ilimoirttdit Comte dt Gutritin-RanoUle. p. 396-([i
en mesure de répondre à ce vœu, la législature vota la loi de 1833. M. Cousin l'appelait « Ma loi », sans avoir un droit légitime à cette paternité, et on l'appelait justement la loi de M. Guizot, puisque, ministre alors de Tlnstruction publique , il la présenta en bénéficiant , ce qui était son droit, des travaux antérieurs qui l'avaient préparée et de l'aide que ses collaborateurs lui devaient.
Malgré ces eiïbrts, il restait beaucoup à faire, car le nombre des Français ne sachant ni lire ni écrire était toujours considérable. Bien résolu à eflacer ou à diminuer cette tache noire sur la carte de la scolarité, j'eus le bonheur d^arriver au Ministère avec la confiance absolue du prince. Dé 1863 à 1869, j'ai été, en effet, dans une situation absolument privilégiée. Jamais ministre n'eut tant de liberté et ne fut moins entravé par l'ingérence du souverain dans son administration intérieure; aussi suis-je responsable de tout ce qui s'y est fait. Étranger aux afiaires scolaires par sa jeunesse passée à l'étranger et ne sachant de l'Université que les choses d'inlér(>l très général. Napoléon III acceptait toutes les mesures proposées pour le développement de l'enseignement populaire qui lui semblait une dette de la sociclé, et pour le progrès des hautes études qui importait à Thonneur et à la fortune de la France.
Dans un discours que j'eus à prononcer à Lyon, le 23 juin 1867, je parlais des autres motifs qui me poussaient dans cette voie. « Je n'imagine pas, disais-je, qu'il se cache dans les vingt-cinq lettres de Talphabel une vertu magique, par laquelle soient immédiatement transformés ceux qui les possèdent. Mais je suis persuadé qu'il y a, pour le plus grand nombre des hommes, un lien néces-
saire entre Tesprit qui s'éclaire et le cœur qui se puriGe. Le maître d'école ne met qu*une clé dians la main de ses élèves, clé de plomb qui plie, se fausse et reste inutile oq dangereuse pour quelques-uns; mais, pour d*autres, clo d*or, ouvrant les portes qui conduisent à tout; et d abord, au juste, à Thonnéte. Instruisons donc les enfants dans les écoles primaires, qu*il faut multiplier; les adultes dans les classes du soir, qu'il faut conserver et accroître ; les jeunes filles dans les écoles professionnelles, qu*il faut fonder; celles qui n ont pas besoin d'un état dans des cours supérieurs, qu'il faut ouvrir. Enfin, pour Tenfant, pour la femme, augmentons le temps de Tétude, diminuons celui du travail '• »
Ces paroles étaient une partie du programme dont mon administration poursuivit l'application.
Le 8 décembre 1864, j'avais déjà demandé à l'Empereur la permission de mettre sous ses yeux trois lettres que je venais de recevoir, d'un curé, d'un maçon et d'un homme qui était sans doute quelque négociant à son aise.
« Elles révèlent, disais-jc, la profondeur du mal que Votre Majesté veut guérir. J'ai imprimé, sans nom propre bien entendu, ni désignation de lieu, dans mon Bulletin administratif, la lettre du curé, afin d'éveiller l'attention des préfets cl de tous ceux qui croient qu'il n y a rien à faire. Celui de l'Aisne, à qui j'ai demandé des explications sur cette lettre partie de son département, m'écrit ce matin une longue justification qui se résume en ceci : « Tout va au mieux dans le meilleur des départements et dans la commune de Nauroy, quoi qu'en dise un mauvais prêtre,
i. Op. cit., p. 463.
puisque c'est pour celte commune que j'ai posé le principe qu'il y. aurait 2 i/2 enfants admis gratuitement à Técole par 100 habitants. »
« L'Empereur prend ici sur le fait le système dont l'Université et l'administration préfectorale poursuivent l'application depuis plusieurs années avec une rigueur croissante. Afin de diminuer les charges du déparlement et de l'État qui doivent venir en aide à la commune, quand ses ressources sont insuffisantes, on viole la loi de 1830 en ne donnant pas, comme elle le veut, la graluité à tous les indigents et on remplace l'esprit ^de charilé qui est celui de la bonne politique, par l'esprit de fiscalité qui a toujours porté malheur quand il s'est attaqué aux pauvres.
« De l'Empereur, etc. »
En 1853, pour faire rendre davantage à la rétribution scolaire, on avait substitué une question d'arithmétique à une mesure d'humanité en limitant à un chiffre arrêté d'avance le nombre des enfants indigents qui seraient admis gratuitement dans l'école payante; le décret du 28 mai 18GG supprima ce minimum et l'ordre fut envoyé aux préfets d'admettre sur leurs listes tous les enfants indigents.
