‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 4)Chapitre 14 sur 43 · I. Iv · texte numérisé non relu

I. Iv

« Pour ôlre lout, il n*y avait qu*à trouer d*un coup de poignard une poilrine d*homme que rien ne défendaiL De là tant d empereurs assassinés et tant de révolutions de casernes ou de palais.

» César regardait plus haut. Sa persistance à se faire offrir le titre de roi montre qu'il voulait rompre avec le passé et commencer une ère nouvelle. ^u*était-ce qu^un titre pour un esprit comme le sien? Ce désir et Thérédité qu'il attacha à une partie de ses fonctions prouvent qu'il songeait i organiser Tavenir.

« Quand je le vois ordonner à Varron de réunir dans une bibliothè<]uc publique tous les produits de la pensée humaine, tenter une première codification des lois romaines, donner le droit de cité à la Transpadane, à la Sicile, à la légion de TAIouette, à tous les provinciaux qui Tout bien servi, aux médecins, aux professeurs d'arts libéraux, c'esl-à-dire à la noblesse de Tesprit, comme le Sônat raccordait jadis à la noblesse politique dans les mimicipcs du Latium, je me sens en présence d'un grand el liiiéral esprit, ({ui veut faire de Home la métropole de rinlelligence, qui, six siècles avant Justinien, se préoccupait de ce qui a été la seconde f^loire du peuple roi, peutc^lre la première, son code; et, deux siècles avant Marc- Aurèie, de ce qui a été son plus grand bienfait, Tégalité civile.

« Enfin rordre donné à trois géomètres de parcourir TKmpire pour en mesurer les dislances et en lever le plan, annonce rintenlion de réorganiser TimpAt et l'administration provinciale.

« 11 est un point sur lequel je ne puis proposer qu'une hypothèse, mais qui me paraît d'une haute importance.

« L'Empire romain est tombé, après qualrc siècles seulement d'existence, sous les coups d'ennemis misérables, parce qu'il n'a jamais formé un tout homogène et ne fut qu'une simple juxtaposition de cités et de provinces. Les cités n'avaient entre elles aucun rapport politique et les provinces étaient, les unes pour les autres, des terres étrangères, terra aliéna. Pour les relier ensemble, il eût fallu des institutions représentatives dont le germe était partout, mais qu'Auguste et ses successeurs laissèrent avorter.

« Or, je vois César réunir à Tarse les députés de toutes les villes de Cilicie. En Espagne, il convoque les députés de l'Ultérieure à Cordoue, et ceux de la Citérieure dans Tarragone. En Gaule, il assemblait régulièrement chaque année les États Généraux du pays. Il tire de ces assemblées un trop bon parti pour n'en avoir pas compris l'utilité et il me semble difficile de croire que celui qui, comme général, avait pratiqué cet usage, ne l'eût pas consacré comme prince. Alors l'Empire Romain aurait eu nos Conseils généraux si utiles pour faire connaître les besoins des provinces, comme pour recevoir et propager autour d'eux l'action du pouvoir. Cette institution, placée entre l'Empereur et les cités, aurait été un de ces liens dont je parlais tout à l'heure et qui étaient si nécessaires pour resserrer l'Empire autour de l'Empereur et unir toutes ces forces en une seule qui eût été, pour des siècles, indestructible.

« On accuse, de la mort prématurée de l'Empire, le fisc, les soldats, les esclaves, les mœurs mauvaises; je crois qu'il est mort surtout d'un mai politique : d'une mauvaise constitution du pouvoir et d'une mauvaise organisation de l'État, tandis que celle de la cité était, à certains égards,

t^ X<»TES ET S4IUVEXIRS.

eicellente. Aufniste n'a rien fait pour prévenir ce double mal, mais César certainement aurait su v pourvoir. Or. l*Empire Romain mieux constitué, et par conséquent durable^ c'était le moyen âge de moins.

« 5* Montrer la longue influence exercée sur le monde par l'organisation que César avait fondée.

« L'Empire d'Alexandre toml>a avec lui et l'Empire de Chariemagne ne lui survécut guère. Otton le renouvela au X* siècle; ce fut pour le commun malheur de l'Italie et de l'Allemagne, même de l'Europe. Mais la Révolution faite par César a vécu un âge de l'humanité, et. lorsque l'Empire s'écroula sous les coups des Barbares, quand la Germanie parut submerger et recouvrir le monde romain, ce monde enseveli resta le vieux sol jusqu'où il fallut descendre pour bâtir sur des fondements solides. On croyait, il y a quarante ans, que l'Europe moderne devait tout aux Germains. Augustin Thierry lui-mômc a été force, dans les dernières années, de rcronnaîlre que nous sommes bien plus les fils de Romulus que ceux d*IIermann.

