CHAPITRE I
Quelques jours après mon arrivée au ministère, je reçus une lettre d'Irlande signée de mes trois noms : Jean (John) Victor Duruy*. Ce correspondant inconnu me demandait si nous étions parents. Je lui répondis : « Apprenez-moi d'où vous venez et je vous dirai d'où j'arrive. » Dans une seconde lettre, il me conta que son aïeul, au xviie siècl*^, s'était enfui de la Flandre catholique aux Pays-Bas protestants; qu'il avait pris du service auprès du Slathouder, l'avait suivi en Angleterre quand Guillaume y passa pour détrôner son beau-père, et que, s'étant distingué à la bataille de la Boyne, il avait reçu du nouveau roi de grands domaines en Irlande. Or, il était de tradition dans
i. Cette lettre fait maintenant partie de la collection de MM. Paul et Victor Glachant, petits-flls de Victor Duruy.
notre famille qu'après la conquête de TArtois, Colbert, pour stimuler en France une industrie très développée dans certaines villes du Nord, celle des tapisseries de haute lisse, avait transporté aux Gobelins plusieurs des artistes dWrras, et que nous étions du nombre.
Nous voilà ilonc depuis plus de deux siècles aux Gobelins : c'est aussi, à sa manière, une noblesse que cette persévérance à rester durant sept générations dans le même travail, la même condition et le même goût des belles choses de l'art. Je crois que le premier qui nous quitta fut un frère tle mon père, officier sous Napoléon I'', et que je fus le second à abandonner la vieille maison qui nous avait reijus. Klle était alors à peu près en dehors de la ville qui, aujourd'hui, Tenveloppe de bien loin; de sorte que si, i\ l'un de nous, en partance pour le Pont-Neuf, on demanilait : «« Mais où vas-tu? » Il rt'^pondait : « A Paris ».
Je naipiis là, le 10 septembre 1811. Mon père était un véritable artiste , aimant la peinture , la statuaire , la musi(|ue, surtout son métier, où il se distingua si bien qu'il ilevint un des chefs de la maison et un des hommes les plus respectés de son quartier. 11 ma donné quehiuesuns de ses troùts; ma mère, sa persévérance au travail, un des grands facteurs de la vie, et la constitution robuste des pavsans d\n\ elle était sortie : je les bénis encore tous deux de la part ijuils m'ont faite. Ma mère mourut jeune, de «lueliiue accident, je crois, qui ruina sa santé; je n'avais pas huit ans quand je la perdis; cependant je vois encore sa figure amaigrie sur le lit qu elle ne devait plus quitter; et que de fois son souvenir est venu m'allrisler au milieu des pompes où elle aurait pu voir son fds convié!
Il m est resté dans l'esprit le souvenir d'un grand spcc-
tacle, celui de Napoléon passant, le 20 mars 1815, à cheval, couvert de sa redingote grise et suivi de ses grenadiers, devant rhémicycle qui formait, à cette époque, l'entrée des Gobelins et que remplissait une foule silencieuse. Longtemps j'aurais juré que, ce jour-là, j'avais vu l'Empereur. Mais cette apparition n'était qu'une image qui s'était formée dans ma mémoire à la suite des récils qui coururent sur le retour de l'île d'Elbe. Au lieu de descendre par les rues dont il n'était pas sûr, il prit, en tournant la barrière d'Italie, par les boulevards intérieurs qui le conduisirent aux Invalides et, de là, aux Tuileries. Comme il faut se défier môme de ceux qui sont ou croient avoir été des témoins oculaires!
A onze ans, je fus mis aux mains d'un chef d'institution qui avait joué un rôle dans la conspiration des quatre sergents de la Rochelle et qui était venu cacher, dans la rue du Pot-de-Fer où il ouvrit une école, sa réputation rendue équivoque par les révélations qui l'avaient fait acquitter. M. Hénon avait de l'instruction et, comme tant de gens, à cette époque, il détestait la Restauration et regrettait l'Empereur. L'alliance entre les libéraux et les bonapartistes était alors étroite; les uns et les autres demandaient, en échange de la gloire perdue, la liberté politique avec la tolérance religieuse : deux choses que ne pouvaient donner les Bourbons ramenés par la Sainte-Alliance et enveloppés de mille liens par la Congrégation.
