‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 3)Chapitre 40 sur 46 · Je ne sais plus de quelle affaire il s'agissait · texte numérisé non relu

Je ne sais plus de quelle affaire il s'agissait

« M. Rouland leur faisait mille petites tracasseries; j'ai, du premier jour, renoncé à cette guerre de taupes, j'ai honoré leurs efforts pour l'enseignement populaire, et parce qu'un jour je me refuse à sanctionner par une secrète tolérance un privilège qui, s'il était connu, révolterait le sentiment le plus cher au pays, celui de l'égalité devant l'impôt du sang, je deviens le maudit!

« Vous avez été l'homme de la loi, Monseigneur, vous resterez celui de la justice et vous blâmerez un zèle inutile et dangereux.

« Je prie Votre Éminence d'agréer, etc. »

Cette lettre fut inutile; deux mois après, le 5 juillet 1866, j'étais obligé d'écrire à l'Empereur :

« Sire,

« Je m'applique à déranger le moins possible Votre Majesté pour mes affaires particulières. Mais M. le Ministre de l'Intérieur ayant parlé dans le Conseil d'aujourd'hui du blâme demandé contre moi au Sénat par le cardinal de Bonnechose, je dois donner à l'Empereur quelques renseignements qui ne lui ont peut-être pas été présentés.

« Le cardinal a usé avec moi d'une parfaite hypocrisie. Dans une conversation d'une heure et demie, je lui avais montré les erreurs matérielles de l'archevêque de Rennes et il m'avait laissé convaincu que nous étions d'accord. Il a cependant tout mis en œuvre pour ameuter contre moi le Corps législatif et le Sénat.

« Il m'importe que l'Empereur sache jusqu'à quel point ces menées ont échoué.

« A la Chambre, deux commissions, celles des cent mille

hommes et celle de la loi sur l'instruction primaire, ont repoussé les prétentions de l'archevêque de Rennes; le Conseil d'État, à l'unanimité moins deux voix, m'a encore donné raison; au Sénat,. enfin, les deux cardinaux Mathieu et de Bonnechose ont essuyé un échec sanglant et bien significatif : au sein de cette assemblée, ils n'ont gagné que quatre voix à leur opinion.

« Pour obtenir ces résultats, le Gouvernement n'a eu aucun effort à faire. MM. Rouher et Vuitry sont tranquillement restés à leurs discussions du Corps législatif, le Commissaire du Gouvernement n'est intervenu qu'à la fin du débat par un discours mal écouté.

« Mais je pratique beaucoup le précepte de Lafontaine : Aide-toi, le ciel t'aidera. J'ai tout montré, tout expliqué à bon nombre de sénateurs, et la magistrature qui siège au Luxembourg s'est levée comme un seul homme contre la prétention cléricale.

« L'Empereur avait jugé, dès le premier instant, comme MM. Troplong, Delangle et de Royer. Mais un doute est né plus tard dans l'esprit de Votre Majesté sur Y opportunité de la mesure. Que l'Empereur me permette de lui dire que ce doute n'a été partagé par aucun de ceux qui ont dû étudier cette question. M. Troplong me disait, ce matin encore, qu'il n'était pas possible que j'eusse agi autrement.

« Voilà donc une affaire terminée et, sinon sans bruit, du moins sans embarras. Il en reste que l'Empereur a ressaisi une arme que M. Rouland avait laissée tomber et dont il usera ou n'usera pas selon les circonstances. L'important est de l'avoir.

