en ait pas quatorze pour être en état de suivre, dès la rentrée, les cours de la Sorbonne. Oserez-vous me dire que je veux pervertir mon enfant? C'est un grand malheur que le clergé se soit élevé en dehors de la vie commune. N'en est-il pas un certain nombre parmi vous, qui, mis à dix ans au petit séminaire, ont passé de là dans le grand, et du grand séminaire dans une cure, sans connaître autre chose du monde que ce qu'ils en pouvaient voir des fenêtres de leur presbytère ou de la lucarne de leur clocher. Il en résulte, pour plusieurs, qu'il existe un déplorable divorce entre l'Eglise et la société moderne. Si le prochain Concile peut rétablir l'harmonie, ce sera un grand bien, mais j'ai peur, à vous entendre, qu'il n'accuse plus fortement le dissentiment.

« Lui. — Le Concile sera le marteau qui brisera toutes les résistances.

3i8 NOTES ET SOUVENIRS.

« Moi. — Voilà une parole qui me prouve que, nous deux au moins, nous ne pouvons nous entendre. Cependant, veuillez, Monseigneur, retenir ceci : je mets le plus habile au défi de trouver dans mon administration, qui en est déjà à sa sixième année, un seul fait qu'on puisse incriminer comme contraire à la loi. Je remplis ma charge, cela vous déplaît. Mais ai-je été appelé pour fermer des écoles ou pour en ouvrir? Accomplissons chacun notre tâche, selon la division naturelle du travail. Vous faites des catholiques. Nous avons à faire des hommes et des citoyens. Au lieu de nous combattre, marchons au but en nous donnant la main.

« Je lui offris ma main qu'il prit, et la conversation en resta là, sur une conclusion pacifique. Mais je crains bien que cet évêque ne soit de ceux qui composent l'Église militante : Oculos habent et non videbunt.

« Recevez, Monsieur le Préfet, etc. »

Presque chaque jour m'arrivaient des doléances de maires ou de préfets, car la curie romaine était décidément partie en guerre contre la société civile, sous l'impulsion de Pie IX qui avait commencé par la révolution et qui finissait par le Syliabus. Le 6 juin 1867, le cardinal Caterini avait adressé à tous les évêques de la catholicité une demande de réponses, dans les quatre mois, aux questions qu'il leur posait. Or, la sixième question était celle-ci :

« Il est souverainement regrettable que les écoles populaires ouvertes à tous les enfants de toutes les classes du

peuple, ainsi que les institutions publiques destinées à l'enseignement plus élevé des lettres et des sciences et à l'éducation de la jeunesse, soient généralement soustraites en beaucoup de lieux à l'autorité modératrice de l'Église, à son action et à son influence; qu'elles demeurent absolument soumises à l'arbitraire de l'autorité civile et politique, au bon plaisir de ceux qui gouvernent, et que tout s'y règle d'après les opinions communément reçues de nos jours. Que pourrait-on faire pour apporter un remède convenable à un si grand mal et assurer aux fidèles du Christ les secours d'une instruction et d'une éducation catholiques? »

Les mots de la traduction française de ce document, touchant Y action et l'influence de l'Eglise, n'ont pas l'énergie des expressions latines du texte, vis et influxiis, lesquelles ressemblent beaucoup à la force coercitive. Au fond, la Curie romaine répétait à neuf années de distance la lettre de Montauban, et l'évêque de Périgueux allait me dire que le Concile œcuménique briserait toute résistance. C'étaient les mômes visées, les mêmes espérances, et elles étaient entretenues par les attaques quotidiennes des journaux catholiques contre nos institutions scolaires, surtout contre le chef de l'Université. On en vint jusqu'à demander la suppression du ministère de l'Instruction publique, pour obtenir au moins celle du ministre. Cette petite guerre de tous les jours' n'était qu'un intermède pour tenir les esprits en haleine, en attendant que les grands coups pussent être frappés. Ils le furent, l'un au Corps législatif en 1867, l'autre au Sénat en 1868.

Le Nonce attisait le feu. Le 18 décembre 1866, j'avais pu écrire à l'Empereur :

« Sire,

« J'ai cinq évêques au Conseil Impérial. Ils sont unanimes à déclarer leurs diocèses ingouvernables à cause du Monde, que lisent leurs curés, et du Nonce, qui, non content de correspondre avec les évoques, ce qu'un nonce d'autrefois n'aurait jamais osé faire, correspond avec des membres du clergé diocésain, et, après s'être interposé entre le Gouvernement et les évêques, s'interpose entre les évêques et les curés.