Celle-ci voulait ressaisir la France au profit de la domination de l'Église; elle multipliait les cérémonies, les solennités, les missions et les miracles, comme la croix de Migné qui apparut au ciel : phénomène d'optique, que la physique explique aujourd'hui, et où le clergé montrait
♦ X'TTE:? ET î^'C^TXlRS.
i:::^ ic î•^pr^îI:>xl ime. Uoe ée ces missions «'établit dans c:-^r^ p-H:te r-^L-î^f «i^ Saint-MÂiard : mais de mauvais garn-fx-fnt* -i^ci-Mvcl. «ians le chœar et dans les bas-côtés, des p«:-.< fi!.Tiir.ants et des boules d'assa-fœtida que la fou!r r«?nis> ec manrbant et qui remplirent l'église de d«^tônatioc> niena-;antes et d'odeurs insupportables.
Les cérémonies ne s'accomplissaient pas moins avec un luxe de sermons passionnés et l'art admirable déployé par rÉirlise pour avoir prise sur les âmes que Taustérité de la parole évangêlique n'aurait pas suffi à gagner. A certains jours fériés, ces pompes s'étalaient au dehors avec une mise en scène iiclle et touchante. Pour la Fête-Dieu, toutes le* maisons devaient se couvrir de tentures: sur les [»laces s'élevaient desreposoirs où la procession s'arrêtait : de lonffuc'^ lîlt*s de prêtre* en surplis suivaient le dais qui abritait, sous une voûte de soie et d'or, le curé et le crucifix i|u'à chat|ue moment d'arrêt les clercs enveloppaient de la fumée odorante des encensoirs, tandis que les enfanis de chœur, ilans leur robe rouire et blanche, jrtaienl à pleines mains, en l'air, des feuilles de rose, et qu'au-dessus de la foule roulaient les chants liturgiques, soulenus par la musique sacrée. C'était le triomphe de rKj^lise el celui des âmes tendres et douces auxquelles ces sperlaclo< sont nécessaires pour échapper un moment aux prosaïques élreinles de la vie. Mais le clergé, comme tous les pouvoirs que trompent les apparences, n'enlendail pas les sounls murmures des nombreux incrédules iW ce quartier où la Révolution avait eu tant d*écho et qui si rril aient do no pouvoir, durant la grand'messe, sans s*<'\j)oser à dos peines sévères, acheter ou vendre, ni nH^ïiKî faire passer une voiture par les rues.
Le 25 août était la fête du roi qui, ce jour-là, parcourait divers quartiers de Paris, raôme les moins réputés pour leur loyalisme. Ainsi je me rappelle avoir vu Louis XVIII, assis, ou plutôt à demi-couché dans une voiture découverte, déboucher par la rue Sencier dans la rue Moufletard, pour gagner, par la rue de Lourcine, le boulevard Monlpamasse. Celait une promenade bien méritoire pour les nobles personnages qui ne voyaient la France que dans le faubourg Saint-Germain, comme Tancien régime ne Tavait vu qu'à Versailles. Mais Louis XVIII était moins dégoûlé du populaire que son entourage et, plus d*une fois, il fut le seul sage de sa cour.
Le 25 août, Paris retournait en plein moyen ûge : aux Champs-Elysées, des baraques qui contenaient des tonneaux étaient construites de façon à ce que le vin coulât à flots dans la bouche ou les brocs des ivrognes, tandis qu'au-dessus étaient emmagasinés des pains, des cervelas, des jambons, que de vigoureux gaillards lançaient au loin, à tour de bras, au milieu de la foule qui, pour les attraper, se ruait dans la poussière. Réjouissances ignobles que les seigneurs d'autrefois accordaient aux serfs et à la valetaille.
Ailleurs, heureusement, des théâtres en plein vent représentaient des scènes gaies ou burlesques et des pièces militaires où, du moins, se trouvait quelque chose pour lesprit et le cœur.
