‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 3)Chapitre 44 sur 46 · Dans un article du Figaro, de février · texte numérisé non relu

Dans un article du Figaro, de février

« Soudain, l'Empereur me fixa et s'écria :

« — Lieutenant, vous portez la trace d'une belle bles- « sure au coin du front. A quelle affaire avez-vous reçu ce « coup de feu? »

« — Sire, permettez-moi de détromper, à regret, Votre « Majesté. Je ne suis qu'une victime du cardinal de Riche- « lieu. »

« L'Empereur et le général Fleury se regardèrent pleins d'étonnement, ayant l'air de se demander s'ils avaient affaire à un homme devenu subitement fou.

« — Victime du cardinal de Richelieu! Que voulez-vous « dire? reprit Napoléon III, tourmentant sa moustache.

« — Sire, c'est toute une histoire.

« — Eh bien! contez-nous-la, ajouta Sa Majesté en « souriant.

« — Sire, c'était sous la Terreur. Au milieu de la rue de « Seine demeuraient dans la même maison, en bas unlaye- « tier-emballeur; au-dessus, un ancien député du tiers « état de Rretagne, nommé M. Armez, dont le fils fut lui- « même député des Côtes-du-Nord sous le gouvernement « de Juillet. Un soir, l'emballeur frappa à la porte de « M. Armez, et, soulevant sa blouse dont il tira un objet « voilé, lui tint ce langage : « — Citoyen, il y a quelques « jours, à la suite d'une lâche dénonciation qui m'avait « fait suspect, vous avez sauvé ma tête. En reconnaissance, « je vous apporte celle du cardinal de Richelieu : chez « vous, du moins, elle sera en sûreté. »

« Puis l'emballeur raconta à son interlocuteur que, « chargé le matin, en qualité de chef de section, de violer « les sépultures de la Sorbonne, il avait profité de l'absence « des ouvriers sortis pour déjeuner; qu'il avait scié à la hâte

« et tant bien que mal le crâne du cardinal dont la tombe « avait été descellée et déjà entr'ouverte, et qu'il avait pu « heureusement dissimuler son larcin.

« M. Armez accepta le précieux dépôt, tout en exigeant « de l'emballeur une attestation en règle. »

« Napoléon III dont le front s'était assombri, sans doute au souvenir de l'outrage infligé à la dépouille du grand prélat qui cimenta la France, écoutait très attentivement, le regard redevenu incertain. Le général Fleury, d'un signe approbateur, m'encourageait à continuer. Je poursuivis, pendant qu'on dégustait un café par trop brûlant.

« — Des années s'écoulèrent. Un jour, vers la fin de la « Restauration, le 14 février 1829, mon père se trouvait à « la prison de la Force, en visite dans la cellule de Béran- « ger auquel il était lié par une longue intimité et qui « l'avait fait mander. Le chansonnier, qui subissait sous « les verrous les rigueurs de la censure, était malade. Mon « père avait amené avec lui son vieil ami, le célèbre doc- « teur Broussais qui, comme Gall, se livrait à des travaux « phrénologiques. La conversation vint à tomber sur le « cardinal de Richelieu et sur les aventures de sa tête. « Le docteur Broussais exprima le plus vif désir de conte sulter ce fameux crâne qui avait remué le monde. Mon « père, compatriote de M. Armez, demeurant toujours rue « de Seine, obtint que la précieuse tête lui fut confiée.

« De l'examen du docteur Broussais, il résulta une conte sultation médicale fort bizarre, confirmant une fois de « plus que souvent le génie confine à la folie. Vu le logece ment des deux lobes cérébraux, complètement inégaux « en volume, l'un s'accusait excessif et l'autre très réduit : « signe ordinaire de la démence, ajoutait le praticien.

« M. Armez était retourné, après les événements de Juillet, au fond de sa Bretagne. Mon père resta longtemps dépositaire de la tête arrachée à la sépulture de la Sorbonne. J'ai grandi mes plus tendres années en face d'elle. La nuit, elle me causait des cauchemars insurmontables. Ce masque jauni et luisant comme un vieil ivoire, faisant contraste avec le marbre noir du secrétaire qui le supportait, ces deux trous béants, cette moustache encore adhérente d'un côté seulement, cette mouche hérissée sur le maxillaire inférieur, imprimaient au mort un rictus éternellement sardonique, éclairé parfois par un rayon de lune se glissant dans la chambre. Un jour, je voulus porter sur ce masque une main profane. Je grimpai sur une chaise qui glissa et je m'abattis de tout mon poids, tête en avant, sur le coupant du relief de la serrure qui me fracassa le front. Mon père fit partir la tête du cardinal pour la résidence de M. Armez où elle doit encore se trouver. Voilà, Sire, comment j'ai augmenté, après coup, le nombre des victimes du cardinal. »

« L'Empereur se leva, nous invitant à passer au fumoir,

et se retournant, m'adressa ces mots :

« — Lieutenant, vous m'avez très vivement intéressé.

« Écrivez donc cela. »

« Épilogue.