« (Jkîs lois que César voulait co«lifier ont traversé le moyen âge toul entier et furent l'arme dont les rois se servirent pour renverser Tanarcliie féodale. Dans la royauté de Louis XIV, il y a sans doute un élémenl juif et oriental, qui lui avait été inoculé parle clerg:é catholique, celui qui faisait dire à Hossuel : « O Rois! vous t'êtes des dieux »; et à Louis lui-mômc : « Nous sommes diroclemenl inspirés '« (Ten-haut »>. Mais il y en avait un autre, celui qui faisait considérer la royauté comme une magistrature, une fonction, et inspirait à Suger ces paroles : « C'est le devoir des <« rois <lc réprimer par le droit de leur office Taudace des « f>[rands qui déchirent TÉtal. »

COMMENTEE DEVINS MlMSTnE. 181

« Or, de ces deux éléments, le premier provenait du sacre de Clovis et de Pé|)in, le second remontait à ces chefs du monde romain dont la première prérogative était la puissance tribunitienne.

« Auguste et ses successeurs ont eu beau se faire décerner Tapothéose et incliner de plus en plus vers Tidée orientale de TÉtat identifié avec la personne du prince, des fonctonnaires publics regardés comme ses servileurs, du trésor national devenu son épargne, du sol de TEmpire estimé sa propriété, la vraie nature du Principat reparaissait avec Probus, les Anlonins et ce Trajan qui, au fronton de sa demeure, faisait graver ces mots : Palais Public.

« Or, à quoi était due cette nature du Principat? A la nature même de la révolution opérée par César, Théritier des Gracques et le chef du parti populaire.

« Les deux éléments qui ont composé la royauté moderne ont été séparés par la Révolution. Elle a tué le principe oriental et n'a laissé vivre que le principe romain, la magistrature. Je ne pense pas que, le 18 brumaire, Bonaparte ait beaucoup songé aux Romains. Il ne faudrait pas croire cependant qu'il ne prit les titres de consul, puis d'empereur, que pour obéir à la mode du temps. 11 voulail, par un seul mot, remettre à la base de son pouvoir l'idée de protectorat populaire qui était dans la dictature de César. »

Celte correspondance, pour moi très flatteuse, s'arrêta là et, pendant neuf mois, rien ne vint me détourner de mes fonctions d'Inspecteur général. Mais en novembre m'arriva

i8î NOTES ET SOUVENIRS.

une invitation à passer huit jours à Compiègnc. Quoique ce fût un honneur très désiré, il m effraya tellement que j adressai au grand chambellan une lettre d'excuse. Vers la fin de décembre, la Cour rentra aux Tuileries; peu de jours après, Mocquard mVcrivil qu*étant retenu au lit, il me demandait de le venir voir, parce qu*il avait une communication à me faire de la |)art de TEmpereur. « Je suis bien vieux, me dit-il, et bien fatigué. L'Empereur voudrait trouver quelqu'un qui fût en état de m'aider. Vous connaissez rUniversité; il vous sera facile de nous désigner une personne capable et discrète qui conviendrait à un travail de confiance. » Je promis de faire la recherche demandée, mais, de retour chez moi, je répondis à Mocquard : u II ne me faudra pas chercher bien longtemps votre homme; car à vos paroles, j'ai compris que le candidat désiré était moi. Inspecteur général de l'Université, je ne puis m'installer dans vos bun^aux. .Mais bien qu'il ne soit pas d'usage qu'un particulier olTro si peu que ce soit à un souverain, veuillez dire h Sa Majesté que j'aurai tous les jours, de quatre h sept, trois heures à son service, à la condition expresse qu'il ne sera question ni de litre ni de trailement. »> Je croyais qu'il s'agissait de travaux d'histoire el d'érudilion, comme il en avait élé question dans la letlre du 27 février p. t7:2i. Le lendemain, je recevais l'invitation de me rendre aux Tuileries où Moccjuard me donna quel- (jues lellres officielles à rédiger. Trois jours aj)rès, comme j'étais seul, Mocciuard s'élanl, pcul-élre à dessein, abstenu de venir, j'entendis quehju'un arriver à pas lents et je vis l'Empereur. « C'est vous, monsieur l)uruy, que faites-vous là? — Sire, je viens d écrire au cardinal X... pour lui souhaiter la bonne année et j'achève un compliment <lc jourde

Tan à Soulouquc. — Ce sont des bêlises. Laissez cela el venez avec moi. » Je le suivis dans son cabinet el, pendant quelques jours, il ne fut question que de VHisloirn de C«'*sar dont je relus les épreuves, sans faire autre chose que présenter, çà et là, quelques observations.