Plus haut, sur les talus, que la pioche n'avait pas encore entamés, s'étaient assis, au milieu des herbes folles, des ménages d'ouvriers et de petits bourgeois qui avaient apporté leur dîner loin de la multitude grouillante. De sorte qu'à remonter en curieux la longue avenue couronnée
6 XOTES ET SOUVENIRS.
de son arc de triomphe, on avait le spectacle des deux peuples qui se trouTent toujours dans la grande ville : Tun courant à la \ictuaille qu on lui jette ou qu'on lui promet ; Vautre mangeant en famille ce qu'il a gagné par- son travail.
Aux Gobelins, mon père avait, comme les autres artistes, un jardin où j*ai pris si bien le goût des plaisirs qu*on y trouve que, toute ma vie, sauf une année ou deux, j'en ai possédé un, sacrifiant volontiers le confortable de l'habitation pour avoir un carré de verdure et de fleurs, avec un large morceau de ciel par dessus. Ce n'est pas que je fusse de nature méditative: je n ai jamais demandé au ciel ou à la terre la solution des problèmes que Tun et l'autre rectMent. Mais il y avait en moi une très petite veine de poésie qui, de temps à autre, m*a fait regarder à côté des réalités présentes. Combien n'ai-je point passé de bons moments dans ce jardin que, chaque samedi d'été, mon père ouvrait à des amis, peintres, graveurs, statuaires, qui se croyaient en outre musiciens, et se donnaient un concert coupé de discussions d'art et de mauvaises notes qui n'arrêtaient Tentrain de personne.
Là, je passais les récréations que me laissaient l'école de dessin et l'atelier où, comme les autres, je commençai, vers douze ans, mon apprentissage. Mais je n'eus que le temps d'exécuter une ou deux bandes de tapisserie qui encadraient les pièces, sans montrer, pour ce travail, de bien grandes dispositions.
Un événement inattendu changea la direction de ma vie. J'avais déjà le goût de la lecture. Un de mes livres favoris était alors le IVuma Pompilius de Florian, ouvrage plus que médiocre, faux de couleur, qui n'a été, heureuse-
ment, pour rien dans ma vocation historique, mais qui pourtant sollicitait une imagination enfantine à s'égarer sur ces confins de Thistoire. Un ami de mon père, économe du collège Sainte-Barbe, me trouvant toujours un livre dans les mains, prétendit que j'étais prédestiné à Tétude et qu'il fallait m'envoyer au collège. Mon père se laissa persuader et, après les vacances de Pâques 1824, j'entrai en sixième à Sainte-Barbe.
Je ne veux pas quitter notre vieille maison des Gobelins sans reconnaître que je lui dois d'avoir pris au milieu de CCS artistes leur goût pour les belles choses de l'art. Un d'entre eux, notre voisin, poète et bouquiniste, avait encombré son logement de vieux livres; presque tout son traitement passait à des achats faits sur les quais qui, chaque soir d'été, recevaient sa visite. De temps à autre, il nous lisait de ses vers qui, sans valoir grand'chose, étaient cependant un effort pour trouver, dans son ciel, le plus souvent brumeux, un petit coin azuré.
Tout cela me faisait une éducation bien incomplète, mais des germes étaient jetés dans mon esprit. Mon père, qui s'était élevé par les sentiments et par les idées au-dessus de sa condition, a toujours eu le dégoût de ce qui est bas et m'a transmis le besoin d'échapper, à mon tour, aux trop grandes vulgarités de la vie. Y aurais-je réussi en restant aux Gobelins? J'en doute, et M. Baudement m'a rendu un grand service en me faisant entrer à Sainte- Barbe, le collège Rollin d'aujourd'hui. C'était une charge lourde pour mon père que d'avoir à payer une pension de huit cents francs; heureusement, au bout de deux ans, elle fut diminuée de moitié.
Invilé en 1884 à présider le banquet des anciens élèves de Sainle-Barbe, j*y prononçai, au lieu d'un pompeux discours, quelques paroles de simple causerie, qui pourtant, selon Tusage, furent, à mon insu, recueillies pour le Bullelin et que je reproduis parce qu'elles sont une description fidèle, quoique incomplète, de Texcellenle maison où commença mon instruction.
« Il y a tout juste soixante ans que je suis entré à Sainte-Barbe; c'est ce qui me vaut l'honneur d'être votre doyen, honneur peu enviable, s'il n'était accompagné du plaisir de présider votre fête de famille.
