‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 3)Chapitre 5 sur 46 · M. Guizot · texte numérisé non relu

M. Guizot

5ï NOTES ET SOUVENIRS.

On pourrait comparer la société à une armée en campagne qui, en arrière, a ses traînards; en avant, ses enfants perdus; au centre, le gros des troupes et, pour un moment, la victoire. Mais je pense aussi que des questions nouvelles naissent toujours des temps nouveaux et que ces questions sont des forces qui se révèlent avec une grande puissance d'harmonie ou de destruction, suivant leur nature et la direction qu'on leur laisse prendre. Les réclamations ouvrières sont un de ces problèmes difficiles.

Le monde physique et le monde social sont soumis à la même loi de nivellement qui agit avec une extrême lenteur, mais qui ne s'arrête jamais. Dans l'un, les montagnes s'abaissent ou se dégradent et leurs débris exhaussent les vallées. Dans l'autre, les castes, les aristocraties de naissance, de fortune ou de condition se perdent peu à peu dans le peuple. L'esclave monte insensiblement à la liberté, et le fils de l'ancien serf arrive à cultiver pour son compte de vieilles terres féodales. L'humanité a mis cinquante ou soixante siècles à parcourir, avec d'immenses souffrances, ces étapes dont chacune cependant marquait pour elle un degré nouveau d'affranchissement. Est-elle au bout de sa voie douloureuse? Non.

La Révolution a brisé les chaînes dont, en 1789, nous étions enveloppés, et la liberté appartient aujourd'hui à tout le monde; mais cette nouvelle divinité, semblable à Indra, écrase parfois, en marchant, ses adorateurs. Ouvrant à chacun toutes les carrières et toutes les espérances, elle surexcite la vie et fait un combat où l'on voit encore des

vainqueurs et des vaincus. Ce régime vaut mieux que l'ancien, et il est plus digne, parce qu'il suppose un développement plus viril de nos facultés.

Mais de nos jours, sur bien des points de l'Europe, un autre cri s'élève. Il n'est plus question d'abattre les bastilles : celles-ci sont à terre ou y seront bientôt ; il s'agit de faire arriver tout le monde au bien-être, fût-ce en partageant les biens les mieux acquis. Cette révolution sociale a pour elle un peu de raison théorique, et, contre elle, bien des obstacles qui la feront échouer. Car, si l'accès de la richesse, ou tout au moins de l'aisance, doit être ouvert à tous, il faut bien reconnaître que la nature, qui ne fait ni des esclaves ni des serfs, ne fait pas non plus des hommes égaux, quant aux forces de l'esprit et à celles du corps. Dans nos sociétés modernes, livrées à une concurrence nécessairement fatale aux faibles, cette inégalité organique produit bien vite une inégalité sociale qui s'accuse, d'un côté, parla fortune ou le bien-être, de l'autre par la misère. Le prolétariat, conséquence forcée de la nature humaine et de l'organisation politique, ne saurait pas plus être supprimé qu'on ne supprime la maladie ou la mort. L'utopie du socialisme est de prétendre le faire disparaître; la sagesse sociale est d'aviser a en réduire sans cesse la proportion, comme la science s'applique à diminuer le mal physique, sans espérer qu'elle pourra jamais l'anéantir.

En outre, on n'établirait cette égalité sauvage qu'en mutilant la nature humaine, qui reprendrait bien vite ses droits. Pourquoi le père travaille t-il, si ce n'est afin de préparer à ses enfants une vie plus douce?

La propriété n'est, le plus généralement, que l'accumulation des produits du travail, et par conséquent l'extension