<( J'étais retourné aux terres chaudes du Mexique; parfois j'y rencontrais, sous les grands bois, des têtes desséchées de pendus qui me remettaient en mémoire le masque du cardinal. J'y appris même que M. Démange, alors préfet

des Côtes-du-Nord, était entré en rapports avec la famille Armez retirée dans ses terres.

« Un beau matin, arrivait à Paris, rue de Grenelle-Saint- Germain, chez le concierge du ministère de l'Instruction publique, une caisse recommandée : celle-ci séjourna trois jours dans la loge, sous une table, délaissée, inconnue, sans être ouverte. Enfin un chef de bureau vint procéder à la reconnaissance du colis, en présence de la femme du concierge, qui me donnait dernièrement ces derniers détails. C'était la tête du cardinal, renfermée dans une double caisse, la caisse intérieure faite d'acajou : elle était toujours ornée de sa fine moustache. Le petit-fils de l'ancien habitant de la rue de Seine avait eu l'excellente pensée de la restituer à l'Etat.

a On lira avec intérêt, la lettre qui suit, écrite hier par mon illustre et vénéré maître, M. Victor Duruy, alors ministre de l'Instruction publique, en réponse à la demande de renseignements que je lui ai adressée touchant la cérémonie où la tête du cardinal fut solennellement réintégrée, vers la fin de l'Empire, dans sa sépulture primitive.

Paris, 6 février 1889.

« Mon cher Comte,

« J'ai eu la bonne fortune, sans y avoir aucun mérite, « d'être rendu dépositaire du cœur de Voltaire, que j'ai remis « à la Bibliothèque Nationale, au milieu de ses œuvres, « et de la tête de Richelieu, que j'ai rendue à son tombeau.

« Si vous vouliez bien faire le voyage du quartier latin, « et entrer dans l'église de la Sorbonnc, vous trouveriez, « au-dessus du monument élevé à Richelieu, une longue « inscription latine, rédigée par Léon Renier, qui vous

« donnerait la dale de la restitution de la tète du carce dinal.

« Cette tête n'en était pas une, à proprement parler. Elle « avait été sciée de haut en bas, de manière à ne laisser u subsister que le front et la fine moustache qu'imposait, « même à un cardinal, la mode du temps; la ressemblance « était frappante, et ce masque semblait d'hier. Louis XIII <( l'aurait reconnu.

« Qui m'avait envoyé cette relique? Un propriétaire des « Côtes-du-Nord dont je ne sais plus le nom. Mais le Bulletin « de V administration de V Instruction Publique a dû raconter « le lendemain ce qui s'était passé à la Sorbonne et, d'après « la date que donnera l'inscription, vous en retrouverez aisé- « ment le numéro que je ne possède pas, mais que le « Ministère doit garder.

u La Faculté de Théologie, avec son doyen, Mgr l'arche- <( vêque Maret, assistait à la cérémonie, et un de ses profes- « seurs, l'abbé Perraud, aujourd'hui évoque d'Autun et a membre de l'Académie française, fît le discours d'inau- « guration.

« Voilà tout ce que mes souvenirs me rappellent. Il n'est « resté dans mon esprit aucune trace de l'intervention de « l'Empereur en cette affaire. Mais il se peut que, par ses « ordres, Fleury ait agi auprès du préfet des Côtes-du-Nord « et, par celui-ci, auprès du détenteur dont l'offre me sur- « prit autant qu'elle me charma.

« Hélas! où sont les neiges d'antan? Me voilà bien vieux

« et bien loin du temps où vous m'aviez pour professeur.

« Mais je vous remercie de votre bon souvenir.

« Votre tout dévoué,

« V. Dl'Rl y. »

A cette cérémonie, qui eut lieu le 15 décembre 1866, se produisit un incident dont j'ai plus tard payé tous les frais. La Sorbonne ne pouvait se réunir sans un discours, un professeur de la Faculté de Théologie, chargé de célébrer le retour de Richelieu dans l'église qu'il avait bâtie, termina son panégyrique par des paroles qui ne convenaient ni au lieu où elles étaient prononcées, ni au héros de la fête, ni aux personnages officiels qui assistaient à la cérémonie. Le soir même, j'écrivis à l'archevêque de Paris :

Paris, le 15 décembre 1866.

« Monseigneur,

« Le Père Perraud a terminé un savant et théologique discours par un article de journal. Scientifiquement, je tiens sa thèse pour fausse. Politiquement, elle est mauvaise. Vous et moi, Monseigneur, nous avons parlé le moins possible sur un sujet brûlant afin d'éviter de dangereuses allusions. Le Père Perraud a éprouvé le besoin de faire une petite manifestation qui lui valût un sourire de M. Berryer. Je charge le Recteur de s'entendre avec lui pour qu'à l'impression cette péroraison soit modifiée. »

Dix-huit ans plus tard, l'abbé Perraud était évêque et moi élu membre de l'Académie française. Mgr d'Autun, directeur de la Compagnie à la mort de M. Mignet, mon prédécesseur, fut chargé, selon l'usage, de me recevoir. Ce jour-là, j'étais son justiciable et il avait le droit dont on use quelquefois de mêler des orties aux fleurs dont le récipiendaire est accablé. Son discours, très éloquent en certaines parties, contenait contre moi des paroles dont une au moins fut effacée par la commission académique

qui reçoit les discours avant la séance d'ouverture. Mais Fauteur conserva l'invitation qu'il m'adressa publiquement, comme à un pénitent, de me convertir. C'était peut-être son droit d'éveque; mais ce n'était ni selon les convenances du lieu, ni selon celles des personnes.