« Je vois bien parmi nous quelques têtes grisonnantes qui peuvent avoir appartenu à mon vieux collège, et à côté de moi est assis M. le sénateur Foumier qui prétend dater de 1829. C'est un nouveau^ quoiqu'il ne soit pas un consent, comme les jeunes qui sont là-bas, au bout de la table*. A ceux-ci, je veux conter ce qu'était cette bonne maison de Sainte-Barbe dont les vieilles murailles m'attirent encore dans mes promenades solitaires.
« Elle avait été fondée par un prêtre de cour, l'abbé Nicole, ancien émigré, si je ne me trompe, et un familier de la maison du duc de Richelieu; mais de plus un excellent homme qui était le directeur d'honneur. Son frère, celui que nous appelions irrévérencieusement le Père Nicole, avait la direction financière. Je le vois encore : toujours en habit et cravaté de blanc, dès huit heures du
i. C'étaient des élèves de TÉcole Polytechnique qui s*étaient réunis à nous, pour fôter Taîeul de leur coUège Rollin.
liialin. En ce temps-là, on avait des formes et la discipline n'en allait pas plus mal; on obéissait parce qu*on respectait, et le respect est le commencement de la sagesse. On l'aimait aussi ce grand vieillard, toujours poli et très paternel, qui savait le nom de tous ses élèves, et, chaque jour, en sauvait quelques-uns de la retenue par une réprimande dans son cabinet, ou un pincement d'oreille dont rintensité se mesurait à la gravité de la peccadille.
« Le préfet des études, M. Defauconprel, fils du traducteur de Walter Scotl, de Cooper et quelquefois son collaborateur, avait une activité infatigable qui lui valut le surnom de Furet, dont son corps élancé et maigre avait la vivacité. Il était partout, à toute heure, et cependant il ne réussissait pas à saisir tous les exemplaires de ses livres que nous dévorions en cachette, avec le double plaisir de nous amuser par cette évocation des vieilles mœurs écossaises et de commettre un péché dont le vrai coupable était notre censeur.
« Pour aumôniers, nous avions Tabbé Faudet et labbé Sénard, deux esprits très distingués, dont la tolérance sattristait doucement d'une légère insurrection morale, mais n avait point de foudre pour le doute respectueux, et qui, jusqu'à leur mort, ont bien voulu me garder un coin dans leur amitié.
« Dans les maisons religieuses, TÉconomc est un dignitaire. Le nôtre. M, Baudement, était très respecté; mais sa vue éveillait dans nos esprits un problème : « Pourquoi « cette chevelure argentée que Tâgc n'autorisait pas? » On disait que, menacé sous la Terreur d'une arrestation, c'est-à-dire d'une exécution, ses cheveux avaient soudainement blanchi. Je n'ai pu en savoir davantage, quoiqu'il
m'aimât beaucoup el m*eûl fait entrer au collège où, par lui encore, j'obtins une demi-bourse. Quel changement dans ma vie, si le terrorisé de 93 ne m'avait pas connu! J*ajouterai, pour ceux qu'une bourse humilie, que j'ai été fier de la mienne et qu'elle m'a été salutaire, car du jour où je l'obtins, je me considérai comme un débiteur et j'ai cherché, toute ma vie, à payer une dette. Ce sentiment m'est toujours resté. Quand, plus tard , j'eus le devoir d'estimer chaque chose à sa valeur, j'aurais voulu faire afficher au parloir, dans chaque maison d'éducation, à côté du nom des lauréats, la liste des boursiers. C'eût été pour l'élève un titre d'honneur et, pour son père, l'attestation des services rendus par lui à l'État. Mais le temps me manqua pour vaincre des préjugés entretenus par de trop nombreuses concessions de faveurs qui ne pouvaient braver la publicité.
