‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 3)Chapitre 43 sur 46 · Sic · texte numérisé non relu

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cela ne paraît guère expédient non plus, et peut-être même serait-ce d'un mauvais effet hors de Paris : ce qui n'est rien de près, souvent est quelque chose de loin.

« La réouverture du cours de M. Renan aurait un autre inconvénient plus grave. Au fond, il est vrai, cet homme ne ferait que remonter dans une chaire qui est la sienne, et dont il n'a pas été régulièrement évincé; mais il y a quelquefois une force des choses qui l'emporte sur la légalité : les chrétiens, protestants et catholiques, ne voudront pas voir ici l'hébraïsant qui les touche peu, mais l'insulteur de la foi qui les a cruellement affligés. Et, de fait, pour tous, amis et ennemis, le professeur, d'ailleurs médiocre, disparaît dans l'écrivain qui a donné du scandale; ce que plusieurs applaudissent en lui, c'est l'auteur de la Vie de Jésus, c'est lui aussi que d'autres auront à blâmer et à combattre, et par conséquent c'est encore lui que le Gouvernement aurait à maintenir dans sa chaire, s'il l'y laissait monter. Les choses seraient appréciées de cette manière, il ne faut pas se le dissimuler, et dès lors le Gouvernement de l'Empereur accepterait, dans l'opinion générale, une solidarité dont on ne voit pas le bénéfice et dont il est à peine besoin d'indiquer les inconvénients.

« Voici en peu de mots ce qui se passera. Plusieurs évêques qui n'ont encore rien dit de M. Renan prendraient la parole. Ils regretteront tout haut que les lois, qui protègent l'uniforme du plus humble fonctionnaire, ne sachent pas protéger la religion de la majorité des Français et la livrent, au contraire, à la raillerie et au mépris en confiant un enseignement autorisé par l'État à un homme qui vient d'abuser, avec une impiété si scandaleuse, de la liberté d'écrire. Ces plaintes seront d'autant

plus vives et trouveront d'autant plus d'écho, que M. Renan a composé sa Vie de Jésus à l'aide de procédés qu'il ne convient pas de qualifier ici, mais qui ne peuvent qu'étonner douloureusement quiconque aime la vérité et la loyauté. Bon nombre de journaux, soit de Paris, soit des départements, ne manqueront pas de s'engager dans cet ordre d'idées; il y en a même qui s'empresseront de faire entendre, par la stratégie de leur polémique et avec cette habileté de langage qui côtoie le code pénal de la presse sans y tomber, que le silence et la neutralité du Gouvernement sont une complicité morale et qu'il y faut voir la manifestation discrète de tendances dont les catholiques ont raison de s'alarmer. Derrière les évêques et ces journaux, il y a 40 000 prêtres et quelques millions d'hommes honorables dont le contentement et les sympathies ne sont pas absolument nécessaires, il est vrai, mais dont il est encore moins nécessaire de décourager la confiance et l'affection. Est-ce bien la peine de les offenser pour quelques leçons d'hébreu données, à de rares auditeurs qui n'y tiennent guère, par un hébraïsant dont la science, même en ce qui regarde son propre cours, reste très problématique?

« Pour conclure : en présence de tous ces inconvénients que rien ne compense, n'y aurait-il pas lieu d'adopter un parti d'ailleurs peu sévère et qui n'engage ni droits, ni principes? Ce serait de prononcer que le cours de M. Renan ne sera pas repris cette année. Cette décision réserve le droit du professeur à sa chaire et à son traitement; elle est une sorte de satisfaction donnée à la conscience religieuse de la France; elle peut passer pour un désaveu officiel du mauvais livre et de la mauvaise action commis par M. Renan; elle montre que le Gouvernement de l'Empe-

reur persévère dans cette politique d'apaisement et de conciliation qui est une partie de sa force; en tout cas, elle permet d'attendre, pour trancher la question, que l'émotion d'aujourd'hui soit calmée et que le temps et la réflexion aient agi, de part et d'autre, sur les esprits. »

A force de chercher une solution pour tourner honnêtement cette difficulté, j'en offris deux à l'Empereur, dans ma lettre du 24 mars 1864 : ou ma retraite, ou le retour de Renan, avec avancement, à la Bibliothèque Impériale, d'où il était sorti pour venir au Collège de France :

« Sire,

« J'ai fait appeler M. Renan, et je lui ai proposé, en échange de sa chaire, la place que la mort de M. Hase laisse libre à la Bibliothèque Impériale. Il m'a demandé vingt-quatre heures de réflexion et vient de m'apporter son refus définitif.