« De l'Empereur, etc. »

A cette époque nous ne la tenions pas encore, car si les commissions avaient parlé, le Corps législatif n'avait pas voté, et l'extrême droite de cette assemblée avait proposé un amendement à la loi militaire qui ne vint en discussion qu'après la lettre impériale du 19 janvier 1867, envoyant les Ministres aux Chambres. Je me trouvai donc, le 11 mars 1867, pour mes seconds débuts à la tribune, avec cette grosse affaire sur les bras l. La lutte fut sérieuse. On en peut juger par la vivacité de ma réponse à M. Chesne- \ong(op. cit., p. 375-395). Je montrai que la législation et l'esprit public étaient absolument contraires à cette prétention nouvelle, et je fournis la preuve que des congréganistes entraient dans leur corporation pour ne pas aller au régiment. Aussi je gagnai facilement la partie, mais le clergé ne me pardonna pas d'avoir osé dire que le pays ne comprendrait jamais qu'un chef de congrégation eût un droit que le souverain ne possédait pas : celui de faire, avec trois aunes de drap noir ou gris, un dispensé militaire.

Aussi une autre campagne fut-elle entreprise contre moi. Celle-ci ne tendit pas, comme la première, à constituer, dans notre pays d'égalité, un privilège pour l'impôt du sang. Elle fut un chef-d'œuvre de haute stratégie : d'abord un vaste système d'espionnage dans nos cours publics pour surprendre une parole imprudente échappée à l'improvisation de nos professeurs; puis par des pétitions

1. Voyez ces deux discours dans le vol. de Delalain, aux pages 348 et 375.

contre le matérialisme enseigné par l'État, ou, sous sa responsabilité, dans nos grandes écoles et dans nos lycées; enfin une coalition des cardinaux au Sénat pour effrayer les membres timorés de la vénérable assemblée, et, à leur tête, le pape donnant le mot d'ordre et l'impulsion. Quatre jours avant la bataille, le 17 mai 1868, j'écrivis à l'Empereur :

« Sire,

« L'évêque d'Orléans, qui veut diriger le Sénat comme il dirige l'Épiscopat, publie ce matin, à la veille de la discussion, un nouveau libelle dans le Journal des Villes et des Campagnes.

« A l'exemple des capitaines Fracasse de la Comédie italienne, il élève de ses mains un fantôme qu'ensuite il pourfend avec intrépidité.

« Ce fantôme, c'est l'athéisme des Écoles de l'État, où cependant nous avons 500 aumôniers, sous la surveillance de 80 évoques, et où tous nos élèves viennent de communier, sauf un très petit nombre, dont l'abstention prouve que nous n'exerçons aucune pression.

« Il continue à nous jeter l'insulte et la calomnie, sans oser cette fois, à raison de tous les démentis qu'il a reçus, citer un seul fait, et tous nos cours de Facultés sont publics.

« Il termine sa lettre en l'appuyant d'un second bref approbatif de Pie IX, publié contrairement au Concordat, et où le pape pousse les catholiques à une coalition « pour « les rendre plus ardents à combattre et plus unis dans la « lutte. »

« Tout cela confirme ce que j'ai eu l'honneur de dire à

Votre Majesté au sujet de Tordre envoyé de Rome avec le nouveau Syllabus, auquel tous les évêques, même l'archevêque de Paris, sont obligés d'obéir.

« Ce serait la main-mise sur Tordre civil. Mais l'Empereur ne le permettra pas.

« De Votre Majesté, etc. »

Partout je maintenais Tordre, et nulle part je ne tolérais les écarts. Ainsi, j'avais fait condamner par le Conseil Impérial, à de sérieuses peines disciplinaires, les cinq étudiants qui étaient allés au trop fameux congrès de Liège prêcher le nouvel évangile; et, un professeur de la Faculté de médecine, M. Robin, ayant fait, dans une leçon, profession d'athéisme, je lui avais dit : « Vous êtes à l'École pour faire de Tanatomie et non de la métaphysique. Si vous sortez encore de l'enseignement que l'État vous a confié, attendez-vous à une révocation »; et tout était rentré dans Tordre. Mais un sieur Giraud dénonça, dans une pétition au Sénat, la Faculté de médecine comme un foyer d'athéisme. Lui et les cardinaux, dont il était le porte-parole, se préoccupaient moins d'obtenir la condamnation de l'Université que de me faire vider les arçons. L'archevêque de Paris, que je croyais pouvoir compter parmi mes amis, commettant contre moi une petite trahison, alla remettre le pamphlet à l'Empereur, avec un mémoire secret dont la conclusion était que je devais accepter le renvoi de la pétition et agir en conséquence contre l'École, ou me retirer. La dernière hypothèse semblait au prélat la meilleure. Le lendemain, l'Empereur me remit le mémoire en me disant d'examiner ce que je pourrais faire « pour contenter le bon archevêque ». Celui-ci

