Alfred de Vigny, dans le Mont des Oliviers
2. En parlant ainsi, je ne suis pas plus téméraire que Polybe, le plus honnête homme de la république romaine. « 11 bannissait de l'histoire la Providence, qu'il remplaçait par le sentiment austère du devoir individuel et public. Il regardait le culte comme un frein utile pour gouverner les hommes, et il niait qu'il y eût, après la mort, des peines réservées aux méchants; mais il établissait une responsabilité sévère devant la Conscience et la Société. » Voyez mon Histoire des Romains, t. II, p. 232, 261-265.
négation ne porte que sur les affirmations théologiques, et elle ne m'empêche point de penser qu'il nous faut agir comme si ces preuves étaient faites et ces affirmations acceptées. J'admire et je vénère Jésus, et cependant il est sûr que je ne suis pas catholique. Mais il ne l'est peut-être point que je ne sois pas chrétien, comme l'entendaient les premiers Pères de l'Église, ou, comme disait Tertullien, anima natur aliter christiana, puisque je tiens pour obligatoire la plus grande partie de la morale évangélique et la nécessité de la lutte contre les appétits vulgaires, qui peut aller jusqu'au sacrifice des plus chers intérêts.
J'ai même le droit de dire que j'ai toujours été, comme professeur, écrivain et ministre, très respectueux des droits de la conscience. La tolérance pour toute croyance honnête est le fond de ma nature et a été la règle de ma vie.
Qu'on ne prenne pas ces pensées pour un sot orgueil. L'Église a toujours trouvé, pour son service, de bien grands esprits, à côté desquels nous ne sommes rien. Ils croyaient et nous ne croyons plus. Ce n'est pas que notre vue soit devenue plus perçante, c'est que nous vivons dans un autre milieu où la foi ne pousse pas. L'essentiel, d'ailleurs, n'est pas d'accorder à Dieu le culte que les théologiens nous demandent de lui rendre et qui semble un marché fait avec le ciel : « Je t'offrirai mes pénitences et, en retour, tu me donneras une éternité de béatitudes. » La dignité de la vie est à elle-même sa récompense, et ce qui doit importer le plus au Dèmiurgos, c'est que l'humanité se rende digne, par ses actes, du rang qu'elle occupe dans l'ensemble des êtres. Puisque, sur notre terre, l'homme est la forme supérieure de la vie, il est obligé de tendre sans cesse à réaliser l'idéal humain ; il faut qu'il résiste à
ce qui subsiste en lui de l'animalité et qu'il épure sa conscience par un examen souvent répété ! En y regardant bien, il y trouvera le sentiment de la dignité humaine qui éloigne des choses honteuses, jusqu'à l'esprit de sacrifice qui fait mourir pour une idée.
Cet idéal varie suivant le temps, le milieu, l'état moral de l'individu. Il est bien bas pour le Bédouin qui remplit sa journée de vols et de prières, pour le lazzarone dont la vie est faite de paresse et de dévotions, pour le richi hindou, le derviche musulman et ceux de nos moines dont l'esprit s'absorbe en des pratiques de piété extérieure; mais il s'élève à mesure que l'horizon de l'esprit s'étend, de sorte qu'à chaque progrès social, on a plus d'efforts à faire pour s'en approcher et aussi plus de mérite à l'atteindre.
La moralité de l'individu dépend moins de ses croyances que de son caractère. Une pure croyance aide assurément à faire un honnête homme, mais une âme honnête échappe, par sa propre vertu, aux influences de doctrines qui semblent à d'autres désolantes, tandis que, dans certains cœurs, Satan et Dieu font très bon ménage. Née, au sein de la famille, du développement de nos facultés aimantes, au sein de la cité, du sentiment des devoirs que la vie sociale impose, la morale est chose qui a grandi à mesure que la vie intellectuelle s'est élevée. Si cette proposition n'est pas toujours vraie pour l'individu, elle l'est certainement pour l'humanité, et les religions, quelles qu'elles soient, ne jouent dans l'œuvre de la civilisation que le rôle d'un facteur plus ou moins utile et bienfaisant. L'homme éprouve le besoin de faire la synthèse de ses idées : dans l'enfance des nations, c'est-à-dire aux époques de foi, sous
forme de religion; dans l'âge viril des peuples, c'est-à-dire aux époques de science, sous forme de philosophie. L'une et l'autre ne sont que le reflet de la vie. La morale est la vie même, car elle résulte du développement progressif, au milieu de passions brutales, des qualités qui se trouvent au fond de l'âme de l'individu et de la société. Il y a bien longtemps que l'Apollon Delphien et, après lui, Platon ont dit au Grec : « Connais-toi toi-même ». Malheureusement cette maxime, bonne pour les forts, qui peuvent trouver dans cette connaissance des trésors de sagesse, est inutile pour les bêtes à deux pieds qui ont les appétits des fauves, les infirmités de l'ignorant et l'obscurité d'une conscience que n'a pas éclairée un rayon de lumière.