« Une coutume touchante existait autrefois dans nos régiments, lorsque, à l'appel du soir, le sergent répondait d'abord par le nom des absents tombés autour du drapeau. Moi aussi, en faisant la revue de nos anciens maîtres, j'évoque dos morts. Saluez, jeunes gens, les ombres à demi-effacées que je fais passer sous vos yeux; c'étaient de bonnes Ames, des esprits distingués, comme Balard-Luzy, la moralité faite homme; Guérin, qui me donna un prix de vers latins pour une épithète bien choisie; Douillet, fameux par ses dictionnaires; Poret, envers qui nous fûmes cruels, parce que son extrême myopie permettait tout, môme de cuire en classe un brochet à Tesprit-de-vin; Michelet, enfin, (pii déjà troublait et faisait penser : un accoucheur d'esprits. Celui-là est môme arrivé à la gloire, comme poète en prose, assurément.
MES PREMIÈRES ANNÉES. ii
« Mais descendons dans la cour; beaucoup d'entre vous la connaissent : un rectangle coupé par deux murs de six à sept pieds, de manière à former trois cours, pour les petits, les moyens et les grands. Ah! comme on y jouait, quel entrain partout, excepté dans un petit groupe de quatre ou cinq politiciens, assemblés autour de Montalembert qui, lui, ne jouait jamais et discutait toujours. Que de balles se sont, avec intention, égarées dans leurs jambes, sans troubler leurs conversations. Aussi quelques-uns d'entre eux rentraient à Tétude le cerveau fatigué, et ils sont morts jeunes. Vos enfants non plus, mes chers camarades, ne jouent plus au collège. Comme Tours du Jardin des Plantes, ils tournent indéfiniment dans leur cour et ils passent la récréation à deviser de choses qui ne valent pas une partie de balle. Leur système ner\'eux se surexcite, leur système musculaire s'atrophie; Tanémie arrive à la suit« et nous n'avons plus d'hommes. J'ai écrit quelque part que les Allemands viennent au monde avec une paire de lunettes; c'est ce qui attend nos Français. — Je ne suis parvenu à un âge avancé que parce que j'ai été un joueur déterminé : c'est à quarante-cinq ans que j'ai fait ma dernière partie de barres.
« La grande cour de Sainte-Barbe nous a pourtant valu bien des pensums. Le petit collège était peuplé de fils de grands seigneurs, et le mardi, le vendredi, de belles dames du faubourg Saint-Germain ou des Tuileries y venaient tenir cercle sous cinq ou six platanes. Vous nous voyez d'ici grimpant au mur pour apercevoir la belle duchesse de (iramont, ou la baronne Serurier; et le maître d'éludés, furieux de n'en pouvoir faire autant, distribuant vers et retenues aux coupables.
« Mais comme Tespril du temps passe par-dessus les enceintes les mieux fermées, sans qu'il soit besoin de forcer les serrures pour les ouvrir! Dans cette maison aristocratique et d'apparence cléricale, il y avait un autre maître que Tabbé Nicole : c'était Déranger. En 1829, on aurait pu compter, dans la grande cour, quarante ou cinquante exemplaires de ses chansons, et il ne s y trouvait pas un coin où Ton n entendît, dans la récréation, les refrains de la « grand'mère » ou du « Dieu des bonnes gens ». L'esprit smiffle où il veut ; puisse-t-il ne plus souffler en tempête sur la France !
« Mes jeunes camarades, vous avez bien fait de venir à cette fête. Vous êtes Tavenir, c'est-à-dire l'espérance, tandis que nous, les anciens, nous sommes le passé, et un passé chargé de fautes que vous aurez à réparer. D'ailleurs, à chaque instant, il nous faut serrer les rangs, au contraire des vôtres qui s'augmentent. Aussi sommes-nous heureux de vous voir à côté de nous. Venez, l'an prochain, encore plus nombreux. Noire association, qui, à la différence de beaucoup d'autres, ne demande rien à l'Étal, est une œuvre de charité; et le bien qu'on a fait est le meilleur bagage que l'on emporte en quittant la vie. »
J'ai été heureux dans cette maison. Ce n'est pourtant pas que j'y eusse toutes mes aises. J'étais pauvre et sans argent de poche, au milieu de camarades riches. Tandis que ceux-ci allaient, durant les deux mois de vacances, courir la campagne et les bois, je restais au collège, entre des murailles vides, avec cinq ou six délaissés, et le jour de la rentrée, si souvent maudit par nos camarades, était pour moi une heure de bénédiction. Nous n'avions pas d'uniforme et mon costume, fait quelquefois avec des vête-
menls de mon père qu'un tailleur en échoppe avait, tant bien que mal, arrangés à ma taille, me donnait des préoccupations fâcheuses.