dînait le soir même au ministère. J'eus la cruauté de lui dire au sortir de table : « J'ai lu votre dénonciation. » — « Eh bien! que ferez-vous? » — « Je persiste à combattre le double factum de Giraud et de Votre Grandeur. » Il pâlit et la conversation n'alla pas plus loin ; mais le jour de la discussion venu, il monta deux fois à la tribune pour gagner le Sénat à sa cause. C'était son droit, comme sénateur, et son devoir, comme évêque forcé d'obéir à Rome; c'est aussi la démonstration des inconvénients d'ouvrir les assemblées politiques à des hommes dont la liberté n'est pas entière, parce qu'ils ont deux maîtres et deux patries : la France et le Vatican.

La veille de l'ouverture des débats survint un incident qui me parut d'abord déplorable. Un auditeur de passage, et quelque peu sourd, crut entendre un professeur déclarer qu'il fallait chasser Vâme des préoccupations de la médecine, et il en concluait que l'enseignement de l'École était un pur matérialisme. Ce ne fut qu'une heure avant la séance que je pus voir le professeur incriminé, M. Germain Sée, duquel j'appris heureusement qu'il avait prononcé cette parole parfaitement orthodoxe : « Il faut que la médecine renonce à Y art pour faire de la science. » L'auditeur envoyé à l'École pour en surveiller les cours, avait en toute hâte porté sa découverte au cardinal de Bonnechose qui ne s'inquiéta pas d'en vérifier l'exactitude.

L'attaque, conduite par trois cardinaux et l'archevêque de Paris, intimidait un certain nombre de sénateurs plus habitués à aller au feu qu'à ces batailles de paroles, ou troublés dans leur vieillesse par les gros mots de matérialisme et de pestilence morale. L'affaire fut très chaude. Mon secrétaire général, Charles Robert, s'y comporta

vaillamment, el je donnai moi-même au plus épais de la mêlée, par un long discours qui dut n'être pas agréable aux coalisés de robe longue et de robe courte, mais que le corps enseignant accueillit comme une délivrance f.

Dans cette tempête, qui menaçait cependant un des fondements de l'État, mes collègues politiques, ceux qui étaient les porte-voix du Gouvernement, m'avaient bravement abandonné, comme ils l'avaient déjà fait au Corps législatif, dans la discussion sur la dispense militaire. Pas un d'eux n'était présentait Sénat, excepté La Valette, venu en curieux. Croyant, à un moment où le débat semblait prendre une mauvaise tournure, qu'il serait prudent à moi de céder, il me fit passer cette note : « Acceptez le renvoi et vous aurez une grande majorité. » J'écrivis au-dessous : « Non, j'aime mieux m'en aller. » Avec cette résolution, et la justice de son côté, on ne s'en va pas ou l'on tombe avec honneur. A une grande majorité, les sénateurs votèrent contre le renvoi.

