‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 4)Chapitre 13 sur 43 · MOCQUARD · texte numérisé non relu

MOCQUARD

Mî NOTES ET SOUVENIRS.

Je répondis : « Monsieur, je ne sais pas si vous avez gagné; mais j*ai perdu, puisque je n*ai rien reçu ». Le même soir la lettre suivante m'arrivait et signée :

« Monsieur,

«... Je fais appel à vos profondes connaissances pour découvrir dans les auteurs de Tépoque de César, des preuves à lappui de Tasserlion suivante.

« J^avance que la grandeur du génie d'un homme se mesure d après la durée de Tinfluence qui lui survit, c'està-dire de rinfluence des idées qu*il a fait triompher et qui domine longtemps encore lorsqu'il n'existe plus.

« Ainsi après la mort de César tous les actes de ce grand homme sont remis en honneur. Brutus lui-même en donnant des jeux se voit forcé de les placer sous l'invocation de César, et Cicéron, quelque part dans ses lettres, s'indigne de l'obligation imposée aux meurtriers du dictateur.

M Le même auteur, dans une lettre à Atlicus, s'exprime ainsi : « Toutes les actions de César, tout ce qu'il a écrit, « toutes ses paroles, toutes ses promesses, toutes ses pen- « sées, ont plus de force après sa mort que de son vivant ». Le nom de César donné aux Empereurs jusqu'à nos jours témoigne de même de cette influence.

« Il s'agirait donc de retrouver aux époques qui ont suivi celle de César d'autres preuves de mon assertion. J'aime à compter, Monsieur, «ur votre obligeance pour vous charger de ce travail et je vous oflVe l'expression de tous mes sentiments.

u Napoléo.n. »

27 février 1862.

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Je répondis, le lendemain, par le mémoire ci-joint. « La proposition qui fait le fond de la lettre impériale est incontestable. Il n y a môme de grand homme qu'à cette condition. L'homme simplement distingué meurt tout entier; rhomme supérieur se survit à lui-môme et sa taille se mesure à la durée de son influence à travers les siècles, comme celle des grands chônes à l'ombre qu'ils projettent derrière eux.

« Mais je crois qu'il faut moins chercher l'influence de César dans les citations des auteurs contemporains ou postérieurs que dans les grands faits qui se produisirent après lui. C'est moins une question d'érudition que de politique.

« Qu'après le meurtre ses actes aient été maintenus, que Brutus ait été contraint de mettre ses jeux sous la protection de la grande victime et que Cicéron s'indigne de voir César mort plus puissant que César vivant, cela prouve combien étaient grandes sa popularité et la force de son parti.

« Mais ce qu'il est plus important de chercher, c'est de savoir :

« l** Quelle fut son œuvre?

« 2° Si cette œuvre lui a survécu?

« 3° Quelle part revient à ses idées dans l'organisation de l'Empire Romain?

« 4° Examiner s'il n'aurait pas pu conjurer quelques-uns des périls auxquels les institutions d'Auguste laissèrent le monde exposé.

« 5** Enfin, montrer la longue influence exercée sur le monde par l'organisation qu'il avait fondée.

« Je reprends chacun de ces points :

« 1** L'œuvre de César?

« U a accompli la plus grande révolution de l^anliquilé el une réYolulion nécessaire, en metlant un terme à la domioalion tyrannique de deux cents familles qui exploitaient le monde vaincu. Depuis les Gracques, beaucoup, à Rome, Sylla et Maritis, Pompée et Crassus, même Catilina, s*étaient essayés à la royauté. César seul fut assez fort pour renverser Toligarchie el élever à sa place un gouvernement nouveau.

^ Cette œuvre lui a-t-elle survécu?

« On a beaucoup vanté Tadresse d'Octave. Mais si César n*avait point créé un grand parti dévoué à Tordre nouveau, s'il n'avait point eu pour lui Tannée, le peuple de Rome, les provinces, Octave n'aurait recueilli de Théritagc de son père adoplif que sa toge sanglante. Ce parti est assez fort, au lendemain même des Ides de Mars, pour imposer au Sénat le maintien des actes du dictateur, et sa popularité est si grande que, lorsque les meurtriers veulent haranguer le peuple, celui-ci, éclatant en menaces, force ceux qui s appelaient les libérateurs de Rome à fuir au Capitule, (juils avaient changé en une forteresse gardée par leurs gladiateurs. Lorsque, le surlendemain, Antoine réunit le Sénat dans le temple de Tellus, de toutes parts on lui crie de se bien garder, et il faut, pour le^ satisfaire, qu'il leur montre une cuirasse sous sa toge A la leclure du testament de César, il y eut encore une explosion de reconnaissance et de menaces; mais aux funérailles, c'est la victime elle-même (jui chasse de la ville ses meurtriers. M Lejvran est mort, s'écriait Cicéron, et la Ivrannie vit « toujours. »>

« L'armée est comme le peuple. A la nouvelle du meurtre, les tribuns des troupes de Macédoine invitent Octave à se

mettre sous la protection de ces légions dévouées. Dans son voyage de Brindes à Rome, les soldats qu'il rencontre le saluent de leurs acclamations et les vétérans des colonies accourent lui offrir leur épée. Antoine essaye de perdre ce jeune rival. Tous les tribuns militaires qui se trouvaient à Rome se rendent auprès de lui et lui imposent une réconciliation avec Octave.