« Il ne me reste donc plus, pour déférer à l'avis du Conseil, que de prononcer la révocation de M. Renan.

« Il y a quinze jours, j'ai destitué, par le télégraphe, un professeur qui avait, en un lieu public, prononcé une parole odieuse contre Votre Majesté et, pour cela, je n'ai eu besoin des conseils de personne. Je n'hésiterais pas davantage, en face d'une infraction au devoir, de quelque part qu'elle vînt. Mais on me demande de frapper un membre du plus haut et du plus libre enseignement que nous possédions, le Collège de France, pour un fait, la publication de la Vie de Jésus, qui ne tombe pas sous le coup de la loi; qui a été accompli en dehors des fonctions professorales, comme exercice du droit légal de discus-

s ion; qui, enfin, datant de près d'une année, semble avoir acquis le bénéfice de la prescription.

<( M. Renan a publié son livre sous l'administration de mon prédécesseur : M. Rouland ne Ta point poursuivi, alors que se produisait le plus grand scandale, et c'est à une année de distance que, sur le signe d'un cardinal, le Gouvernement donnerait à M. Renan la seule chose qui manque à sa notoriété, le baptême de la persécution.

« Je supplie l'Empereur de ne pas accorder cette joie à ses ennemis et à ses faux amis, de ne pas faire ce que la Restauration elle-même n'a pas osé accomplir. En 1830, un professeur, M. Dubois, fut condamné, pour deux articles dans le Globe, à quatre mois de prison et à trois mille francs d'amende. M. de Guernon-Ranville, le collègue du prince de Polignac, ne le destitua point; il le frappa seulement de la censure ; et cependant, M. Dubois avait été condamné.

« Sa Majesté veut-elle que le Ministre dont Elle a permis que l'administration débutât par un décret de garantie en faveur des professeurs, fasse, au nom de Napoléon III, ce que M. de Guernon-Ranville n'a pas osé faire au nom de Charles X?

« Ce décret de garantie a constitué un tribunal pardevant lequel M. Renan devrait comparaître et dont MM. Dupin et de Royer sont membres. Je les ai consultés; ils ne sont point d'avis d'une destitution et je ne pourrais la signer qu'en adressant en même temps à Sa Majesté l'humble et respectueuse prière de me relever de mes fonctions. »

L'Empereur refusa l'offre de ma démission; mais l'opposition devenait de jour en jour plus forte et j'en vins à me demander si j'avais vraiment le droit de sacrifier les grands intérêts qui m'étaient confiés en résistant à une mesure

provoquée par l'imprudence d'un professeur, plus préoccupé de sa popularité que des embarras qu'il causait au Gouvernement. Le 1er mai, j'écrivis à l'Empereur :

« Sire,

« J'ai revu M. Renan. Tout en protestant de son dévoûment absolu pour l'Empereur, il ne veut pas accepter, en ce moment, l'échange proposé. Il demande du temps, afin de laisser la situation s'éclaircir, parle d'un nouveau voyage en Orient qui détournerait l'attention de sa chaire et, au pis-aller, désirerait être un peu contraint par quelque réclamation budgétaire d'un député, contre un traitement auquel ne répond pas une fonction.

« Ce dernier moyen ne serait pas mauvais s'il était directement employé; mais il peut ouvrir la porte à de fâcheuses manifestations.