L'Empereur de 1863 n'était pas l'Empereur de septembre 1870, accablé par la maladie, et que l'incapacité de ses ministres et de ses f<énéraux devait conduire à l'enfer de Sedan. Il portait encore Tauréole des victoires de Sébastopol et de Solférino, que nous avons si cruellement expiées, et il avait commencé son évolution libérale. Celait le monarque puissant et glorieux que l'Europe respectait; c'était aussi Thomme alVable et doux qui, ne demandant autour de lui ni bassesse ni servilité, autorisait la plus complète liberté de langage. En voici deux preuves. Ayant trouvé à la page i90 du premier volume de la Vie de Crsnr ces mots : « On peut légitimement violer la légalité lorsque, la société courant à sa perle, un remède héroïque est indispensable... », je demandai la suppression de celle phrase qui, à propos de Galilina et de Cicéron , voulait justifier le coup d'Étal inutile du 2 décembre'. « On fait quelquefois de ces clioses-là, disais-je, mais le mieux est de n'en pas rappeler le souvenir. » Un autre jour, l'Empereur me lut la préface <le son livre, où se Irouvaienl d'excellentes choses, mais aussi la théorie des homm(îs providentiels. Je m'élevai contre celle doctrine commode qui donnait la F^rovidence pour complice à des actes doni le bon Dieu ne se mêlait pas. « Ce que nous nommons la Providence , c'esl-à-dire l'intervention d'une puissance

1. Voyez ce que j'ai dit sur le 2 décembre dans mon Histoire de Francp, t. Il, p. 01)3.

1 MITES ET SOUVEXIHS.

*up<'neupfl, était ancieDiiemcnt appel)' le Deslin, personn«(îe inyst^rk'ux vréi- pour oxpliijiii'i' liflopossible et que nous avotiH chassé de nos enseigaeincnls. — Mais ce que vous dites esl alTrous. — Non, Sire, lo principe de l'éduciition est le im^rilc des acttp. cl ce mérite, c'est la justice ()ui It! ooHsIilup. Ohii qui a la charge de préparer l'homme dans rcnfimt doit lui npprciidn> que ikius sommes, non pas les esclaves, mais les artisans de nulni fortune. » Je ne suis |ias certain «l'iivoir convaincu l'Enipi-reur. D'ailleurs il aurait pu me répondre, avec presque toute l'histoire, que la politique, qui devrait si^ ootifondre avec la justice, ne la suit m£me pas ti'un pas boiteux, comme les Prières de Yllinde suivnient Jupiter, et que lasiomc : « La force prime

droit " n'c*l pas né d'hier.

L'histoire de César tut assez vite oubliée dans nos entretiens et, penilnnl troiK mois, l'Knqit'it'ur voulut bien me faire participer, avec Mocquard, ii quelques uns de ses travaux politiques, ce qui amenait des conversations très libres sur une foule de sujets. Ainsi l'Empereur me dit un jour, à propos des conférences de la rue de la Paix '. que le préfet de police demandait à les interdire. — " Ciardezvous en bien. Sire; il y a un procédé plus efficace et plus juste pour les tuer, c'est d'en faire de meilleures. »

Plus tard, j'ai pensé que c'étaient autant d'examens que le prince m'avait fait subir. Sur l'heure, je ne voyais dans ces entretiens que des causeries curieuses, mais, pour moi, sans importance, si ce n'est que, tout en me sentant très honoré de celte association inattendue et sans savoir comment expliquer celle faveur, je me disais avec effroi que la place de secrétaire particulier m'était sans doute réservée.

Or, si le poste était très envié, Tobligation d'élrc perpétuellement un écho n allait pas à mes habitudes d'indépendance, et, travailleur solitaire, la vie de cour, avec la nécessité d'avoir, chaque soir, de Tesprit comptant durant deux heures, m'épouvantait. Aussi, tous les jours me revenait à la pensée la fable du chien dont le cou pelé gardait la trace du collier qui avait porlé sa chaîne.

J'attendais avec impatience l'heure de Tlnspeclion générale. Elle sonna enfin. La veille seulement de mon départ, je fis mes adieux à l'Empereur en lui montrant ma letlre de service. « Et combien cette inspection dure-l-elle? me dit-il. — Quatre ou cinq mois, Sire. — Ahl c'est bien long. » Sur cette parole aflectueuse, je quittai les Tuileries, très heureux d'échapper au péril que j'avais redouté et d'autant plus reconnaissant pour cette bonlé si simple et pour ce libre esprit qui cherchait la vérité partout où il espérait la Irouver.

C'était en 1803. Persigny faisait les éleclions pour le renouvellement de la Chambre avec ses allures habiluelles, et j'avais bien des occasions d'écrire à l'Empereur pour lui transmettre les observations recueillies le long du chemin. Afin de voir les choses universitaires avec d'autres veux que ceux de l'Université, je rendais visite, dans toutes les villes de mon itinéraire, au préfet, au pré.sidenl et au procureur général de la cour impériale, à l'évéque, au maire et au conseiller général de la localité. La crainte du secrétariat m'empêchait d'adresser à l'Empereur, une lettre qui m'eût rappelé à son souvenir; et lorsque, Mocquard ayant été nommé en ce temps-là sénateur, un journal annonça que sa succession m'était destinée, mes craintes redoublèrent et mon silence continua.