Mais, pour la jeunesse, il y a toujours du soleil, même sous un ciel gris. J'étais bon enfant, sans envie contre ceux qui avaient des plaisirs plus variés que les miens. Aussi j*en apprivoisai aisément quelques-uns qui devinrent et restèrent mes amis jusqu'au dernier jour. A l'étude, le travail, à la cour, le jeu ne me laissaient pas un instant pour voir et sentir la différence qu'il y avait entre les somptueuses demeures de mes camarades et l'humble jardin de mon père.
Pour les études, j'avais été d'abord fort en retard, mais, à chaque enseignement nouveau qui survenait : grec, histoire, vers latins, narrations ou discours français, je prenais place dans la tête de colonne, si bien que je finis par le prix d'excellence en philosophie. C'était le résultat d'une persévérance que j'ai prise au collège et que j'ai toujours gardée. Elle m'a tenu lieu des qualités brillantes qui m'ont manqué. Entré le dernier au collège, j'en suis sorti le premier; de môme à l'École normale el, à certains égards, dans la vie. J'avais cinquante-deux ans quand je devins ministre, soixante-deux lorsque l'Institut, sans sollicitation de ma part, m'ouvrit ses portes pour la première fois; cl je suis aujourd'hui membre de trois Académies : honneur très rare que je partage depuis peu de temps avec le seul duc d'Aumale.
J'ai cru, mon cher enfant, reconnaître cette disposition en toi et je m'en suis réjoui. Bien voir le but à atteindre — et il est facile à reconnaître, quand on ne le met ni trop haut, ni trop loin, mais dans la direction où le devoir du
li !Ç<WTES ET S-HVENIRS.
monenl toos phce — Ht tendre par les Toies honnêtes, a^w: pers^TérMice, c'est le secret d*une vie laborieuse, utile à soft-m^me et aux autrvs.
J'acheTÛ ma philosophie en 1830. Le % juillet, je sortis du collège pour aller me faire inscrire à la Sorbonne comme candidat au baccalauréat, et le lendemain ou le jour suivant, je pastsai l'examen devant un jury dont les membres, présidés par M. Lacietelle, portaient à leur boutonnière des rubans tricolores. A ce moment, la révolution avait déjà gagné le vieux palais scolaire. Le lundi matin, j>n avais vu le premier acte, la lecture des Ordonnances faite à haute voix par quelques jeunes gens, sous les galeries de rOdéon« à une foule qui déjà s*ameutait, mais au grand déplaisir des vendeuses de journaux dont cette tribune improvisée g^^nait le commerce. II y en a toujours quelques-uns qui perdent aux révolutions violentes, quand ce n'est pas tout le monde. Au collège, nous ne rapportâmes que de vagues inquiétudes, et la journée s*écoula comme d'ordinaire. Le lendemain, mardi, nous entendîmes la bataille commencer et le soir, je fus attiré à ma fenêtre, qui donnait sur la rue des Postes, parTéclat des torches et les clameurs qui remplissaient notre rue habituellement silencieuse ; c'étaient le cri : « Vengeons nos frères î » et la promenade du cadavre, préambule nécessaire de toute émeute sérieuse. On venait chercher dans le vieux quartier révolutionnaire des vengeurs aux premières victimes. Le soir du 28, apprenant que mon père tâchait de réunir sa compagnie de gardes nationaux, je m'esquivai du collège pour le rejoindre. La nuit était sombre; arrivé au carrefour de la rue Pascal et de la rue Mouffetard, je crus reconnaître mon père dans un cavalier qui haranguait
une troupe armée. Pour Tembrasser, je sautai sur le cheval : c'était le brasseur Maës, qui joua un rôle dans ces journées. Il eut le bon sens, quoique surpris de mon étreinte, de ne pas me prendre pour un adversaire dont il lui aurait été facile de se débarrasser avec le sabre qu'il tenait à la main. Le jeudi matin, nous partîmes, pas très nombreux, pour gagner le Louvre où Faction était encore vivement engagée : un frère de ma belle-mère venait d'y être tué. Mais un incident nous arrêta sur la place du Panthéon, où nous vîmes accourir à nous des gens fort effrayés. Les prisonniers de Sainte-Pélagie étaient en révolte, et le poste de la ligne qui devait les garder, pris entre deux insurrections, se trouvait très démoralisé. Rendre à la liberté quelques détenus politiques, c'était logique, mais laisser prendre la clef des champs à une centaine de bandits, au milieu de la guerre civile, était dangereux. Mon père, qui se préoccupait plus encore de Tordre à maintenir que de la révolution qui s'achevait toute seule, nous mena à Sainte-Pélagie, au secours des lignards. Leur jeune officier nous reçut bien, mais refusa de nous livrer ses armes. Mon père respecta ce sentiment d'honneur militaire, signa tout ce que le lieutenant lui demanda pour sa décharge, ce qui pouvait constituer contre lui, en cas de réaction, une preuve très dangereuse de participation à la révolte, puis il fit reconduire la petite troupe à sa caserne de la rue de Lourcine, par trois ou quatre gardes nationaux en uniforme : c'était en ce moment un sauf-conduit assuré. Dans leur caserne, les soldats laissèrent prendre les fusils; leurs camarades avaient déjà commencé la distribution.