légitime de la liberté individuelle. Touchera Tune ce serait détruire l'autre. Aujourd'hui, elle a deux formes : l'ancienne qui est la terre; la nouvelle qui est le capital créé par l'industrie. Nos paysans ont la première ou sont en voie d'arriver à une aisance relative; aussi sont-ils conservateurs. Beaucoup de nos ouvriers de l'industrie, au contraire, dont le salaire ne suffit pas toujours aux besoins de la famille, sont révolutionnaires, comme l'ont été les gladiateurs de Spartacus et Jacques Bonhomme. A la servitude du corps, puis de la terre, a succédé celle de la misère ; après l'esclave et le serf, l'indigent. Notre génération se trouve donc en face d'un de ces problèmes redoutables que l'humanité rencontre inévitablement sur sa route, et qu'elle ne résoudra pas plus que les autres par la force, mais avec du temps, de la sagesse, des concessions faites par ceux qui possèdent et aussi avec delà modération chez ceux qui veulent posséder. Beaucoup d'ouvriers en sont encore aux sentiments d'envie, de haine, de colère, qui animaient l'esclave contre son maître, le serf contre son seigneur, ignorantia et invidia, disait Salluste; donnons-lui-en d'autres par l'instruction. Il ne sait pas comment nos pères ont changé la blouse, qui couvrait fort mal leurs épaules, en une redingote de bon drap; il ignore que nous sommes devenus bourgeois par l'ordre, le travail, l'économie : il faut le lui apprendre. Mais le bourgeois à son tour, devrait être délivré de cette hâte de jouir, de ce besoin de luxe, de cet esprit de lucre rapide qui le poussent à vouloir gagner en dix ans ce qu'on ne gagnait jadis qu'en trente ou quarante années de la vie la plus laborieuse; qu'il considère davantage l'ouvrier comme un des instruments de sa fortune et qu'il lui laisse arriver une part plus grande de ses profits.

Les revendications violentes n'aboutiraient, aujourd'hui comme autrefois, qu'à faire de part et d'autre des victimes et des ruines. Le fusil, pas plus que la loi, ne résout ces questions-là. 11 s'agit, des deux côtés, d'arriver à une vue plus nette des véritables intérêts de chacun et à une moralité plus haute. Comme la philosophie et le christianisme ont fini par tuer l'esclavage antique et la servitude de la glèbe, l'économique diminuera les misères du prolétariat. La question sociale est d'abord une question d'éducation.

Deux moyens aideront à la solution du problème : l'instruction qui prépare à la lutte et fortifie ceux qui entrent dans la lice; la charité qui relève et soutient les vaincus de la vie. Instruction au sens le plus large de ce mot, éclairant chacun sur ses véritables intérêts, qui ne sont pas toujours les intérêts du moment; institutions de prévoyance, où les parvenus de l'intelligence et de la fortune tendront la main à l'honnête homme tombé au milieu du chemin. Ces moyens, il les faut développer et en accroître sans cesse l'action bienfaisante; sans quoi le mal ira grandissant à mesure que notre société deviendra plus industrielle, et que l'industrie, quittant l'atelier domestique, se concentrera de plus en plus en de grandes usines qui feront le vide dans les campagnes et l'accumulation autour des machines inventées par la science l.

Bien que je sois disposé à réduire le plus possible le rôle de l'État qui, au contraire, grandit chaque jour par l'effet d'une civilisation plus compliquée, j'admets que le législa-

1. Les statisticiens estiment qu'avant trente ans, le chiiïre de la populalion urbaine dans les villes de 10 000 habitants égalera celui de la population rurale. Ce phénomène, qui n'est point particulier à la France, est gros de conséquences sociales.

teur doive intervenir par l'impôt dans la répartition de la richesse. A en croire de savants économistes, le pauvre paye plus que le riche, proportionnellement à l'avoir de chacun d'eux; le premier donnant au budget huit ou dix pour cent de son gain, le second six ou sept de son revenu. 11 faudrait, au moins, établir l'égalité clans les sacrifices. On dira que sous cette question d'équité se cache l'impôt progressif. Le nom ne m'effraye pas plus que la chose qui, d'ailleurs, existe déjà dans une certaine mesure. En face de la prospérité croissante des détenteurs du capital et de la détresse de ceux qui n'ont que leurs bras pour vivre, il sera nécessaire de trouver quelque moyen d'empêcher des femmes ou des enfants de mourir de faim au pied de somptueux hôtels. L'Eglise avait autrefois la charge des pauvres; c'est à la richesse de remplir aujourd'hui cet office, non par l'aumône donnée dans la rue, mais par des institutions bienfaisantes1.

1. Le plus profond penseur de l'antiquité a montré dans sa Politique, V, 4, les désastreux effets de l'intervention des démagogues dans les affaires des cités grecques. « Le gouvernement démocratique, dit Aristote, a de dangereux ennemis, les démagogues, qui le minent et le renversent, soit en calomniant les riches, soit en ameutant contre eux la classe qui n'a rien. On en peut citer mille exemples. A Cos, leurs perfides manœuvres provoquèrent un complot des riches, et la démocratie fut abattue. A Rhodes, comme ils disposaient des finances, ils firent retirer l'indemnité due aux navarques (les riches), et ils leur infligèrent, par des poursuites judiciaires, des amendes qui les poussèrent au désespoir et à une révolution. A lléraclée encore, les démagogues entraînèrent la ruine du gouvernement démocratique. A Mégare, ils confisquèrent les biens d'un grand nombre de riches qui, chassés de la ville, y rentrèrent de vive force et établirent l'oligarchie: même chose à Gumes, à Thèbes après la bataille des OEnophytes. Parcourez l'histoire de la chute des démocraties, vous trouverez presque partout les démagogues décrétant des lois agraires, tourmentant les riches, pour faire des largesses au peuple avec le bien de la classe aisée, qu'ils poursuivent d'accusations et forcent à conspirer ». V. Duruy, Uisloir,des Grecs, t. III, p. 105-106.