Ma femme s'inquiétait de ces bruits qui ne lui plaisaient pas plus qu'à moi. Le 10 mai, je lui écrivis : « Depuis mon départ, par conséquent depuis ma dernière visite aux Tuileries, je n*ai rien écrit, ({uoique j*eiisse bonne envie d'user du droit que j ai acquis de dire la vérité à TEmpereur, en lui montrant Tétat des esprits dans les provinces que je parcours. Je reste donc dans la situation où je me suis placé dès le premier jour : ne faire aucune avance et ne céder que sur des instances multipliées. J'accepterais cette position sans joie et avec regret, comme un devoir de gratitude et d'obligation patriotique; car je ne crains pas d avouer que si, après avoir donné aux miens du bienêtre et de la sécurité pour Ta venir, je trouvais moyen d'aider au triomphe des idées que trente années de travail ont mises en moi, si je pouvais être utile au pays par l'action, après l'avoir été par la plume, je partirais plus satisfait pour le grand voyage. »

Qualrc semaines plus lard, j'arrivai à Moulins, dans le diocèse de cet évècpie qui avait roru la nouvelle «le sa condamnation comme d'ahiis par le Conseil d'État en faisant sonner joyeusemenl loules les cloches de sa calhédrale. J'avais déjà commencé l'inspection du lycée lorsque, le troisième ou quatrième jour, tManl à déjeuner dans la grande salle de l'holel avec l'Inspecleur général des sciences, M. Houslan, un emplové des télégraphes se présente et demande h haute voix M. Duruy. Je me nomme en disant à Roustan : « Mon fils est mort! » Sa mère m'avait écrit la veille qu'il était malade d'une angine.

L*homme me lend une dépêche où je lis : « Il paraît que vous (Mes notre ministre. » Je passe la dépêche à Rouslan qui, après avoir lu, ôte ses lunettes, les essuie, craignant de s'être trompé, les remet en place, puis, levant les bras au ciel, s'écrie : « Mon Dieul Je ne serai donc pas mis à la retraite! » Ce cri parti du cœur était bien naturel. Depuis deux ans, nous faisions l'Inspection générale ensemble et je n'avais eu qu'à me louer de son concours. Il avait raison de penser que je ne mettrais pas brutalement un terme aux services d'un brave homme plus riche d'enfants que de fortune et qui, mathématicien, ne pouvait trouver dans la liltérature classique un moyen d'ajouler quelque chose à son traitement ; je lui donnai plus tard un grand rectorat, celui de Toulouse*. Pour le moment, je modérai

i. Dans une lellrc datée «le Moulins, le jeudi i'i juin 1S63. ccrile;i sa fille par Uoustan et qui m'a été pins tard communiquée, on lit : - Voilà à coup srtr un brave homme au pouvoir, et s'il y fait du mal, c'est que ni le meilleur c<rur, ni le plus excellent esprit ne peuvent nous empêcher d'en faire. Nous étions hier à <léjeuner lorsiju'un fac leur du télégraphe est venu lui présenter la dé|>échc. Il venait «le nis dire (jue son second Dis. élève «le (^harlemaf^n»*, était mala<le «le la gorge et qu'on l'avait conduit h Villeneuve. Juge «le l'anxiélé «lue nous avions l'un et l'autre pouilanl qu'il décachetait la dépêche. Je baissai la tête, tant je craignais «le voir la douleur qui avait commencé à couvrir son visage. • Tenez -, me dit-iU en jetant le papier sur mon assiette, après l'avoir lu sans qu'aucun cliangement sur sa figure lui eiU rien fait perdre «le la triste gravité «pii s'y élait empreinte. 1-a dépêche consistait en ces m«)ts de Al. Glachant : • Vous ('tes noninu* ce • matin notre ministre ». Ma stupéfaction fut profon«lo et dura «piehpie temps avant que ma joie éclatât; encore édata-t-elle fort peu. car il était, lui, fort grave et fort pénétré de sentiments «pii ne ressemblaient nullement à la joie. Je sav.iis bien qu'il était p«Kir l'avenir sur le chemin du ministère plus «pi'aucun autre homme de l'Cniversité, mais la chose me |>araissait encore dans un gran«l lointain: il me semblait qu'il devait être successivement rapproché «le ce poste par «l'autres mar«|ues répétées de conliance. .Mais ainsi est celui «|ui mène notre barque de France : là où il v«ût un homme cajiable qui est vraiment un brave homme, il lui met aussitôt la main au collet et s'en cmpar^'.

Page 1