Il faut donc que le chrétien évangélise, tant qu'il aura des fidèles, et que le philosophe cherche toujours, même lorsqu'il se sent comme perdu au milieu de questions insolubles. Les discussions de la métaphysique ne sont qu'un mirage. Ce qu'elle montre n'existe peut-être pas, et cependant il se peut que ce soit le reflet d'une réalité. Mais plus certaine est la morale, dont nous trouvons les prescriptions écrites en traits ineffaçables dans notre conscience. Deux choses font l'homme qui veut vivre noblement, quelle que soit sa condition : le sentiment du devoir, en face de la loi morale, et celui de l'honneur, en face de lui-même. Aussi toute ma théologie, et ma philosophie avec elle, tient dans ce beau vers de Corneille :
Faites voire devoir, et laissez faire aux dieux.
A côté de l'homme dont il faut interroger la nature pour découvrir le fond qui le porte et le soutient, se trouve, en un champ plus vaste, l'humanité dont la vie est l'histoire. Le savant qui consume ses jours à la recherche de la vérité dans l'ordre de la science ou de la philosophie, et celui qui use les siens à restituer aux faits de l'ordre politique et social leur véritable physionomie, travaillent de concert aux progrès de la civilisation. Si les uns rendent plus assurée notre domination sur la matière et plus certaines nos règles de conduite, les efforts des autres ont pour résultat de nous faire pénétrer plus avant dans le monde de l'esprit et des passions, de nous montrer les idées et les intérêts qui le dirigent, de nous donner enfin, par une appréciation plus exacte de la société dans le passé, un sentiment plus vrai de ses besoins dans le présent.
L'histoire n'est donc pas une simple distraction d'un ordre supérieur, encore moins « une oisiveté occupée », comme ont osé le dire des esprits légers, mais un enseignement dont beaucoup profitent, même à leur insu. Pourquoi, en 1830, l'émigration, l'appel à l'étranger et la guerre civile n'ont-ils pas recommencé? Pourquoi Robespierre, Saint-Just et Carrier sont-ils devenus impossibles et, j'ajoute aujourd'hui, pourquoi la France s'est-elle levée tout entière contre la Commune, afin d'en arrêter et d'en punir les abominations? Parce que l'Histoire avait montré à nos légitimistes les suites de Coblentz et de la Vendée, qui avaient tué le roi et la royauté, à nos républicains les conséquences de la Terreur, qui avait tué la liberté. Et si, i. 4
plus tard, des zouaves pontificaux ont défendu un gouvernement suspect de peu d'affection pour l'Église, n'est-ce point parce que nous avions élevé au-dessus des factions l'idée de la patrie qu'il faut avant tout servir et sauver?
Les études rétrospectives de l'historien ont une autre utilité. Elles nous mènent à comprendre qu'il y a toujours dans le présent beaucoup du passé, mais qu'il ne s'y trouve qu'à la condition d'y mourir et non pour y prendre une vie nouvelle. Les idées d'hier sont un frein utile aux idées d'aujourd'hui, qu'elles empêchent de se précipiter trop vite vers celles de demain; et elles deviennent un péril quand elles s'obstinent à ne pas céder la place qu'elles ont perdue.
Autre problème, dont la solution intéresse ma conscience d'historien.
De la tombe où dorment les générations qui nous ont précédés dans la vie, il sort des voix que l'écrivain entend et répète; mais elles sont discordantes; de sorte que l'Histoire semble à quelques-uns une mer agitée où un flot pousse l'autre, une suite de flux et de reflux, corsi et ricorsi. N'y aurait-il pas, cependant, pour elle, considérée dans son ensemble, une marche en avant, à la condition de nombreux points d'arrêt, môme de retour en arrière? En somme, fait-il meilleur vivre aujourd'hui qu'autrefois?
L'humanité ne gagne pas en moralité, car toutes les vérités morales ont été, l'une après l'autre, trouvées depuis longtemps, quoique lentement répandues.
Elle ne gagne pas en force d'intelligence, car qui oserait mettre les esprits de notre temps au-dessus de ceux d'Homère et de Périclès, de Phidias, de Platon et d'Aristote, ou de Raphaël et de Molière?
Elle ne gagne pas en force physique, puisque nos soldats, pris individuellement, ne valent pas ceux de Sparte ou de Rome, ni nos athlètes, nos coureurs, ceux de la Grèce.
Où donc est le progrès?