« Les évêques sont humiliés de ce rôle et de cette double pression exercée sur eux par en-haut et par en-bas. L'un d'eux me disait devant deux autres qui approuvaient : « Ce « qui arrive en ce moment à la papauté est providentiel, « elle expie sa faute de se laisser gouverner par quelques « prêtres qui n'ont jamais rien vu au delà de la campagne « de Rome. »

« Le dialogue suivant s'établit alors entre eux et moi :

« — Combien êtes-vous qui pensez ainsi?

« — Une vingtaine.

« — Alors il vous faut dix ans pour être la majorité.

« — Non, dix jours si vous tuez le Monde.

« Cette pensée les osbède.

« — Mais, repris-je, il y a deux manières de tuer un journal, par la suppression ou par la concurrence, et le dernier moyen est quelquefois le plus sûr. Puisque vous êtes vingt, que ne vous entendez-vous à ce sujet?

« — Il faudrait que l'archevêque de Paris prît l'initiative.

« Malheureusement l'archevêque n'assistait pas à l'entretien.

« Le plus animé de ces évêques était celui de Nancy,

excellent prêtre, mais esprit très libre, malgré sa robe1. Il est vrai qu'il était resté deux ans et demi à Rome, comme auditeur de rote.

« — Il y aurait, dis-je encore, un moyen de moderniser la papauté : ce serait de donner à chaque nation catholique un nombre de cardinaux proportionnel à sa population et de faire élire ces cardinaux par chaque clergé national. La vie moderne, ou du moins une parcelle de l'esprit des nouvelles sociétés entrerait ainsi au Vatican et Ton aurait des hommes au lieu de momies.

« Les évêques applaudirent fort à cette idée. Je me gardai bien d'ajouter qu'elle me faisait peur à moi , parce qu'elle rendrait l'Eglise trop forte 2.

« De Sa Majesté, etc. »

Enfin l'orage éclata et deux batailles me furent livrées, l'une au sujet des dispensés militaires congréganistes, l'autre à propos de l'École de Médecine.

Les préfets de police doivent être de fidèles chiens de garde qui avertissent de l'approche de l'ennemi, mais ils se trompent quelquefois sur la couleur du drapeau que

1. L'évêque de Nancy, aujourd'hui le cardinal Lavigerie, archevêque d'Alger et de Carthage, fit, dans son premier diocèse, de nombreuses réformes scolaires, dans le sens des aspirations modernes. Aussi n'ai-je pas été surpris, après son voyage à Marienbad auprès du comte de Ghambord, qu'il ait déclaré bien haut qu'il fallait accepter la République, puisqu'elle était le gouvernement légal du pays. Le Cardinal, que j'aime et respecte infiniment, est une nature toute méridionale, ne connaissant ni le repos ni le silence, homme d'action fait pour le commandement, mais arrivé trop tard, quand l'Église ne commande plus.

2. A quelque temps delà, le cardinal archevêque de Rouen vint me dire que le Gouvernement se délivrerait d'un grand embarras si, au lieu de faire nommer les évêques par le ministre des Cultes, il remettait ce choix aux cardinaux français. C'était la même proposition.

celui-ci porte. Ce fut le cas de M. Pietri, qui écrivit à l'Empereur que le clergé s'agitait à propos d'une pétition adressée au sénat par l'archevêque de Rennes, contre la mesure prise par moi au sujet des congréganistes. J'avais prescrit aux Recteurs de ne reconnaître la dispense du service militaire qu'aux congréganistes qui réaliseraient l'engagement décennal dans une école publique. C'était le texte même de la loi. Mais le clergé voulait que tous, fussent-ils simples domestiques dans leur maison, eussent ce privilège, et nous en avions découvert qui ne savaient pas lire. « Il y a des inconvénients, disait le Préfet de police, à s'aliéner les sympathies et le concours d'une des forces conservatrices de la société. » La question était de savoir si, dans cette affaire, l'épiscopat faisait de la politique conservatrice ou de la politique contraire à la loi et par conséquent révolutionnaire.

Lettre du 19 avril 1866 au préfet de police :

« Monsieur le Préfet,

« Sa Majesté vient de me dire que, d'après un rapport que vous lui avez adressé, la résolution prise par le Gouvernement d'appliquer l'art. 79 de la loi du 15 mars 1850, comme le veulent son texte et son esprit , et comme M. de Parieu, un des auteurs de cette loi, l'appliqua durant son ministère, causait quelque émotion dans le sein du clergé. Quand l'Empereur fit la réforme commerciale, les Maîtres de forges furent désolés; M. Pouyer-Quertier, après cinq ans, n'en décolère pas ; mais le reste du pays applaudit. Je voudrais, Monsieur le Préfet, qu'il vous fût possible de consulter les ouvriers et les paysans sur cette

question, vous auriez, cette fois, à montrer la colère de plus de trente millions d'hommes indignés de voir qu'un chef de congrégation aurait le droit régulier de faire un dispensé militaire avec trois aunes de drap noir, gris ou blanc. Toute question a deux faces. Je crois que, dans ce pays d'égalité, ne pas consacrer un privilège, et un privilège qui se rapporte à l'impôt du sang, c'est regarder les choses par le côté le plus large et le plus politique. »

Lettre à l'Empereur, du 13 mai 1866.