« Pour moi, Sire, je suis prêt à temporiser, si cela convient à l'Empereur, ou à agir dans le sens de la note que j'ai eu l'honneur de laisser dans les mains de Sa Majesté; c'est-à-dire à imposer l'échange, en termes qui soient à la fois honorables pour le Gouvernement, pour notre plus grand établissement d'Enseignement supérieur et pour le professeur déplacé.

« J'attendrai les ordres de Votre Majesté. »

M. Renan m'écrivit, sur ces entrefaites, une lettre qui fut publiée, et, comme s'il me reprochait de faire trafic des choses saintes, il me jetait à la face les mots de saint Pierre à Simon le Magicien : SU tecum pecunia tua.

La révocation fut décidée1.

1. Le décret de garantie dont il est question plus haut ne concernait que les professeurs de l'Université, laquelle ne comprend pas le Col-

Je laissai quelque temps la chaire vacante. Le clergé, pour compléter sa victoire, présenta un candidat, le professeur d'hébreu à la Faculté de théologie de la Sorbonne. C'était un très brave homme, parfaitement inoffensif, mais qui eût été un peu dépaysé dans cette grande maison du Collège de France; j'avais une revanche à prendre : je nommai un juif, M. Munk, le premier de nos hébraïsants, qui avait récemment montré sa science et sa sagesse dans une Histoire de la Palestine, publiée par Didot. Ce fut la fin d'un incident que des journalistes exploitèrent longuement contre moi et que de prétendus libéraux, très ignorants des devoirs parfois désagréables d'un Gouvernement, me reprochent sans doute encore. Pour apprécier un acte politique, il faut, en effet, tenir compte des circonstances au milieu desquelles il s'est produit, à moins qu'on ne ressemble à ce théoricien de l'absolu dont Cicéron se moque, qui prétendait que tuer un poulet ou égorger son père était la môme chose, puisque, dans les deux cas, on versait le sang innocent.

M. Renan ne me garda pas rancune de l'exécution dont il avait été l'objet; j'en ai eu la preuve dans les divers scrutins qui se sont ouverts sur mon nom à l'Institut.

Une dernière affaire avec le clergé me fut, au contraire, très agréable. Elle n'intéressait, il est vrai, qu'un cardinal mort depuis deux siècles et demi.

lège de France. En rédigeant ce décret, je n'avais pas pensé qu'un professeur d'un pareil établissement eût jamais besoin d'être protégé contre une révocation.

Dans mon cabinet, an Ministère, se trouvaient deux bustes en marbre, l'un de Colbert, l'autre de Richelieu, et mes promenades méditatives à travers cette pièce m'amenaient souvent en face d'eux. Un jour, arrêté devant Colbert, je me surpris à lui demander : « Pauvre grand homme, tu n'avais ni naissance, ni belles manières, ni brillant esprit; dis-moi donc comment tu as su changer le fils du marchand de laines de Reims en un des plus respectés serviteurs de la France? » 11 me sembla que de ses lèvres de marbre il me répondait : « Pour faire un ministre utile, deux choses sont nécessaires : du bon sens pour comprendre et une volonté énergique pour agir. » Je ne lui en demandai pas davantage, tout en croyant que cela n'avait pas dû lui suffire. Quant à son compagnon, je me gardais bien de l'interroger, certain que si la parole lui était rendue, ce serait pour châtier l'impertinent qui oserait lui demander même un conseil. Et cependant, depuis, j'ai tenu sa tête dans ma main. Un de mes anciens élèves, M. de Kératry, a raconté comme il suit cette histoire1.

« Tous ceux qui ont approché l'Empereur ont dû emporter de sa personne la même impression : celle d'un charmeur, à l'âme débonnaire, aux yeux troublants, au langage décidé, à la volonté timide. 11 mangeait peu et vite, interrogeait beaucoup. Appelé à la table impériale par faveur réservée à presque tous les officiers qui rentraient de la campagne du Mexique, je subis un véritable interrogatoire sur les hommes et les choses du pays. J'y répondis de mon mieux : mais rien de gênant comme les deux grands laquais acharnés à chaque convive, vous coupant la parole par des offres réitérées de service !

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