En ceci : le savoir, la moralité, le goût, le bien-être qui, jadis, étaient le lot de quelques-uns, tendent à devenir le partage d'un nombre d'hommes de jour en jour plus grand .
En tant que qualité, la moralité et l'intelligence ne sont pas d'une valeur supérieure à ce qu'elles ont pu être autrefois en quelques hommes; mais la quantité éparse sur la surface du globe s'est considérablement accrue et continue à augmenter.
On a dit : l'esclave bien traité, le serf qui avait un bon maître étaient plus heureux que l'ouvrier d'aujourd'hui. Je le veux bien, quoique ce ne soit pas probable, mais ils étaient moins hommes; et puisque nous avons été dotés de facultés ou moyens d'action, il est de notre devoir de les développer, dussions-nous en souffrir.
Le lazzarone végète jusqu'à quatre-vingts ans comme une plante stérile.
Le savant se tue à quarante ans à force de travail.
Quelle vie est la meilleure, et lequel des deux a le plus vécu?
Voici donc la réponse à la question posée plus haut : la civilisation, à mesure qu'elle se développe, assure du bien-être à un plus grand nombre et ce bien-être conduit à une culture intellectuelle supérieure, de sorte qu'il se trouve plus de vie morale sur la surface de la terre et que cette vie s'y développe en de meilleures conditions.
Le vieil Anaxagore disait, il y a vingt-quatre siècles :
« L'esprit gouverne le monde ». Je reconnais que souvent l'esprit s'endort ou se trompe, jusqu'à sembler disparaître; mais, en somme, il finit par rentrer dans sa voie, et le progrès qu'il suscite, tout en avançant avec une extrême lenteur, continue à se produire.
Je n'ai pas encore parlé de ce qui est la maladie du jour, la politique. Il est pour cela de bonnes raisons : elle se trouve très loin de moi et je n'aurais aucun goût à me rapprocher d'elle. Cependant, en un pays qui discute et fait lui-môme ses affaires, tout citoyen est tenu, ne fût-ce que pour les besoins de la conversation, de savoir dans quelle direction il voudrait voir les politiciens marcher. De ma nature et des leçons de la vie, j'ai reçu un caractère auquel je ne renoncerai jamais : je suis un libéral, mais d'une espèce particulière, n'appartenant à aucun parti, et dont l'esprit n'est attaché à aucune formule. Le mal social est mon ennemi personnel et la grandeur de la France ma religion, parce qu'en tête de l'histoire de ce pays émancipateur on peut toujours écrire le mot du vieux chroniqueur : Gesta Dei per Francos. Aussi suis-je disposé à applaudir à tout ce qui diminuera l'un et augmentera l'autre. La politique, pour moi, est une question de rapport et de convenance; elle n'est pas l'application de principes absolus nés dans l'imagination surchauffée de théoriciens solitaires. Tous les gouvernements, les violents exceptés, sont bons, lorsqu'ils s'accordent avec les intérêts et les idées du moment; mauvais, quand ils leur sont contra-
dictoires. Louis-Philippe et ses fils me conviennent1, mais M. Guizot, malgré son grand talent de tribune, ne me convient pas. J'aime les gouvernements forts, à la condition qu'ils agissent dans le sens des légitimes aspirations de la société, et je n'aime pas ceux qui emploient toutes les ressources que le pouvoir leur donne à former des majorités factices et, par conséquent, dangereuses à eux-mêmes. Je comprends qu'un parti, majorité ou opposition, réunisse tous ses efforts pour ouvrir la Chambre à ses adhérents; je ne comprends pas qu'un gouvernement se conduise comme un parti et fasse de la candidature officielle, laquelle ne peut l'éclairer sur l'état des esprits. Avec un tel régime, il n'y a plus de boussole pour ceux qui tiennent le gouvernail. C'est pourquoi je redoute notre premier ministre2 qui, dans sa suprême infatuation, rapporte tout à lui seul et veut même enfermer l'avenir dans ses théories préconçues. Ne comprenant pas que les idées et les intérêts se modifient lentement, mais incessamment, M. Guizot fait, de la résistance aux réformes les plus simples, le principe de sa politique. Pour lui, le gouvernement est une borne autour de laquelle il veut bien que l'on tourne, à condition qu'il tienne la corde et que l'on ne sorte pas du cercle où il permet de marcher.
Aujourd'hui (1890), à la fin de ma vie, j'ajoute que j'ai gardé ces sentiments sous un autre régime que j'ai servi, et que jamais je n'ai fait de candidature officielle, c'està-dire imposé à un collège électoral, par la pression administrative, un préféré du gouvernement.
1. Ceci était écrit, comme presque tout ce chapitre, avant la révolution de Février. (Note de Vauteur.)