Un des cardinaux, celui de Besançon, avait rédigé pour la dernière séance, un discours qu'il n'eut pas l'occasion de placer. Il désira que j'en prisse connaissance et j'y trouvai l'équivalent de. Yâme pour Y art du cardinal de Rouen. Parmi les reproches que Monseigneur Mathieu adressait au Gouvernement, était celui de faire enseigner l'arianisme au Collège de France. Le cardinal avait pris l'étude des idiomes sortis, il y a cinquante ou soixante siècles, de la langue aryane, pour la glorification de la grande hérésie d'Arius, née à Alexandrie au temps du concile de Nicée. J'aurais bien été capable de tirer parti de cette

1. Voyez ce discours dans Delalain, op. cit., p. 375 et suiv.

étrange erreur, si elle s'était produite en séance, et de montrer l'ignorance où la théologie, science de l'inconnaissable, retient ces pasteurs des peuples. Mais le débat était fini, et la double défaite du parti clérical au Corps législatif et au Sénat me valut une année de repos, si je ne tiens pas compte des attaques quotidiennes de l'évêque d'Orléans. Mes relations avec cet irascible prélat avaient cependant commencé par un échange de lettres très pacifiques. En novembre 1863, je lui avais écrit :

« Monseigneur,

« Vous avez bien voulu inaugurer vous-même la chapelle du lycée d'Orléans, et adresser aux fonctionnaires de cette maison des paroles qui vont leur imposer le devoir de redoubler de zèle et de dévoûment. Vous avez, Monseigneur, reconnu les bonnes intentions du Ministre et ses efforts pour ramener le goût des hautes études. Je n'ai pas besoin de dire à Votre Grandeur que j'ai été profondément touché d'un témoignage venu de si haut. Ah! Monseigneur, que de bien nous pourrions faire, nous tous qui tenons dans nos mains lame des enfants, si chacun de nous poursuivait, avec les moyens qui lui sont propres, la tâche commune, en s'inspirant de vos belles paroles de paix et de charité évangélique.

« Croyez, Monseigneur, à toute ma gratitude, etc. »

Il me répondit le 7 novembre :

« Monsieur le Ministre,

« Je ne puis point ne pas vous dire combien j'ai été touché de la lettre que je viens de recevoir, et combien l'accent que j'y ai senti m'est allé à l'âme.

« Permettez ici que ce ne soit plusl'évêque qui s'adresse au ministre, mais l'homme qui parle à l'homme. Pourquoi ne vous dirais-je pas que j'ai senti et que je sens en vous un homme que je serais heureux de connaître plus intimement et avec lequel j'aimerais à m'entretenir des grands intérêts de la jeunesse. Sans doute, il y aurait d'abord entre nous quelques dissentiments; mais, je ne sais pourquoi, il me semble que nous nous entendrions bientôt peut-être dans une région plus haute.

« Pardonnez-moi, Monsieur le Ministre, une telle effusion. Je pars pour un voyage de santé. A mon retour, vous me permettrez de chercher l'honneur de vous voir et de vous redire les profonds et respectueux sentiments que vous m'avez inspirés.

Signé : « Félix, évêque d'Orléans. »

Et en post-scriptum : « Permettez-moi de vous offrir toute ma reconnaissance pour les précieux ouvrages dont vous avez bien voulu me faire un don personnel, me permettant par là d'en gratifier la petite Académie que j'ai fondée à Orléans et dont les membres s'associent à ma reconnaissance. »

Mais les hostilités éclatèrent bientôt, et elles devinrent plus vives en proportion des progrès qui s'accomplissaient dans l'instruction publique. J'ai déjà eu l'occasion de parler à plusieurs reprises de l'évêque d'Orléans; je ne rappellerai que sa dernière campagne contre l'enseignement secondaire des jeunes filles que j'ôtais, dit-il, « du sein de l'Église pour les mettre sur les genoux de l'Université ». Craignant que ces termes ne fussent point par eux-mêmes suffisamment significatifs, il montra, dans une brochure,

les élèves de nos grandes Écoles attendant les étudiantes au passage, afin de les entraîner et de les séduire. Il oubliait que notre jeunesse, pour tapageuse et bruyante qu'elle soit dans ses accès de gaîté, a les sentiments d'honneur et de courtoisie qui sont l'héritage de notre race; aussi jamais un geste, une parole n'ont offensé ces mères conduisant leurs filles à la science. Quant au ministre qui provoquait de pareilles saturnales, il fut accusé par l'évêque de faire remonter directement l'homme au singe, thèse que la science ni personne n'a pu encore prouver, mais qui parut aux habiles expliquer ma satanique entreprise.