Cependant nous étions entrés dans la cour longue et
étroite qui séparait la prison des bâtiments extérieurs. Les prisonniers n'avaient plus à forcer qu'une dernière porte, et ils l'attaquaient à coups de hache, pendant que d'autres^ par les ouvertures supérieures, nous lapidaient avec des projectiles arrachés aux murs et aux planchers des cellules. Un de ces énormes plâtras, tombant d'aplomb sur la tête d'un de nos voltigeurs, Tétendit par terre avec son bonnet à poil enfoncé jusqu'au menton. Le héros aurait étouffé dans sa chaude coiffure si un vigoureux compagnon, les deux pieds arc-boutés sur les épaules de la victime, ne l'avait délivrée de son armet. On rit beaucoup de la mésaventure, quoique le rire ne fût guère de saison.
Autre scène de comédie. Mon père nous avait fait ranger en demi-cercle devant la porte qui menaçait de tomber, afin de recevoir les assaillants sur nos baïonnettes. Cette perspective ne rassura pas un camarade de très petite taille qui me dit : « Comme vous êtes grande vous serez mieux à ma place »; et il passa derrière moi. — Les prisonniers étant parvenus à faire dans la porte une assez large ouverture, deux ou trois coups de fusil, tirés par la brèche, les forcèrent un instant à reculer. Mon père saisit le moment; il ouvre la porte, entre le premier avec le tambour qui bal la charge, et nous suivons. Les insurgés croient que nous sommes un régiment : ils s'enfuient et se réfugient dans les cellules dont nous poussons les verrous à mesure que nous avançons. En quelques minutes tout rentre dans Tordre.
Peu d'heures après, mon père m'envoya porter à THôtelde-Ville son rapport sur notre pacifique, mais non pas inutile victoire. En traversant le pont d'Arcole, je vis les traces d'une lutte plus sérieuse : des lambeaux de chair
arrachés par les balles ou la mitraille à des corps que le r* fleuve, sans doute, emportait, et, dans une cabine au bout du pont, le cadavre d'un colonel de cuirassiers, tué par un gamin armé d'un mauvais pistolet, qui s'était glissé jusqu'à lui à travers les jambes des chevaux. Cinquante ans plus tard, quand on eut inventé les bataillons scolaires, je signalai à Paul Bert le péril de mettre des fusils dans les mains d'enfants qui, les jours d'émeute, sont très dangereux, parce que les combattants ne font pas attention à eux. u Bah! me répondit-il, ces fusils ne portent qu'à vingt-cinq pas ». Je lui racontai ce que j'avais vu au bout du pont d'Arcole et ce qui s'était passé le 24 juin sur la place de la Bastille, où un général fut tué par un pareil polisson; bien entendu, je ne réussis pas à le convaincre. Fortifier les enfants par de la gymnastique est excellent; mais il ne faut ni leur donner des armes qui puissent servir, ni manquer de respect à J'armée en les faisant jouer par les mes au soldat.