« Sire,

« J'adresse à Votre Majesté un document qui n'est ni publié, ni distribué, et qui contient les plaintes des instituteurs contre les congréganistes , recueillies par M . Rouland en 1861 .

« Les rapports des préfets que je reçois tous les trois mois confirment la sourde hostilité qui existe entre les quarante mille instituteurs laïques et les douze mille instituteurs religieux; les premiers dont nous pouvons nous assurer le concours, parce qu'ils dépendent de nous et que l'intérêt politique, comme l'intérêt de la civilisation, nous oblige à faire beaucoup pour eux; les seconds dont nous ne serons jamais sûrs, puisqu'ils ne dépendent que d'eux-mêmes et de Rome.

« Je n'en conclus pas qu'il faille que le Gouvernement agisse contre la petite armée au profit de la grande ; mais je pense qu'il est intéressé à tenir au moins la balance égale entre elles, et à ne pas constituer en faveur des uns un privilège dont ne jouiraient pas les autres.

« Dans nos lycées, les gens de service sont plus nombreux que les professeurs ; ceux-ci ont la dispense, les gens de service ne l'ont pas. Or, les gens de service dans les congréi. 23

gâtions ont tous la dispense, parce qu'on donne à tous la robe noire. Voilà, sans parler des légitimes réclamations des protestants et des instituteurs libres, voilà ce qui fait la réelle importance du débat engagé sur l'interprétation de la loi de 1850, que MM. de Parieu et Fortoul, je ne saurais trop le redire, entendaient comme moi, et comme MM. de Barante et Royer-Collard entendaient celle de 1818, MM. Guîzot et Villemain celle de 1833.

« Je parlais, il y a quinze jours, à M. Guizot de la prétention des Frères; il me répondit : « J'ai toujours été et je « suis encore un homme de gouvernement je ne com- « prends pas que cela puisse faire question ».

« Et, en effet, dispenser du service militaire, c'est faire acte de souverain; c'est exercer un droit régalien. Aussi faut-il, pour que cette dispense soit accordée, l'action combinée de deux ministres. Les supérieurs de congrégations ne s'embarrassent pas pour si peu. Trois aunes de drap noir mis sur les épaules d'un paysan leur suffisent pour faire un dispensé militaire.

« Je demande pardon à l'Empereur de l'ennuyer de ces redites; mais les congrégations intriguent de toutes parts et on m'assure qu'elles vont mettre M. Thiers à leur tète sur cette question. Il ne lui manquait plus que cela.

« Je viens d'achever le dépouillement des rapports des préfets sur les cours d'adultes. Il y en a eu 24 434, suivis par 600 000 élèves de tout âge, sur lesquels 223 339 y sont entrés ne sachant rien ou à peu près rien. Il a été constaté à la fin des cours que :

52 613 avaient appris à lire.

90 394 — à écrire.

150 557 — à compter.

« De l'Empereur, etc. »

Quelques jours auparavant, 25 avril 1866, j'avais écrit au cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen :

« Monseigneur,

« J'avais prévenu le désir que Votre Eminence veut bien m'exprimer, en me refusant, il y a huit ou quinze jours déjà, à prendre la moindre part à cette affaire, tant qu'il y resterait l'ombre d'une difficulté. Tout le monde serait d'accord, que je préférerais encore rester à l'écart, n'aimant ni le bruit, ni la pompe, ni tout ce qui n'est que vaine ostentation '.

« Permettez-moi de vous soumettre un document tout confidentiel et rédigé seulement pour les membres du Gouvernement.

« Les Frères remuent en ce moment ciel et terre pour faire d'un acte de légalité un acte de violence. C'est de leur part commettre deux mauvaises actions à la fois : l'une contre la loi, l'autre contre la reconaissance qu'ils devraient avoir pour le Gouvernement qui, par l'article 9 de la loi sur l'Enseignement spécial, a légitimé à leur profit la violation qu'ils font de leurs statuts et des règlements universitaires en leur ouvrant la porte de l'enseignement secondaire.

« Ah! si le père de la Salle sortait aujourd'hui de son tombeau, reconnaîtrait-il ceux qu'il envoyait aux petits, aux pauvres, aux abandonnés, dans ces religieux qui possèdent des maisons valant trois millions, des pensionnats de 800 élèves, et qui chassent l'instituteur laïque de tous les bons jjostes au lieu d'aller prendre sa place dans les pauvres villages?

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