Je ne citerai plus, pour terminer ce long chapitre de mes misères, qu'une lettre de moi à M. Benedetti,le2mai 1868 :

Mon cher Ambassadeur,

« Je vous suis reconnaissant pour votre lettre, pour les renseignements qu'elle contient, et pour la note qui y est jointe. Je demanderai au Maréchal communication du rapport de Stoffel. Mais je ne suis pas assuré de l'obtenir, ce maréchal étant très peu favorable à ce qui se fait dans mon ministère.

« On doit être charmé à Berlin de l'émeute épiscopale que conduit ce capitaine de houlans qui a pris une crosse au lieu d'une lance. Heureusement les embarras ne sont que pour moi et l'Empereur les fera disparaître en me

renvoyant. Mais après ils se jetteront sur autre chose;

car ces hommes qui ne sont ni fils, ni époux, ni pères, ni

citoyens, à qui sont interdites toutes les passions, sauf une seule, celle de commander, ont besoin d'une question pour agiter le pays et peut-être pour s'étourdir eux-mêmes de manière à ne pas entendre les craquements lugubres de leur vieil édifice.

« Vous qui êtes comme le sage de Lucrèce, assis au rivage d'où vous contemplez tranquillement notre mer houleuse, vous devez être cependant patriotiquement affligé de ces divisions entretenues par des hommes de paix. Autrefois, c'était le sang qu'ils faisaient couler, maintenant c'est l'encre qu'ils répandent à flots. Quand donc songeront-ils à l'Evangile et au Sermon sur la Montagne. . . beati pacifici ?

« Et je puis ajouter : Qu'ont-ils gagné à cette guerre faite au gouvernement impérial qui les a contenus dans les limites de la loi, sans les persécuter jamais? Aujourd'hui, le pape a perdu son royaume, nos cardinaux, nos évêques leur influence politique, bien des religieux leur patrie, et le Concile qui devait tout briser n'a rien renversé. Le temps de la domination est passé, celui de la soumission aux lois est venu et il n'est plus de diocèse où, pour protester contre un acte de l'autorité publique, on fasse sonner joyeusement les cloches des cathédrales. Mais quel rôle magnifique reste encore au clergé, s'il consent à s'enfermer dans son ministère de charité et de consolation pour les affligés, toujours si nombreux, et pour ceux qui ont besoin de paroles d'espérance au dernier passage! »

Quelques jours après, le 31 mai 1868, je transmettais à M. Conti, secrétaire de l'Empereur, une lettre que je ne retrouve malheureusement pas, mais dont le sens est expliqué par ma dépêche.

« Mon cher Conseiller,

« J'ai reçu beaucoup de lettres au sujet du dernier vote du Sénat. En voici une qui montrera à S. M. que les violences ultramontaines, lors même qu'elles s'attaquent à des choses de la plus haute philosphie, comme les méthodes scientifiques, inquiètent les petits, jusque dans les plus pauvres départements de l'Empire.

« Tant que le prêtre reste à l'autel, on le vénère; dès qu'il veut sortir de l'église, on le redoute. Contre son influence politique, le paysan a gardé d'incurables défiances qui éclataient naguère à Jonzac et qui éclateraient partout le jour où cette influence redeviendrait visible et menaçante.

« Il y a pour le peuple et pour la bourgeoisie, depuis

quatre-vingts ans, une seconde arche d'alliance, celle qui

enferme, sous la garde des Napoléons, les nouvelles tables

de la loi. Qui voudrait y porter la main serait frappé de mort

comme Oza.

« Votre tout dévoué,

« V. Duruy. »

J'ajouterai encore un mot sur quelques membres du clergé avec qui je me trouvais officiellement en relations.