A propos de ce discours de l'Évêquc d'Autun, un très savant homme, ancien président de l'ordre des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de Cassation, m'engagea « à écrire un livre où, de l'histoire universelle serait tirée la morale universelle, cette véritable loi de l'Histoire ». Je lui répondis : « Vous êtes, Monsieur, beaucoup trop bienveillant pour moi et je ne mérite pas le redoutable honneur que vous me conseillez de chercher . J'ai bien souvent pensé comme vous que le livre de Bossuet était à refaire; mais la tentative paraîtrait à tout le monde bien audacieuse. Cependant elle se fera parce qu'elle est nécessaire. Je suis trop vieux et trop grand admirateur, littérairement, de l'évêque de Meaux, pour concevoir un si périlleux dessein. A mon âge, on ne commence rien; tout au plus achève-t-on. C'est ce que je fais à cette heure, en relisant encore une fois toute la Grécité pour une dernière édition de mon Histoire Grecque.

« J'y retrouve, sous le nom de Destin, la Providence de Bossuet, qui conduit tout vers une fin que, seule, elle connaît. Cette doctrine païenne, toute recouverte qu'elle soit des magnificences d'un style incomparable, n'en est pas moins une impertinence envers le bon Dieu, qui se trouve ainsi responsable de nos sottises. Il y a bien longtemps que j'ai appelé l'Histoire le grand livre des expiations et des récompenses, et que j'ai cru à la solidarité des générations successives, en reprenant le mot de la

Bible : « Tu seras récompensé ou puni dans ta postérité jusqu'à la septième génération. » Homère et Hésiode disent la même chose en termes plus poétiques. Ce sont paillettes d'or que le fleuve entraîne, mais qui prouvent l'existence d'une mine précieuse; et cette mine, Monsieur, c'est votre loi.

« Lorsqu'il y a vingt ans, j'organisais l'enseignement spécial, je proposai au Conseil Impérial, où siégeaient cinq évêques, un programme de morale laïque fondé sur la loi du devoir ; il y eut, de la part de quelques-uns, comme une révolte indignée. Est-ce que les sermonnaires théologiques ne suffiraient pas? Je leur répondis : « Vous avez pour faire un honnête homme des moyens plus puissants que les nôtres, puisque vous disposez du paradis et de l'enfer. Mais ne dédaignez pas nos procédés humains : ils ont aussi leur efficacité. Je ne crois pas qu'il soit inutile de parler à nos enfants du De Of ficus de Cicéron, ni de leur montrer dans l'histoire qu'à chaque faute correspond tôt ou tard un châtiment. » Mes raisons furent acceptées; il en sera de môme des vôtres.

« Ce ne sont pas aujourd'hui les lettrés et les savants qui abandonnent l'Église tout en la respectant; ce sont les gens d'en-bas qui s'éloignent. Les racines de l'arbre immense ne plongent plus dans un sol nourricier. Sans nul doute, le catholicisme gardera encore pendant des siècles une certaine vitalité. Combien de temps le paganisme n'at-il pas vécu après que le Prométhée d'Eschyle eut dit aux Athéniens de Périclès : « Les dieux aussi mourront; » et après que les contemporains d'Auguste eurent entendu une voix mystérieuse crier : « Le grand Pan est mort. » Il faut combler le vide qui s'élargit tous les jours, en mon-

trant, au-dessus des ruines de la religion, la loi du devoir que révèlent la conscience et l'Histoire. »

Comme ministre de l'Instruction publique, je n'ai jamais eu à m'occuper de la question pontificale, qui a été un des plus graves soucis du Gouvernement impérial et Tune des causes de sa chute. Mais, ne voulant rien cacher de mes sentiments, j'ai raconté ci-dessus, au chapitre V, pages 110-112, comment je fus amené, en janvier 1860, à publier, sans nom d'auteur, la brochure : Les Papes , prince* italiens. On ne trouvera nulle trace de cet écrit dans mes actes, mais on en reconnaîtra naturellement dans mes pensées. Éditée chez le libraire Noblet (rue Soufflot), qui en a découvert pour moi un dernier exemplaire, je pourrais l'imprimer à la fin de ce chapitre XIII, si elle ne se rapportait pas à une question morte aujourd'hui.

L'Italie ne lâchera jamais Rome; mais elle devra toujours respecter l'autorité spirituelle du Saint-Père.

Fin du tome premier.

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