En retournant à Sainte-Pélagie, je trouvai la rue Copeau tout en émoi. Un ouvrier ivre, brandissant un grand sabre et vociférant, effravait les femmes et les enfants. A la vue de mon uniforme, que j'avais emprunté à un garde national pacifique, il se calma et me laissa rapprocher. « Tu me crois gris, me dit-il; c'est le soleil qui m'a chauffé la tête; et puis j'arrive des Tuileries. Nous avions écrit sur la porte : « Mort aux voleurs »; et un des nôtres sortant avec des bijoux, nous l'avons fusillé. Ça m'a fait quelque chose de tuer un camarade ». Je parvins à lui persuader qu'il avait besoin de sommeil, afin de trouver des forces pour le lendemain. Il me donna son sabre que je
promis de lui rendre et je l'étendis par terre entre deux
18 NOTES ET SOl*\XNlRS.
bornes. Cet homme montrait un des c^tés de cette révolution légitime qui chassait une dynastie, mais ne voulait point de pillards; qui substituait au drapeau blanc, revenu avec nos ennemis, le drapeau tricolore dont les plis contenaient les idées de quatre-vingt-neuf: qui, enfin, faisait rentrer la France dans ses traditions de liberté et ne parlait pas encore de revendications sociales. Dix-huit ans plus tard, je descendais un soir la rue Saint-Marlin ou la rue Saint-Denis, quand je fus arrêté par un amoncellement de pavés, qui barrait la rue et montait jusqu'au premier étage. Au sommet de cette innocente barricade qui n*avaît ni reçu ni envoyé un coup de fusil, j'avisai cinq ou six hommes qui, à la lueur de torches fumeuses, écoutaient un individu leur lisant d'une voix avinée un décret du gouvernement provisoire, lequel attribuait aux défenseurs des barricades le million échu de la liste civile. Déjà les appétits se montraient et il se trouvait des gens pour les satisfaire.
De Sainle-Pélagie nous fûmes envoyés à une barrière voisine de la porte d'Italie, d'où nous vîmes arriver des diligences couvertes de drapeaux tricolores et pleines de voyageurs qui applaudissaient les Parisiens. L'enthousiasme avait déjà gagné la province, et je le partageais. Le devais-je au magnifique soleil qui nous éclairait, à ma jeunesse, à la joie confuse d'entrer enfin dans la vie, ou au fond de rancunes contre la Restauration, déposé en moi par les conversations que j'avais si souvent entendues, enfin au sentiment libéral qui ne m'a pas encore quitté? Je n'en sais rien; mais jamais je n'ai revu ardeur si sincère et plus générale. Bien longtemps après, causant un jour avec un maréchal de France qui me parlait d'une répression
énergique à faire, je lui dis : « Pardon I ce n*est pas Un moyen qui puisse toujours réussir. Il peut se produire des conditions morales au milieu desquelles les fusils des soldats ne partent plus ». Le 29 juillet 1830, Tarmée s'était trouvée dans ces conditions-là.
Tout en profitant de la Révolution de Juillet qui lui a permis de prendre à la tribune française son plus sérieux titre de gloire, Guizot Ta maudite et ses disciples font encore comme lui. Ils lui imputent d*avoir tué le romantisme qui allait être bientôt à bout de force; d'avoir fait de Lamennais, ce qu'il fut toujours, un révolté; de Saint- Simon, un prophète sans écho malgré sa belle formule : « A chacun suivant ses œuvres » ; du théâtre, une école de scandale et de la poésie une désespérance. Mais d'abord, à qui la faute si la France a répondu par les armes à une provocation; si, au sein de cette société troublée par le coup d'État de Juillet, ont fermenté des passions sectaires ne reculant ni devant l'émeute, ni devant l'assassinat? Chaque temps a ses misères, et, à écouler ceux qui les voient ou qui en souffrent, il semble que la France descende au fond de l'abîme. Tout se répare, et, malgré des incidents détestables, l'humanité poursuit sa route vers plus de bien-être et de sécurité, ce qui est l'ambition de notre vie terrestre. Quelle génération a vu plus de malheurs que la nôtre (Sedan et la Commune!), plus de menaces contre son repofe! Et cependant j'espère toujours...