Je fus l'ami, ou je crus l'être, des archevêques de Paris, de Bordeaux et d'Avignon. Le dernier ayant, au Conseil Impérial, prononcé quelques paroles pour excuser ce qu'il appelait les vivacités de Mgr Dupanloup, craignit que j'en eusse été blessé. Je lui répondis (14 déc. 1807), une heure avant la nouvelle séance du Conseil : « Comment voulezvous, Monseigneur, que quoique ce soit venant de vous puisse me causer de la peine? Chef de l'Université, tenant dans la main son drapeau et son honneur, j'ai dû faire ce

que j'ai fait et, après un mois de silence, en face des attaques personnelles les plus directes et les plus malveillantes, j'ai dit dans le Conseil ce que je pensais de ces violences, comme je l'aurais dit à Mgr Dupanloup lui-même. Mais je me hâte d'ajouter qu'il ne vous était pas possible de ne pas couvrir d'un pan de votre manteau cette misère d'un collègue. Vos paroles étaient dans la situation, et votre générosité nécessaire.

« Pour moi, je n'absoudrai jamais cet évêque qui s'est fait journaliste et s'est abaissé jusqu'à jeter à mes fris une insulte à la façon de mes pires ennemis. Mais je comprends tous les ménagements que les convenances imposent. A tout à l'heure, mais en attendant, recevez encore, Monseigneur, l'assurance de mon plus respectueux dévouement » .

Avec l'archevêque de Paris les relations étaient intimes. Je passais souvent la soirée à son hôtel et toutes les fois qu'il donnait la confirmation dans un lycée, je me faisais un devoir de l'accompagner. J'eus ainsi de fréquentes occasions d'admirer son éloquence sobre, paternelle, toujours très morale, jamais scolastique. Au Conseil Impérial, je n'ai eu qu'à me louer de son attitude et de ses paroles; même j'ai eu recours à lui pour certaines affaires et, dans ce cas, il ne me marchandait pas son concours; par exemple, lorsqu'il se chargea de défendre le programme de morale, proposé pour l'Enseignement spécial, dont plusieurs de ses collègues ne voulaient pas, parce qu'il n'avait point été rédigé par l'Église. Mgr Darboy élait un esprit large, élevé, qui n'aimait ni les habitudes d'indépendance des Jésuites à l'égard de l'autorité diocé-

saine, ni l'intervention du nonce dans le gouvernement particulier des Églises. Ces jugements ne sont pas de moi, mais de lui ; vingt fois je l'ai entendu parler avec amertume et sévérité de cette double action dissolvante.

Mgr Maret, archevêque de Sura et doyen de la Faculté de Théologie à la Sorbonne, était aussi un très libre esprit, le plus excellent homme qu'on pût trouver et un savant théologien, ne restant pas étranger au mouvement des idées justes qui se produisait dans le sein de la société civile. Malheureusement, il était affligé d'une surdité qui m'empêcha d'avoir avec lui des rapports que j'aurais voulu multiplier.

Après mon discours aux Sociétés savantes, du 18 avril 1868 \ il m'écrivit : « Monsieur le Ministre, j'ai lu avec une véritable émotion le discours que V. E. a prononcé avanthier dans la réunion des délégués des sociétés savantes.

« Avec un grand bonheur d'expression, vous avez développé le plan que vous suivez pour favoriser la science et développer l'instruction. L'élévation et la grandeur des vues sont dignes d'un ministre de l'Empereur, du chef suprême de l'Université, du philosophe chrétien. J'espère que les intérêts les plus respectables et les plus sacrés qui auraient pu s'alarmer, seront rassurés par cette noble et loyale parole. Oui, l'œuvre de la conciliation nécessaire se fera pour la gloire de Dieu et le progrès chrétien du monde.

« Vous connaissez, M. le Ministre, le rude travail qui absorbe mon temps et mes forces , ce sera l'excuse de mon absence à cette belle fête de la science. »

Je répondis aussitôt : « Monseigneur, je suis profondément touché de la lettre que Votre Grandeur vient de

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