A la question de la propriété se rattache celle de l'hérédité. J'ai passé trop d'années dans l'ancienne Rome pour n'être pas quelque peu Romain, quant à la détermination des droits de l'autorité paternelle. Celle-ci est trop restreinte par nos Codes. Que le patrimoine légué par les aïeux reste dans la famille, je l'accorde : c'est un vieux précepte de notre droit celtique; mais je souhaite que le père ait une plus libre disposition du capital créé par lui. Quelques exceptions fâcheuses n'empêcheront pas d'établir en principe que le père est le juge naturel et équitable de ses enfants.

Quant à nos connaissances, elles s'accroissent tous les jours, parce que les sciences proprement dites font chaîne et que chaque génération y ajoute un anneau. Mais le mot de Fontenelle est toujours vrai : « Nous voyons plus loin que nos pères, parce que nous sommes montés sur leurs épaules. »

Il est une question qui réveille mes impressions premières, celle de l'art. Nos écrivains, nos artistes mènent encore le chœur de celles qu'on appelait autrefois les neuf sœurs. Les Feuilles d'automne de Hugo m'enchantent, les Odes de Lamartine me bercent de leur mélodie harmonieuse; et Ingres, Delacroix me donnent la fête perpétuelle des yeux, l'un par son dessin, l'autre par sa couleur, tous deux par l'élévation de leur pensée f. Pour qu'un

1. Je répèle que ceci était écrit avant la révolution de- Février. Je parlerais autrement de notre littérature et de nos arts fin de siècle.

tableau me charme, il faut qu'il suscite en moi une émotion ou une idée; pour qu'un livre me plaise, il doit, s'il ne parle pas d'histoire, me faire sortir de la réalité ambiante et m'ouvrir les régions sereines où l'on respire un air pur. Après la joie que donne l'accomplissement d'une bonne action, le plaisir esthétique est le premier de tous les charmes. Aussi je m'en tiens à la formule de La Bruyère, que je généralise pour tout le domaine de l'art : « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage : il est fait de main d'ouvrier. »

En relisant ces lignes, écrites il y a si longtemps, je me demande avec tristesse ce qu'est devenue notre royauté d'art. Les admirateurs de la peinture sans dessin ou sans couleur, et les décadents, les pessimistes, qui vivent dans la joie et écrivent dans le désespoir, ont remplacé les grands artistes de ma jeunesse. Est-ce que le soleil baisserait à l'horizon de la France? Ou, comme les vieillards, n'ai-je plus d'affection que pour les hommes et les choses d'autrefois? C'est possible. Ayant vécu quarante ans à Rome et dans l'Athènes de Périclès, je suis et je resterai un classique.

Je retrouve dans ces vieux papiers une note que je ne saurais plus rattacher aux personnages qui l'ont inspirée :

Voyageant un jour dans les Alpes, j'entendis converser ensemble un torrent aux flots écumeux et bondissants et un mince fdet d'eau qui tombait sans bruit delà montagne. Le torrent, de sa grosse voix, raillait le ruisseau : « Je suis jeune; je suis fort et vaillant; je cours par la montagne et la vallée; on entend au loin mugir mes flots, et

j'arrive avant qu'on sache que je suis parti. » — « Moi, je suis humble, murmurait le ruisseau; je glisse sous l'herbe et, du plus haut que je tombe, c'est sans bruit ni écume. Je ne suis qu'une goutte d'eau; cependant je me fraye passage; moins vite que vous, mon fier compagnon, mais plus sûrement. Vous passez; moi, je dure et je creuse le roc sur lequel vous ne faites que gronder un moment. » S'agissait-il d'un politicien bruyant et d'un écrivain modeste? Je ne le sais plus; mais je préfère de beaucoup la source humble et discrète dont l'eau limpide coule toujours.

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