Cette mesure en rendait deux autres nécessaires qui ne pouvaient être décrétées que par la loi, la gratuité et l'obligation (le l'Enseignement primaire, double question qui causa bien de l'ennui à mes collègues, mais me valut
l'appui très résolu de TErapereur. Gouverner, c'est pré- I. i4
voir; It^s gouvernements oublient souvent cette vérité élémentaire. Une société est une collection d'individus, d'idées, d*inléréts qui se renouvellent incessamment, puisque la génération d'aujourd'hui n*esl plus celle d'hier et ne sera pas celle de demain. II faut donc regarder à l'horizon même le plus lointain, pour y découvrir les besoins nouveaux qui, lentement, se produisent et séparer le réalisable de l'utopie sectaire. Un gouvernement aristocratique peut ne s'occuper que des hautes classes de la société; avec le suffrage universel, il faut penser à tous. Cette participation de millions d'hommes aux affaires du pays a pour corollaire indispensable Tlnstruction primaire obligatoire; et cet enseignement étant pour la société un devoir et un profit, il doit être payé par la communauté tout entière. Mes collègues ne l'entendirent pas ainsi ; ma lettre à l'Empereur du février 18()3 révèle cette opposition :
« Sire,
« Dtins le Conseil de s«imedi, on n'a point attaqué le principe de la loi dont la vérilo philosophique et l'utilité sociale saulenl aux yeux. Mais on s'est roj<'lô sur les voies et moyens, en s'arrangeanl pour n'en trouver d'aucune sorte. On dit à Voire Majesté qu'elle se placera entre un nouvel impôt pour les communes, qu'on déclare très impopulaire, et un déficit |)0ur le hud^el, qui le serait certainement beaucoup.
« Je demande à l'Empereur la permission de dégager de ce piMe-méle d'affirmations contraires (juelcjues idées fort simples, car le temps presse, la session approche, et il faut que celle semaine Votre Majesté ait pris une résolution.
« Peut-on ne rien faire? Vos seuls ennemis, Sire, vous donneraient ce conseil.
« Ne rien changer à Tordre actuel serait à mon sens la décision la plus impolitique. Le pays attend un programme de la paix et il faut que TEmpereur ait Tinitialive des grandes choses de la paix comme de celles de la guerre. Le pays, la Chambre demandent le développement des travaux publics et de Tinstruction : c'est un besoin impérieux, car il s'agit, si j'ose dire, de l'outillage matériel et moral de la France, qu'il faut agrandir et fortifieF. M. Fould a trouvé de l'argent pour le premier; il en trouvera pour le second, quand l'Empereur le lui commandera.
« Au point de vue politique, il y a urgence d'agir : contre les Orléanistes, en opposant la loi de 1865 à celle de 1833 qu'ils ont sans cesse à la bouche; contre les Clf'ricaux qui vivent de ténèbres, en faisant la lumière; contre les Républicains, en leur arrachant une arme des mains. Le baron de Seebach, ministre de S.ixe, a onlcndu le fils d'Arago dire : « La gratuité et l'obligation, jamais l'Empereur ne fera cela; il n'est pas assez libéral; mais, s'il le faisait, il nous porterait un coup dont il nous serait bien difficile de nous relever. »
« 11 faut donc faire <|uelque chose, car si l'on ne fait rien, l'Empereur entend d'avance les clameurs de la presse et de l'opposition.
u Mais, que faire?
« Trois choses sont possibles : le grand projet, le moyen, le petit,
« Le grand projet, c'est la déclaration de l'obligation pnterneliemenl pratiquée et de la gratuité absolue avec le paiement intégral de la rétribution scolaire par
rÉlat, paiemenl qui serait échelonné sur trois exercices, à raison de sept à huit millions d*augmentation annuelle pendant trois ans, pour le budget de Tinstruction primaire, lequel, avec ses six millions actuels, n*arriverait encore qu'à vingl-sept millions, chiffre du budget anglais pour ce môme service.
<« Le projet moyen, c'est la commune, le département etrÉtat prenant chacun leur part du fardeau, Tun pour trois centimes, Tautrc pour deux, l'État pour le reste, c'est-à-dire pour huit à neuf millions. On pourrait aussi n'exécuter ce projet comme le précédent qu'en trois années, en diminuant chaque année d'un tiers la rétribution scolaire et en augmentant d'une somme égale les ressources à fournir par les communes, les départements et l'État. Dans cette hypothèse, il suffirait d'inscrire trois millions au budget rectificatif de 1866, trois autres au budget ordinaire de 1867 et autant à celui de 18(>8. Pour les communes, rimpùl ne s'accroîtrait annuellement que d'tm centime dans la période triennale et peuples déparlements de deux tiers de centime. Je ne suis j)as un financier, mais il me semble que je ne voudrais pas avoir le budget général, durant une heure, dans les mains, sans y trouver ces teo\$ pauvres millions.
« Que l'Empereur veuille bien se souvenir que la progression du revenu |)ublic est annuellement de plus de vingt millions.
«t Ainsi s'évanouit Tépouvantail <lu liéficil qu'on agitait samedi aux yeux de l'Empereur pour le faire reculer.