« Quant aux provinces, un seul fait montrera leurs dispositions : toutes avaient à Rome des représentants; aux funérailles de César, ils se signalèrent au milieu de la douleur commune par la vivacité de leurs regrets. « Chaque nation, dit Suétone, vint à son tour faire retentir autour du bûcher ses lamentations et pleurer à sa manière le prolecteur qu'elles avaient perdu. »

« Voilà ce que César léguait à son héritier, c'est-à-dire les moyens de reprendre et d'achever son ouvrage. S'il y a entre le coup des Ides de Mars et la bataille d'Actium un sanglant intermède de treize années, c'est que le grand parti des Césariens se partagea entre le plus brave soldat de César et ce jeune homme de dix-neuf ans qui portait son nom, mais n'avait encore rien fait. Pour la République, elle était bien morte à Pharsalc et si, par impossible, Cassius fût demeuré vainqueur à Philippes, c'eût été très certainement pour prendre la place de César. Catilina avait dit depuis longtemps le mot de la situation : « Au peuple romain, il faut une tète ».

u 3- Quelle part revient aux idées de César dans l'organisation de l'Empire Romain?

« La monarchie que César avait constituée n'avait rien de commun avec les monarchies à demi sacerdotales de l'Orient. C'était une sorte de primatie populaire et armée

qui étail le pouvoir d*uD seul, au profil de tous : gouver* nement d'espèce nouvelle pour lequel on ne trouvait pas de place dans les classifications habituelles, parce qu'il n*élait pas simplement Fautorité, la domination, mais uo composé de toutes les forces populaires qui avaient antè' rieurement régi la République.

« César, en eflet, fut dictateur à vie et consul pour dix ans avec droit de disposer du trésor public.

<t Comme impei^nlor à vie, il eut la puissance militaire; comme tribun, l'inviolabilité et le veto sur le pouvoir législatif.

« Prince du Sénat, il dirigeait les débats de cette assemblée.

« Préfet des mœurs, il la composait à son gré.

(t Grand pontife, il faisait parler la religion selon ses intérêts et en surveillait les membres.

« Les finances, Tarmée, la religion, le pouvoir exécutif, une partie ilu pouvoir judiciaire ol, indirectement, presque toute la puissance législative étaient donc réunis dans ses mains. L'héréillté apparaissait même déjà, puisque le litre d'imperalor, c'est-à-dire l'autorité militaire, et la charge de grand poulife furent déclarés transmissibles à ses fils.

tf Auguste ne lit pas autre chose.

« Comme César, il prit le Sénat pour le grand instrument de sa politi(|ue, tout en constituant, à l'exemple de son père adoptif, un conseil privé qui prépara les affaires et d'où sortit plus tard le consistor'nnn principis.

« Comme lui, il conserva les charges répubUcaines, en retirant d'elles la force qui faisait leur vie, pour la concentrer dans ses seules mains. Si l'on voulait énumérer ses prérogatives, il n'y aurait qu'à refaire la liste de celles de César,

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en laissant de côté la dictature qu'il ne reprit pas et qui lui était inutile.

« Auguste précisa ce qui était indécis; il réglementa ce qui ne Tavait pas été, mais il innova fort peu. L'Empire Romain vécut trois cents ans sur le plan d'après lequel il Tavait constitué; or, ce plan était celui de César.

« 4»* Examiner si César n'aurait pas dû conjurer quelquesuns des périls auxquels les institutions d'Auguste laissèrent le monde exposé.

« Mais César, quand il mourut, n'avait pas dit le dernier mot de sa politique. Le poignard de Brutus l'avait frappd dans la plénitude de la vie et du génie, au lendemain de sa dernière victoire et quand la guerre civile était à peine achevée. S'il eût accompli ce que la nature lui promettait de jours, il eût certainement élevé de ses puis«?antes mains un édifice plus durable que le mensonge politique dans lequel son successeur se complut quarante-quatre ans, parce qu'il y trouva le moyen de vivre tranquillement au jour le jour.

« Auguste, qui partagea mt^me en apparence l'Empire avec le Sénat, cacha une royauté absolue sous des oripeaux républicains. Il n'osa pas constituer franchement la monarchie et il en résulta deux maux qui firent toutes les révolutions de l'Empire. D'un côté, il laissa aux oligarques leurs espérances avec assez de force apparente pour leur donner la tentation de les réaliser, ce qui les constitua en état de conjuration permanente contre lui, assidiuc in eum coiijuraliones; de l'autre, comme il afl'cctait de rester simple particulier, tout en prenant la réalité du pouvoir, il ne put songer à fonder ces institutions monarchiques qui couvrent le monarque.

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