« On menace encore ce projet d'impopularité! D'abord, ce n'est pas un impôt nouveau, mais une répartition nouvelle d'un impôt ancien.
l'enseignement PIUMAIUE. 213
« Avec le suffrage universel, Timpopularilé à craindre est celle qui se forme au sein des grandes masses. Or, il s*agi! d'un dégrèvement pour les pauvres et les gens peu aisés qui sont le plus grand nombre (on compte en France quatre millions de petits propriétaires payant quelques francs d'impôt) *, et pour les riches, d'une surcharge insensible.
« Il y a, dans nos écoles, un million cinq cent mille élèves gratuits, appartenant probablement à un million de familles. Ce ne seront pas ces familles qui se plaindront d'avoir de p'ein droit, ou pour quelques sols par an, ce qu'elles sont réduites à implorer comme une charité que souvent on leur refuse. L'impopularité ne viendra donc pas de ce côté.
« Viendrait-elle des un million cinq cent mille pères qui envoient à Técole plus de deux millions (2 101 oOi) d'élèves payants? Une telle supposition est bien extraordinaire.
« Veuillez ajouter, Sire, que, dans les communes rurales, tout homme a été, est ou sera père, à bien peu d'exceptions près; la loi ne bénéficiera donc pas seulement à ceux qui ont besoin à cette heure de l'école; mais à tons ceux dont l'école attend les fils.
« Ce n'est pas trop dire que de porter à trois millions d'électeurs le nombre de ceux que cette loi satisfera directement ou indirectement, sans compter toutes les femmes qui vous béniront; et leur reconnaissance n'est pas un appoint électoral qu'il faille dédaigner.
« Je supplie l'Empereur d'écouter, en cette question, ce que lui dira sa haute raison, bien plus que ces prophéties
1. Deux millions d'individus payent moins de "» francs «le conlrihulions.
d'impopuiarité que nul o a le droit de faire et que Sa Majesté a si souvent trompées.
«I L^ petit projet, c'est de rester dans le tfaiu quo en élargissant le cercle de la gratuité. Cela coûtera encore de l'argent et sera de petit eOet. En désespoir de cause, je m'y résignerai, mais avec la douleur de voir le gouvernement impuissant à résoudre conformément à son origine et à son esprit une grande question/quand il est dans l'habitude et dans la nécessité de les résoudre toutes.
<« L'Empereur ne craint-il pas le rapprochement qui sera bientôt dans toutes les bouches : <« La France dépense •< vingt-cinq millions pour une préfecture, cinquante ou « soixante pour un Opéra et elle ne peut en dépenser sept « ou huit pour Finstruction du peuple! y*
« Je n'ai pas besoin de dire que le projet moyeu me satisferait pleinement. L'Empereur voit qu'il se résume en ceci :
u !<" Les communes qui payent aujourd'hui dix-neuf millions, par la main de leurs habitants peu aisés, n*en paieraient plus que six ou sept par la main de tous les contribuables ; les départements en donneraient cinq ou six également payés par tout le mon<le. au prorata de la fortune de charun, et IKlat ferait le reste, huit ou neuf millions.
« Si TKmpereur donnait trois ans pour accomplir la réforme, on sentirait tout de suite le bienfait et on s'apercevrait à peine de la surcharge. »
« De l'Empereur, etc. »»
Nota. — Ici manquent cinq pages (jui ont été égarées. Je les remplace, sans pouvoir combler directement celle lacune, par d'autres lettres h TEnipereur qui sont du môme temps et traitent le même sujet.
L'ENSEIGNEMENT PRIMAÏHE. 215
Lettre du 24 février 1865.
« Sire,
M M. Boudct * disait ce malin à mon secrétaire général : « Nous sommes tous contre le projet de votre iMinislre; il « faut se contenter de mettre un peu d'argent dans celle « aiïaire et en finir. »
« Je vous Tai dit, il y a deux mois, Sire, dans ma noie imprimée : la mesure, très populaire par en bas, ne le sera point par en haut. Le mot de M. Boudet, comme les acclamations enthousiastes de cinq mille ouvriers aux paroles de M. Perdonnet, prouvent que je ne vous ai point trompé.
« En ce moment, on joue à gagner du temps et, sans doute, on poussera les commissions de l'Adresse à émettre quelques paroles qui engagent à l'avance les deux assemblées.
« Pour tromper ce calcul, je publierai lundi ou mardi prochain la statistique avec le rapport où la double question de Tobligation et de la gratuilé sera disculée. Mercredi, si l'Empereur le permet, je distribuerai ces documents au Corps législatif, au Sénat, au Conseil d'Étal cl à la Presse. Il faudra bien alors que l'on compte avec la raison et la justice.
« Mais je prie Votre Majesté de m'antoriser à ne pas assister au Conseil de demain. Je travaille avec acharnement pour être prêt lundi.
« Si, demain ou dimanche, l'Empereur veut bien m'appeler, je dirai ce que je crois être le dernier mot au sujet de la loi et Sa Majesté serait libre de réunir le Conseil des